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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Yannick Jaffré (2006), “Les terrains d’une anthropologie comparative des sensibilités et des catégories affectives.” Un texte publié dans la revue Face à Face. Regards sur la santé, revue électronique no 9, 2006. Un numéro intitulé: “Émotions, corps et santé. Un gouvernement par la parole ?” Université de Bordeaux II. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 19 novembre 2008 de diffuser tous ses écrits dans Les Classiques des sciences sociales]

Yannick Jaffré

Les terrains d’une anthropologie comparative
des sensibilités et des catégories affectives
”.

Un texte publié dans la revue Face à Face. Regards sur la santé, revue électronique no 9, 2006. Un numéro intitulé : “Émotions, corps et santé. Un gouvernement par la parole ?” Université de Bordeaux II.

Introduction
Perspectives cavalières et critiques
Questionnements théoriques et domaines de recherche
Perspectives
Références bibliographiques

Introduction

Avouons-le, il ne s’agit pas vraiment d’un article. Plutôt d’arpenter un domaine et à main levée, d’une manière encore incertaine, d’en esquisser quelques contours.

Avouons-le encore, il s’agit aussi – outre ce qui relève d’un état théorique de la question - de tenter de répondre à des questions nées de nos propres expériences et d’inquiétudes ordinaires qui, pour être banales, n’en taraudent pas moins toute vie : « pourquoi suis-je affecté par une situation et non par une autre ? », « comment un autre - qui n’est jamais un tout à fait « semblable” -  éprouve-t-il ces mêmes situations ? »… Bref, quelles inclinaisons ou gamme de sentiments construisent nos rapports aux situations quotidiennes ?

Certes, cette opacité de l’ordinaire des jours peut être interrogée à tâtons parmi les mots, par une parole philosophique ou poétique cherchant à « atteindre la pleine réalité, laquelle n’est nullement la nature mais notre rapport de personne mortelle à celle-ci » (Bonnefoy, 2006 : 30). Mais on peut aussi tenir provisoirement à distance tous ces affects brouillons qui régissent discrètement nos relations, grâce à une formulation plus théorique. Il s’agit d’analyser, d’un point de vue anthropologique et selon un comparatisme de proximité ou « constructif » (Détienne, 2000), comment se définissent, s’articulent et évoluent certaines catégories affectives et comment elles induisent diverses conduites sociales.

Outre le roman qui depuis toujours en fait implicitement l’intrigue de ses récits, cette question de la construction sociale des sentiments est ancienne, parcourant, par exemple, presque en miroir, l’œuvre de Mauss – « services récents rendus par la psychologie à la sociologie » (1973) - ou ces textes admirables que Lucien Febvre nommaient « ses copeaux » : « une vue d’ensemble. Histoire et psychologie » (1992).

Le sociologue en appelle au psychologue pour qu’il l’aide à comprendre un homme « total (…) affecté dans tout son être par la moindre de ses perceptions ou par le moindre choc mental (…) [en se méfiant de croire] à l’uniformité d’une mentalité qu’on se figure, en somme, à partir d’une mentalité (…) du genre de la notre » (Mauss, 1973 : 306).

Quant à l’historien, il nous engage dans un véritable programme de recherche. « La tâche est énorme pour les historiens, s’ils veulent procurer aux psychologues les matériaux dont ceux-ci ont besoin pour élaborer une psychologie historique valable » (Febvre, 1992 :219). Et d’énumérer un ensemble « d’entrées » théoriques - par les techniques, le langage…- ou thématiques, la faim, l’amour, l’alternance du jour et de la nuit, les « façons de sentir et de penser » (Bloch 1968 ; Schmitt, 1990), ou encore cette âpreté de la vie au Moyen-âge qu’évoque Huizinga (1995).

Pour cela, la notion « d’outillage mental » désignant « l’ensemble des catégories de perception, de conceptualisation, d’expression et d’action qui structurent l’expérience, tant individuelle que collective » (Revel, 1996 :218) est essentielle. Elle tentait, en effet, de tenir à bonne distance méthodologique un anachronisme abusif et monotone « commis inconsciemment par des hommes qui se projettent tels qu’ils sont dans le passé, avec leurs sentiments, leurs idées, leurs préjugés intellectuels et moraux – et qui ayant travesti Ramsès II, Jules César, Charlemagne, Philippe II (et même Louis XIV) en Dupont ou Durand 1938, retrouvent dans leurs héros ce qu’ils viennent d’y mettre, s’en étonnent gentiment et concluent leur « analyse » par un nil novi d’avance attendu : “Ainsi l’homme est toujours identique à lui-même” » (Febvre, 1992 :215).

