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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Claude Horrut, Les décolonisations est-africaines. (1971)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Claude Horrut, Les décolonisations est-africaines. Paris: Éditions A. Pedone, 1971, 231 pp. Collection: Afriques noire, no 2. Préface de A. Mabileau. Bibliothèque Institut d’études politiques de Bordeaux, Centre d’études d’Afrique noire. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée à la retraite. [Autorisation formelle accordée par l'auteur et le directeur de la collection “Théorie politique”, Michel Bergès, le 25 mars 2012 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[17]

Les décolonisations est-africaines

Introduction

LA GENÈSE DES PROBLÈMES POLITIQUES
EST-AFRICAINS



Depuis la plus haute Antiquité, l'Afrique de l'Est a entretenu des rapports avec des pays du Moyen-Orient et l'Inde. L'immigration, bien que variable au cours des siècles, a été un phénomène constant. Les territoires Est-africains en héritèrent une société de type multiracial et un problème délicat à résoudre : celui de la cohabitation de communautés ethniques très différentes. Cela se vérifia particulièrement au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Il reste toutefois que la genèse des problèmes politiques qui se posèrent à cette époque doit être recherchée dans les conséquences d'une politique de colonisation qui a conduit à faire naître des sociétés conflictuelles, hiérarchisées et fortement inégalitaires, dans lesquelles des minorités étrangères monopolisèrent le pouvoir et la puissance. Leur domination fut lourdement ressentie par les masses. Les conflits politiques en Afrique de l'Est furent dès lors, et principalement, des conflits opposant les communautés entre elles. Aux prétentions hégémonistes des minorités répondit longtemps une revendication africaine faible et vite réprimée. Au lendemain du second conflit mondial, comme partout ailleurs en Afrique, l'émergence de forces de contestation nationalistes introduisit une dimension nouvelle au problème. Résultat des forces de changement que la colonisation avait introduites dans les sociétés africaines, l'apparition de ces nouveaux acteurs allait changer les données du jeu politique.

Le but de cette introduction est de fournir au lecteur les éléments qui lui permettent la compréhension des problèmes qu'ont connu les pays Est-africains au cours de leurs décolonisations. Nous évoquerons en premier lieu le phénomène de pénétration étrangère, responsable des premiers conflits.

[18]


I. LA PÉNÉTRATION ÉTRANGÈRE


Pour reprendre une distinction mise à l'honneur par M. Fortes et E. E. Evans Pritchard, les sociétés Est-africaines, au moment où se fit la pénétration au siècle dernier étaient du type avec État ou sans État [1].

Appartenaient à la première catégorie un nombre limité de cas. Il s'agissait des populations vivant dans les îles de Zanzibar et de Pemba. Un État arabe existait avec un souverain, le Sultan, un personnel politique, une administration, une armée, une représentation diplomatique auprès des grandes puissances. Il s'agissait aussi des populations vivant autour des rivages du Lac Victoria. Des peuples d'origine bantoue s'étaient, au cours des siècles, aménagé des systèmes de type féodal. On comptait principalement quatre Royaumes assez solidement organisés. Le plus important était celui du Bouganda ; suivaient dans l'ordre celui de Bunyoro, d'Ankole et de Toro.

Ailleurs la structure sociale la plus répandue était de type tribal ; et si on trouvait des regroupements assez vastes (p. e. les Masaï), c'étaient les unités réduites prédominaient [2].

Il va sans dire que les populations indigènes, qu'elles appartiennent à l'un ou l'autre type de sociétés, étaient restées totalement étrangères aux partages décidés dans les Chancelleries européennes à la fin du siècle. Les rapports qu'elles entretenaient entre elles étaient souvent belliqueux. Mais leurs relations avec les commerçants, missionnaires, explorateurs étrangers étaient de type non conflictuels.

Lorsque les colonisateurs allemands ou britanniques manifestèrent leur intention de développer leur influence autrement que par l'établissement de quelques comptoirs le long de la Côte, et pénétrèrent profondément à l'intérieur du pays, leur attitude fut toute autre ; elle fut de chercher à s'opposer à une domination étrangère dans laquelle on peut voir l'origine du conflit qui opposa tout au long de la période coloniale Européens et Africains dans la société Est-africaine.

La nature et les conséquences de ce premier conflit dépendirent beaucoup du degré de cohésion et d'organisation des différentes sociétés africaines et de la force de l'impact européen. On peut cependant considérer que l'opposition des populations africaines à la pénétration étrangère, indépendamment des formes qu'elle prit, fut très large et que peu d'entre elles ne firent pas l'expérience de confrontations violentes avec les nouveaux colonisateurs.

[19]

Ainsi s'explique que les années de présence allemande dans le « Deutsch Ost Afrika Protektorat » furent surtout consacrées à la « pacification ». Intervint d'abord de 1888 à 1890 la révolte des populations côtières. L'Administration allemande fut ensuite impliquée dans la répression d'une importante insurrection, celle des populations Héhé dans les Hauts Plateaux du Sud. Entreprise en 1891, la soumission de ces populations ne fut considérée comme acquise que trois ans plus tard, encore que des îlots de résistance devaient se manifester jusqu'en 1898. Après les Héhé, ce fut aux populations du Centre du pays, les Nyamwezi de mener la lutte contre la puissance coloniale. Sous la conduite de leur chef coutumier, les Nyamwezi posèrent des problèmes sérieux de pacification. Leur résistance devait être réduite cependant en 1896. Simultanément les troupes allemandes étaient engagées dans des opérations militaires dans le Nord du pays. La plus importante des oppositions africaines à la pénétration étrangère fut la révolte « Maji Maji », qui éclata brusquement, en 1905, dans le Sud du Territoire. Jusqu'alors aucune des insurrections qui s'étaient développées n'avaient menacé sérieusement la domination allemande. Avec celle-là il en fut autrement. Les Allemands durent multiplier leurs contingents armés pour la circonscrire. De toutes les insurrections qui se produisirent dans l'Est africain, elle fut incontestablement la plus importante. À la différence des précédentes, elle réussit à grouper un nombre considérable de tribus dans une action concertée contre la puissance coloniale. Il fallut deux ans aux troupes allemandes pour venir à bout des insurgés, après une répression extrêmement sévère. On estime que plus de 120 000 personnes y laissèrent la vie. Nombre d'entre elles périrent d'ailleurs par suite des famines et des épidémies qui ravagèrent le pays au fur et à mesure de l'écrasement de l'insurrection. La répression militaire marqua profondément la vie du Territoire, en même temps qu'elle instituait, définitivement, l'ordre allemand. Lord Twining, Gouverneur britannique du Territoire, au lendemain de la seconde guerre mondiale, eut l'occasion de déclarer que les populations africaines ne s'étaient pas encore remises à l'époque de la sévérité de la répression germanique [3] ; peu de populations n'avaient pas fait l'expérience de la « main de fer » allemande, lors de la pénétration coloniale.

Parmi les populations du Kenya, les plus difficiles à soumettre furent celles du Nord du pays. L'immensité et les difficultés d'accès dans cette région aride expliquent que les tribus nomades qui y étaient établies aient pu conserver plus longtemps leur indépendance. Les Somali et les Turkana, se révélèrent être des combattants redoutables [4] ; des patrouilles militaires cherchèrent à y faire régner l'ordre, mais leur efficacité fut réduite. L'administration militaire dut être maintenue jusqu'en 1926 ; des forts furent construits le long de la frontière avec l'Ethiopie où les rebelles trouvaient refuge. La souveraineté britannique fut toujours quelque  [20 peu contestée dans cette région du territoire et ces populations gardèrent pendant toute la période coloniale, une indépendance de fait qui posa des problèmes au moment des Indépendances [5].

Dans le centre du pays, les Nandi, bien que constituant une petite tribu opposèrent une résistance farouche aux troupes britanniques, et ce, sur une période de temps assez longue [6]. Entre 1895 et 1905, cinq expéditions furent successivement dirigées contre eux. L'administration britannique ne vint à bout de leurs rebellions constantes qu'en les confinant dans une réserve, et, en 1907, en déportant bon nombre de leurs dirigeants traditionnels qui avaient organisé la résistance des populations. En 1902 et 1905, des troupes furent dirigées vers les Hautes Terres pour obtenir la soumission des Kïpsigii ; en 1911, celle des Elgeyo et des Marakwet. Parmi les populations de la Côte l'ampleur de la résistance africaine fut assez voisine et se manifesta jusqu'à la veille de la première guerre mondiale [7]. Dans le Sud-Ouest du pays des expéditions importantes furent montées contre les Gusii en 1904-1905 ; contre, d'autres tribus également, qu'il serait fastidieux d'énumérer ici.

Parfois la présence européenne donna lieu à la négociation d'accords - ce second type de pénétration n'augurant pas nécessairement de rapports de caractère moins conflictuels. Des circonstances particulières présidèrent souvent à cette forme plus souple de pénétration.

Ainsi au Kenya, les Masaï en acceptant la souveraineté britannique verront la possibilité de mettre un terme à leur déclin progressif et une occasion de se protéger contre leurs adversaires des Hauts Plateaux, les Kikuyu, de plus en plus puissants et à prétentions hégémonistes. Chez ces derniers, l'absence d'autorité tribale reconnue par l'ensemble des populations, la proximité de leurs ennemis héréditaires, les Masaï, rendirent difficile une résistance concertée à la pénétration anglaise. Les officiers jouèrent souvent d'un groupe tribal contre l'autre. Aussi la puissance coloniale put-elle étendre sa souveraineté sur les Kikuyu progressivement. Cela n'exclua  pas toutefois l'utilisation de contingents armés pour mâter des débuts d'insurrection. Il n'y eut pas cependant, comme cela se produisit assez généralement ailleurs, de confrontation décisive entre les Kikuyu et les Britanniques [8].

Le cas des Royaumes des Grands Lacs est beaucoup plus complexe. [21] En 1890, le Kabaka du Bouganda (le souverain du plus important de ces Royaumes) - signait avec les représentants de « l'Imperial British East Africa Company » un premier accord. En acceptant la protection britannique, le souverain Ganda cherchait surtout à se prémunir contre les prétentions annexionnistes des Allemands qui se manifestaient à ce moment ; il n'entendait nullement reconnaître la souveraineté de la Grande-Bretagne sur son Royaume. En 1892, dans le contexte de guerres intestines, Frédéric Lugard, agent de l'I.B.E.A.C., réussissait à obtenir du souverain une reconnaissance plus effective de la présence britannique. Les agents de la Compagnie purent pousser plus loin leur pénétration en souplesse lorsque les Baganda eurent besoin de l'appui britannique pour sortir victorieux d'un conflit armé les opposant à leurs voisins Banyoro. En 1894, un nouvel accord, consacrant la place de plus en plus importante prise par la Grande-Bretagne dans les affaires du Royaume fut signé, tandis que les Banyoro perdaient leur indépendance et que leur souverain était déposé par les Britanniques.

C'est pour libérer leurs Royaumes d'une emprise étrangère qui s'accentuait chaque jour davantage que Mwanga, Kabaka du Bonganda et son ennemi de toujours Kabarega, souverain du Bunyoro, s'unirent en 1897 dans une commune opposition aux Britanniques. Leur rébellion rapidement réprimée, leur déportation décidée, la voie était ouverte à la définition de rapports plus stables entre les populations des Royaumes et les Britanniques. C'est ce à quoi s'attacha Sir Harry Johnston, nommé Commissaire du Protectorat de l'Ouganda en 1899. En 1900 était signé à Kampala un accord qui réglait les liens qui unissaient désormais le Royaume à la Grande-Bretagne ; en 1901, un accord identique était signé avec les autorités traditionnelles du Royaume de Toro ; en 1902 avec le Royaume d'Ankole. Au-delà de leur caractère contractuel, ces accords, qui consacraient la sujétion des populations indigènes, reposaient sur la force. À propos de l'accord de Kampala D. Apter écrit que la fiction d'un consentement libre fut maintenue par les deux parties. « Johnston désirait que l'accord... soit signé dans un climat d'amabilité et de cordialité », mais, ajoute-t-il « il ne comptait pas seulement sur ses pouvoirs de persuasion. Il déploya ses forces militaires, le jour de la négociation, de telle façon, qu'aucun doute ne pouvait exister sur la localisation de la puissance » [9]. Ces accords furent l'objet de conflits constants par la suite entre les autorités britanniques et les représentants des Royaumes.

