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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Guy de THÉ et Annie HUBERT, MODES DE VIE et CANCERS. (1988)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Guy de THÉ et Annie HUBERT, MODES DE VIE et CANCERS. Quand la biologie et l'anthropologie s'associent pour traquer le cancer à travers la mosaïque génétique et sociale des groupes humains. Préface du Professeur Jean Dausset, Prix Nobel de médecine. Paris: Les Éditions Robert Laffont, 1988, 263 pp. Collection: La fontaine des sciences. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée à la retraite. [Jean-François Baré, époux de l'auteur et ayant-droit, nous a accordé le 28 août 2012 son autorisation de diffuser toutes les publications de l'auteur dans Les Classiques des sciences sociales.]

[3]

Modes de vie et cancers.


Préface

par le Pr Jean Dausset,
Prix Nobel de médecine



La notion que le cancer puisse être favorisé par le mode de vie est facilement acceptée et est même devenue évidente pour le cancer du poumon et le facteur tabac.

Généraliser cette notion au moment même où apparaissent presque tous les jours dans la presse scientifique, voire dans la grande presse, de nouvelles descriptions de gènes responsables de cancers, les oncogènes, pouvait sembler une gageure.

Classiquement on distingue deux protagonistes : l'individu biologique représenté par son patrimoine génétique - avec ses multiples oncogènes - et les facteurs externes déclenchant la transformation maligne.

À ces deux protagonistes, les auteurs de Modes de vie et cancers y ajoutent un troisième, le comportement individuel, qui lui-même favorise le ou les facteurs déclenchants.

Les comportements se sont greffés sur l'inné. Les influences extérieures ont modelé la personnalité de chacun ; le fond génétique persiste mais des réflexes acquis se sont ajoutés aux réflexes innés stéréotypés. Ce sont ces phénomènes épigénétiques qui constituent la richesse individuelle. Ce sont eux que les auteurs se sont donné comme tâche de traquer - tout au moins ceux qui peuvent entraîner l'apparition d'un cancer.

Depuis toujours on a cherché à guérir. Depuis quelques décennies on a cherché à prévenir - en particulier par la vaccination - et plus récemment par de multiples approches.

Déjà il était clair, pour nos pères, que certains individus présentaient un « terrain » plus favorable que d'autres au développement [4] d'une maladie. Ils parlaient de « terrain tuberculeux », de « terrain diabétique », etc.

La biologie moderne a précisé cette notion et l'a traduite en termes de biologie moléculaire au niveau de la longue molécule d’ADN qui constitue notre patrimoine génétique. On connaît déjà certains gènes de susceptibilité ou de résistance. De nombreuses maladies, par exemple, sont associées à certains groupes tissulaires HLA.

Il nous est donc possible, dès maintenant, sinon de prédire une maladie, tout au moins de calculer la probabilité qu'elle atteigne certains individus.

Ainsi est née la médecine prédictive. Prédire est devenu le premier acte de la prévention.

Nous avons été, mon ami Jacques Ruffié et moi-même, les premiers à utiliser l'expression de médecine prédictive. Bien que l'adjectif n'existe pas dans le dictionnaire de l’Académie, il nous a, néanmoins, paru adéquat et très français.

Le domaine de cette médecine prédictive, qui sera au cœur de la médecine du XXe siècle, peut se concevoir très limité ou, au contraire, très vaste.

Jusqu’à présent la médecine prédictive s'appliquait d'une façon très précise, voire mathématique, aux maladies génétiques déterminées par le défaut d'un seul gène (les maladies monogéniques).

Prédire, dès la vie utérine, la maladie dont un nouveau-né sera atteint est un exercice quotidien (myopathie de Duchesne, par exemple). Rechercher chez un adolescent la présence d'un gène dont on sait qu'il provoquera une démence à l'âge adulte (maladie de Huntington) est déjà une réalité. Dans ces deux cas, l'atteinte pathologique du fœtus existe déjà in utero et celle de l'adulte est une quasi-certitude.

Un pas de plus a été franchi lorsque nous avons proposé d'appliquer cette même méthode à des maladies dues à plusieurs gènes et dont l'expression n'est pas obligatoire. Il s'agit ici seulement de probabilité. Par exemple, si un enfant nouveau-né possède des antigènes HLA DR3-DR4 et surtout s'il est né dans une famille déjà atteinte, il aura une probabilité très grande de développer un diabète grave. Cet enfant sera systématiquement surveillé et, dès les premiers symptômes, pourra être traité.

