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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon-François HOFFMANN, “Victor Hugo, les noirs et l’esclavage.” Un article publié dans la revue Francofonia, Université de Bologne en Italie, vol. 16, no 30, 1996, pp. 47-90. [Autorisation accordée par le Professeur Hoffmann le 29 novembre 2010 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Léon-François HOFFMANN

Victor Hugo,
les noirs et l’esclavage
.

Un article publié dans la revue Francofonia, Université de Bologne en Italie, vol. 16, no 30, 1996, pp. 47-90.

Introduction
1. Bug-Jargal, un texte controversé.
2. Pierrot/Bug-Jargal.
3. Les esclaves révoltés.
4. La négritude dénigrée : la nudité.
5. La négritude dénigrée : l'accoutrement.
6. La négritude dénigrée : mélange et confusion.
7. Hugo et l'esclavage.
8. Les silences de Victor Hugo.
9. Tel qu'en lui-même enfin.
10. Hugo et le colonialisme.
Résumé
Bibliographie



INTRODUCTION

Figure de référence de l'écrivain engagé dans la lutte contre l'absolutisme politique et religieux, porte-parole des droits de l'homme, Victor Hugo est resté pour la postérité le défenseur des opprimés. Des questions se posent néanmoins quant aux sentiments de fraternité qu'il affirmait ressentir envers tous ses semblables. Envers les Noirs, en l'occurrence.

Les chercheurs intéressés par l'image de l'homme noir dans 1'oeuvre de Victor Hugo se sont généralement limités à gloser Bug-Jargal. Le héros noir Bug-Jargal dit Pierrot, le griffe Habibrah, le sacatras Biassou [1] ont suscité de nombreux commentaires et des controverses parfois acerbes. Moralement exemplaire bien qu'appartenant à un groupe humain méprisé, le personnage éponyme, a été vu par certains comme l'admirable apôtre de la lutte des Noirs pour la dignité humaine, par d'autres comme l'ancêtre de l'oncle Tom, prototype du Noir servile et résigné éminemment rassurant pour le lecteur blanc. Le nain Habibrah et le sinistre Biassou ont été considérés le plus souvent comme pures incarnations du mal...encore que des analyses récentes soient venues, nous le verrons, nuancer cette condamnation. Personnage historique tout comme Biassou, son allié mulâtre André Rigaud ne vaut guère mieux que lui. Toujours dans Bug-Jargal, la masse anonyme des esclaves soulevés contre les maîtres blancs n'est nulle part décrite de façon à susciter chez le lecteur sympathie ou admiration. [2]

L'essentiel du texte se présente comme le récit de l'un de ses protagonistes, le capitaine Léopold d'Auverney, neveu d'un colon et élevé à Saint-Domingue ; rien ne dit que Victor Hugo, créateur de cette voix narrative et des préjugés qu'elle exprime, ait voulu s'identifier entièrement à elle : le jeune littérateur qu'était Hugo en 1818 et encore en 1826 n'est pas le militaire adulte (par les malheurs de l'existence sinon par l'âge) qui raconte l'histoire [3] ; l'auteur a pu infléchir ses propres jugements, ou du moins leur expression, pour les attribuer à son narrateur. Lorsque d'Auverney explique que le « désastreux décret du 15 mai 1791 » qui accordait les droits politiques aux hommes de couleur libres « blessait si cruellement l'amour-propre, peut-être fondé, des blancs » (V, 589), est-ce Hugo qui refuse par son truchement de condamner le préjugé de la couleur ? Ou lorsque le jeune homme exprime sa pitié pour les esclaves maltraités, est-ce Hugo qui incite le lecteur à la charité et à la compassion ? Quoi qu'il en soit, on remarquera la violence réactionnaire du prologue et de l'épilogue, lieux du texte où c'est l'auteur qui est censé s'exprimer et non pas son personnage. Tout se passe ici comme si la voix omnisciente (de Hugo ?) avait voulu neutraliser certains jugements portés par la voix de son protagoniste, qui risquaient de sembler trop progressistes et tolérants.

Aussi importe-t-il dans notre optique d'étendre la recherche aux autres textes de Hugo, bien qu'il soit très rarement fait mention des Noirs dans ses autres oeuvres d'imagination, dans ses oeuvres critiques et politiques, ou dans ses carnets et sa correspondance [4]. Peu nombreuses au vu de l'immensité de l’œuvre hugolienne, certaines références n'en sont pas moins significatives. Surtout dans la mesure où elles ne sont pas tirées de fictions mais traduisent le jugement explicite de l'auteur, elles devraient fournir, si leur ensemble présente une certaine cohérence idéologique, une réponse plus circonstanciée à la question qui nous intéresse, et permettre en outre de déterminer si au cours des ans la vision des Noirs qui s'en dégage a évolué depuis l’œuvre de jeunesse qu'est Bug-Jargal.