On pourrait trouver d'autres cas de traités signés entre la puissance coloniale et des potentats indigènes. La signature d'accords ou de traités fut considérée à la fin du siècle dernier comme un mode légitime d'acquisition de territoire coloniaux [10]. La plupart des [22] conquérants s'adonnèrent à ce que Lord Lugard considérera plus tard comme « une farce ou une supercherie ». Il ne s'agissait là que de camouflage à des modes d'acquisition beaucoup plus expéditifs, où l'intimidation et la démonstration de puissance intervenaient principalement. Il reste toutefois que des modes de pénétration non conflictuels existèrent.

Mais ces exceptions que l'on peut trouver n'entachent en rien un principe de pénétration qui reposa de façon assez générale sur la force. La résistance africaine à la pénétration coloniale, dont l'histoire est encore à faire, est là pour en attester [11]. Cette résistance eut pour caractéristique d'avoir été violente, le plus souvent, car, à l'époque, la puissance coloniale avait besoin de faire la preuve de sa force pour s'imposer. Elle fut dispersée, car elle eut pour agents des populations organisées sur une base tribale et n'ayant aucun lien entre elles. S'il arriva que des révoltes s'étendirent à toute une région, elles ne furent jamais généralisées à l'ensemble du Territoire. Elle se manifesta enfin sur une période assez longue ; et cela se conçoit si l'on considère que ce n'est que lorsque chaque groupe tribal aura fait l'expérience de l'inutilité de son opposition que la soumission des populations africaines sera acquise. Cette soumission fut d'autant plus ressentie, qu'en même temps qu'elle créait une situation de dépendance, elle autorisait le développement de la domination étrangère.


II. LA DOMINATION ÉTRANGÈRE


Avec la colonisation, une mutation sociale brutale, génératrice de profonds bouleversements se produisit, dont la caractéristique principale fut de permettre l'établissement de la domination de minorités étrangères (européenne, indienne, arabe) sur l'ensemble des populations indigènes. L'ordre social sur lequel elle déboucha fut profondément inégalitaire et contint en germe de nombreux conflits. Les structures sociales Est-africaines, du début de la colonisation qui ne connurent guère de modifications jusqu'aux Indépendances, furent l'expression la plus tangible de ce nouvel ordre. Au sommet de la pyramide sociale, une minorité blanche, souvent infime, constituait une véritable caste, ayant ses valeurs propres qu'elle imposa aux autres groupes sociaux (religion, culture, diverses normes de comportement), et, aussi, ses privilèges qui définissaient [23] un statut de communauté dominante. À un niveau intermédiaire, les minorités indiennes, bénéficiaires d'opportunités exceptionnelles, virent les plus habiles de ses membres constituer de véritables empires économiques, créateurs de prestige social et de possibilités multiples pour l'ensemble de la communauté. Les minorités arabes, dont la position de communauté dominante, fut contestée par l'arrivée du colonisateur, se retrouvèrent à un niveau intermédiaire de l'échelle sociale qui les démarquait des populations africaines, lesquelles prirent, peu à peu, conscience de la distance sociale les séparant des autres communautés. Au phénomène de dépendance qui suivit la pénétration européenne, s'ajouta pour les masses celui de domination, engendré par la colonisation. L'un et l'autre s'associent pour expliquer la volonté de libération des peuples colonisés et, au-delà, la décolonisation.

La domination, qui fut la plus sensible aux populations africaines, fut sans doute, historiquement, celle qui accompagna le peuplement blanc et qui aboutit à priver les Africains de leurs terres ancestrales (éléments de cohésion et de survie du groupe). Dès le début du siècle les premiers colonisateurs virent la possibilité de faire de l'Afrique de l'Est un pays de peuplement blanc. Au Kenya, Sir Charles Eliot, soutenu par les quelques Européens que les riches terres des Highlands avaient attirés, se fit le défenseur infatigable du peuplement blanc. Convaincu que le seul développement possible du Territoire reposait sur l'arrivée en masse de nouveaux immigrants, sa principale préoccupation pendant son mandat de Gouverneur (1900-1904), fut d'avantager au maximum la colonisation européenne. En 1902, il réussissait à obtenir le rattachement au Territoire, de la Province Orientale de l’Ouganda. Comme le souligne Salvadori [12], cette mesure, en même temps qu'elle plaçait sous une direction administrative unique tout l'ensemble des Hauts Plateaux, jugés colonisables, permettait d'assurer les colons européens d'une large source de main-d'œuvre africaine, en raison de la forte densité des populations qui y étaient établies. Des lois facilitant l'aliénation des terres furent introduites. Déjà, en 1895, l'ensemble des terres du Protectorat étaient devenues des « Terres de la Couronne » (Crown Land) ; les autorités britanniques pouvaient en disposer au mieux de ce qu'elles pensaient être l'intérêt du Territoire. Cet intérêt fut longtemps conçu dans la seule perspective du développement de la colonisation blanche. En 1902, un ensemble de réglementations était pris qui avait pour but de rendre aussi facile que possible l'occupation des terres par les colons européens. Lord Delamere put ainsi obtenir, lors de son arrivée, une concession de 40 000 hectares [13]. L'East African Syndicate, qui groupait un certain nombre de capitalistes anglais réussit à se faire octroyer 130 000 hectares dans la zone la plus fertile des Highlands. Cette politique s'accompagna de déplacements massifs de populations, dont le plus spectaculaire fut celui qui atteint la Tribu des Masaï, qui fut contrainte, à plusieurs reprises, à souscrire aux exigences des colons européens, dont [24] l'appétit de terres n'allait qu'en s'accroissant avec le développement de la colonisation. Des tribus africaines furent parquées dans des zones souvent pauvres, tandis que de nombreuses terres qui, jusqu'alors, leur appartenaient, restaient inoccupées et inexploitées par le colonisateur [14]. La situation ne fut guère différente dans le Protectorat allemand, où, dans les zones de peuplement blanc, les mêmes phénomènes se retrouvèrent. Seul l'Ouganda fut à l'abri du peuplement, en raison de l'existence d'États indigènes fortement structurés qui furent en mesure de s'opposer aux colons, mais aussi en raison des conditions climatiques et sanitaires du Territoire qui n'étaient pas sans dangers pour les Européens (humidité et maladie du sommeil).

Mais, surtout, la domination blanche fut ressentie en raison des multiples privilèges que le colonisateur accorda à ses ressortissants. Généralement la place privilégiée des minorités européennes fut acquise au moment même où s'effectuèrent les premières implantations. Au nom d'une civilisation jugée supérieure, disposant d'une supériorité de fait, que nul autre groupe social ne pouvait leur contester, dans l'ensemble des pays d'Afrique de l'Est, les communautés blanches bénéficièrent de nombreux avantages que définirent leurs statuts privilégiés. Ce fut, par exemple, le principe de l'exclusivité raciale dans les Highlands, qui interdit à quiconque qui n'était pas blanc de posséder des terres dans cette région - (consécration officielle en 1906 par Déclaration de Lord Elgin, Secrétaire d'État aux Colonies) -. La domination blanche s'exprima en fait sur tous les plans de l'activité sociale et ce, indépendamment de la plus ou moins grande importance des populations européennes. Sur le plan politique, elle se traduisit par le monopole de représentation dont bénéficièrent ces minorités jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale. Sur le plan économique par la place de choix qu'occupèrent les Européens dans les structures de production de la société coloniale. Sur le plan psycho-sociologique, par les multiples discriminations de droit ou de fait établies à l'encontre des autres communautés [15].

L'ensemble de ces données furent particulièrement oppressives [25] aux Africains qui en prirent de plus en plus conscience, au fur et à mesure de leur modernisation. Il en résulta une volonté de libération dirigée contre le colonisateur mais aussi contre ceux des groupes sociaux à qui le système colonial avait été favorable.

À cette domination des minorités blanches s'ajouta celle des minorités indiennes dont l'installation sur la Côte Est-africaine remontait à une époque très ancienne, mais qui ne connurent de véritable développement que sous la période coloniale [16]. Leur domination fut perçue par les Africains d'abord en terme démographique [17]. Mais surtout elle prit une dimension économique à partir du moment où les Indiens détinrent un quasi-monopole des activités commerciales et parfois manufacturières [18].

La domination des minorités Arabes et Zanzibar, ne prit véritablement forme qu'au milieu du XIXe siècle, lorsque le Sultan d'Oman, Seyyid Saïd, décida de s'installer définitivement dans les Iles. Sous son règne une colonisation arabe se développa qui vit les conquérants soumettre à leur hégémonie les populations locales du centre et du sud de l'Ile de Zanzibar, leur imposer tribut, corvées et travail forcé. Surtout les Arabes accaparèrent ici les terres cultivables qu'ils utilisèrent pour la culture du giroflier. Les profits qu'ils en tirèrent leur permirent de consolider leur position de minorité dirigeante et les soixante années de présence britannique n'allaient guère modifier leur position. Tout au long de la période coloniale les structures sociales des Iles furent extrêmement inégalitaires. Au sommet se trouvait une minorité arabe monopolisant le pouvoir et exerçant une domination économique dont la dynamique [26] fut de s'accentuer. Au milieu, des minorités indiennes jouissant d'un statut socio-économique privilégié. Au bas de l'échelle, la masse des populations indigènes étroitement dépendantes aussi bien quant à leurs moyens de subsistance que du point de vue de leur situation sociale.

On aurait pu penser que l'action du colonisateur britannique se serait traduite par une atténuation des disparités existant entre les différents groupes sociaux. En fait elle ne contribua qu'à les accroître. Il en fut ainsi pour les minorités blanches qui virent au fur et à mesure du développement de la colonisation, leur position de minorité dominante se consolider et l'écart qui les séparait des autres communautés s'accentuer. De même, les minorités arabes et indiennes furent les principales bénéficiaires du développement assuré par la colonisation européenne. Les masses africaines, dans leur ensemble, loin de voir leur situation s'améliorer, connurent une accentuation de leur dépendance et de leur subordination. Ceci était dans la logique d'une colonisation que les minorités blanches contrôlèrent pendant toute la période de l'entre-deux-guerres.


III. L'AVENIR POLITIQUE EST-AFRICAIN


Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le problème principal devint très vite celui des voies dans lesquelles l'avenir politique des Territoires Est-africains serait aménagé. En fait le problème se posait depuis longtemps. Pour les minorités européennes, qui s'étaient installées, ici, pour en faire le paradis de l'homme blanc, il ne faisait aucun doute, que cet avenir devait être conçu, de façon à assurer la pérennité de la colonisation. Très tôt, les premiers colons, surtout au Kenya, réclamèrent de la puissance impériale qu'elle fixe, de façon intangible, qu'il n'y avait d'autre évolution possible pour les Territoires Est-africains, que celle, qui permettrait la consolidation de leur pouvoir. Les concessions de terres qu'ils avaient obtenues des Gouvernements locaux pour une durée de 99 ans, devinrent rapidement, à leur demande, des concessions pour 999 ans. Pressentant, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, que leur permanence ne serait assurée, que s'ils prenaient en main leur propre destin, ils n'eurent de cesse d'obtenir du Gouvernement britannique le droit au « self-government ». De développement africain, il n'en était question, que dans la mesure où il favorisait la colonisation blanche. Comme l'écrit Albert Meister, les colons européens voyaient dans les Territoires En-africains, « un éternel paradis de l'homme blanc... où, des quantités de petits nègres... apprendraient peu à peu le progrès en travaillant avec et pour eux » [19].