Mais cette simple probabilité ne fait que traduire notre ignorance car le diabète nécessite, pour se développer, la présence d'autres [5] gènes. C'est la rencontre malencontreuse, chez un même individu, d'un certain jeu de gènes qui constitue probablement le « terrain diabétique » entraînant une susceptibilité particulière. Encore faut-il vraisemblablement l'intervention d'un facteur ou de plusieurs facteurs extérieurs qui déclenchent la maladie (virus, par exemple).

Nous avons donc affaire ici à une maladie polygénique et polyfactorielle déclenchée sur un terrain génétique adéquat par un ou plusieurs facteurs de l'environnement.

Ce ou ces facteurs sont les seuls sur lesquels nous puissions actuellement agir, en attendant d’autres méthodes thérapeutiques comme la thérapeutique génique, c'est-à-dire l'introduction dans une cellule somatique - et seulement somatique - d'un gène venant corriger le ou les gènes défectueux.

Bien des maladies fréquentes dans notre société occidentale (maladies rhumatismales, cardio-vasculaires, cancers) sont certainement polygéniques et polyfactorielles et, dans la plupart des cas, gènes et facteurs déclenchants sont encore inconnus.

Nous n'avions pas, jusqu'à présent, osé nous aventurer plus loin que la détermination des gènes impliqués et du ou des facteurs déclenchants, qu'ils soient physiques, chimiques ou microbiologiques. Par cette recherche nous pensions aboutir à une médecine prédictive déjà très futuriste.

Or voici qu'une étape supplémentaire est franchie très judicieusement, celle de l'étude du comportement socioculturel favorisant l'apparition ou le contact avec le facteur déclenchant.

Ici interviennent essentiellement des influences psychologiques qui se sont exercées tout au long de la vie - et surtout dans l'enfance et l'adolescence. Dans le cerveau malléable de cet âge se sont gravés bien des réflexes acquis - la fameuse « empreinte » de Lorenz (on se souvient des jeunes oies qui suivent les souliers de Lorenz, croyant suivre leur mère). C'est dans le premier âge que s'impriment les comportements acquis qui conditionneront en grande partie les relations sociales ; il faut bien les distinguer des comportements innés stéréotypés bien connus chez les animaux mais dont l'homme n'est cependant pas exempt.

À ces « empreintes » il faut certainement ajouter les influences moins profondément ancrées que sont les habitudes, les manies individuelles mais aussi les mœurs et les modes qui touchent un [6] groupe ethnique dans son ensemble ou parfois seulement un groupe plus restreint, une tribu, voire une génération.

Nous sommes donc parvenus au carrefour du fond génétique et de tous les phénomènes épigénétiques qui viennent s'y greffer, s'y graver. Ces derniers ne peuvent être réellement étudiés que par des sociologues et des psychologues. Encore ne peut-on espérer aboutir à des conclusions solides qu'en effectuant des comparaisons entre des groupes de populations afin de mettre en évidence des différences ou au contraire des similitudes de comportements. C'est là qu'intervient l'anthropologue, dont la vision socioculturelle est globale.

Mais l'anthropologue à lui seul est encore impuissant car, et c'est là la grande originalité de ce volume, il lui faut l'aide du biologiste. Seule une approche interdisciplinaire pourra prouver que le « terrain socioculturel » défini par l'anthropologue favorise l'intervention d'un facteur et que celui-ci est bien le facteur déclenchant recherché.

En bref, anthropologue et biologiste s'associent pour dépister des facteurs socioculturels favorisant l'action des facteurs génétiques.

Tâche immense, exaltante qui apporte un éclairage nouveau pour la recherche sur le cancer, premier objectif, bien sûr, mais dont le modèle pourra s'étendre et le sera certainement à d'autres affections encore mystérieuses.

Ainsi, la médecine prédictive aura pris une nouvelle dimension. En passant de la simple détection, disons presque mécanique, d'un gène pathologique à celle déjà plus ambitieuse d'un jeu de gènes malencontreusement réunis chez un individu, la voici désormais à la recherche des phénomènes épigénétiques qui constituent la personnalité de chaque homme, et qui, indubitablement, peuvent être responsables de bien des troubles pathologiques, dont le cancer.

On doit féliciter les auteurs de cet ouvrage d'avoir ouvert cette nouvelle voie de recherche.

Ainsi, un nouveau pan d'obscurité et d'ignorance sera abattu, et l'homme, grâce à ces nouvelles connaissances, pourra davantage prendre en mains son destin, gérer sa santé, et se libérer de bien des contraintes qui jusqu'alors limitaient les possibilités de développement et d'épanouissement de toutes ses extraordinaires facultés, trop souvent en jachère.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 10 février 2014 13:49
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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