En fait, la question est en quelque sorte triple : il s'agit d'abord de dégager l'attitude affective de Hugo envers les noirs en général, les traits de caractère qu'il leur a attribués, et ses jugements de valeur sur leur aspect physique ou leurs aptitudes intellectuelles. il faut ensuite considérer sa position envers l'institution de l'esclavage, car dire esclave au XIXème siècle c'est pratiquement toujours dire noir. il importe enfin de savoir ce qu'il pensait de l'impérialisme colonialiste, au nom duquel les puissances européennes s'étaient lancées à la conquête de l'Afrique noire dès avant la fin du siècle.


1. Bug-Jargal, un texte controversé.

Bug-Jargal s'inscrit bien entendu dans un contexte, voire une tradition, et les érudits ont signalé tant les témoignages oculaires que Hugo avait pu exploiter que les oeuvres de fiction, de tendances négrophiles aussi bien que négrophobes, auxquelles on peut le rattacher [5]. Convient-il en définitive de ranger Bug-Jargal parmi les apologies ou parmi les dénigrements des Noirs ? Le désaccord le plus complet règne sur la question, non seulement à notre époque particulièrement sensible aux diverses manifestations des préjugés de couleur, mais dès sa parution. Trop négrophile, estime le 20 mars 1826 « Le Drapeau blanc », organe de la réaction :

Le principal personnage de Bug-Jargal émeut et intéresse. Pourtant on ne peut guère se familiariser avec un nègre de Congo, représenté comme un modèle de grandeur, d'héroïsme, de sensibilité et revêtu d'un caractère pour ainsi dire chevaleresque. C'est reconnaître à la race africaine une capacité de haute civilisation qu'elle ne possède en aucune manière.

« L'Étoile », de même tendance idéologique, avait au contraire félicité Victor Hugo, le 6 mars 1826, de s'être montré négrophobe, c'est-à-dire réaliste, puisque,

si l'auteur a exagéré les qualités qu'il donne à son héros, il a, en revanche, peint le reste des nègres sous des couleurs dont nos philanthropes seront probablement fort scandalisés ; car il n'a rien dissimulé de leur cruauté stupide et de leur brutalité féroce.

Négrophile, estime « La Revue encyclopédique » d'avril 1826, dans la mesure où : « montrer un noir si supérieur aux blancs, c'est combattre le préjugé qui voudrait placer les nègres au dernier rang de l'échelle des hommes » (p. 846-847). Négrophobe, juge un certain Chauvet dans le numéro d'avril 1831 de la même revue : « la magnanimité chevaleresque de Bug-Jargal a même quelque chose de disparate dans un ouvrage où sa race est représentée comme si digne de mépris » (p. 81-97). [6] La lecture plus récente faite par certains analystes n'est pas moins péremptoire et, comme le signale Fauke Gewecke, « cette opposition d'opinions, si inouïe qu'elle puisse paraître, caractérise encore aujourd'hui la réception de Bug-Jargal ». [7] Deux exemples, parmi tant d'autres :

Ce roman (très peu connu des Noirs aujourd'hui, hélas !) est un véritable réquisitoire contre la traite des Noirs et l'esclavage sous toutes ses formes, et partant, un roman « négrophile », écrit Ntsobe en 1979 [8].

« Bug-Jargal est un tissu de lieux communs négrophobes », rétorque la même année Roger Toumson [9]. Quant à Pierre Laforgue, il se déchaîne contre quiconque « s'érigeant dérisoirement en censeur » soupçonne Hugo de ne pas être un parangon de la largesse d'esprit. En outre, Laforgue interdit catégoriquement de « chercher la vérité de Bug-Jargal là où elle n'est pas, par exemple dans les rares proclamations de Hugo sur l'Afrique et l'esclavage » [10]. Bref la question, qui reste d'actualité, ayant suscité des réactions aussi différentes que passionnées chez les lecteurs les plus avertis, n'est pas réglée et ne saurait vraisemblablement jamais l'être. Elle mérite toutefois une étude systématique, aussi impartiale que possible, s'appuyant sur des éléments textuels précis plutôt que sur des impressions générales fondées sur des lectures idéologiquement déterminées d'avance. C'est ce qui justifiera l'abondance, sans doute fastidieuse, de citations qu'elle comportera.