Cette vision de l'avenir ne fut cependant pas partagée par la [27] puissance impériale, pour qui, les droits des Africains, ne devaient pas être définis qu'en fonction des intérêts des minorités blanches. Il y avait dans cette attitude le souvenir de la finalité humanitariste et libérale qui avait présidé à la conquête. Il y avait surtout le fait que le Gouvernement britannique était soumis à des impératifs, autant internes qu'internationaux, qui lui interdisaient de ne pas prendre en considération les intérêts des populations indigènes. Aussi, dès le début de la colonisation, les autorités impériales ne manquèrent-elles pas de rappeler constamment, que si leurs préoccupations étaient de faire en sorte que le développement de la colonisation blanche connût les plus grands encouragements, il n'était pas envisagé que les droits des Africains fussent négligés.

La condamnation impériale du « White man Country ».

La stratégie des minorités blanches du Kenya fut très tôt orientée vers la conquête du « self-government ». Cela tient en grande partie au fait que beaucoup de colons blancs qui s'installèrent dans le Territoire au début du siècle venaient de pays où ils jouissaient du droit de s'autodéterminer (Afrique du Sud, et dans une moindre mesure, Australie et Nouvelle-Zélande), et qu'ils ne concevaient pas que ce droit pût leur être refusé, d'autant que souvent, pour les attirer, les autorités officielles n'avaient pas manqué de leur laisser entrevoir [20].

Dès leur installation, alors qu'au 31 mars 1904 on ne comptait que 886 Européens résidant dans le Territoire, leur première exigence fut de se voir reconnaître des institutions représentatives. Fidèle à une longue tradition, le Gouvernement britannique décidait d'y répondre. En 1906, le Kenya fut doté d'un Conseil législatif et d'un Conseil exécutif, dans lesquels les minorités blanches, seules, firent l'objet d'une représentation [21]. Leur attitude fut alors d'essayer d'obtenir le contrôle de ces centres de décision, en réclamant la reconnaissance d'une représentation élue et non pas nommée ; son élargissement ; l'établissement d'une majorité non officielle ; ensemble de mesures qui les rapprocherait du « responsible government ». En fait, comme le note Dilley, « lorsqu'ils revendiquaient un changement spécifique, par exemple la nomination de membres non officiels, l'augmentation de leur nombre, ou l'octroi d'un statut électif, ils avaient toujours le self-government en vue [22]. Les colons blancs, ne faisaient d'ailleurs aucun mystère de leur intention. En 1918, Lord Delamere, représentant européen au Conseil législatif et « leader » incontesté de la minorité blanche du Kenya, déclarait à ses mandants :

[28]


« La préoccupation principale de votre représentant est de favoriser toute politique qui nous approche du self-government » [23].


Cette prétention, qui s'exprima avec une force toute particulière, au lendemain du premier conflit mondial, après que les minorités eussent profité des circonstances troublées de la guerre pour s’assurer une domination de fait sur tous les organes de Gouvernement, - (ce qui autorise certains auteurs à dire, que si le « self government » ne leur était pas reconnu juridiquement, en fait elles l'avaient) - se heurta à deux obstacles principaux. Le premier, et le plus important, fut celui que constitua le nombre. Les 886 Européens de 1904, étaient devenus 5 438 au 31 mars 1914 [24]. En 1921, après qu'un plan d'installation d'anciens combattants ait porté ses fruits, bien maigres par rapport à ce qu'on en attendait, on ne comptait que 9 651 Européens dans le Territoire [25]. C'était bien peu pour que le Gouvernement Impérial puisse envisager de répondre à leurs revendications, d'autant plus que près de trois millions d'Africains vivaient en marge de cette infime société blanche et qu'il ne pouvait totalement faire fi de leurs droits. Le second tint à un facteur plus conjoncturel qui fut l'action des minorités indiennes, au lendemain de la première guerre mondiale, qui n'entendirent pas laisser aux seuls colons européens l'initiative de l'action ; d'autant qu'elles avaient plus à craindre d'un Gouvernement exclusivement dominé par les Blancs que du maintien du contrôle impérial. L'objectif des minorités indiennes fut dès lors de se faire reconnaître leurs droits politiques et leur participation aux organes locaux de Gouvernement [26]. Avec l'appui du Gouvernement des Indes et celui du Parti du Congrès, les dirigeants Indiens parvinrent à leur fin puisqu'en 1923, dans un document célèbre, le Gouvernement britannique décidait de répondre à leurs revendications [27]. Outre que la présence de représentants Indiens dans les organes du Gouvernement territorial sonnait le glas d'une évolution conçue en rapport avec les seules minorités blanches, cette décision des autorités impériales prit surtout une dimension considérable par le rejet qu'elle opérait de toute solution minoritaire aux problèmes des Territoires Est-africains :


« On a suggéré, dit le texte, que le Kenya puisse avancer dans un proche avenir, dans la voie du « responsible government » (référence à la revendication des colons européens). Le Gouvernement de Sa Majesté voit toutefois des objections à l'adoption d'une telle [29] politique dans l'état actuel du Territoire... Il est convaincu que le système existant de Gouvernement, dans les conditions actuelles est beaucoup plus apte à réaliser les objectifs qu'il s'est fixé et qui sont l'exercice sans entrave de la tutelle sur les populations indigènes ainsi que la satisfaction des aspirations légitimes de toutes les communautés résidant dans le Territoire... Le Gouvernement britannique ne peut considérer la demande du « responsible self-government » que comme étant hors de question pour quelque période que l'on puisse maintenant prendre en considération, pas plus qu'il ne peut envisager actuellement de substituer à la majorité officielle existante dans les Conseils de gouvernement, une majorité non officielle. Une action précipitée n'est pas recommandable et il est nécessaire de voir comment les choses vont évoluer, notamment en ce qui concerne une représentation africaine, avant que des propositions pour un pareil changement dans la Constitution de la Colonie puissent être envisagées...

Le but de l'évolution constitutionnelle du Kenya, comme cela est admis, par ailleurs, est un gouvernement responsable, représentant un électorat dans lequel chaque section de la population trouve une voix effective et adéquate ; mais ce but ne peut être atteint à une date approchée dans une communauté où il est pour longtemps impossible de reconnaître le droit à plus de 1 % de la population » [28].

Par ces différents passages, le Gouvernement britannique opposait une fin de non recevoir aux revendications des minorités blanches visant le « self-government » du Territoire. Différents motifs étaient invoqués. Le plus important était celui en rapport avec les droits des populations indigènes qui ne pouvaient être sacrifiés. Bien plus, le passage le plus commenté de cette déclaration semblait indiquer que ces droits étaient même prioritaires :


« Le Gouvernement de Sa Majesté pense qu'il est nécessaire de rappeler que les intérêts des populations indigènes doivent être considérés en priorité (must be paramount), et que dans le cas où ces intérêts et ceux des races immigrantes rentrent en conflit, ceux des populations indigènes doivent prévaloir. Le Gouvernement britannique se considère comme exerçant un mandat en faveur des populations indigènes » [29].


Si cette déclaration de principe resta le plus souvent lettre morte au Kenya, où le Gouvernement local put agir librement dans le sens de la consolidation de la domination blanche, durant toute la période de l'entre-deux-guerres, il n'en restait pas moins qu'elle fixait les limites au-delà desquelles les minorités blanches ne pouvaient espérer étendre leur pouvoir. Les autorités impériales n'envisageaient pas qu'il fût possible de leur transférer leur pouvoir ultime de décision. Ce fut là, la première occasion que le Gouvernement britannique saisit pour préciser son opposition à une solution minoritaire [30] appliquée à l'évolution des Territoires Est-africains. La seconde devait se présenter à l'occasion du projet de Fédération ou « Closer Union », derrière lequel se profilait l'idée, pour les minorités européennes, d'un vaste Dominion blanc gage de la permanence de leur domination.

Cette idée de rassembler les Territoires d'Afrique Orientale en une fédération, avait été formulée dès le début de l'implantation britannique [30]. Mais ce ne fut qu'avec la reconnaissance du mandat britannique sur le Tanganyika qu'elle devint projet. En 1922, Sir Wiston Churchill, alors Secrétaire d'État aux Colonies, prit officiellement position en faveur d'une Fédération des Territoires Est-africains, qui aurait compris le Kenya, l'Ouganda, le Tanganyika, Zanzibar et, éventuellement, les Rhodésies et le Nyassaland. En 1924, une Commission parlementaire fut chargée d'élaborer un projet, mais compte tenu des diverses réactions hostiles des Africains et des Indiens, elle devait conclure défavorablement dans un rapport qu'elle déposa sur le bureau des Chambres cette même année.

Ce fut un manifeste des représentants européens au Conseil législatif du Kenya, qui, en 1927, posa à nouveau le problème de la Fédération. Ayant échoué dans leur entreprise sur le plan local, les dirigeants des minorités blanches du Kenya, avec l'appui de celles des autres Territoires, entendaient profiter de la création de structures politiques fédérales pour pousser plus avant la consolidation de leur pouvoir. Leur espoir était de voir s'établir des institutions nouvelles dans lesquelles ils seraient majoritaires et qu'ils pourraient ensuite faire évoluer vers le self-government. La Commission Hilton Young fut chargée d'établir un nouveau projet ; mais la Fédération échoua en raison même de leur prétention [31]. Le rapport publié par la Commission en octobre 1929 prévoyait une structure interterritoriale dans laquelle les différentes communautés [31] devaient se voir réserver la possibilité d'être représentées et le Gouvernement Impérial détenir le pouvoir de décision souverain. La référence aux droits des populations africaines s'y retrouvait. « La préservation d'un champ de développement pour les Africains est la première charge de tout Gouvernement » déclaraient les rapporteurs [32]. Les communautés blanches du Kenya, lorsqu'elles eurent connaissance du document, le considérèrent comme une condamnation de la politique de colonisation blanche, pour laquelle elles avaient lutté jusqu'alors. Cette condamnation fut encore plus nette, lorsque le Gouvernement travailliste, au pouvoir depuis juin 1929, entendit fixer de façon définitive la politique britannique au regard de l'évolution des Territoires coloniaux et principalement de ceux d'Afrique de l'Est. Au début de l'année 1930, il proposait au Parlement la constitution d'un « Comité conjoint des deux Chambres » (joint Select Committee) chargé de définir « une politique qui soit celle de la Nation et non celle d'un parti » [33]. Le 4 décembre 1930, le Comité était institué, dont le rapport concluait à l'inopportunité d'une Fédération de nature politique. Reconnaissant, par contre, l'intérêt d'une coopération économique et administrative, il laissait le soin aux Gouverneurs Généraux des différents Territoires, d'en définir les modalités. Le principe du caractère prioritaire des droits des Africains - (paramountey of native interests) - y faisait l'objet d'une définition encore plus précise [34]. Les conclusions du Comité conjoint furent reprises par le Gouvernement britannique et apparurent dès lors comme les principes devant guider l'évolution politique des Territoires Est-africains. Leur développement ne pourrait pas se faire au seul profit des minorités blanches.

Celles-ci ne perdirent cependant pas tout espoir de réaliser un jour leur objectif ; et si, au lendemain de cette prise de position, les revendications des représentants européens pour le « self-government » se firent moins pressantes, en raison surtout des conséquences de la crise économique qui rendirent prioritaires d'autres problèmes, en raison aussi de la prise de conscience de l'échec des vastes projets de peuplement blanc qui réduisit quelque peu la combativité des minorités blanches, au lendemain de la seconde guerre mondiale, fortes de leur énergie retrouvée dans la guerre et des perspectives nouvelles de peuplement, elles allaient s'exprimer à nouveau et le projet de Fédération revenir à l'ordre du jour. Si, au cours des négociations [32] qui s'engagèrent, les minorités blanches apportèrent la preuve qu'elles n'avaient rien perdu de leur influence de fait, elles ne purent cependant obtenir du Gouvernement Impérial la création d'une organisation politique commune aux quatre Territoires, ébauche d'un futur Dominion blanc Est-africain. Les autorités britanniques refusaient d'envisager toute évolution dans laquelle les droits des différentes communautés ne seraient pas préservés ; mais surtout, comme nous le disions au début de ce paragraphe, elles n'entendaient pas se dessaisir de leurs droits au profit de minorités aussi faibles sur le plan numérique [35]. Une exception exista, pendant un temps, à cette opposition impériale au principe d'une solution minoritaire. Elle est fournie par la politique poursuivie, jusqu'à la seconde guerre mondiale, dans le Sultanat de Zanzibar.

