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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Denise JODELET,Connaître sans savoir et savoir prendre : un art populaire d’emprise sur la folie.” In ouvrage sous la direction de Michèle Grossen et Anne-Nelly Perret-Clarmont, L’espace thérapeutique. Cadres et contextes, chapitre 2, pp. 37-62. Neuchâtel, Suisse : Delachâux et Niestlé, 1992, 301 pp. Collection : “Textes de base en psychologie”. [Autorisation de l'auteure de diffuser l'ensemble de ses publications en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales le 18 mai 2018.]

[37]

Denise JODELET

Connaître sans savoir
et savoir prendre :
un art populaire d’emprise sur la folie
.”

In ouvrage sous la direction de Michèle Grossen et Anne-Nelly Perret-Clarmont, L’espace thérapeutique. Cadres et contextes, chapitre 2, pp. 37-62. Neuchâtel, Suisse : Delachâux et Niestlé, 1992, 301 pp. Collection : “Textes de base en psychologie”.

Introduction [37]
Les représentations dans l'espace thérapeutique [38]
Espaces symboliques, espaces physiques [40]
Représentations sociales et espace mental [41]
Représentations, savoirs et pratiques [43]
Quand la société s'ouvre à la folie [46]
Une connaissance pratique [50]
Autre nature, autre régime [52]
Le savoir et la peur [55]
Conclusion [61]

Introduction

Parmi les divers regards qui se croisent ici pour éclairer processus et rapport thérapeutiques, celui de la psychologie sociale peut sembler bien extérieur. Surtout quand ce regard vient du champ d'étude des représentations sociales spécifiquement consacré à ces formes de la connaissance courante à partir desquelles les gens orientent leur action dans le monde matériel, social ou idéel qui les entoure, sur lesquelles ils s'appuient pour interpréter les phénomènes, résoudre les problèmes et énigmes qu'ils y rencontrent, ou encore, comprendre les autres et communiquer avec eux. Et le psychologue praticien peut se sentir en droit d'interroger la pertinence d'une telle approche dont à première vue l'objet ne s'inscrit pas dans le domaine de la clinique ou de la thérapie. Pourtant, à y regarder plus attentivement, plusieurs raisons militent pour s'y rapporter, s'agissant de [38] traiter des phénomènes engagés dans « la construction de l'espace thérapeutique ». Certaines de ces raisons sont d'ordre général, d'autres plus particulièrement liées à un thème émergeant aujourd'hui dans le champ psychiatrique : celui des stratégies thérapeutiques alternatives à l'hospitalisation, avec lequel le présent chapitre a à voir.

Les représentations dans l'espace thérapeutique

En effet, comme constructions de sens, savoirs de sens commun ou savants, des représentations sociales sont toujours présentes et repérables lorsque l'on analyse, dans ses dimensions symboliques pratiques et matérielles, l'espace thérapeutique. On les retrouve dans l'univers clos et intersubjectif du « colloque singulier » entre thérapeute et patient, espace de communication et d'échange dans le face-à-face ordinaire de la consultation médicale et de l'entretien de psychothérapie, comme dans le cadre exceptionnel de la séance psychanalytique régie, entre autre, par la règle fondamentale (Widlöcher, 1986). On les retrouve aussi traversant la gestion institutionnelle du rapport thérapeutique à l'intérieur de l'espace territorial constitué par l'hôpital, le secteur ou l'organisation communautaire, dans le cas des prises en charge de personnes souffrant de handicap en raison de leur âge ou d'une altération physique ou mentale. Et l'identification de cette présence suffit à conférer aux représentations le statut d'objet scientifique dans plusieurs domaines de recherche.

C'est ainsi qu'au cours de ces dernières années se sont développées, tant en sociologie médicale qu'en psychologie de la santé, des recherches prenant en compte les représentations sociales. Elles s'attachent soit à la construction sociale des phénomènes de santé et de maladie (Herzlich, 1969 ; Auge et Herzlich, 1984 ; Herzlich et Pierret, 1984), soit au rôle que jouent les représentations [39] des professionnels de la santé et du travail social dans la mise en place des procédures de soin et d'aide intéressant les divers handicaps (Morvan, Paicheler, 1990). Sous un angle plus subjectif, mes propres recherches portant sur les représentations du corps (Jodelet, 1981, 1983, 1984) ont pu montrer que le rapport privé au corps est réglé par des normes sociales et des modèles culturels évoluant dans le temps ; et que cette évolution affecte la façon d'appréhender la vie organique, la maladie, comme les conduites de recours médical et les modes d'entrée dans le processus thérapeutique.

D'autre part, les recherches sur l'interaction et la communication sociales, que cette dernière soit interindividuelle, institutionnelle ou médiatique, réfèrent, au titre de produits ou de pré-requis (Flahaut, 1978), à des représentations partagées qu'il s'agisse de l'émergence des effets de sens dans l'espace logique de l'interlocution (Kerbrat-Orrechioni, 1990), ou de la formation d'un espace social et public par les communications de masse (Habermas, 1987). De même, les courants de recherche inspirés par la pragmatique (Armengaud, 1985), l'interactionnisme symbolique à la suite de Mead (1936), le constructivisme piagétien (Hinde, Perret-Clermont, Stevenson, 1988), ou l'École de Palo Alto (Watzlawick et al., 1981), l'approche historico-culturelle des phénomènes mentaux (Shotter, 1990 ; Gergen, 1984 ; Wertsch, 1991), voient dans l'espace constitué par les interactions avec autrui et les pratiques sociales qui s'y développent, le fondement de la construction cognitive et subjective et dans les processus de négociation de sens, de marquage social, d'intériorisation liés à ces interactions, des médiations concourant à l'élaboration de représentations partagées qui rétroagissent sur les interactions.