Le tort, me semble-t-il, a été de considérer Bug-Jargal avant tout comme un pamphlet, affirmation selon les uns de la dignité des Noirs, proclamation selon les autres de leur infériorité congénitale. Si tel avait été le cas, on voit mal comment deux lectures incompatibles auraient pu en être proposées.

Ce que Victor Hugo a voulu sans doute d'abord, c'est évoquer dans un décor exotique, pendant un épisode particulièrement dramatique de l'histoire récente, des amours malheureuses et une amitié exemplaire : l'annonce publicitaire du roman parue dans le Journal de Paris du 7 février 1826, et qu'il a dû approuver ou même rédiger, promet que « à un intérêt vif et profond se joint le mérite d'un style pittoresque et une peinture aussi vraie qu'animée des lieux, des mœurs et des caractères ». [11] Cela ne l'a bien entendu pas empêché d'exprimer les convictions anti-révolutionnaires et anti-républicaines qui étaient à l'époque les siennes, ni de brocarder, dans une scène d'un comique grinçant, l'égoïsme et l'impuissance des assemblées délibératives, ni de condamner les abus de certains colons, et lui a sans doute également fait multiplier à plaisir, outre des passages qui annoncent l'art de sa maturité, l'abus de l'hyperbole, les péripéties rocambolesques, les invraisemblances psychologiques et les tirades pathétiques dignes des moins bons mélodrames de l'époque. [12]"

Notre propos n'est pas d'accabler une oeuvre de jeunesse à laquelle d'ailleurs personne ne nie un intérêt certain mais dont la facture ne se compare ni à celle du Dernier jour d'un condamné ni à celle de Notre-dame de Paris. Il n'est pas de tracer la filiation entre ses principaux personnages et ceux des oeuvres qui suivront. Il n'est pas d'analyser les positions politiques ou la vision sociale de Hugo qui, implicitement ou explicitement informent le texte. [13] E n'est pas de discuter l'exactitude historique des faits rapportés dans Bug-Jargal. Enfin, il n'est pas de chercher une hypothétique « vérité » du roman, mais bien de le considérer comme une pièce à verser au dossier d'un aspect précis de l'idéologie hugolienne.


2. Pierrot/Bug-Jargal.

— Les deux protagonistes de Bug-Jargal, les deux frères ennemis Pierrot et d'Auverney, l'un par sa noblesse parfaite, l'autre par son singulier manque de pénétration, semblent tirés des romans pour adolescents du temps jadis. S'ils n'étaient pas issus de l'imagination hugolienne, ils auraient probablement été oubliés depuis longtemps. Rendant compte du roman à sa sortie pour le 12ème volume du Mercure du dix-neuvième siècle, Hyacinthe de Latouche relève quelques-unes des invraisemblances du personnage éponyme :

Bug-Jargal, dit Pierrot, le grand homme de cette petite action, montre bien quelques qualités factices d'un héros de roman ; il se pique bien d'obéir au point d'honneur, sentiment que les sauvages ne connaissent guère ; mais [...] il se comparera à un chien dans sa docilité pour un blanc. Vous l'entendrez dire ; « Vois Rask (c’est le dogue), je puis bien l'égorger, il se laissera faire ; mais je ne saurais le contraindre à lutter contre moi, il ne me comprendrait point. Je ne te comprends point. Je suis Rask pour toi ».

Du reste cet esclave est un Roi ; et, tandis qu'il fait quelques extravagances sentimentales pour l'amour d'une blanche qui en aime un autre, il est tour à tour Amadis et Régulus en caleçon, il perd sa propre femme et laisse égorger ses enfants.

Plus exactement, la femme du héros qui soupire pour la fiancée de d'Auverney « a été prostituée à des blancs » et est morte en lui demandant de la venger (XLVI, 678) ; le père de Bug, jadis roi de Kakongo, a été brisé sur la roue avec Ogé [14] ; ses enfants en bas âge ont été battus à mort l'un après l'autre par le Blanc auquel ils appartenaient. Or, ce n'est pas l'esclave Pierrot qui vengera les siens, ou que ces horreurs pousseront à susciter la révolte : « les esclaves, explique-t-il, se révoltèrent contre leur maître et le punirent du meurtre de mes enfants. Ils m'élurent leur chef » (XLVII, 678).