La complaisance impériale à l'égard des minorités arabes dans le Sultanat de Zanzibar.

Dans le Sultanat de Zanzibar, un problème d'évolution analogue se posait, dans la mesure où, face à une minorité arabe - (beaucoup plus importante par contre) -, on comptait une majorité de populations autochtones, dont on pouvait s'imaginer, qu'elle ne resterait pas indéfiniment sous la tutelle de ses anciens maîtres, pas plus d'ailleurs que du nouveau [36]. La politique du Gouvernement britannique reposa cependant longtemps ici sur le principe d'une solution minoritaire. Deux facteurs principaux y contribuèrent, la tendance à considérer Zanzibar comme un État Arabe, d'une part, le comportement politique des populations indigènes, d'autre part.

La tendance à considérer Zanzibar comme un État arabe, partagée par la plupart des administrateurs britanniques, dans la période de l'entre-deux-guerres, s'expliquait par des données surtout historiques. Celles-ci conduisirent à voir dans les Arabes les dirigeants traditionnels des Iles, à qui la puissance coloniale remettrait un jour le pouvoir si les circonstances devaient y conduire. Cette attitude se comprend si on considère qu'au sommet de sa puissance, Zanzibar était apparu essentiellement comme un État arabe, dont [33] l'Indépendance avait fait l'objet d'une déclaration conjointe franco-britannique en 1861. Ses dirigeants avaient conclu de nombreux traités qui attestaient de la souveraineté internationale du Sultanat. La plupart des grandes puissances y avaient entretenu des représentations diplomatiques ou consulaires. Cette reconnaissance internationale, le Sultanat la devait à son oligarchie arabe qui avait su organiser l'État et négocier avec les puissances européennes, de façon assez habile, pour éviter la soumission. Les Arabes apparaissaient aux puissances européennes comme les dirigeants légitimes des Iles. Les principales dispositions du Traité de Protectorat confirmèrent cette impression. Juridiquement, la Grande-Bretagne ne se voyait reconnaître de compétences que dans le domaine des affaires étrangères. Le Gouvernement du Sultan, le Sultan lui-même, continuaient à garder leurs prérogatives antérieures dans le domaine des affaires intérieures, sous réserve, toutefois d'une certaine « supervision britannique » qui restait assez mal définie dans ses modalités. L'appareil politique et administratif de l'oligarchie arabe ne connut pas d'altération profonde, au moment de la pénétration.

La politique britannique fut fortement influencée par ce contexte dans lequel sa souveraineté sur les Iles avait été établie. Ayant eu à traiter avec un Gouvernement arabe, les autorités britanniques donnèrent longtemps l'impression qu'elles n'avaient même pas envisagée que le Sultanat pût être dirigé autrement que par les Arabes. Aussi, lorsqu'elles entreprirent dans la période de l'entre-deux-guerres de réorganiser l'appareil politique dans le sens d'une plus grande efficacité et selon des normes moins autocratiques, elles le firent en ménageant la situation privilégiée de l'élite dirigeante arabe. En 1914, un Conseil de Protectorat fut créé : il comprit le Sultan comme Président, le Résident britannique comme Vice-Président, des représentants de l'Administration britannique et des conseillers du Sultan. En 1926, à l'exemple des Territoires continentaux, un Conseil législatif et un Conseil exécutif furent établis. Jusqu'à 1946, seuls les Arabes y furent représentés. La décision politique, sous la période coloniale, résulta le plus souvent d'une concertation entre le Sultan et l'Administration britannique. Cette pratique ne devait pas manquer de consolider la position sociologique des Arabes et les affermir dans leur prétention de présider aux destinées des Iles. Il en fut de même lorsqu'elles reformèrent l'appareil administratif arabe dans le sens d'une meilleure organisation et d'une plus grande efficacité. On peut considérer que les administrateurs britanniques, en créant de nombreux services publics nouveaux, renforcèrent le système bureaucratique de l'oligarchie arabe, d'autant que les Arabes eurent toujours la préférence pour occuper les positions-clés de cet appareil administratif. La politique administrative ne fit que consolider l'idée que le Sultanat était un État arabe et qu'il était normal que les Arabes détiennent les postes de commandement. La même attitude présida au développement économique et culturel. La minorité arabe qui asseyait sa domination sur l'accaparement qu'elle avait opéré, au siècle précédent, des terres les plus fertiles, ne fut nullement inquiétée par la politique économique de l'Administration britannique qui eut un [34] effet stabilisateur et conservateur extrêmement marqué. Il en fut de même en matière d'éducation. Le refus de la Grande-Bretagne d'entreprendre une réforme profonde du système d'éducation traduit, selon Lofchie, « l'intention inavouée que la communauté africaine demeure de façon permanente dans une condition politique et économique subordonnée » [37]. Il est un fait que le grave déséquilibre racial dans l'accès à l'enseignement contribua fortement à ne former que des élites arabes qui seules pouvaient prétendre aux responsabilités en raison même de leurs compétences. L'ensemble de la politique britannique concourrait à faire des Arabes les bénéficiaires d'une évolution qui devait aboutir à terme à l'établissement d'une monarchie constitutionnelle qui sauvegarderait leur situation privilégiée. Il faut convenir que le comportement politique des populations indigènes était loin de contrarier une telle perspective.

Certaines d'entre elles, qui n'avaient été que peu atteintes par la colonisation arabe, ou même qui en avait tiré avantage, ne cherchaient pas à remettre en question l'hégémonie de la minorité arabe. Il en était ainsi des Tumbatu et des Pemba.

Les populations Tumbatu, localisées dans l'Ile du même nom et dans le Nord de Zanzibar, vivaient en marge de la modernité sur des terres arides que nul n'avait songé à leur soustraire. Leur mode de vie traditionnel n'avait connu en vérité aucune altération profonde. Sous la période de domination arabe le désir profond de leurs chefs avait été de maintenir des relations de bon voisinage avec les Arabes et s'ils avaient été conduits à prêter serment d'allégeance au Sultan, la souveraineté arabe sur leur Territoire restait toute fictive, dénuée de toute implication concrète. La proclamation du Protectorat et l'établissement du contrôle britannique n'avait apporté aucune modification à l'ordre social existant. Le peu d'attention que les administrateurs britanniques accordèrent aux populations africaines, jusqu'aux lendemains de la seconde guerre mondiale - (plus accentué ici qu'ailleurs) - ne changea rien à cet égard. Il devait en résulter que les populations Tumbatu continuèrent à vivre selon des modalités qui étaient les leurs quelques siècles auparavant et surtout à l'intérieur de structures mentales qui n'avaient évolué. Pour elles, le Sultan continuait à représenter l'autorité suprême et ce n'était pas la présence de quelques administrateurs britanniques - que pour beaucoup d'entre elles, elles n'avaient jamais vus - qui pouvait les conduire à penser autrement. Leur religion, d'autre part, contribuait à les y faire souscrire. Pour elles, les Arabes étaient les dirigeants légitimes des Iles. Elles ne concevaient pas qu'il pût en être autrement [38].

Par ailleurs, les Pempa, pour des raisons sensiblement différentes, les rejoignaient cependant dans cette même attitude ; à la [35] fois pour des raisons historiques et socio-économiques, les populations Pemba acceptèrent dans une très grande majorité la prééminence arabe, qui, il faut en convenir, dans l'Ile de Pemba, était beaucoup moins sensible qu'à Zanzibar. D'abord, pour ces populations, les Arabes étaient venus dans leur Ile à leur propre demande [39]. Leur installation s'était faite très progressivement et n'avait donné lieu à aucun conflit majeur. Un équilibre finalement assez harmonieux avait été atteint en matière d'appropriation des terres. La colonisation arabe n'avait pas été ici oppressive, mais génératrice d'avantages sociaux et économiques et ces populations en étaient conscientes. Au contact des colons arabes, elles avaient été conduites à développer les plantations de girofliers et de palmiers.

Ces productions nouvelles avaient été, pour elles, source d'une prospérité jamais connue. Elles avaient pu bénéficier des apports d'une civilisation plus avancée dont la diffusion s'était faite lentement, sans impliquer de rupture brutale avec les normes de leur propre société. Les populations Pemba avaient le sentiment d'avoir tiré beaucoup plus de profits que d'inconvénients d'une présence arabe qui était largement acceptée. Une intégration assez poussée entre les deux communautés initialement distinctes devait en résulter. Favorisées par l'avoir en commun d'une religion de surcroît égalitaire, accentuées par le sentiment d'intérêts identiques, - (notamment sur le plan économique où Pemba et Arabes avaient à connaître des mêmes problèmes quant à la commercialisation de leurs produits) -, consacrées souvent par des liens de sang qui résultaient d'intermariages, les relations entre l'une et l'autre des deux communautés étaient loin d'être conflictuelles. Arabes et Pemba se retrouvaient dans une commune allégeance au Sultan dont on ne concevait pas de contester l'autorité, à la fois religieuse et politique.

Quant à l'autre partie de ces populations indigènes, localisées dans l'Ile de Zanzibar - à l'exception du Nord - leur manque d'unité et leur immense retard culturel les empêchaient de contester efficacement une domination arabe qui, pourtant, était lourdement ressentie. L'opposition entre les Hadimu (population africaine dont l'installation dans l'Ile remontait aux premiers siècles de l'ère chrétienne) et les Africains d'immigration beaucoup plus récente, en provenance du continent [40], ne s'effaçait guère malgré la volonté de certains dirigeants africains de transcender les facteurs qui les différenciaient. Ce manque d'unité était symbolisé par l'existence [36] de deux Associations distinctes : l'Association Shirazi - (créée en 1929) - et l'Association africaine - (1930) - représentant, l'une les Hadimu, l'autre les Africains d'immigration plus récente [41]. Divisées, ces populations étaient, d'autre part, très peu modernisées. Il faut voir là le résultat de la politique conservatrice des administrateurs britanniques et de l'oligarchie arabe qui ne changea presque rien aux structures d'autorité, de production, d'éducation et aux mécanismes idéologiques, institutionnels, sociologiques qui conditionnaient la subordination des populations africaines. L'autorité du Sultan et de ses agents continua à constituer pour elles l'expression officielle du pouvoir car elles n'avaient aucun contact avec l'Administration britannique dont l'action ne s'exerçait qu'au niveau le plus élevé de l'appareil politique arabe. Dans leur état d'inorganisation et de développement, elles n'envisageaient sans doute pas de pouvoir la remettre en question. Les structures de production accentuait encore leur inféodation. Privées par les Arabes de toutes les terres cultivables, elles n'avaient d'alternative que de vivre dans les zones les plus déshéritées de l’Ile (Est, Sud-Est) on de survivre dans un statut voisin du servage sur les plantations arabes. Enfin, le système d'éducation contrôlé par l'oligarchie arabe, l'absence d'écoles missionnaires qui, en général, ailleurs, permirent aux Africains de s'instruire malgré leurs faibles ressources, devaient les laisser dans un état de développement intellectuel, qui ne leur permettait pas d'entrer en compétition avec l'élite politique arabe. Par ailleurs, les mécanismes sur lesquels l'oligarchie arabe avait assis son pouvoir n'avaient connu que de faibles atteintes. La religion constituait, à cet égard, l'instrument le plus sûr par lequel leur subordination pouvait être obtenue ; les Arabes, sous la période coloniale, en usèrent efficacement pour maintenir leur autorité. De même, il fut fait appel à un système d'encadrement qui reposait sur les agents de l'Administration arabe et surtout sur les propriétaires de plantations ; les moyens de pression, surtout économiques, dont ils disposaient leur permirent de maintenir les attitudes traditionnelles de soumission. Enfin, sociologiquement, les Arabes continuèrent à représenter pour ces populations, la classe des maîtres dont elles admiraient le style et les normes de comportement social. Fondateurs et porteurs de la foi, propriétaires du sol, jouissant d'un statut social élevé, les Arabes étaient considérés avec la déférence qui caractérise un comportement de classe aliénée [42]. Tout concourrait, en fait, à ce que les populations indigènes créent ce [37] sentiment d'acceptation de l'hégémonie arabe auquel succombèrent les administrateurs britanniques qui envisagèrent longtemps ici que l'évolution puisse se faire dans une voie minoritaire. Nous verrons par la suite les raisons qui expliquent le revirement qui se produisit à cet égard, dans l'attitude britannique, au lendemain de la seconde guerre mondiale [43]. Pour l'instant il suffit de rappeler la politique appliquée à Zanzibar, dans la période de l'entre-deux-guerres, ne fut qu’une exception par rapport à une attitude générale hostile au principe d'une solution minoritaire. Cette hostilité visa également le principe d'une solution majoritaire, c'est-à-dire celle où les Africains seraient un jour les détenteurs exclusifs du pouvoir.