L’ironie est mordante, mais surtout cet effort de « parler de sentiments » ou de cerner « des attachements » fût poursuivi jusqu’au bout ; ce dont témoigne le travail consacré aux notions d’ « honneur et patrie » publié à titre posthume (1996). Et jusqu’au bout aussi, pour ces raisons mais en acte, la vie de Bloch (1990).

Mais, après l’élan, il faut aussi parler du « relais » et de l’exigeant travail d’entre-deux que fût celui de Meyerson, s’attachant à construire une psychologie de la personne plutôt que du « sujet », et ouvrant ainsi la voie à une psychologie historique explorant les « liens structuraux entre les phénomènes psychiques et les phénomènes sociaux » (Malrieu, 1996 : 77). Posture productive puisque comme le soulignait Roger Chartier, « le travail de la psychologie historique ne consiste pas à repérer les variations des expressions de fonctions psychologiques qui, elles seraient stables et universelles. Il vise à comprendre dans leur discontinuité et leur singularité, l’émergence et l’économie de chacune de ces fonctions » (1996 : 233).

Bref, le psychologue – et l’anthropologue des « sensibilités » - doit toujours situer historiquement « l’univers intérieur » et les « conduites humaines objet de son étude » et comprendre « combien est artificielle l’opposition entre l’individu et le groupe » (Vernant, 1969 : 67).

Perspectives cavalières et critiques

Des richesses dispersées… Ces termes conviennent pour évoquer à la fois la grande valeur mais aussi l’éparpillement – peut être inhérent à l’objet - de l’héritage provenant de ces travaux initiaux tâchant de saisir le « je ne sais quoi » de l’histoire (Le Goff, 1974 : 76). Alors essayons, sans espoir ni volonté d’en faire l’inventaire, d’en proposer un premier regroupement thématique.

Un ensemble de travaux porte sur les variations historiques du rapport à soi, interrogeant, au cœur de ce qui semble construire notre identité, comment se construit cette dimension du vouloir individuel constituant un « sujet responsable et autonome se manifestant dans et par des actes qui lui sont imputables » (Vernant, 1972 : 44 ; Gernet, 2001).

Cette psychologie historique - ou histoire des agencements politico-affectifs - mêlant des niveaux d’analyse variables et liant une réflexion sur la structuration sémantique des lexiques à l’étude de leurs socles politiques, se prolongea dans d’autres travaux analysant comment des dispositifs, comme celui de la confession, viennent construire le rapport à soi comme un espace d’introspection liant l’examen d’une conscience nouvelle à divers sentiments de faute, de remord ou de pardon (Delumeau, 1992). Rapport à soi (Foucault, 2001) que construit aussi un ensemble de sensorialités (Corbin, 2000).

Mais, outre ces variations de la notion même de biographie (Hartog, 2001) ou d’identité (Dumont, 1983 ; Taylor 1998 ; Gauchet,1998 ; Kaufman, 2004 ; etc.),  il s’agit aussi d’établir une carte mêlant le tendre et le tragique et soulignant combien nos « ressentis intimes » comme l’amour (Flandrin, 1981), la séduction (Dauphin & Farge, 2001), la douleur (Rey, 1993) ou la peur (Delumeau, 1978) varient, s’entrelacent et « plus qu’ils ne se succèdent, se chevauchent et s’emboîtent comme les tuiles d’un toit » (Vovelle, 1992 : 226).

Le paysage est donc riche autant que complexe, sorte de ciel breton échangeant constamment des références historiques, psychologiques, sociologiques, ou même physiologiques. C’est pourquoi – si l’on nous accorde le droit de filer une lourde métaphore tant atavique que géographique - il importe d’en dresser la carte et les perturbations les plus fréquentes.