Une fois qu'on l'en investit, ce fils de roi assume le pouvoir qui est son apanage, mais semble soucieux de modérer la révolte autant et plus que d'en assurer la réussite. Tout à son amour, Pierrot se précipite à peine élu pour empêcher ses compagnons de faire du mal à son maître et à la famille de celui-ci. Il parvient à sauver Marie et son jeune frère, mais arrive trop tard pour sauver la vie du colon (Habibrah l'ayant déjà poignardé). [15] Pardon des injures admirable, sans doute, mais curieux pour un Spartacus domingois. [16] Au reste, il est clairement indiqué que nous sommes devant un Noir hors série, incarnation vivante de l'honneur et de l'abnégation. Il est vrai que sa première apparition n'a rien de flatteur ; d'Auverney ne voit dans l'obscurité que « ses deux yeux ardents (qui) étincelaient dans l'ombre et une double rangée de dents blanches… » (VI, 590), description qui aurait tout aussi bien convenu à quelque bête féroce. Alors que, sous l'empire de la jalousie (sentiment instinctif et non pas réfléchi comme la soif de vengeance), Pierrot est prêt à poignarder le neveu de son maître, le cri d'angoisse de Marie suffit à le désarmer et à le faire fuir. Tout se passe en somme, Latouche l'avait remarqué, comme si Bug se confondait avec son dogue Rask, redoutable et intrépide, mais obéissant aveuglément à la voix de son maître. C'est d'ailleurs « un sujet du plus grand prix pour la culture des plantations » puisque, loin de résister en sabotant le travail forcé, il lui arrive souvent « de faire en un jour l'ouvrage de dix de ses camarades, pour les soustraire aux châtiments » (XI, 600).

À sa prochaine apparition, lorsqu'il sauve Marie de la gueule du crocodile, il est décrit comme « un jeune noir d'une stature colossale » (VIII, 596). Selon la version de 1819 : « sa figure était belle pour un nègre » et, plus loin, « sa figure, où les signes caractéristiques de la race noire étaient moins apparents que sur celle des autres nègres... » (0. C., T. I, p. 352 et 356). On insistera à plusieurs reprises sur la carrure de Bug, « doué de forces colossales » (XII, 603), assez fort pour briser ses fers, « vrai Gibraltar », au moral comme au physique (1, 581). D'Auverney évoque encore, outre sa « taille presque gigantesque » et sa « force prodigieuse »

l'air de rudesse et de majesté empreint sur son visage au milieu des signes caractéristiques de la race africaine, l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses dents sur le noir éclatant de sa peau, la largeur de son front, surprenante surtout chez un nègre [17], le gonflement dédaigneux qui donnait à l'épaisseur de ses lèvres et de ses narines quelque chose de si fier et de si puissant, la noblesse de son port, la beauté de ses formes (IX, 597).

Majesté, noblesse, beauté distinguent Pierrot de ses frères de race et lorsqu'il explique qu'il a brisé ses chaînes, il semble dire « Je ne suis pas fait pour porter des fers » (XII, 602)...à la différence, sans doute, de ses compagnons de servitude. Ce « Nègre comme il y a peu de Blancs » [18] est donc un être exemplaire, doué des plus belles qualités morales et intellectuelles. L'humanisation du personnage est achevée. De Noir-brute il est promu Noir-homme. Noir exceptionnel, il s'exprime non seulement dans sa langue maternelle mais en créole, en espagnol et dans un français choisi ; il lit et écrit l'arabe ; il joue de la guitare et compose des romances ; Noir exceptionnel, au point qu'avant de marcher au supplice le neveu du colon dont il fut l'esclave lui confie son épouse, mieux, la lui « lègue » (XLVIII, 682) ; Noir exceptionnel dont il n'est pas exagéré de dire que sa négritude est devenue une convention littéraire plutôt qu'une réalité ethnique ou, si l'on préfère, que Bug-Jargal incarne l'exception qui confirme la règle.