[40]

Espaces symboliques, espaces physiques

Enfin, si l'on passe des espaces symboliques aux dispositifs institutionnels qui régissent l'aménagement des espaces matériels où se déploie la relation thérapeutique, c'est l'intervention massive des représentations que l'on observe alors. Ceci vaut particulièrement, mais pas seulement dans le champ de la psychiatrie à propos duquel Foucault (1961) a démonté les articulations et renvois entre les différentes mises en œuvres du discours social sur la folie. Les espaces de réclusion/exclusion des malades mentaux ont très tôt été chargés, dans le courant aliéniste (Castel, 1976) d'une « vertu » curative propre, en raison des représentations savantes de la folie et de sa médicalisation. L'ordre spatial isolant le malade du milieu pathogène, était chez Esquirol instrument de guérison, « agent thérapeutique » ; il entre, avec Pinel, dans une stratégie et une technologie de traitement. Le « traitement moral » et son triptyque - classification des maladies, distribution territoriale des différents malades et autorité morale de l'exercice médical - utilise le contrôle spatial, ce bio-pouvoir dont Foucault (1975) a montré la puissance coercitive et le caractère insidieux, pour asseoir le pouvoir du médecin sur le malade. Ces agencements institutionnels, associant « stratégies de territorialisation » et « modalités spécifiques de médicalisation » pour servir de relais au pouvoir médical, vont se transformer progressivement avec l'évolution des connaissances et le changement des représentations de la folie. Mais jusque dans ses formes ultimes de rupture avec l'hospitalisation, cette transformation renverra à l'aménagement de l'espace de vie des malades mentaux comme médiateur d'un statut et d'une prise en charge favorable ou non à l'amélioration de leur état. C'est dans cette perspective que j'analyserai plus loin les enjeux d'une expérience qui se situe dans un espace thérapeutique particulier : un hôpital psychiatrique fondé sur le placement hétéro-familial des malades, c'est-à-dire [41] une institution ouverte où ils sont hébergés et pris en charge pour l'entretien, la surveillance et les soins par des familles situées dans l'environnement immédiat de l'hôpital qui les surveille médicalement mais leur laisse pleine liberté de vivre et circuler dans la communauté qui les accueille (Jodelet, 1989a).

Un espace thérapeutique, si l'on peut dire ! Et nous verrons pourquoi on peut s'interroger sur ce terme, où l’intervention de la population, sa réponse à la coexistence avec la folie, va créer une nouvelle donne et mouler le destin des ressortissants de l'hôpital psychiatrique que l'on a appelé jusqu'à une période récente une « colonie familiale », terme que je conserverai pour décrire ce qui se passe et se noue dans une institution sociale créée de toute pièce autour de la présence de malades mentaux et de la maîtrise des problèmes psychologiques qu'elle fait naître. Avec comme conséquence une « carrière » pour les malades que l'on peut aborder comme le fit Goffman dans Asiles (1968), prenant l'hôpital psychiatrique comme institution totalitaire. Avec la différence qu'ici c'est la société civile qui devient totalitaire, laissant se développer le jeu des représentations de la folie et de la construction de l'altérité du malade mental. Ce qui rejoint, par un autre biais, la thématique de cet ouvrage.

Représentations sociales et espace mental

Car le « concept »de construction de l'espace thérapeutique trouve un écho direct dans la notion de représentation sociale dans la mesure où celle-ci est traitée par différents auteurs (Jodelet, 1989b) comme une construction cognitive, une élaboration psychologique et sociale de la réalité, faite dans l'interaction avec les autres et concourant à produire un univers consensuel, une vision commune à un ensemble social ou culturel donné. Dans cette vision, on retrouve les « outils » mentaux, instruments conceptuels et [42] langagiers qui la rapprochent de ce que l'historien désigne par mentalité (Le Goff, 1974) et le sociologue (Mauss, 1950) par « espace mental », espace ayant, pour chaque époque ou culture une « courbure » propre. Que la relation thérapeutique ait à voir avec l'état des mentalités, celui des représentations partagées collectivement et requière pour s'établir, un « espace mental » commun, les contributions des anthropologues et en particulier celles, ici, de J. Favret-Saada et E. de Rosny suffisent à le démontrer.

Mais, dira-t-on, que peut apporter aux thérapeutes professionnels un aperçu sur les conceptions courantes touchant à la vie corporelle et psychique et aux pratiques qui leur correspondent ? Sans doute, un aperçu sur l'exotique, l'insoupçonné, voire l'archaïque de nos sociétés contemporaines. Une découverte de modes de relations intersubjectives « autres » et de leur efficace. Parfois un retour à des sagesses et des savoir-faire perdus, partant une matière à emprunts et suggestions. Un thème de réflexion - et donc d'interrogation de leur pratique - sur la variabilité temporelle, la relativité culturelle et la détermination sociale des modèles de pensée et d'action qui régissent le rapport au corps et à la santé. Tout cela et d'autres ouvertures ou questionnements. Mais pas seulement cela.

Situées aux marges des savoirs savants, ces conceptions, traditionnelles ou naïves, viennent borner l'espace où se joue la relation thérapeutique. Les connaître, c'est aussi se mettre en condition de faire avec et parfois contre. Les faire travailler en appui de la thérapie ou s'y affronter pour en avoir raison, chez le patient comme dans son entourage. Pour illustrer les marges de jeu offertes par la prise en compte de ces représentations, voici un exemple emprunté au témoignage d'une psychanalyste qui s'intéressait aux phénomènes dits para-psychologiques. Intervenant au cours d'un de mes séminaires de l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, elle rapporta le cas d'une femme qu'elle eut en cure analytique pour une dépression consécutive à la mise au monde d'un enfant monstrueux et non viable. La patiente, originaire de Corse, [43] se disait, sous une forme délirante, victime d'un mauvais sort jeté par son entourage et son histoire attestait de la prégnance d'un milieu partageant ce type de croyances. Au terme d'une cure où un travail fut fait, entre autre, sur ces croyances, demeurait un noyau dépressif cristallisé autour du sentiment de culpabilité d'avoir refusé l'enfant et souhaité avorter, sentiment renforcé par les accusations du mari. L'analyste, se fondant sur des dons de télépathie dont faisait état la patiente, proposa une interprétation qui eut, selon elle, un effet immédiat, ayant raison de la culpabilité et de la dépression : elle expliqua le désir d'avorter par le fait que la jeune femme savait son enfant anormal et destiné à mourir. Il n'y a pas lieu, ici, d'entrer dans la discussion des présupposés de cette interprétation ; il suffit de remarquer que le partage d'un même système de référence, d'un même espace mental, a permis de trouver un langage efficace. Les travaux d'un ethno-psychiatre comme T. Nathan (1986) confirment l'importance de ces cadres d'interprétation dans la pratique psychiatrique en situation interculturelle.