La première difficulté provient, sans aucun doute, d’une difficulté à cerner et délimiter l’objet. Il n’est, tout d’abord, pas si simple de distinguer entre sentiments, émotions et sensations à tel point qu’il est légitime de s’interroger sur la pertinence et surtout sur l’invariance de ces catégories d’analyses qui ne correspondent peut-être qu’à la manière arbitrairement culturelle dont nous segmentons un continuum affectif…

Par ailleurs, « à supposer qu’on ait une idée à peu près claire de l’ensemble des choses qui peuvent être rangées dans la classe des émotions, on serait vite embarrassé par leur profonde hétérogénéité. Certaines émotions semblent universelles (la colère), d’autres plus étroitement liées à un contexte social ou culturel (la pudeur, la honte). Certaines émotions semblent directement orientées vers l’action (l’orgueil), alors que d’autres le sont moins (la pitié), ou pas du tout (la nostalgie)… » (Paperman & Ogien, 1995 : 7).

La question reste ensuite ouverte des liens entre ces humeurs ou états d’esprits – ces mood – et des pensées plus maîtrisées que l’on nomme rationnelles (Ginzburg, 1976). Faut-il alors parler de « styles de rationalité » dont l’emploi dépendrait directement des contextes de discours et des registres d’expériences singulières (Llyod, 1990) ?

Enfin, un dernier apport essentiel consiste à privilégier l’étude des « soubassements » de ces agencements affectifs. « Ce n’est pas de l’individu comme intériorité qu’il s’agit », mais plutôt « que l’individu puisse avoir une intériorité » souligne Robert Castel (2001 : 62). Dès lors, plus qu’interroger un ensemble catégories affectives, il s’agit de poser « la question des conditions de possibilité nécessaires pour être un individu, ou une personne, ou un acteur, ou un sujet » (Castel, ibid. : 31). Autrement dit, parler des transformations historiques et sociales intervenues dans l’économie psychique implique d’analyser la transformation des supports qui structurent cette économie psychique ce que démontrent parfaitement un ensemble de travaux comme ceux de Christophe Dejours (2000) ou d’Alain Ehrenberg soulignant, par exemple, combien la « dépression » est liée à une « nouvelle normativité, [puisque] la responsabilité entière de nos vies se loge non seulement en chacun de nous, mais également dans l’entre-nous collectif. […] Cette manière d’être se présente comme une maladie de la responsabilité dans laquelle domine le sentiment d’insuffisance. Le déprimé n’est pas à la hauteur, il est fatigué d’avoir à devenir lui-même (Ehrenberg, 2000 :11).

Ce basculement est fondamental. La psychologie n’est plus ici uniquement celle d’un « sujet » saisi dans son extrême singularité biographique, mais prend la forme d’une interrogation sur la part, ou l’influence du social ou du politique, sur le psychologique. Etayée empiriquement, cette réflexion sur la « généalogie du sujet » (Foucault, 1994) ouvre à d’autres questionnements, analyses et, pourquoi pas, pratiques thérapeutiques.

Questionnements théoriques
et domaines de recherche

Mais une nouvelle fois allons au plus court - prenant une nouvelle fois aussi, le risque du hâtif et de l’incomplet – en soulignant, de manière non exhaustive, comment ces questions résonnent particulièrement dans trois secteurs du domaine anthropologique.

Un premier ensemble d’interrogations concerne « le » domaine théorique. En effet, à l’évidence, comme une inquiétude évoquée s’exprimant loin de sa source, la préoccupation historienne envers l’anachronisme questionne la fragile notion de « décentrement » derrière laquelle nous dissimulons de nombreuses questions méthodologiques et laissons croire à notre capacité à plus ou moins « penser depuis la place de l’autre » et ainsi de comprendre ses sentiments. Question importante qui peut être diversement déclinée.

(1) La première difficulté est d’ordre méthodologique, et d’une certaine manière, elle l’est inéluctablement. En effet, tous les travaux anthropologiques font référence à des catégories psychologiques pour expliquer des conduites d’acteurs : choisir, espérer, vouloir, refuser, décider, etc. Bien sûr et comment dire autrement puisqu’il faut bien articuler les registres de l’action et les contraintes du récit.