La grandeur d'âme qui émane de Pierrot fait en quelque sorte oublier ses traits négroïdes qui incarnent la laideur aux yeux des Blancs...y compris ceux de Hugo. Écrivant à Adolphe de Saint-Valry le 2 octobre 1821 pour lui faire quelques critiques à propos d'un poème qu'il lui avait envoyé, le jeune Hugo se justifie en minaudant : « il est bien permis à une vilaine négresse de remarquer deux ou trois taches de rousseur sur la peau d'une jolie blanche ». Vingt-quatre ans plus tard, sous le titre Révolte de Saint-Domingue, il dicte en 1845 une curieuse évocation onirique du pillage de Saint-Domingue et des figures des esclaves révoltés « difformes, noires, camuses, crépues, effroyables » ; sa répulsion semble avoir augmenté depuis Bug-Jargal. Dans le roman de jeunesse, le nanisme qui symbolise la monstruosité morale ne frappait qu'Habibrah. Dans le texte de 1845, cette déformation est devenue épidémique chez ses congénères : « On ne voyait de toutes parts que des gnomes cuivrés, bronzés, rouges, noirs, agenouillés, assis, accroupis, entassés... » (Carnets, Albums, Journaux, 0. C., T. VII, p. 953).

Que les jeunes officiers qui écoutent le récit plaisantent sur les ci-devant noirs ne tire pas à conséquence. Que d'Auverney, dont ils ont tué la femme soit sans indulgence pour eux est compréhensible. Mais, aux yeux du lecteur, les jugements que porte Bug-Jargal sur ses frères de couleur ne peuvent qu'avoir un poids déterminant. Passe encore qu'il désavoue devant son rival ceux dont il est un des chefs :

Je sais que tu as éprouvé bien des malheurs, ton oncle massacré, tes champs incendiés, tes amis égorgés ; on a saccagé tes maisons, dévasté ton héritage ; mais ce n'est pas moi, ce sont les miens (XLI, 667),

mais, réservant l'appellation de « frère » à d’Auverney, Bug-Jargal ne dénonce à aucun moment la cruauté de la répression blanche. Par contre, dans une extraordinaire tirade adressée à Biassou, il entérine toutes les accusations portées contre les chefs insurgés (tous d'ailleurs personnages historiques) et compare défavorablement leur conduite à celle des Blancs :

Écoutez-moi, Jean Biassou ; ce sont ces cruautés qui perdront notre juste cause […] [la mort de Boukmann] est un juste châtiment du ciel pour ses crimes. [...] [Jeannot, qui vient de mourir] rivalisait d'atrocité avec Boukmann et vous. [...] Pourquoi ces massacres qui contraignent les blancs à la férocité ? Pourquoi encore user de jongleries afin d'exciter la fureur de nos malheureux camarades, déjà trop exaspérés ? Il y a au Trou-Coffi un charlatan mulâtre, nommé Romaine-la-Prophétesse, qui fanatise une bande de noirs [...] Croyez-moi, Biassou, les blancs sont moins cruels que nous [...]. Notre cause sera-t-elle plus sainte et plus juste quand nous aurons exterminé des femmes, égorgé des enfants, torturé des vieillards, brûlé des colons dans leurs maisons ? Ce sont pourtant nos exploits de chaque jour (XLII, 670-671).

Bug-Jargal se fait ici le porte-parole des anciens colons et de leurs partisans, qui détaillaient à plaisir les atrocités commises par les insurgés (en glissant bien entendu sur les exactions des forces de l'ordre) afin de persuader l'opinion publique métropolitaine de la nécessité de reconquérir la colonie. Biassou n'a pas tort de lui faire remarquer : « si nous sommes sévères pour les blancs, vous êtes sévère pour nous » (XLIII, 671). Bug ne se borne pas aux remontrances, d'ailleurs : il n'hésite pas à arracher à ses alliés des colons prisonniers pour leur permettre de fuir l'île et, afin de couler les lanches espagnoles qui trafiquent leurs effets, à distraire des forces du combat pour la liberté (XX, 619).