Représentations, savoirs et pratiques

Hors des contextes culturels, il pourra sembler inutile à certains de s'attacher à de tels objets : les représentations portées dans le public. On sait en effet qu'en matière médicale et psychologique, les connaissances et théories savantes transpirent, infusent dans la société et que leur langage est largement repris par le public qui, même s'il les transforme, les intègre, se mettant ainsi mieux à même de dialoguer avec le thérapeute. L'étude que Moscovici (1961) a faite sur la diffusion de la psychanalyse atteste de cette appropriation ; mais les psychanalystes ont depuis constaté que cette appropriation même peut faire obstacle à la cure.

[44]

L'un des champs ouverts par la théorie des représentations sociales s'attache précisément à la vulgarisation scientifique et les processus liés au « partage du savoir » (Roqueplo, 1974). Les recherches qui depuis lors ont porté sur l'assimilation des connaissances montrent qu'il faut tenir compte des élaborations spontanées et des savoirs profanes qui infléchissent cette assimilation pour bâtir des stratégies pédagogiques et favoriser la formation scientifique et personnelle.

Pour ce qui touche à la vie corporelle et psychique, ces savoirs et les théories naïves qui les sous-tendent, entraînent des postures psychologiques face à la maladie et à la souffrance qui orientent les choix thérapeutiques, ou peuvent interférer avec les interventions des professionnels, en gauchir le sens ou limiter l'efficacité. Pour ce qui est de la maladie mentale, il est d'autant plus important d'étudier les représentations populaires qu’elles viennent au service des préventions manifestées à l'endroit des malades et de la résistance éprouvée à reconnaître et désigner en termes psychiatriques un trouble ou une souffrance psychique. L'attitude de certaines familles de malades est de ce point de vue exemplaire. Au cours du symposium international de psychiatrie sociale, tenu en 1982, les participants relevaient une tendance constatée dans les divers pays en Europe ou outre Atlantique. La crainte de montrer ce que Goffman (1975) nomme « un signe de stigmate » qui met en cause l'honorabilité, l'estime et l'identité du groupe familial, est à la source de nombreuses résistances à l’assistance psychiatrique d'un parent malade, et se justifie par une compétence naturelle à le prendre en charge. Autre raison de s'attacher aux représentations, la difficulté à rendre compte des sentiments disphoriques et des réactions négatives que suscitent dans le public des mesures de libéralisation des politiques psychiatriques venant modifier l'espace de prise en charge et de traitement des malades mentaux.

[45]

Pour comprendre et maîtriser la réponse collective face aux tentatives de réinsertion sociale des handicapés mentaux, il faut explorer un espace encore peu balisé du rapport à la folie : celui de ses dimensions idéelles, symboliques, et imaginaires auxquelles seule permet d'accéder l'étude des représentations sociales de la folie et du fou. Celles-ci ont été peu étudiées dans notre société contemporaine. On sait pourtant que les masques et les figures de la folie ont peuplé l'imaginaire social au plus loin que l'on remonte dans l'histoire et ne font qu'un avec les traitements que la société destine au fou, R. Bastide (1972) et M. Foucault (1961), l'ont amplement montré. Des recherches récentes montrent cependant la cohérence des systèmes de représentation de la folie à travers des cultures et des sous-cultures différentes, comme leur articulation aux pratiques développées dans la vie quotidienne ou dans un cadre professionnel (Bellelli, 1987).

Le peu d'importance attaché à l'étude des représentations du fou et de la folie tient au fait que, dans les sciences sociales, l'attention s'est focalisée sur le rôle des pratiques et idéologies psychiatriques dans le contrôle de la déviance mentale. Dans cette optique, les représentations ont été rapportées aux mécanismes de définition et de renvoi des conduites illicites et aux antagonismes sociaux que permet de gérer le contrôle social de la déviance ; la réponse du public, effacé de la scène par le pouvoir médical auquel il s'en remet, est alors apparue d'un intérêt scientifique mineur. Désormais les changements institutionnels redonnent son poids à cette réponse puisqu'elle va régir la position des malades hors des espaces officiels de relégation.

Le rôle des représentations sociales dans l'élaboration de cette réponse s'avère d'autant plus important que dans le domaine de la connaissance scientifique de la maladie mentale, il n'y a pas vraiment de « noyau dur », ni de positions homogènes dans le corps médical. Penser, statuer sur la maladie mentale, renvoie souvent à une construction sociale autonome où le savoir savant et légitime [46] n'a pas toujours son mot à dire. De plus l'état flou et conflictuel du champ psychiatrique ne fournit pas au public matière à sécurisation. Ceci va favoriser la prolifération ou le maintien de savoirs de sens commun singuliers.

Mais même si ces élaborations naïves se situent en marge du savoir savant, elles ne se font pas dans le vide social et de manière arbitraire. Théories sur un objet social dont l’importance est vitale dans le champ des interactions sociales, elles ont une base sociale et une portée pratique, et présentent les propriétés d'une véritable connaissance qui dit quelque chose sur l'état de notre monde environnant et guide notre action sur lui. Les étudier comme des modalités de connaissance dont les contenus, la structure et les processus portent la marque d'une origine sociale, permet également de mettre en lumière les dimensions symboliques et imaginaires qui structurent la relation entretenue avec le malade mental et son mal, et dessinent le cadre du nouvel espace thérapeutique défini par les transformations de l'institution psychiatrique. L'exemple de la Colonie Familiale, que je vais rapidement examiner maintenant, servira à montrer, comme sous une loupe grossissante, les modes d'intervention des représentations et leurs effets pratiques dans la gestion de la maladie mentale. On observera comment une relation éducative, sinon thérapeutique, se met en place spontanément en application d'une théorie de ce que sont l'homme fou, son affection et les états qu'elle produit ; comment cette relation met en question la compétence psychiatrique et contrevient aux objectifs de l'institution hospitalière dans le cadre de laquelle elle s'instaure.