Mais ces notions ne sont, en général, pas analysées. Elles sont plutôt « oubliées » dans le raisonnement ; considérées comme de simples opérateurs sociologiquement neutres. Le texte anthropologique présuppose régulièrement une immédiate homogénéité des catégories du décrit avec celles du descripteur et avec celles du lecteur. C’est ainsi qu’Evans-Pritchard - pour ne prendre qu’un exemple chez un maître de vigilance - peut souligner que « plus dure est la sécheresse, plus fort est le besoin d’un contact […] et plus forte l’obligation d’user de patience » (1994, 28). « Patience » : savoir supporter des difficultés, se résigner, accepter l’épreuve du temps ? Quels rapports unissent ou distinguent ces catégories implicites de l’analyse et les catégories émiques des acteurs, qui, tout au moins peut-on le supposer, orientent leurs choix et construisent des « vouloirs culturels » spécifiques ?

Puisque, en ce domaine, nous sommes privés d’un référent objectif externe observable – objet, rituel… - la question se pose de savoir sur quel matériau délimitable fonder l’analyse de ces catégories fluides qui ne se présentent jamais que comme des signifiés susceptibles de produire des conduites devant être à leur  tour expliquées par d’autres signifiés.

La question est complexe, puisqu’en ce domaine « affectif », le signe et le référent vont parfois jusqu’à ce confondre, au point que l’on puisse se demander si certains sentiments seraient éprouvés s’il n’étaient préalablement nommés. C’est pourquoi, cartographier – a minima d’un point de vue sémantique - ces différences affectivo-culturelles est un préalable indispensable.

Il s’agit ensuite du statut de la description de ces entités affectives. « Globalement deux écueils sont ici évidents. Le premier consiste à “ramener à soi” et à interpréter tout dire et toute conduite en fonction de ses propres catégories. Nombre d’interprétations anachroniques et/ou abusives trouvent ici leur origine. Le second serait de prôner un relativisme radical figeant l’autre dans une étrangeté absolue. [C’est pourquoi] faute d’une attestable commune mesure, lorsque l’on décrit ce que l’autre est supposé éprouver, on ne sait jamais si ce qu’on découvre est ce qu’abusivement on lui prête, ou ce qu’à tort on lui refuse » (Jaffré, 2003, 66).

Certes, il faut ici se méfier de trop durcir le trait. Soulignons plutôt combien ce travail s’effectue selon un large gradient allant de ce qui semble relever du partage d’une expérience commune et universellement partagée jusqu’à des achoppements communicationnels révélant l’existence de notions incommensurables d’un univers sémantique à un autre. « Parler d’intraduisible n’impliquant nullement que les termes en question, ou les expressions, les tours syntaxiques et grammaticaux ne soient pas traduits et ne puissent pas l’être – l’intraduisible, c’est plutôt ce qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire (Cassin, 2004, XVII). Le mot et l’expérience résistent et obligent à une sorte d’interrogation infinie. Qu’il nous suffise ici d’évoquer ces entités psychiques comme le « duende » espagnol chanté par Garcia-Lorca, le « susto » amérindien, ou « l’amok » polynésien…

Bref, ce travail « à vif » sur les sentiments oblige à comprendre l’autre à partir d’un regard sur soi et met en relief ces dimensions de l’interminable « détour » et du comparatisme qui sont au cœur de la pratique anthropologique.

Le décor théorique étant planté, nous ne ferons qu’effleurer les deux autres domaines particulièrement interrogés par ces questions affectives.

(2) Ce qui précède incite presque naturellement à évoquer une « psychologie normale comparative ». Le terme n’est pas très heureux. Mais il a le mérite de déployer des termes qu’il ne reste plus qu’à commenter rapidement. Il s’agit de souligner ainsi l’importance d’une psychologie – on pourrait tout aussi bien dire « anthropologie ou sociologie clinique » - articulant la singularité des destins et des choix avec ce que l’on peut nommer rapidement, « la grande histoire ». N’est-ce pas cela que nous offrent diversement les travaux sensibles de Sayad sur des êtres déconstruits par une double absence (1999) ceux de Berque sur les liens entre l’éthique et l’économique (1974) ou encore de Bourdieu et Sayad évoquant ces moments où, dans un monde où l’on ne peut plus se reconnaître, » c’est le cœur même qui n’y est plus » (90).