3. Les esclaves révoltés.

— Contrairement à Schoelcher, Lamartine, Musset, Michelet, Gustave d'Eichthal et tant d'autres, le patriotisme ou, pour mieux dire, le chauvinisme empêchera toujours Hugo de rendre le moindre hommage aux premiers esclaves dans l'histoire de l'humanité à s'être libérés par leurs propres moyens. On ne trouve, ni dans Bug-Jargal ni dans aucun texte postérieur de Hugo, ne disons pas la célébration, mais même la légitimation de la révolte des esclaves à Saint-Domingue. Le jeune poète royaliste ne voyait dans le soulèvement que « l'invasion de la révolution dans cette magnifique colonie » (11, 583-584) et il fait confirmer par le maréchal de camp de Rouvray que : « l'insurrection des esclaves n'est qu'un contrecoup de la chute de la Bastille » (XVI, 612). Même l'admirable Pierrot ne semble s’être engagé dans la lutte qu'à regret, puisqu'il dit à d'Auverney : « Tu sais les malheurs qu'entraîna cette rébellion » (XLVII, 678). Voyant défiler les Noirs, ce dernier remarque que : « les forces des rebelles n'étaient qu'un amas de moyens sans but, [...] en cette armée il n'y avait pas moins de désordre dans les idées que dans les hommes » (XXXVII, 659). Pour le partisan de l'ordre qu'était alors Victor Hugo, ce jugement s'appliquait tout aussi bien aux idéologues de la Révolution française. D'ailleurs d'Auverney va être accusé par un de ces représentants du peuple en mission, « espèce d'ambassadeurs à bonnet rouge, délateurs attitrés chargés par les bourreaux d'espionner la gloire » de s'être servi d'expressions réprouvées par tous les bons sans-culottes pour caractériser [...] l'affranchissement des ci-devant noirs de Saint-Domingue (Note, 704).

Comme tant de racistes de 1804 à nos jours, si Hugo mentionne les Haïtiens descendants des révolutionnaires domingois, c'est sur le mode critique ou burlesque. À part, dans la correspondance, le journaliste Exilien Heurtelou et un groupe de trois admirateurs [19], le seul Haïtien à avoir eu l'honneur d'être évoqué par Hugo est l'ancien esclave Faustin Soulouque, président, puis empereur d'Haïti entre 1847 et 1859. En 1848 Hugo rapporte comment le journaliste Haïtien Courtois ayant été condamné à un mois de prison, Soulouque « commute » sa peine à la peine de mort (VII, 927). Et, bien sûr, le président Faustin Soulouque devenu en 1848 l'empereur Faustin Ier, le proscrit pourra le comparer à plusieurs reprises à Louis-Napoléon Bonaparte, qui suivit le même itinéraire. D'ailleurs, dans Carnets, Albums, Journaux, Hugo avait déjà en 1850 rapproché Soulouque et le général Changarnier, soupçonné de convoiter le trône impérial : « Le général Changarnier. On dit qu'il rêve l'Empire. Spectacle qui vaudrait la peine d'être vu. Un Soulouque blanc » (O.C., T. VII, 1208). Soulouque était certes un dictateur grotesque et sanguinaire, et appeler à plusieurs reprises Napoléon III « Soulouque » ou « Faustin II » était de bonne guerre :

[..] Faustin deux, plus Napoléon trois,
Sont augustes. L'un brille et l'autre se distingue.
L'un est sauveur en France et l'autre à Saint-Domingue.
Ils font la même tâche au nom du même ciel.
Ils trônent. L'un est blanc et l'autre est noir. Lequel ?
(Reliquat de Châtiments, O.C., T. XIV, 1069).

mais était-il indispensable de dénigrer systématiquement la race de l'Haïtien ? Napoléon III est :

[…] un prince de la pègre,
Un pied plat, copiant Faustin, singe d'un nègre,
(Châtiments, livre IV, XI, O.C, VIII, 673).

Lorsque Hugo invective Les Grands Corps de l'état il se moque - comme tant de ses contemporains - de la noblesse créée par l'empereur d'Haïti

O de Soulouque-deux burlesque cantonade !
Ô ducs de Trou-Bonbon, marquis de Cassonade, [20]

mais fallait-il vraiment refuser à ses adversaires la qualité d'hommes à part entière pour ne leur accorder que celle de nègres blancs ?

Ô jongleurs, noirs par l'âme et par la servitude,
[...]
Vous croyez qu'on en veut, dans l'exil où nous sommes,
À cette peau qui fait qu'on vous prend pour des hommes ;
Calmez-vous, nègres blancs !
(Châtiments, livre V, VII, O.C., VIII, 685).

Et, dans Force des choses, à propos des sénateurs à la botte de l'usurpateur, était-il obligé d'affirmer que la servilité acceptée est « négresse et mamelouque » ?

[...] qu'on remplisse un Sénat, de plats-pieds
Dont la servilité négresse et mamelouque
Eût révolté Mahmoud et lasserait Soulouque
(Châtiments, livre VII, XII, O.C., VIII, 760).

Certes, attaquer Faustin Ier était, pour Hugo comme pour tant de journalistes et de caricaturistes politiques, une façon de dénigrer l'autre empereur francophone, Napoléon III. Mais s'il est scandaleux de voir Soulouque - et son épouse - travestis en anthropoïdes galonnés par Daumier et Cham [21] le mépris raciste de Hugo ne l'est pas moins.