Quand la société s'ouvre à la folie

En effet, la Colonie Familiale d'Ainay-le-Château est, avec celle de Dun-sur-Auron, dont elle essaima dans une [47] région du centre de la France, une institution unique en France. Elle fut créée à la fin du XIXème siècle dans un esprit où l'on retrouve les traces de la conception du traitement moral de la folie et des potentiels thérapeutiques prêtés au cadre de vie : l'hébergement des malades chez l'habitant dans un milieu rural unissait aux yeux des créateurs de l'institution, les bien faits de la cure familiale et ceux du « retour à la terre », de l'isolement dans l'air pur de la campagne, loin des bruits et de l'excitation de la ville. Elle anticipait sur une formule de prise en charge, le placement familial thérapeutique, que d'aucuns considèrent aujourd'hui comme une alternative sérieuse à la vie en institution pour les enfants et les adultes handicapés et les personnes âgées. Non sans être sensible d'ailleurs aux déviations que comporte la réduction du placement à « un problème de locaux » et la confusion entre le fait de résider dans un habitat familial et la relation établie entre la famille et la personne qu'elle accueille (Sans, 1991). L'inertie de la matérialité de l'espace physique risque de grever le sens de la mise en place d'un nouvel espace thérapeutique.

Dans le cas qui nous occupe, d'autres inerties, celles des mentalités et des représentations, sont venues gauchir la portée possible d'une institution ouvrant les portes de l'asile, donnant liberté aux malades mentaux et les insérant dans le tissu social et un cadre familial. Dans l'histoire de la Colonie qui reçoit aujourd'hui plus de mille malades dans près de cinq cents foyers, un long processus d'habituation a permis à la population de coexister avec la folie mais aussi d'aménager avec les malades un mode de vie qui les maintient dans leur extériorité. Dans ce processus où l'intérêt économique joua comme moteur d'acceptation, la défense de l'identité collective et la peur comme mobiles de séparation, la communauté d'accueil élabora un savoir-faire pour ajuster une population exogène sans véritablement l'assimiler. Cet ajustement révèle tout un « art » de manier les malades et des stratégies subtiles et vigilantes pour marquer une distance incontournable qui [48] relègue ces derniers dans un ordre à part. La mise en œuvre de cet ordre partitif est particulièrement visible quand on examine la façon dont le mode de vie des malades dans les placements a évolué depuis la création de la Colonie.

Au départ, et conformément aux principes du placement hétéro-familial, les malades appelés « pensionnaires » étaient étroitement associés à la vie des familles dénommées « nourricières ». Ils devaient loger sous le même toit, partager les repas, participer aux activités, aux loisirs et aux divers événements marquant le quotidien des foyers. Mais des mesures de cloisonnement ont tôt fait d'apparaître. Ce fut d'abord la séparation des repas : dix ans après la création de la Colonie, 10% des placements la pratiquent déjà ; le mouvement ira en s'accentuant pour atteindre, au moment de l'enquête, 88%. Il en va de même pour l'association des pensionnaires à la vie familiale : on ne les invite que dans 9% des cas à se joindre aux fêtes, cérémonies, promenades ou même simplement à regarder la télévision. Ce cloisonnement va s'exprimer et s'inscrire jusque dans la ségrégation spatiale. Les conditions d'une vie vraiment communautaire que peut créer, de facto, le partage d'un même espace d'habitation ont rapidement disparu. On a commencé par isoler les chambres dans lesquelles résidaient les malades, ne laissant entre elles et le logement des nourriciers qu'une « lucarne » pour assurer leur surveillance. Puis, la coutume s'est imposée de construire ou aménager, dans les dépendances des fermes, des logements spéciaux pour les malades. À cela s'ajoutent les contraintes purement matérielles qui servent à régler désormais leur circulation dans le territoire commun. Telle cette barrière de cinquante centimètres de haut qui empêchait autrefois l'entrée des animaux de la basse-cour dans la maison et qui aujourd'hui qu'il n'y a plus de volaille dans la cour, barre symboliquement et à l'intention des pensionnaires, l'accès aux biens de l'intimité familiale. Formes du « bio-pouvoir » dont Foucault (1975) a décrit les maintes manifestations, ces mesures expriment, en créant [49] des « situations-signes », selon l'expression de Schaff (1968), une délimitation des droits des malades et leur relégation aux marges de l'univers privé. Ce processus de « sémiose sociale » où des pratiques signifiantes manipulent l'espace matériel, rejoint ceux de l'institution d'un espace symbolique de communication.

Cet ordre partitif contrevient aux demandes de l'institution psychiatrique et dévoie ses finalités. Il fut imposé progressivement par la population et se trouve d'autant plus rigidement observé que la pratique d'hébergement de malades mentaux est enracinée depuis longtemps dans la région ou dans la famille. On l'instaure au nom d'une obligation, celle de « tenir un écart » qui est une norme de conduite transmise par tradition d'une famille à l'autre, d'une génération à l'autre. Ceux qui ne s'y conforment pas sont considérés comme déviants et rejetés par la communauté. Le respect de l'« écart » est inculqué aux malades par toute une « éducation » réclamant l'exercice d'une autorité sourcilleuse et l'emploi de techniques de manipulation et de contrôle psychologiques très élaborées. Et cela est nécessaire pour que les pensionnaires renoncent à ce qu’ils croient un droit : la participation libre et de plain-pied à la vie du placement ; pour qu'ils se plient à un régime approximatif, acceptant d'être traités « comme si c'était de la famille », « comme si c'était des enfants », « comme si c était des employés », « pas tout à fait comme si c était des bêtes ».

Tout ce déploiement de puissance sociale qui a réussi à produire une véritable institution spontanée et parallèle à celle que la Colonie a vainement tenté d'établir, se fonde sur une vision unissant de façon indissociable malade et maladie, fou et folie. Cette vision se retrouve dans les commentaires et évaluations portant sur la façon dont les pensionnaires agissent dans la vie quotidienne et sur les manières à adopter dans l'interaction avec eux. Elle intègre des représentations qui concernent aussi bien l'effet de la maladie mentale sur l'état et le fonctionnement [50] organique, mental, social et moral de ceux qu'elle atteint que le processus pathologique lui-même, ses étiologies et ses conséquences aux plans biologique, psychologique et relationnel. Repérables dans tous les énoncés qui ont trait aux pensionnaires, ces représentations forment système ; leurs éléments, homologues, sont modulés différemment selon qu'il s'agit de décrire, comprendre, expliquer ou évaluer ce que sont ou font les pensionnaires. De même, ont-elles une incidence directe sur les usages et comportements qui leur sont réservés.