Ces textes, relevant d’une sémantique sociale autant que d’une sorte de phénoménologie de l’ordinaire voire d’une « généalogie », disent plus et mieux que bien des textes d’une certaine ethnopsychiatrie psychologisant abusivement le social ou réduisant l’identité à ses uniques dimensions familiales… Adultes ou « enfants d’ici venus d’ailleurs » (Moro, 2002) la description et parfois la prise en charge de ces nouvelles identités arc-boutées entre législations, procédures administratives et syncrétismes culturels sont un des enjeux de notre discipline et de cette anthropologie sensible.

(3) Enfin, le dernier point concerne globalement le vaste champ de l’anthropologie politique et, pour ce qui nous concerne plus personnellement, celui changement social et du « développement ».

Disons-le simplement, comment évoquer la corruption (Blundo, 2001), sans s’interroger sur les définitions émiques de « l’honnêteté », comment analyser les dysfonctionnements des services de santé (Jaffré & Olivier de Sardan, ) sans envisager ces formes spécifiques du rapport à soi et à l’autre que sont la « confiance », la « responsabilité » la « sanction » ou la « conscience professionnelle », comment analyser les « pouvoirs au village » (Bierschenk & Olivier de Sardan, 1998) sans situer les formes locales de la « reconnaissance » ?

Certes, aucun des travaux cités n’appuie son argumentation sur une sorte de naïve « théorie des choix rationnels ». Dans tous ces textes, des notions comme celles de « polycéphalie des instances politiques » de « multiplicité des formes de légitimités », « d’arrangements », « d’empilement normatif » (Bierschenk & Olivier de Sardan, ibid), de « sémiologie populaire de la corruption » (Blundo & Olivier de Sardan, 2002) ou de « configuration d’espace moral » (Jaffré, 2003) explorent, au contraire, les formes spécifiques des liens sociaux qui caractérisent ces contextes. Mais ne faut-il pas aller plus avant, souligner que « l’action orientée en valeur » et « l’action rationnelle en finalité » ne peuvent être strictement séparées (Grossein, 2005) et qu’à l’évidence, les multiples sens que l’acteur est susceptible de prêter à son action contribuent de manière décisive à en motiver le déclanchement et en déterminer la forme.

C’est alors ouvrir pour l’Afrique et ses enjeux contemporains les questions autrement posées pour d’autres contextes – mais toujours frontalement - par Pitt-Rivers « sur l’honneur » (1997), Haroche et Vatin sur « la considération » (1998), Ansart « sur le ressentiment » (2002), Sennett sur le « respect » (2003) ou le MAUSS sur « la reconnaissance » (2004). Comment ces déclinaisons du « presque rien » incitent à agir, modèlent les relations, construisent de la souffrance, de la déception ou de la jouissance ? Quels sont ce que l’on pourrait nommer les « embrayeurs axiologiques » ou « affectifs » de l’action dans divers mondes sociaux ? Pour ne prendre qu’un exemple qu’en est-il de la compassion – de l’empathie dit-on maintenant – dans les espaces de soin ? Pour qui se dévoue-t-on, ou pas ?

Perspectives

Ces « chantiers » sont immenses. Leur donner sens oblige de plus à réaliser des approches comparatives de « proximité » soulignant, par exemple, comment des peuples proches échangent leurs catégories. L’entrée est à l’évidence ethnolinguistique, mais ne peut se limiter à envisager une « vision du monde » partagée que sous-tendraient des structures sémantiques homogènes. La prééminence des soubassements socio-économiques, les phénomènes du changement social, d’une mondialisation diversement influente ainsi que la pluralité des appartenances de tout acteur obligent au contraire à parler d’identités feuilletées, connectées - sur le mode des rhizomes deleuzien - sur le plus proche comme sur le plus lointain.

Chantiers immenses, disions-nous, situés en frontière de bien des disciplines ; mais comme le soulignait Anselm Strauss, si quelqu’un réussissait à articuler la socio-anthropologie et la psychologie, il n’aurait pas perdu son temps…

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 12 janvier 2009 20:18
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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