Le rejet de toute perspective d'évolution africaine.

Parallèlement toute perspective d'évolution africaine fut longtemps rejetée par la puissance coloniale qui traita souvent par l'ignorance ou l'oubli les revendications des Africains. Ceux-ci restèrent d'ailleurs pendant la période de l'entre-deux-guerres mal organisés et soumis à de nombreuses contraintes.

Les premières à parler de développement africain furent les élites du royaume du Bouganda. Disposant d'une expérience politique certaine, encore marqués par leur passé d'État indépendant, jouissant d'une autonomie locale que ne possédaient pas les autres populations Est-africaines, les dirigeants Ganda ne manquèrent pas, à de multiples reprises, de demander à l'Administration britannique que soit établi de façon irréversible que l'évolution de leur Territoire ne pourrait se faire que dans une voie africaine. Ils ne purent que très tardivement obtenir des autorités britanniques un engagement ferme à cet égard [44]. Cela tint principalement à l'état du rapport de force qui leur fut longtemps défavorable. Le Gouvernement indigène ne disposait que d'une faible marge d'action et craignait la destitution en cas de conflit ouvert avec les représentants britanniques. La plupart de ses membres étaient désignés non sans que l’Administration britannique, ait au préalable usé de tous ses [38] moyens de pression sur le souverain (le Kabaka) pour que ne soient investies que des personnalités dont les positions antérieures étaient un gage de leur esprit de collaboration. Lorsqu'il arriva que le Conseil de Régence - alors que le Kabaka Mutesa Il était mineur - désigna comme Chef du gouvernement indigène (Katikiro) une personnalité moins portée à la collaboration, l’Administration britannique ne manqua pas de la contraindre à démissionner [45]. L'ensemble de l'appareil gouvernemental indigène était d'ailleurs soumis à un étroit contrôle des autorités du Protectorat. Le Parlement local (le Lukiko) ne pouvait connaître d'affaires qui n'avaient l'assentiment des administrateurs britanniques. Les chefs indigènes, dans leurs circonscriptions respectives, avaient à rendre compte de leur action au Provincial ou au District Commissionner. Dans ces conditions, il était difficile aux dirigeants Ganda d'agir à l'encontre des directives qui leur étaient fixées. Ils avaient à s'assurer du loyalisme des populations à l'égard du Gouvernement ; ils ne pouvaient envisager de mobiliser les masses pour appuyer leur revendication, à moins d'entrer en rébellion contre l'autorité établie. Les forces politiques locales étaient faibles et leur action guère orientée dans un sens moderniste. L'Association des Bataka regroupait les anciens chefs de clan dont la situation avait été fortement atteinte par la colonisation et la pénétration de valeurs étrangères. Si, dans les années vingt, ses dirigeants avaient réussi à cristalliser les mécontentements des paysans à l'égard de la politique foncière et des chefs, leur activité consista par la suite à réclamer « le retour au temps passe » et leur pouvoir de mobilisation déclina. En 1938, apparut un mouvement nouveau, « l'Association des Fils de Kintu » [46]. Les deux associations avaient pour caractéristique commune de regrouper les éléments les plus conservateurs de la société Ganda et d'orienter la revendication africaine dans le sens de la défense des traditions du Royaume. Par là même, cette revendication perdit une grande partie de son efficacité, d'autant qu'en se présentant comme les défenseurs des masses populaires, ses membres empêchaient la formation d'organisations politiques modernes. Seules, quelques personnalités agissaient en ce sens, notamment Ignatus Muzazi qui développa une activité inlassable pour orienter les forces politiques Ganda dans la voie du modernisme : mais ses efforts ne portèrent leurs fruits qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale [47]. Quant au peuple Ganda lui-même, par conformisme et absence de leadership concurrent, il restait soumis à l'autorité de ses chefs. Les jeunes élites qui se formaient n'avaient pour aspiration que de devenir chefs elles-mêmes, ce qui leur fut possible en raison de la mobilité qui existait dans le système d'Administration Ganda [48]. [39] Privés de dirigeants qui eussent orienté leurs revendications dans un contexte plus large, celui de l'avenir des populations du Protectorat, les Baganda se contentèrent d'agir dans le sens que leur définissaient leurs dirigeants, celui du traditionalisme ou du néo-traditionalisme. Les populations du reste du Protectorat, peu atteintes par la colonisation et négligées par l'Administration britannique, restaient en dehors de tout courant de modernité et leur morphisme politique n'était pas fait pour soulever des problèmes. Bien plus, le modèle Ganda constituait pour elles l'élément de référence en fonction duquel leur comportement semblait devoir se définir. Il en résulta une volonté de particularisme sensible au niveau de tous les Districts dans lesquels l’Administration britannique les avaient regroupées. Et ce ne fut pas une des moindres difficultés pour les leaders politiques modernes, tels Milton Obote que de parvenir à transcender cet éparpillement sociologique de la société africaine en Ouganda, et à arriver à créer une conscience nationale, préalable à toute action efficace. Il en résulta qu'en Ouganda, si le problème de l'avenir africain du Protectorat fut posé, il le fut essentiellement par les Baganda et en rapport exclusivement avec leur propre Territoire, ce dont la puissance coloniale ne manqua pas de tirer parti en s'opposant à toute politique qui aurait eu pour résultat de consacrer l'éclatement du Protectorat. En ce sens, l'action des Baganda, si elle servit à poser le problème d'une solution majoritaire, le fit en fait très mal en l'associant avec une volonté de séparatisme. La puissance coloniale eut alors un jeu très facile, qui lui permit de s'abriter derrière l'unité du Protectorat, pour contrecarrer toutes les initiatives Ganda.

Dans les autres Territoires, le problème d'une évolution africaine ne fut posé que par quelques individualités qui ne disposaient d'aucun instrument pour donner du poids à leur revendication. On chercherait vainement, pensons-nous, au Tanganyika, sous la période du Mandat, un homme politique africain qui ait formulé une telle exigence. On peut se demander même, si à l'indigence qui caractérisa la classe politique africaine de ce Territoire, au lendemain de la seconde guerre mondiale, ne correspondit pas, dans la période de l'entre-deux-guerres, une inexistence pure et simple, qui trouve d'ailleurs son explication dans le faible impact de la colonisation dans ce pays. L'échec des entreprises allemandes, la désorganisation complète du Territoire au lendemain de la 1re Guerre mondiale qui ravagea le pays, les mesures d’expropriation qui furent prises par l'Administration britannique à l'encontre des colons allemands, le peu d'attrait d'un Territoire pauvre et dont l'avenir n'était guère assuré par l'existence d'un contrôle international, d'autres facteurs encore, devaient se conjuguer pour restreindre le mouvement de colonisation et par répercussion, l'introduction de forces de modernisation dans une société africaine qui resta en de multiples endroits, figée dans ses structures traditionnelles [49]. Les [40] seules forces de modernisation qui eurent une portée suffisamment large pour entraîner une modification des comportements africains résultèrent de l'action évangélisatrice et éducative des missions. Mais forcément les changements qui affectèrent le statut du Territoire, la substitution d'un colonisateur à un autre, ne devaient guère permettre à cette action de porter ses fruits rapidement. Le développement restreint des plantations, l'absence d'industrialisation, le volume limité des activités ne devait guère favoriser l'apparition de catégories sociales nouvelles dont le rôle fut décisif dans l'expression d'une revendication africaine. La seule organisation à vocation territoriale, dans la période de l'entre-deux-guerres, fut la Tanganyika African Association [50]. Elle ne prit de dimension politique qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale. Composée pour une grande part d'Africains urbanisés employés dans l'Administration et le commerce, elle garda sous la période du Mandat, le caractère d'une organisation de défense d'intérêts professionnels. Selon, M. Bates, « c'était à la fois une société de secours mutuels, une association culturelle, un groupement essentiellement à vocation sociale, qui répondait aux besoins des Africains détribalisés... » [51]. Son niveau d'activité varia considérablement - les groupes les plus actifs ayant toujours été ceux de Dar Es Salam et de Tanga où la seule école secondaire du pays était localisée. Avant la 2e Guerre mondiale, l'objet de ses revendications occasionnelles au Gouvernement fut dominé largement par les conditions de service dans l'Administration. Elle ne posa jamais de problèmes véritablement politiques. La seule force politique dont on aurait pu attendre qu'elle abordât le problème de l’avenir du Territoire était la Commission des Mandats. En fait, dans sa composition de l'entre-deux-guerres, dominée par les puissances administrantes, ses initiatives en ce domaine furent inexistantes. Son rôle principal fut de veiller à ce que les droits des Africains ne fussent pas négligés, mais elle n'alla jamais jusqu'à définir des modalités précises d'évolution. Les membres de la Commission des Mandats souscrivaient entièrement aux vues de la puissance administrante, laquelle ne voulait pas faire du Territoire une colonie de peuplement blanc, mais n'entendait pas non plus lui définir une vocation spécifiquement africaine [52].

Au Kenya, il y eut, dans la période de l'entre-deux-guerres, quelques personnalités qui firent entendre leur voix pour s'opposer aux desseins des minorités blanches et réclamer pour le Territoire la définition d'une ligne d'évolution africaine. Mais leur action était limitée à la fois par les obstacles que l'Administration britannique et les colons mettaient à son développement et par la faible mobilisation populaire que ces Personnalités étaient en mesure de [41] réaliser [53]. Ces obstacles étaient multiples et se retrouvaient à tous les niveaux de l'action quotidienne. Certains étaient de nature préventive : ils consistaient à interdire ou à gêner toute activité revendicative africaine. Les agents des services publics administratifs n'avaient pas l'autorisation de militer à l'intérieur d'organisations dont on soupçonnait la vocation politique. Les chefs indigènes également. Ceux-ci étaient d'ailleurs utilisés pour mettre sur pied des organisations rivales dont l'Administration se complaisait à reconnaître leur large représentativité et auxquelles elle accordait les plus larges facilités d'expression. Cette liberté d'expression était par contre strictement limitée pour ceux qui n'avaient pas des vues conformistes. Prétendre que le Kenya, à la veille de la seconde guerre mondiale, avec ses trois ou quatre millions d'Africains et ses dix-huit mille européens, puisse prendre une voie africaine, dépassait d'ailleurs le non-conformisme et atteignait le niveau de l'acte ouvert de rébellion. Aussi, la plupart des personnalités politiques africaines, réfractaires à l'ordre colonial, durent-elles passer une partie de leur vie en exil ou en prison [54]. Les obstacles que l'Administration coloniale pouvait dresser au développement de l'action nationaliste étaient aussi de nature répressive. Ici intervenaient les mesures individuelles de privation de liberté, qui en fonction des réglementations existantes, pouvaient être prononcées assez facilement (assignation à résidence, déportation généralement dans le Nord du pays, emprisonnement). Les organisations africaines furent en général dissoutes, lorsqu'après quelques mois de fonctionnement il s'avérait qu'elles avaient une activité politique - (Young Kikuyu Association en 1922, avec l'arrestation de son leader, Harry Thucku ; East African Association, qui, à partir de 1927, préféra passer dans la clandestinité avant d'être dissoute, et plus tard, à la veille de la guerre, l'ensemble des organisations politiques africaines à l'exception de la Kikuyu Provincial Association d'obédience gouvernementale). Quand il s'agissait d'action revendicative s'appuyant sur la pression populaire (marches de protestation, manifestations, grèves), celles-ci étaient réprimées sévèrement d'autant que la répression devait avoir valeur d'exemple (1922, à l'occasion de l'arrestation de H. Thucku la police tirait sur les manifestants, - 25 morts selon le rapport officiel -. Dans les Highlands les manifestations des « squatters » voisines de nos jacqueries moyenâgeuses, si elles ne connurent pas le même sort, étaient dispersées de façon expéditive, etc...) [55].