Une connaissance pratique

La particularité de ces représentations est d'avoir été forgées par le milieu nourricier lui-même qui se trouve, malgré son étroite liaison avec le personnel de 1 ' institution psychiatrique, dans une sorte de vide de connaissance savante. En effet, c'est une règle de l'hôpital de ne communiquer aux familles aucune information concernant l'état et l'affection des malades qui y sont placés. Interdit d'autant mieux accepté que la population est réservée devant le savoir du spécialiste qui lui paraît traduire à la fois un pouvoir ésotérique et une méconnaissance des pensionnaires, et réticente à questionner ces derniers sur un passé douteux dont le rappel peut réveiller symptômes et risques. Cette attitude, fondée sur des indices et suppositions concernant le système et les modes d’internement psychiatrique, donne à voir la folie comme délictueuse et substantielle. D'une part, le statut légal des ressortissants des hôpitaux psychiatriques et le fait qu'ils aient un « dossier » encouragent à imputer à leur internement une cause criminelle dont on veut tout ignorer pour n'être pas inquiet. D'autre part, le fait que les psychiatres soient les seuls au courant du « dossier », et que, au vu de celui-ci et des renseignements recueillis au cours d'entretiens avec les malades (entretiens qualifiés d'« interrogatoires », comme [51] on qualifie l'hôpital de « prison »), ils soient seuls capables de « reconnaître » des cas de folie non perceptibles pour d'autres, ainsi que les nourriciers ont pu le constater par eux-mêmes ou a l'occasion d'expertises psychiatriques dans des procès criminels, conduit à leur prêter tout à la fois une compétence policière et une sorte de don de « clairvoyance ». Et ce qu'il appréhendent ainsi est bien une « nature » différente de celle de l'homme « normal », révélant une présence substantielle : « la maladie qui est là », tapie mais toujours prête à ressurgir. En revanche, quand le psychiatre va au-delà du domaine de l'investigation diagnostique pour entrer dans un rapport d'écoute thérapeutique, sa compétence est déniée au nom de celle que la population a acquise dans son commerce avec les fous.

Car la nécessaire adaptation réciproque entre nourriciers et pensionnaires réclame et repose sur une forme de « connaissance » pratique dont les premiers s'enorgueillissent en raison de son efficacité dans le maniement des seconds. Revendiquée comme véritable « connaissance » et rangée sous la catégorie d'« habitude », celle-ci est basée sur l'observation, l'expérience directes des malades, et la transmission sociale des recettes et savoir-faire, évoquée plus haut. Sous divers rapports, elle va signer l'altérité du malade mental, le basculement de son affection en état de nature. La maladie mentale en effet, est distinguée des autres maladies dites « normales » ou « comme tout le monde » ; elle se situe dans un ailleurs qui est de l'ordre de l'être et non de l'avoir, ainsi dit-on des pensionnaires « ils n'ont pas de maladie, ils sont des malades ». Elle se lit dans des signes variés : tics, manies, gestes incongrus ou incohérents, nervosité, cris, difficultés d'élocution, trous de mémoire, regard « sombre », etc.. Mais, sous ces diverses manifestations, elle apparaît encore comme une entité unique et substantielle, caractère attesté de plusieurs manières. D'abord, « la maladie qui est là » garde, par delà les différents états qu'elle provoque, un caractère unitaire : « écoutez, dans leur maladie, ils ont chacun leur façon  [52] d'être malade ». Ensuite, quand pour savoir si un comportement jugé indésirable, (la saleté ou la vindicativité par exemple), peut être changé, on cherche à en spécifier l'origine, distinguant deux sortes de causes. À côté des causes culturelles, l'« éducation » et la « mentalité » qui renvoient aux codes et valeurs, socialement inculqués et modifiables, figurent les causes naturelles, irrémédiablement inscrites dans l'être et inchangeables, au sein desquelles la maladie mentale fait pendant au caractère. Enfin, on situe à la base des manifestations pathologiques, un processus organique unique et de plus transitif. Produit par une « force » dynamique dont on dit que « ça prend », « ça monte », « ça tombe » en différentes parties du corps, ce processus correspond à une détérioration qui affecte les tissus et organes, et opère à la manière de celle constatée à propos de matières animales traitées dans le travail quotidien des paysans ; on dit alors que « ça tourne » le cerveau, les nerfs, etc. comme dans le cas du lait ou du sang des animaux. Ces images inspirées par les constatations faites dans l'activité de tous les jours, sont appliquées à tous les types de pathologie, et confirment la spécificité d'une vision de la folie qui, unique, transitive et substantielle, crée un état de nature distinguant radicalement le malade des autres.

Autre nature, autre régime

En effet, la seule communauté que ce dernier ait avec ceux qui ne sont pas des malades, est une communauté d'espèce, celle de l'organisme : « c'est des mondes de chair et d'os, comme nous ». Pour le reste, les descriptions et évaluations faites des pensionnaires, de leurs capacités, performances, conduites effectives ou potentielles, font apparaître la spécificité de l'état de malade aux plans biologique, pragmatique, social et moral. État marqué par le dysfonctionnement d'un système tripartite articulant [53] l'organique (qui renvoie à l'espèce), à deux instances indépendantes et antagonistes : le cerveau (qui renvoie à la culture), et les nerfs (qui renvoient à la nature). Nous sommes en présence d'une théorie naïve qui isole un noyau fonctionnel élémentaire (corps-cerveau-nerfs) sur lequel porte l'impact de la maladie mentale. Celle-ci aura une double incidence sur chacune des composantes du noyau, caractérisée par une régulation et une production. Le cerveau est ainsi défini par le contrôle qu'il exerce sur la vie organique, la motricité, le fonctionnement intellectuel et nerveux. Sa production couvre l'ensemble de l'activité mentale dont les paliers de développement sont liés au volume de la masse cérébrale, à sa croissance avec l'âge et sont modelés par l’apprentissage social. De même les nerfs ont une double régulation, l’automatisme et l'excitation, et produisent humeur, violence et malignité. À l'auto-régulation du corps font pendant, comme productions propres, les besoins et fonctions élémentaires, le mouvement et l'activité. La maladie est tenue pour toujours diminuer le contrôle du cerveau, ce qui se traduit, avec des niveaux d'intensité variables selon celle de l'atteinte pathologique, par le débridement des fonctions et appétits corporels, une coordination motrice et des capacités de travail, d'organisation ou d'orientation dans la vie quotidienne insuffisantes, etc. Par ailleurs, la faiblesse du contrôle cérébral laisse le champ libre à la dominance des nerfs. Du fait de ces régulations différentielles, la vie physique et psychique sera soit modérée, « dirigée » par le contrôle du cerveau, soit exacerbée, automatisée et biaisée par l'excitation des nerfs. Leur correspondront des états cliniques de gravité variable auxquels on ajustera les prescriptions portant sur la conduite à tenir avec les malades.