Pour en revenir au chef des insurgés du Morne-Rouge, trois autres chefs d'esclaves révoltés lui servent de repoussoir. Deux d'entre eux, Jean Biassou et André Rigaud sont des personnages historiques. Habibrah, personnage imaginaire, est le troisième. On remarquera que tous trois sont sang-mêlé (quoique dans la réalité Biassou ait été noir). Quelques années plus tard, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855) Gobineau allait postuler que si la race noire est évidemment inférieure à la blanche, le mélange des deux est encore pire, car il combine les défauts caractéristiques, mais pas les qualités, de chacune d'entre elles. [22] C'est bien l'avis de Bug, le personnage le plus admirable du roman et donc le porte-parole le plus autorisé de Hugo, qui traite Biassou de monstre en expliquant : « Ce n'est pas un noir, c'est un mulâtre » (XLVIII, 681). Le lecteur a déjà appris que les noirs créoles (nés dans le Nouveau Monde) méprisent les nègres congos (nés en Afrique) (XI, 600) : affirmer que les victimes d'un préjugé y sacrifient aussi ce n'est pas loin de le justifier. Quoi qu'il en soit, Habibrah entre en scène dès le chapitre quatre, et après la chute dans l'abîme de cet ancêtre de Quasimodo, de Gwynplaine et du Satan hugolien, quelques pages suffisent à boucler le roman. À l'époque de sa parution, Villemain semble avoir été le seul à constater que : « Votre nain est la plus forte conception de l'ouvrage ». [23]

Biassou et Rigaud n'apparaissent qu'aux chapitres XXV à XLIII, partie centrale de l’œuvre, série de tableaux décrivant la vie dans le camp des insurgés et illustrant la cruauté de Biassou et la crédulité de ses hommes. Rigaud n'y fait guère que de la figuration, et tout ce que le lecteur apprend sur lui est qu'il est « rusé sous des dehors candides, cruel sous un air de douceur », « féroce avec décence », que son sourire est « doux et goguenard », et que « sa feinte mansuétude cachait une cruauté réelle » (XXV, 655).

À part le fait qu'il appartient à l'espèce des sacatras, peu d'indications nous sont données sur l'apparence physique de Biassou, dont la « figure ignoble offrait un rare mélange de finesse et de cruauté » (XXVIII, 632). Un ricanement féroce, est sa marque distinctive ; il lui donne l'air d'un tigre (XXXII, 646), rappelle celui de l'hyène et le bruit du serpent à sonnettes. Il est en outre comparé deux fois à un renard, mais Hugo n'accumule pas les métaphores tendant à assimiler le personnage à un animal.

Il usera plus souvent de ce procédé rhétorique pour camper la figure d'Habibrah. « Né d'une négresse et d'un blanc » (VIII, 595), ce « nain espagnol griffe de couleur » à la tête « hérissée d'une laine rousse et crépue » (IV, 586 et 587) est assimilé deux fois à un chien (LII, 688) ; pour souligner son apparence simiesque, il l'est à un sapajou (LII, 689), à un singe (IV, 587) et à une guenon (LII, 689). Il a également les yeux ronds comme ceux d'un chat-tigre (VIII, 595) ; le perroquet (LII, 689), le caïman et le tigre (LIV, 694 et 695) sont évoqués à son propos. Et surtout il rappelle, au physique comme au moral, l'araignée, figure obsessionnelle emblématique du mal à travers toute l’œuvre de Hugo (IV, 586).

Toutefois, l'appartenance raciale d'Habibrah n'est guère soulignée ; il n'est caractérisé comme griffe ou mulâtre que quatre fois. En quelque sorte presque aussi asiatique qu'africain, il rappelle « une idole de porcelaine dans une pagode chinoise » (XXVIII, 631) et un « fakir hindou » (XXXVIII, 660) ; sa malformation est plus importante que son phénotype, puisqu'il est traité de « nain » vingt-cinq fois. Mais il est surtout identifié par ses fonctions de « bouffon » ou de « fou » avant la révolte (vingt-deux fois), et d'« obi » dans le camp de rebelles (soixante-deux fois, sans compter, à plusieurs reprises, de « sorcier », « devin », « jongleur », etc.).