Parallèlement à ces obstacles, ces personnalités, dont l'action était souvent isolée ou soutenue par un nombre limité de sympathisants, n'étaient pas en mesure de mobiliser les masses autour de leur programme. Il y avait à cela plusieurs raisons ; les unes tenaient [42] au faible degré de modernisation des populations, les autres aux dirigeants eux-mêmes extrêmement divisés. Il est significatif de constater que seules les populations les plus durement atteintes par la colonisation, dans la période de l'entre-deux-guerres, furent sensibles à leur action (Kikuyu notamment). Dans le reste du Territoire, les populations restaient soumises à l'autorité de leurs chefs traditionnels et surtout vivaient, ici aussi, à l'écart de la modernité. De surcroît, la résurgence d'anciens réflexes tribaux leur faisait regarder avec suspicion ces dirigeants qui, pour la plupart, étaient Kikuyu et qui, à leur force ancienne, ajoutaient désormais celle de l'éducation et de la modernisation. Ce n'est que lorsque certains de leurs membres auront connu le processus de détribalisation, qu'ils auront été conduits à agir avec des membres d'autres groupes ethniques au sein d'organisations communes ou à œuvrer à l'intérieur de leur propre groupe d'origine, que ces populations manifesteront un éveil à la politique, que dans la période de l'entre-deux-guerres on rechercherait vainement [56]. D'autre part, ces personnalités étaient le plus souvent très divisées. Intervenaient des conflits de personne, de leadership. Les dirigeants africains restaient très souvent marqués par leur origine tribale. Dans la composition des bureaux de leurs organisations des problèmes de ce type se posaient qui conduisirent souvent à la fragilité des équipes en place. Aucun leader politique africain dans la période de l'entre-deux-guerres au Kenya ne réussit à s'imposer, à créer une unanimité autour de lui. Il en résulta des remises en question permanentes qui furent préjudiciables à une action suivie [57].

Dans l'ensemble, la revendication africaine en Afrique de l'Est dans la période de l'entre-deux-guerres, resta faible à la fois par le volume restreint des élites modernisées, le peu de sensibilisation des populations à une vie politique qui dépassait le cadre tribal dans lequel elles vivaient, enfin par la manque de libéralisme du colonisateur. Les changements qui devaient se produire à cet égard au lendemain de la seconde guerre mondiale, permirent à la revendication africaine de connaître un plus grand développement et à poser plus nettement le problème d'une évolution au profit des Africains.

Le développement de cette revendication fut toutefois lent et inégal. Le pays qui devait connaître le plus tardivement des manifestations de forces authentiques de revendication, fut le Tanganyika. Les raisons en furent le faible degré de modernisation des populations, l'effet tardif des facteurs de changement social tels l'éducation, le développement économique, l'urbanisation, et au-delà la pauvreté du Territoire et le peu d'intérêt qu'il suscitait au colonisateur. Les seules forces organisées que connut le Territoire [43] étaient de types social, professionnel ou coopératif. Jusqu'à la formation de la Tanu (Tanganyika African National Union) en 1954, il n'y eut pas d'organisation à vocation spécifiquement politique. Les élites évoluées, qui étaient en nombre limité, dépensaient leur énergie à l'intérieur de multiples groupements dont aucun n'avait une dimension territoriale. Il s'agissait d'associations de caractère religieux, éducatif, culturel qui avaient pris naissance dans les quartiers populaires de la capitale mais qui n'avaient que rarement des ramifications ailleurs. Souvent, ces Associations avaient un caractère tribal fort accentué, recrutant leurs adhérents à l'intérieur d'un même groupe ethnique, d'autant que le compartimentage de la ville indigène obéissait aussi à des affinités tribales qui faisait que les membres de telle tribu se retrouvaient plus particulièrement dans tel quartier de la ville et aussi dans telle Association. Seuls, les groupements de caractère professionnel et coopératif avaient au moins dans leurs objectifs la volonté de développer une action de caractère national. Mais celle-ci mit du temps à se concrétiser. Ce n'est qu'en 1954 que fut créée une Fédération des Organisations syndicales dont le développement avait été assuré sous l'égide de la Fédération britannique des Trade Unions - (encore que les deux Unions les plus importantes, celle dei ; Chemins de Fer - (Railways Workers Association - et celle des travailleurs agricoles - Sisal and Plantation Workers Union - restèrent en marge du regroupement [58]. Le mouvement coopératif très développé au Tanganyika en raison d'un fort secteur de production indigène - (notamment le café dont les 4/5 des récoltes provenaient des agriculteurs africains) -obéissait plus encore au principe de l'éparpillement significatif de sociétés peu modernisées. Il était surtout puissant parmi certaine groupes ethniques (Chagga, Haya, producteurs de café) où il s'identifiait souvent avec les structures tribales. Il ne fut guère porté de ce fait à s'ouvrir à une action politique.

Il existait toutefois, au lendemain de la guerre une organisation politique. C'était la Tanganyika African Association, qui commença à montrer un intérêt aux problèmes du Territoire, en 1947, à l’occasion des discussions suscitées par le projet de création d'une Union politique entre les différents pays Est-africains (Closer Union). Elle profita de ce contexte pour organiser sa première manifestation publique, avec pour thème, celui de « l'opposition africaine à toute Union avec le Kenya » [59]. Mais ce furent surtout les différentes visites de missions de l'O.N.U. qui stimulèrent une activité politique qui connut de nombreux temps morts. L'attention que lui accordèrent les visiteurs correspondit à des phases d'intense activité auxquelles succédaient d'autres qui étaient consacrées au règlement des conflits internes et aux remises en question des dirigeants en place. « L'Association était loin d'être unifiée : ses branches prenaient [44] souvent des lignes de conduite indépendantes » écrit M. Bates [60]. Aussi, est-ce une organisation faible à la fois par sa structure et par son activité que Julius Nyerere trouva à son retour dans le Territoire. Élu à sa présidence, sa première action fut de la saborder au profit d'une organisation politique nouvelle, la Tanu, dont le nom allait être désormais attaché à la revendication nationaliste africaine qu'elle résuma à elle seule [61]. La Tanu et son leader, dont chacun s'accordera ensuite à reconnaître le dynamisme, la compétence et l'esprit de modération engageaient la revendication africaine dans la voie de la compétition politique moderne, où l'exigence d'une solution majoritaire devint la constante de leur action [62].

En Ouganda, l'expression de la revendication africaine continua à s'effectuer dans son contexte de l'entre-deux-guerres ; et si l'action revendicative des élites et des populations Ganda enregistra des progrès certains, rien ne fut changé, fondamentalement à l'apathie des populations réparties sur le reste du Territoire. Il en résulta un développement inégal de la contestation africaine qui fut préjudiciable à son efficacité et qui permit à la puissance coloniale de refuser de s'engager dans une évolution de type majoritaire, dans un pays où les minorités n'avaient qu'une importance négligeable [63].

La préoccupation de certains hommes politiques Ganda, au lendemain de la seconde guerre mondiale, fut de faire sortir la revendication africaine de son cadre d'expression traditionnel auquel ils attribuaient les raisons de l'échec des entreprises poursuivies jusqu'alors [45] pour dégager le Royaume d'une inféodation aux autorités britanniques. En 1946, à l'initiative notamment d'Ignatus Muzazi, se fondait le parti des Bataka. S'il avait repris un sigle qui avait été celui de l'Association du même nom dans la période de l'entre-deux-guerres - (cela tenait au pouvoir de mobilisation que le terme avait conservé dans la société Ganda) - il en différait profondément. Du point de vue de sa structure, il ne reposait pas sur l'organisation clanique traditionnelle ; il était beaucoup plus proche d'un parti politique moderne. Du point de vue également de sa clientèle, il ne comprenait pas que des chefs et des paysans (Bakopi) ; il comptait surtout des élites modernisées, planteurs africains, petits commerçants et artisans, agents des services et de l'Administration. Son idéologie restait cependant marquée par le traditionalisme et un nationalisme teinté de chauvinisme Ganda. Ses revendications sur le plan politique s'analysaient dans une ferme défense de l'autonomie du Royaume, tandis qu'il réclamait la démocratisation des institutions du Gouvernement indigène. Implicitement ses dirigeants posaient le problème d'une évolution du Bouganda qui fut spécifiquement africaine. Jouissant d'un large soutien populaire à l'intérieur du Royaume, le parti des Bataka put mobiliser les masses à l'encontre de la puissance coloniale et des Chefs accusés de collaboration. Il fut à l'origine des émeutes populaires qui éclatèrent à Kampala en 1949 et s'étendirent ensuite au reste du Royaume. Dissous à l'issue des troubles, ses dirigeants frappés de mesure d'emprisonnement ou de déportation, sa clientèle devait se retrouver à l'intérieur de deux petits partis dont l'existence fut éphémère et le rôle négligeable : l'Uganda National Movement Party et le Bannansi B'Omu Buganda [64]. Le Parti des Bataka avait donné à la revendication africaine des modalités nouvelles d'expression qui furent beaucoup plus efficaces dans la poursuite des objectifs définis, et qui ne manquèrent pas de porter leurs fruits et d'être utilisées plus à fond ultérieurement. Un élément de la faiblesse de son action cependant résultait dans le fait que celle-ci était dirigée essentiellement vers la reconquête de l'Indépendance du Royaume et ne posait pas le problème de l'évolution de l'ensemble du Protectorat que les dirigeants Ganda continuaient à traiter par le mépris. La même attitude et la même stratégie se retrouvèrent, en 1952, au sein de l'Uganda National Congress qui, malgré sa prétention d'être un parti à vocation nationale resta spécifiquement Ganda. Son action et son audience, en dehors du Royaume, pouvaient être considérées comme négligeables. Fondé à l'initiative d'un certain nombre de personnalités politiques, dont Ignatus Muzazi, qui fut son premier Président, le « Congress », qui avait l'appui d'un certain nombre de personnalités libérales britanniques, réussit à encadrer l'ensemble des Baganda, notamment par une structure fédérative parallèle qui regroupait la plupart des organisations sociales syndicales et coopératives Ganda. Son audience dans l'opinion constitua un facteur essentiel du revirement de l'attitude du Gouvernement indigène et des chefs, dont l'expression la plus marquante fut le refus du jeune souverain indigène Mutessa II de se soumettre à une injonction du [46] Gouverneur du Protectorat en 1953 [65]. L'Uganda National Congress fut l'animateur infatigable de la résistance des populations Ganda à l'occasion de la crise qu'entraîna la déportation du souverain. Le pouvoir de mobilisation total qu'il avait sur les Baganda fut l'élément décisif qui contraignit le Gouvernement britannique à entrer dans la voie du compromis en 1955, et à reconnaître au Royaume une autonomie très large qui laissait en suspens cependant le problème de son avenir au sein du Protectorat.