Cette théorie naïve n’est pas exprimée dans sa globalité de façon structurée et claire. Mais elle fonctionne comme telle dans tous les énoncés qui concernent les pensionnaires. Elle permet de statuer sur leur activité mentale et pratique, de juger leurs aptitudes sociales et relationnelles. [54] Et surtout elle va servir de guide pour trouver la meilleure manière d'interagir avec eux. Il s'agit là d'un cas exemplaire d'interdépendance entre pratique et représentation dont je vais donner deux illustrations. Le premier exemple concerne l'éducation donnée aux pensionnaires pour les plier aux habitudes des familles qui les hébergent. Education qui met en œuvre de la part des nourriciers un « art » psychologique du « savoir prendre », constituant l'essentiel de cette « connaissance » qu'ils jugent supérieure à celle des psychiatres et des familles. Elle comporte tout un arsenal de techniques de persuasion et manipulation techniques d'emprise qui obéissent à un modèle unique de pénalisation-récompense que l'on appelle « prendre par la grosse dent » ou « par la crainte » (gronder, menacer, punir, etc.) quand on veut éviter ou réprouver une mauvaise conduite ou attitude, et « prendre par la douceur » (gratifier d'un compliment, donner un gâteau, du tabac, etc.) quand on veut encourager une bonne conduite ou attitude. Le choix de la modalité de pénalisation ou de récompense dépend de l'idée que l'on se fait de l'état du malade. Si l'on pense que les symptômes pathologiques s'expliquent par une atteinte ou dominance nerveuse à laquelle on impute une grande capacité de violence, on n'usera pas de réprimande directe pour punir une bêtise ou une désobéissance, par crainte que le malade ne réagisse brutalement. On préférera menacer de faire appel aux responsables de l'hôpital ou le priver de quelque chose qu'il aime. De même selon le niveau de développement cérébral que l'on prêtera au pensionnaire, on utilisera des récompenses que l'on estime appropriées à un animal, un enfant, un adulte et dont l'éventail comprend les plaisirs de l'oralité, les signes d'affection, les preuves d'estime ou de reconnaissance, la flatterie, l'appel aux bons sentiments, les marques de confiance et de responsabilisation.

L'autre exemple a trait à l'application du modèle tripartite pour interpréter les potentialités des malades. En raison de l'insuffisance du contrôle cérébral, on suppose [55] que ces derniers ont des besoins immodérés, en particulier dans le domaine alimentaire. Si bien que, même chez un pensionnaire présentant tous les signes de la normalité, comme c'est le cas chez beaucoup de ceux qui travaillent, on prendra prétexte de la faim qu'il manifeste à table pour arguer d'une déficience régulatoire et poser le caractère irrécupérable de son état. Nous touchons ici à un fonctionnement de la représentation de type « idéologique » destiné à servir les intérêts des nourriciers. Ceux qui portent ce jugement sont des agriculteurs qui ont avantage à employer la main-d'œuvre fournie par les pensionnaires, le plus souvent gratuitement ou à bas prix, plutôt que de rétribuer selon des tarifs réglementés un ouvrier agricole. L'affirmation du non-contrôle cérébral, revient à nier ses chances de récupération et de réhabilitation sociale par le travail, et constitue un bon argument pour ne pas répondre à des revendications de salaire ou de mise en liberté sur place qu’il pourrait ajuste titre faire valoir. Mais du même coup, cela le condamne à ne jamais sortir de son statut d'aliéné, ce que l'on s'empresse de justifier en disant que le manque de contrôle du cerveau empêche les malades d'évaluer le prix de leur labeur ou d'assumer les pleines responsabilités d'une vie libre (se prendre seuls en charge, fonder un foyer, ne pas se faire exploiter par les femmes, etc.). Et nous verrons ce que signifie l'affirmation de cette impossibilité du point de vue de la défense de l'intégrité du groupe d'accueil des malades et du destin de l'institution psychiatrique.

Le savoir et la peur

Mais cette explication naïve des états pathologiques n'est pas seulement le produit d'une rationalisation destinée à légitimer des comportements exploitatifs et discriminatoires. La distinction entre l'atteinte du cerveau ou des nerfs ne prend tout son sens que si l'on se réfère aux [56] représentations concernant l’étiologie de la maladie mentale. Etiologie qui donne un aperçu sur le type de peur suscitée par la folie. Bien que la maladie mentale soit vue comme opérant selon le modèle naturaliste déjà mentionné, on lui prête des origines et causes différant profondément selon la zone, cerveau ou nerfs, qu'elle affecte, et la période à laquelle elle se manifeste. On distingue de ce point de vue les maladies « de naissance » (génétiques ou dues à un incident néo-natal) et les maladies « par accident », résultant d'un « choc » affectif (deuil, abandon sentimental, etc.) ou nerveux (épreuves du service militaire, de la guerre, d'un travail intellectuel trop dur, de conditions de vie stressantes dues en particulier au milieu urbain, etc.). Les maladies du deuxième type surviennent toujours à l'âge adulte et sont de ce fait, considérées comme bénignes dans leurs effets, détraquements nerveux (tics, cris, etc.) ou défaillances mentales (trous de mémoire, troubles de la parole, etc.).

En revanche, aux maladies « de naissance » correspondent deux types d'affection radicalement opposés et déterminés en fonction de l'âge auquel a eu lieu la prise en charge psychiatrique. D'un côté, tous les cas où il y a hospitalisation avant l'âge scolaire, sont attribués à une déficience du cerveau par suite d'un développement insuffisant de la masse cérébrale : on dit alors que le « cerveau est arrêté », « rétréci », que le malade est « comme un enfant ». De ce dernier, il a la pureté et l'innocuité, préservées, dans la bulle asilaire, des influences délétères de la vie sociale. C'est un « innocent ». De l'autre côté sont rangés tous les cas où l'internement est intervenu après l'entrée à l'école (signe que le cerveau est normalement développé), et avant l'entrée dans la vie active adulte (signe que l'individu est capable de se plier aux contraintes d'une vie normale). Dans cette période intermédiaire, l'internement s'apparente plutôt à un emprisonnement pour délinquance et concerne une population que l'on désigne sous le terme de « gars de cabanon ». Ces cas sont tous imputés à une [57] affection congénitale des nerfs dont le type extrême, l'épilepsie, cristallise toute la négativité. Violence, crise, excitation, bestialité, mauvaiseté, caractérisent l'atteinte des nerfs qui tire son origine dans un « mauvais sang » et rend l'être « méchant ». Les deux figures ancestrales de la folie, véhiculées notamment par la tradition judéo-chrétienne, « l'innocence » et « la méchanceté » trouvent ainsi à s'incarner dans l'opposition du cerveau et des nerfs qui fut reprise, soulignons-le, par les théories psychiatriques du XIXème siècle avec la dichotomie établie entre « arriération » et « dégénérescence ». Et c'est la vision organiciste correspondant à cette distinction qui va fonder la peur inspirée par la folie.

En effet, pour la population, l’innocence, sous laquelle sont rangés les cas d'arriération mentale, se distingue des cas de méchanceté nerveuse, déviations héréditairement transmises et inscrites dans l'organisme dégénéré. Pour rendre compte de la dégénérescence héréditaire, on fait appel au médium sanguin, nerfs et sang ayant, de tout temps, été rapprochés dans la pensée et la médecine populaire. La folie se transmet alors par le sang et modifie le sang. Venue d'un mauvais sang, elle rend le sang mauvais. Or, dans la tradition locale, encore tributaire de la théorie des humeurs, le sang n'est pas distingué du milieu corporel interne. Il s'ensuit que l'on croit la folie transmissible par les liquides du corps : salive, transpiration, morve, sperme. Cette croyance dans la contagion « magique » de la maladie mentale reste aujourd'hui encore très vivace, même si la population, ayant conscience de son décalage par rapport aux données de la science moderne, a tendance à l'occulter. Elle ne fut jamais exprimée de façon spontanée et il a fallu pour la découvrir interroger sur les significations des pratiques que l'enquête a permis d'observer directement.

Car, dans cette croyance réside le fondement de la peur que manifestent la « règle de l'écart » et toutes les procédures obéissant à l'interdit de contact : cloisonnement des [58] espaces, dissociation de la vie familiale, séparation de l'entretien des affaires ayant touché le corps des malades et de la vaisselle dans laquelle ils mangent. C'est d'ailleurs, à propos de cette dernière mesure, que l'on a surtout livré la vision de la folie portée et transmise par les liquides du corps. Bien que l'on affirme qu'il n'y a pas de risque de contamination par la maladie mentale, bien que l'on insiste sur les réassurances données par le personnel hospitalier, on continue à se conduire comme si ce risque existait :

« C'est pas des maladies à microbes ces choses-là !... Et puis j'ai tout de même des produits et avec de l'eau très chaude, pas bouillante, mais je fais un ballon d'eau chauffée au plus pour pouvoir la toucher et je rince deux fois sous l'eau. Alors comme ça... Qu'est-ce que vous voulez, la tuberculose, ça se passe, le cancer, hein c'est des maladies et pourtant on mangera dans la même vaisselle. Mais ces maladies-là, mentales, c'est pas la même chose, on ne mangera pas... ».

Voici d'ailleurs un exemple de ce qui peut se passer si les sécrétions corporelles du malade vous touchent :

« Eh ben, croyez-moi, j'ai le bout du doigt coupé, j'ai eu un panaris, je m'étais coupé juste la peau, hein. Et puis le X... il faisait des mouchoirs, parce que vous savez, il attrapait des mouchoirs et puis il les roulait, il les roulait que c'était gros comme ça, hein. Puis, dame, ça se salissait, le fil du mouchoir il imprégnait la saleté et c'était pas lavable. Ben moi, je  dis quand même, je sais pas comment faire pour laver ça. J'ai pris ses mouchoirs, je les ai mis dans l'eau tremper, puis enfin j'ai pris de l'autre eau, je les ai bien savonnés. Mais j'avais toujours c'te coupure et ça a dû rentrer, je sais pas quoi, et puis ça s'est tourné en panaris. Et c’est de ses mouchoirs que j'ai pris ça. Parce que ça m'a piqué, tout de suite après ça me piquait, came piquait, came piquait...Le X... il était pas sale, mais c’était une manœuvre de rouler ses mouchoirs. Ça s'imprégnait dans le fil et ça partait plus. »

[59]

Et le signe de ce risque de contamination réside dans l'odeur des malades :

« J'ai une lessiveuse pour eux, une bassine pour eux, et une bassine pour la vaisselle pour eux. Ça on a tout le matériel pour eux. Il faut pas mélanger, non. C'est une question d'hygiène. Parce que vous savez, ils ont des odeurs. Ils sont tenus aussi propres que nous et pourtant y'a quelque chose. On connaît leur linge facilement quand il est sec, hein. Vous mettez une chemise de vous et une chemise d'eux et vous reconnaîtrez facilement... et sec et lavé pareil, y'a quelque chose, je sais pas, je crois que c'est la transpiration, leurs médicaments. »

La disproportion entre la faiblesse des indices et la rigueur des précautions signe la peur que mobilisent les risques de pollution. Ces précautions qui n'ont rien à voir avec des règles d'hygiène destinées à préserver de la saleté, nous renvoient à l'univers symbolique de la souillure, magistralement analysé par M. Douglas ( 1971), avec pour enjeu la protection du corps humain et du corps social contre une intrusion étrangère et dangereuse.