Si la revendication africaine avait enregistré des succès certains dans le Royaume du Bouganda, ailleurs son niveau de développement restait faible parfois inexistant. Seules les populations et les élites des autres royaumes Hima donnaient des signes d'un certain éveil politique [66] ; mais leur action consista à copier les initiatives Ganda et ne contribua guère à faire sortir la revendication africaine de son cadre autonomiste, traditionnaliste et séparatiste. Bien plus, le particularisme, qui constituait la justification idéologique de l'action des Baganda fut repris à leur propre compte par les populations de ces Royaumes qui réclamèrent dès lors la définition d'une voie d'évolution en dehors du Protectorat. Le problème majeur pour les forces politiques des Royaumes Hima ne fut plus de savoir si leur évolution suivrait une voie africaine, mais si elle se ferait selon des modalités qui leur permettraient de retrouver leur Indépendance passée. Des conflits anciens ressurgirent qui mobilisèrent l'énergie politique au détriment d'une action d'ensemble qui n'avait guère d'écho auprès des populations peu modernisées des Districts. Ici, l'activité politique resta pendant de nombreuses années inexistante. Elle ne dut son brusque réveil qu'à l'action de personnalités politiques non Ganda, qui, à partir de 1958, dans la perspective d'une Indépendance prochaine du Protectorat, prirent conscience des risques que comportait pour l'avenir du Territoire, la volonté séparatiste des Baganda [67]. La rapide mobilisation des masses que réalisèrent ces personnalités reposa alors, non pas sur un encadrement assuré par un puissant parti nationaliste, dont la constitution ne fut que très tardive, mais sur l'exploitation qui fut faite des sentiments anti-Ganda largement répandus parmi les populations des Districts [68]. Dans ce contexte d'un factionnalisme très poussé, la puissance coloniale garda jusqu'aux Indépendances l'initiative dans la définition des lignes d'évolution qui devaient être celles du Protectorat. Compte tenu de la situation des autres Territoires Est-africains, il importa pendant longtemps que cette évolution ne prit pas une voie africaine.

Ce fut surtout le Kenya qui conditionna la position britannique à cet égard. Ici, la puissance coloniale n'envisageait pas que l'évolution du Territoire pût se faire au profit des Africains, à la fois par les problèmes que posait la présence de minorités blanches [47] que l'on se plaisait à dire importantes, et au-delà, par l'énorme pouvoir d'influence que détenait l'important « lobby »de l'Afrique blanche sur les Gouvernements territoriaux, le Colonial Office et les autorités britanniques elles-mêmes. Le Kenya faisant partie de cette Afrique colonisable, il n'était pas conçu qu'il pût échapper à sa sphère d'influence. Aussi l'expression de forces de contestation africaine y fut-elle particulièrement combattue et la politique britannique nette en ce qui concerne le refus de toute solution majoritaire. La revendication des forces nationalistes africaines n'en fut pas étouffée pour autant mais elle resta sans réponse. C'est ce qui devait conduire un certain nombre d'Africains à l'ultime solution pour faire aboutir leur revendication, celle de la rébellion ouverte contre la puissance coloniale.

La revendication africaine au Kenya au lendemain de la seconde guerre mondiale posa, en effet, assez vite, le problème de l'évolution africaine du Territoire. S'appuyant sur les éléments les plus modernisés parmi les Africains, et comptant sur l'aide qui leur serait fournie par les populations les plus atteintes par la colonisation, un certain nombre d'intellectuels africains furent à l'origine, à peine la guerre terminée, d'une Association à vocation politique (Kenya African Student Union) qui devait conduire à la formation du premier véritable parti politique que le Kenya ait connu, la Kenya African Union [69]. Regroupant l'ensemble des formations qui, dans la période de l'entre-deux-guerres avaient animé la vie politique kenyanne, trouvant en Jomo Kenyatta le leader qui sut créer l'unanimité autour de son nom, la Kau, dès sa fondation en 1946, devait formuler ses objectifs qui se résumaient dans la volonté de ses membres d'obtenir de la puissance coloniale la définition d'une ligne d'évolution politique qui fit du Kenya un État Africain dirigé par les Africains. Le développement rapide de l'organisation, le pouvoir de mobilisation qu'elle avait sur les populations, permirent à ses dirigeants de formuler de façon de plus en plus nette leurs revendications que la puissance coloniale traita à la fois par la négligence et le refus. La revendication africaine se trouva ici dans une impasse qui conduisit un certain nombre de dirigeants à envisager l'affrontement insurrectionnel avec la puissance coloniale, dont les modalités furent déterminées en fonction du contexte sociologique kenyan. L'activité très ancienne de sectes et de groupements clandestins, les mécanismes de mobilisation des individus qui étaient les plus perçus au niveau de populations encore tribalisées (serments, exécutions, sanctions magiques), l'action terroriste dans les centres urbains, se trouvèrent les armes les plus efficaces pour contrecarrer l’action répressive de la puissance coloniale. La rébellion Mau-Mau, qui entra en 1952 dans la vie politique kenyanne, fit prendre conscience aux autorités britanniques qu'il n'était plus possible de définir négativement l'évolution des Territoires Est-africains et qu'une solution positive devait être proposée.


[1] FORTES (M.), EVANS-PRITCHARD (E.E.), Systèmes politiques africains, trad. Paul Ottino, P.U.F., 1964.

[2] Pour une analyse sommaire du milieu social Est-africain, on peut se reporter à BOURDE (A.), L'Afrique orientale, Que sais-je ?, no 1308, P.U.F., Paris, 1968. Pour une recherche plus approfondie, aux ouvrages cités en bibliographie.

[3] In TAYLO R (G.), The Political Development of Tanganyika, Oxford University Press, 1963, p. 19.

[4] Cf. ROSBERG (K.), NOTTINGHAM (R.), The Myth of Mau Mau, « Nationalism in Kenya », Praëger, 1966, p. 8.

[5] Cf. supra, pp. 138 et sq.

[6] ROSBERG (K.), NOTTINGHAM (R.), op. cit., p. 9.

[7] Souvent d'ailleurs, parce que certaines tribus n'avaient pas encore été atteintes à cette date par la pénétration britannique. Un cas est significatif à cet égard, celui des Giramia, petite tribu de la côte qui, jusqu'en 1912, était restée à l'abri de la colonisation. Elle se révolte en 1914 lorsque l'administration locale exigera des levées d'impôt et un système de corvée.

[8] ROSBERG (K) et NOTTINGHAM (R.), déjà cités, trouvent là l'explication au fait que les Kikuyu aient toujours manifesté dans leur attitude vis-à-vis du colonisateur une liberté et une fierté de comportement qui contrastaient avec la timidité et l'apathie des populations qui avaient été subjuguées. Il y a là un facteur parmi d'autres, qui explique que les Kikuyu aient été à la pointe de la revendication nationaliste au Kenya.

[9] Cf. D. E. APTER, The Political Kingdom in Uganda, A study in Bureaucratic Nationalism, Princeton U.P., 1961, p. 109.

[10] Notamment par la conférence de Berlin de 1885 qui accepta comme « titres valables d'acquisition » les traités signés avec les indigènes. Lord Lugard argumente sur ce point in The Dual Mandate in British Tropical Africa, Franck Cass and Cº, 5e éd. 1965, pp. 16 et sq.

[11] À noter que l'opposition africaine à la pénétration aura une signification mythique extrêmement importante dans la société colonisée, et sera utilisée ultérieurement, lors du développement du nationalisme. Le potentiel conflictuel de la pénétration ne fut pas épuisé par la seule opération de colonisation, comme eurent tendance à le croire les puissances coloniales. La pénétration étrangère ne doit pas manquer d'être considérée comme génératrice de nombreux conflits qui furent exploités par la revendication nationaliste, au cours de son développement historique.

[12] SALVADORI (M.), La colonisation européenne au Kenya, Larose, 1938, p. 64.

[13] Lord DELAMERE, futur leader de la communauté blanche au Kenya.

[14] Voir à ce sujet PERHAM (M.) et RUXLEY (E.), Race and Politics in Kenya, 2e éd. London, 1955, WODDIS (J.W.), Africa the roots of Revolt, The Citadel Press, New York, 1962, notamment les pp. 1 à 48.

[15] Si les barrières raciales résultant de réglementations furent assez peu nombreuses, dans des pays où, comme le note MEISTER (A.), « la forte solidarité existant à l'intérieur de la communauté blanche a suffi a elle seule à éviter toute déviance aux normes d'un comportement raciste », elles existèrent cependant et furent particulièrement honnies par les Africains. Mais surtout, à ces discriminations posées par la loi s'ajoutèrent celles, beaucoup plus nombreuses, émanant du groupe social lui-même et toutes aussi significatives d'un phénomène de domination : « Interdiction faite aux Africains et aux Asiatiques de descendre dans des hôtels blancs, de fréquenter leurs clubs et associations, d'utiliser les mêmes services (toilettes, bains, piscines...), de passer par les mêmes portes (cinémas, magasins), etc... ». En matière d'enseignement, le principe d'écoles séparées fut acquis dès le début de la colonisation. Il interdit aux Africains et aussi aux Indiens de profiter des mêmes opportunités en matière de formation et consolida la domination des minorités blanches. Cf. MEISTER (A.), L'Afrique peut-elle partir ? précité.

[16] La présence d'Indiens en Afrique de l'Est semble remonter aux temps les plus reculés. Au XIXe siècle, ils constituaient à Zanzibar un groupe assez important ; John Kirk, consul britannique accrédité auprès du Sultan, évaluait leur nombre dans les îles à 6.000 environ en 1866. Finançant les activités des esclavagistes arabes, ils apparaissaient déjà avec leur spécialisation de commerçants et d'employés au service du Gouvernement. Il est important de noter qu'à l'époque où le Sultanat était à son apogée, le poste essentiel des douanes était tenu par un Indien et que déjà à ce moment les Indiens contrôlaient l'ensemble du commerce de gros et de détail des îles. En 1873, un voyageur britannique notait qu'à travers tout le circuit de Zanzibar au Mozambique, de Madagascar au Cap de Gardafui (Johannesbourg mis à part), il n'avait pas trouvé « plus d'une douzaine d'exceptions à la règle selon laquelle tout commerçant est un Indien », cité par GHAI (D.), Portrait of a minority : Asians in East Africa, Oxford, 1965, p. 3.

[17] À la veille de la première guerre mondiale, on comptait environ 25.000 Indiens résidant de façon permanente en Afrique de l'Est. En 1948, ils étaient 183.200 et en 1963, 352.000 - et ce malgré les sévères mesures de restrictions à l'immigration appliquées sous la période coloniale. - La domination démographique des Indiens prendra surtout valeur dans les villes où, pendant longtemps, ils constituèrent la fraction la plus importante de la population. Kampala, Nairobi, Dar-es-Salam offrent au visiteur encore actuellement l'apparence de villes indiennes. En 1962, au Kenya, 85 % de la population indienne du territoire (120.000 h.) réside dans les cinq plus grands centres urbains. Sur le développement démographique des Indiens, Cf. MARTIN (G-J.), A demographic Study of an Immigrant Community : The Indian Population of British East Africa, Population Studies, Mars 1953.

[18] À titre d'exemple, en Ouganda, à la veille de la deuxième guerre mondiale, 90 % du commerce du territoire était contrôlé par les Indiens.

[19] MEISTER (A.), op. cit., p. 38.

[20] G. HARLOW (V.), CHILVER (E.M.), History of East Africa, pp. 264 et sq.

[21] Le Conseil législatif comprenait alors six membres officiels et deux membres non officiels nommés par le Gouverneur parmi les personnalités les plus représentatives des Européens. Le Conseil exécutif ne s'ouvrit aux membres non-officiels qu'en 1919. L'entrée de représentants européens au Conseil exécutif fut présentée à l'époque comme une « récompense » en raison de la participation des colons à l'effort de guerre.

[22] Cf. DILLEY (M.R.), British Policy in Kenya Colony, Barnes and Noble, p. 55, 2e éd., 1966.

[23] Ibid., p. 55.

[24] SALVADORI (M.), La colonisation européenne au Kenya, Larose, 1938 p. 73.