Doublement occultée parce que archaïque et catalysant la peur, la croyance en la contamination par la folie a pu se maintenir parce qu'on l'a inscrite dans les actes de séparation du quotidien et les rituels domestiques. Elle apparaît comme une pensée matérialisée agissante bien que refoulée de la conscience. Les progrès récents de la thérapeutique chimique dans le traitement des maladies mentales devaient lui donner un regain de force et de généralité. Longtemps la distinction entre « innocent » et « nerveux » a permis à la communauté de vivre sans anxiété au contact de malades dont 45% sont des arriérés et 22% des schizophrènes stabilisés qu'elle assimile à des arriérés. À partir des années 50, l'introduction et l'usage intensif de la chimiothérapie a profondément modifié la perception de la maladie, en l'organicisant. D'un côté, l'effet des médicaments sur certains états ou crises spectaculaires (en particulier les crises épileptiques) a rassuré, mais il a du même [60] coup désigné son indication : la maladie des nerfs. Il n'en fallut pas plus pour assimiler tous les malades traités chimiquement à des nerveux, d'autant qu'aucune information n'est donnée sur la destination du traitement. D'un autre côté, le fait que les médicaments, matière ingérée, aient un effet sur la maladie mentale situe leur action au plan de la physiologie, donc du milieu biologique interne, et leur donne un étrange pouvoir semblable à celui de la maladie qu'ils soignent.

Cette vision apparaît avec évidence dans les réactions allergiques qu'a occasionné l'administration des médicaments par les nourricières. Les crises allergiques qui sont allées se multipliant sont toujours décrites de la même manière. Seuls les médicaments liquides les déclenchent. La thérapeutique psychotrope apparaît comme dotée d'une vertu quelque peu magique, volatile, capable de se diffuser dans l'organisme sans qu’il y ait absorption ; vertu polyvalente capable de « faire tomber les nerfs » du malade, mais aussi de produire chez celui qui ne l'est pas des effets nuisibles, tout comme les liquides sécrétés par le corps des malades :

« Les gouttes j'y touchais pas, mais rien que de le respirer ça m'a donné de l'allergie », « Y' a deux malades que j'ai changé parce que j'y donnais du Largactyl. Ça m'a donné de l'eczéma. Je versais les gouttes,]'ai senti un froid, ça a gonflé et ça a tourné en eczéma. »

L'identification du processus thérapeutique et du processus pathogène, ayant pour vecteur l'excipient liquide ou la sécrétion humorale, montre la force que conservent les croyances ancestrales. Actuellement, les médicaments étant dispensés aux diverses catégories de malades, on ne sait plus faire de différence entre eux. La prise de médicaments implique désormais maladie nerveuse et méchanceté :

« Maintenant c’est plus pareil, c'est plutôt plus méchant, c'est plus pareil. Ils sont beaucoup traités ». « Ils ont tous des médicaments J'en ai un dans la bande qui n'en a pas. [61] C'est une maladie mentale aussi, mais il peut quand même se comporter. Il est pas méchant. Tandis que les autres, sans être traités, on ne sait jamais ». « On ne sait jamais ce qu'ils peuvent faire... Je pense pas qu'ils soient dangereux, s'ils prennent leurs médicaments, des médicaments pour calmer, des médicaments de gens un peu méchants... »

Ce que je viens de décrire est loin de rester l'apanage de la seule population étudiée. De nombreux témoignages recueillis dans des établissements psychiatriques attestent d'allergies du personnel, de refus de partager les repas avec les malades, du rituel obsessionnel dont on entoure le nettoyage de leur vaisselle et de leurs tables. Ces phénomènes confirment la survivance de peurs et de croyances qui entrent en contradiction avec bien des discours modernistes et libéraux. Ils attirent l'attention sur le fait que le cadre de référence qui sert à appréhender un progrès scientifique peut en changer la signification. Le progrès peut, dans sa nouveauté, éveiller ou réactiver des angoisses enfouies dans la mémoire collective et avoir des effets négatifs sur l'état psychologique du public. Ils montrent enfin que peuvent coexister dans les représentations sociales, des éléments contradictoires ou relevant d'univers de référence différents, de strates de savoirs appartenant à divers temps sociaux, phénomène désigné dans la théorie des représentations sociales sous le terme de « polyphasie cognitive ».

Conclusion

Cet exemple, trop succinctement évoqué, a permis de suivre le cheminement par lequel l'espace d'interaction avec les malades mentaux se construit cognitivement et symboliquement et fait retour sur le statut réservé à ces derniers comme sur la relation établie avec eux. Ce faisant, est apparue la part qui revient aux représentations dans [62] cette construction et son rapport aux pratiques d'interaction et de contrôle de la place des malades dans la vie familiale et communautaire. Le cas décrit, par son histoire et son enracinement dans une pensée et une tradition anciennes, peut paraître extrême et les résultats de son étude peu généralisables. Il s'avère cependant que ce qu'il révèle est largement partagé quand doit s'établir une relation de proximité avec des malades mentaux. Il souligne bien des phénomènes qui se produisent en filigrane dans des situations plus courantes et doivent être pris en compte dans tout projet thérapeutique.

J'espère de la sorte avoir rendu sensibles les apports du regard de la psychologie sociale pour une réflexion sur la construction de l'espace thérapeutique. C'est ce qu'a récemment confirmé, dans son ouvrage sur le placement familial, un psychiatre de formation analytique proche du mouvement de psychothérapie institutionnelle. Reprenant certaines analyses de mon étude sur Ainay-le-Château, pour défendre une conception thérapeutique du placement familial comme alternative à l'hospitalisation, le Dr. Sans (1991, p. 126) concluait :

« Étudier les « nourrices » des colonies familiales comme une population d'Indiens de l'Amazonie n'aurait qu'un intérêt anecdotique si cela ne pouvait servir un tant soit peu. Non que l'objectif du chercheur soit fonctionnel et immédiatement pratique, mais ses études tombant dans le domaine du Logos, d'autres peuvent s'en saisir et en faire leur miel. »


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 2 juillet 2018 13:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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