[25] Il s'agit de l'Ex-Soldiers-Settlement Scherne. Sur ce point, Cf. HARLOW (V.), CHILVER (E.M.), History of East Africa, vol. II, pp. 281 et sq., Oxford, The Clarendon Press, 1965.

[26] Il s'y ajoutait la revendication de l'abrogation de toutes les mesures discriminatoires prises à leur égard, notamment celles concernant l'immigration que le gouvernement local entendait limiter dans la crainte de voir le territoire devenir une colonie de peuplement indien.

[27] Indians in Kenya, Cmd 1922-1923, connu plus généralement sous le titre de « Devonshire white paper », 1923.

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] En 1893, Frédéric Lugard, dont le rôle fut important dans le développement de la colonisation britannique dans cette région de l'Afrique, prévoit « l'avenir non éloigné où les masses européennes chercheront sur les hauts plateaux africains des débouchés à leurs activités » ; son livre « The Rise of Our East African Empire », paru en 1893, contribuera beaucoup à la formation du mythe d'une Afrique sous domination blanche, de Nairobi au Cap ; et, S'il n'envisageait pas précisément le problème de la fédération, c'est tout simplement parce qu'à son époque, l'ensemble des territoires britanniques d'Afrique de l'Est était soumis à une autorité unique, celle de l'Impérial British East African Company (IBEAC). L'avenir de ces territoires, il le voyait dans un grand Dominion à l'exemple de l'Afrique du Sud. Sir Harry Johnston, quelques années plus tard, voyait dans l'Afrique de l'Est des terres de peuplement où les colons européens trouveraient « un climat aussi sain que celui des parties tempérées de l'Afrique du Sud, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, un pays où il ne fait jamais trop chaud au milieu de la journée - en somme, une des plus belles terres du globe où, si elle se trouvait en Afrique du Sud, on en Australie, il y aurait déjà une population européenne de 500.000 âmes » ; cité in Salvadori, op. cit., p. 59.

Les premiers conquérants partagèrent tous l'idéal de Cécil Rhodes, qui voyait dans l'Afrique Orientale Centrale et Australe un immense bastion blanc.

[31] Les dirigeants européens comptaient sur le soutien d'un Secrétaire d'État aux Colonies conservateur qui leur était favorable, L.S. Amery ; mais les travaux constitutifs traînèrent en longueur par suite de l'opposition de Sir Donald Cameron, Gouverneur du Tanganyika, qui entendait protéger les droits des Africains ; ensuite, l'arrivée au pouvoir des travaillistes devait ruiner tous leurs espoirs.

[32] Hilton Young Commission, Cmd. 3234.

[33] Les travaillistes entendaient mettre un terme aux initiatives « impérialistes » de certains Secrétaires d'État conservateurs, tel Amery, qui soutenaient, en fait, les revendications des minorités blanches et n'étaient guère opposés à leurs exigences, en matière d'autonomie politique.

[34] « Paramountey » ne signifie rien d'autre « que les intérêts de l'immense majorité des populations indigènes ne doivent pas être subordonnés à ceux d'une minorité appartenant à une autre race, aussi importante que soit cette minorité ». Joint Select Committee, 1931.

[35] Le volume de la population européenne au Kenya dans la période des années trente n'évolua que fort peu. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, il connut une progression assez nette. Mais à son plus fort niveau il n'atteindra que le chiffre modeste d'environ 60.000 résidents. Le tableau ci-dessous donne une idée de cette progression :

Évolution de la population européenne au Kenya

1921

1926

1931

1935

1938

1948

1956

9.651

12.529

16.812

17.997

18.269

29.660

57.700

[36] En 1948, on comptait 264.162 habitants dans les Iles, dont 209.860 Africains (75,7 % de la population) et 44.560 Arabes (16,9 %). Cf. infra p. 108. La présence arabe datait du siècle dernier. La présence britannique fut toujours insignifiante : 296 Européens au total dans les Iles en 1948.

[37] Sur la politique britannique jusqu'à la veille du deuxième conflit mondial, cf. LOFCHIE, op. cit., pp. 51 et sq.

[38] La plus grande partie des populations indigènes avait adopté la religion du colonisateur arabe, et ce, depuis l'origine même du courant d'émigration en provenance du Golfe Persique.

[39] Lorsque Seyyid Saïd décida en 1840 de s'installer définitivement à Zanzibar, les chefs africains de l'île de Pemba demandèrent sa protection. Les Pemba virent là une possibilité de se préserver des raids de pirates en provenance du continent, des Comores et de la côte nord-ouest de Madagascar. Cf. infra, pp. 189 et sq.

[40] « Mainland African » selon la terminologie britannique ; il s'agissait des descendants des esclaves que les Arabes utilisaient au siècle dernier pour cultiver leurs plantations, auxquels s'ajoutaient des immigrants encore plus récents venus des différents territoires d'Afrique Orientale et Centrale sous la période coloniale.

[41] Les Hadimu, dans leur souci de se distinguer des Africains d'immigration récente, dans leur souci, également, de s'affirmer par rapport aux Arabes en se montrant comme les héritiers d'une civilisation ancienne et surtout comme les occupants originaires de l'île, s'attachèrent, sous la période coloniale, à ressusciter leur passé en faisant remonter leur origine au courant d'immigration perse du Xe et XIe siècle, venu surtout de la principauté de Shiraz, d'où leur patronyme de Shirazi autour duquel ils essayèrent de regrouper toutes les populations indigènes, c’est-à-dire eux-mêmes, les Tumbatu et les Pemba.

[42] Notre analyse ici, vaut autant pour les populations Hadimu que pour les Africains d'origine plus récente (les descendants d'esclaves et les immigrants de la période coloniale en provenance du continent). Il est à noter toutefois que le pouvoir des Arabes sur les « Mainland Africans » était moindre, en ce sens que ceux-ci échappaient à leur autorité religieuse (la plupart avaient conservé leurs rites animistes), à leurs pressions économiques (ceux notamment qui vivaient dans la capitale de l'Ile où ils travaillaient chez les Indiens et dans de multiples petites activités du secteur secondaire ou tertiaire : cas de Karume qui gérait une petite entreprise de cabotage local). Ils ne partageaient pas, d'autre part, l'attitude de déférence des Hadimu tout simplement parce que l'animosité du fils d'esclave s'aiguisa lorsqu'il eut l'occasion d'entrer en contact avec ses frères de race venus du continent sous la période coloniale. Ces derniers, d'ailleurs, auront tendance à confondre les Arabes avec le colonisateur dans une même condamnation. Il n'est pas étonnant qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque ces Africains, qui avaient conscience de leur identité, auront subi les effets de la modernisation, ils aient constitué le groupe le plus actif dans la remise en question de la domination arabe, qu'ils craignaient encore plus que la domination coloniale, dans la mesure où celle-ci était presque inexistante.

[43] Cf. infra, pp. 108 et sq.

[44] Ce n'est qu'à l'occasion de la crise politique de 1953 que le gouvernement britannique, en la personne du Secrétaire d'État aux Colonies, devait, pour sortir de l'impasse dans laquelle fut plongé le protectorat, prendre des engagements non équivoques sur ce point. Cf. infra, p. 121.

[45] Le cas se produisit en 1945 lorsque le Gouvernement du Protectorat contraignit Samwiri Wamala à démissionner en raison de son attitude hostile à l'égard des autorités britanniques. Sa démission fut d'ailleurs à l'origine des émeutes populaires de janvier 1945 que l'administration britannique réprima rapidement.

[46] Sur l'Association des Bataka, cf. APTER, pp. 117 et sq. ; et sur l' « Association des Fils de Kintu », le même, pp. 202 sq.

[47] Il fut à l'origine de la formation notamment de l'Uganda National Congress en 1952.

[48] Cf. APTER, op. cit., pp. 199 et sq.

[49] En 1948, sur une population totale de 7.477.677 habitants, on ne comptait que 10.649 Européens dans le territoire. La colonisation devait atteindre le nord du pays en contact avec le Kenya, les montagnes du sud et les villes du littoral, Dar-es-Salam, Tanga. Ailleurs, elle fut inexistante.

[50] Créée en 1930.

[51] BATES (M.), in CARTER, G, M (ed) African One Party States, Cornell University Press, 1962, p. 415.

[52] Cf. CHIDZERO (B.T.G.), Tanganyika and International Trusteeship, p. 415.

[53] Parmi ces personnalités, il faut citer en premier lieu Jomo Kenyatta et avec lui des noms qui sont beaucoup moins significatifs en dehors de cercles africains, James Beauttah, Ismael Tongo, Parmenas Huberi, d'autres encore, et Peter Koinange, qui fut l'antenne londonienne des nationalistes Kenyans.

[54] Jomo Kenyatta notamment, qui vécut en Europe de 1934 à 1945.

[55] Sur ce point, Cf. ROSBERG (C.), NOTTINGHAM (J.), The myth of MauMau. Nationalism in Kenya, pp. 136 et sq.

[56] La méfiance de la domination Kikuyu fut un facteur qui, au niveau des croyances collectives, gêna considérablement le développement du nationalisme au Kenya.

[57] Cf. sur ce point l'ouvrage déjà cité de ROSBERG et NOTTINGHAM où les vicissitudes et la fragilité des organisations africaines fait l'objet des meilleurs développements sur la question. Chapitres 2 et 5 notamment.

[58] En 1954, au moment de la création de la « Tanganyika Federation of Labour P, le Territoire comptait douze unions syndicales dont certaines n'étaient encore qu'à un état de développement embryonnaire. Cf. BATES (M.), Op. Cit., pp. 415 et sq.

[59] Sur la Tanganyika African Union, au lendemain de la seconde guerre mondiale, Cf. BATES (M.), op. cit., pp. 415 et sq.

[60] BATES (M.), op. cit., p. 415.

[61] Julius Nyerere, originaire de la province des Lacs (groupe ethnique des Zanaki), fut instituteur avant de poursuivre ses études à Makerere College en Ouganda, puis à Edimbourg où il obtient son diplôme d'Université. De retour au Tanganyika en 1952, il devait militer au sein de la Tanganyika African Union, dont il prit la direction en janvier 1954. Au mois de juillet, il lançait la TANU.

[62] Les points principaux du statut de la TANU à cet égard étaient les suivants :

- préparer le peuple du Tanganyika au self-government et à l'indépendance et combattre sans cesse jusqu'à ce que le Tanganyika soit autonome et indépendant ;

- combattre sans cesse pour l'établissement d'une forme démocratique de gouvernement et comme un premier pas vers la démocratie, combattre pour l'introduction du principe électif au niveau de tous les organes du gouvernement local et central ;

- obtenir des majorités africaines dans tous les organes du gouvernement central et local, dans les comités, corporations ou bureaux de l'administration.

Si les dirigeants tanganyikais purent, à cette époque, prendre aussi ouvertement parti pour une évolution africaine et développer leurs activités en ce sens, alors qu'au Kenya les forces africaines faisaient l'objet d'un sévère contrôle, ils le durent, en grande partie, à l'action de l'Organisation des Nations Unies qui leur servait de caution morale auprès de l'administration britannique. Sur ce point, cf. infra pp. 94 et sq.

[63] En Ouganda, en 1948, la répartition de la population était la suivante Africains : 4.917.555 ; Indiens : 36.690 ; Européens : 3.448 ; in East Africa Royal Commission, Report 1953, Appendix.

[64] Cf. APTER, op. cit., p. 250.

[65] Cf. infra, pp. 119 et sq.

[66] Il s'agissait des royaumes de Bunyoro, Ankole, Toro.

[67] Milton Obote, notamment.

[68] L'Uganda People's Congress se constitua d'ailleurs en 1960 dans cette perspective et son succès tint à l'exploitation qu'il sut faire de l’antigandisme. Cf. infra, p. 159.

[69] Sur la Kenya Arican Union et sur l'ensemble de la revendication africaine au Kenya, cf. ROSBERG (C.) et NOTTINGHAM (G.), The Myth of Mau-Mau, qui constitue de loin la meilleure étude sur le sujet.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 22 octobre 2012 11:36
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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