En fin de compte, si Hugo ne nous laisse pas oublier que dans Bug-Jargal les protagonistes malfaisants sont des Mulâtres, il ne s'étend pas sur leur apparence physique, et ne semble pas imputer directement leurs vices à leur phénotype. Ils n'ont d'ailleurs que mépris pour les esclaves en majorité noirs qu'ils commandent, n'hésitant pas à exercer abusivement leur ascendant politique ou religieux pour satisfaire leur sadisme et leur soif de pouvoir absolu (comme Biassou), ou leur désir de vengeance (comme Habibrah). Dans l'esthétique du mélodrame qui préside à Bug-Jargal, le traître tout autant que le héros est un être exceptionnel ; la vertu de l'un, la scélératesse de l'autre les distingue du commun des mortels. Le héros Bug est ainsi un « être extraordinaire » environné d'un prestige impérieux (XLI, 666) ; une « empreinte extraordinaire (marque) toutes ses paroles et toutes ses actions » (XLIV, 673) ; quant au traître Biassou, le narrateur l'ayant vu à l’œuvre prend la mesure de « la stupidité des nègres » et surtout « de l'adresse de leur chef » (XXXV, 657) ; son complice Habibrah, lui, « ne mangeait jamais en public, afin de faire croire aux nègres qu'il était d'une essence surnaturelle » (XXXVI, 657).

La façon dont Hugo décrit et caractérise les Noirs et les Mulâtres vus collectivement est, dans notre optique, plus significative. Dans la première partie du roman, c'est-à-dire jusqu'au mariage de d'Auverney au chapitre XV, les personnages noirs (y compris le Mulâtre Habibrah) sont identifiés le plus souvent en tant qu'esclaves (32 fois) ou que nègres (25 fois). On remarquera d'ailleurs que, dans la mesure où l'on faisait au XIXème siècle une différence entre les substantifs « nègre » et « noir », le premier, péjoratif, soulignait la condition servile, et était couramment utilisé dans le sens d’« esclave », le deuxième, neutre, était plutôt descriptif. [24] On ne s'étonnera donc pas que dans le fragment en question 14 des 17 apparitions du mot « noir » se réfèrent à l'admirable Pierrot. C'est d'ailleurs lui qui prononce le mot pour la première fois, lorsqu'il chante pour Marie : « Tu es blanche et je suis noir » (VII, 594). En quelque sorte, que ce Noir/fils de roi (et lui seul de sa race) soit nègre/esclave est anormal et scandaleux. Remarquons enfin que d'Auverney traite une fois (seulement) les huit cents esclaves de son oncle d'« infortunés » et une fois (seulement) de « travailleurs ».

La deuxième partie du roman traite de la carrière militaire de d'Auverney, jusqu'à ce qu'il soit fait prisonnier au chapitre XXV. Habibrah a disparu, et Pierrot ne fait qu'une rapide apparition pour emporter Marie hors de l'incendie du fort Galifet. Les références aux Noirs intéressent ici soit l'ensemble des rebelles (ou de ceux qui ne sont pas entrés en dissidence), soit un groupe d'entre eux. S'ils sont encore qualifiés péjorativement de « nègres » ou d'« esclaves » 31 fois, ils méritent d'être appelés « noirs » à 21 reprises et, plusieurs fois « rebelles », « révoltés », « insurgés » : il semble que pour Hugo le fait de se soulever donne droit au respect...encore qu'il tempère l'admiration que le lecteur pourrait être tenté de ressentir. Ainsi les insurgés n'ont même pas le respect de leurs morts, dont « ils avaient soin de faire rouler les cadavres » sur les troupes blanches en contrebas. Nous avons affaire à « une multitude de nègres », à « un flot de noirs » qui « ressemblaient de loin à un essaim de fourmis » (XVII, 615) - plus loin le camp de Biassou sera comparé à une « fourmilière de noirs » (XLIX, 682) - et qui brillent plus par leur avidité à massacrer les faibles que par leur courage à affronter les forts :

Quoique bien supérieurs en nombre, raconte d'Auverney, les noirs fuyaient à notre approche [...] massacrant les blancs et se hâtant d'incendier le fort. Notre fureur s'accroissait de leur lâcheté (XVIII, 616).

Plus tard, d'Auverney apprend au lecteur que « les nègres s'étaient retirés, quoique leur nombre eût pu facilement écraser ma faible troupe » (XIX, 617). Les seuls rebelles qui aient vaincu, et par deux fois, une colonne française sont les bandes du Morne-Rouge commandées, on s'en serait douté, par Bug-Jargal ; d'Auverney trouve l'ancien esclave digne d'être non seulement son « frère » mais son frère d'armes : il lui proposera un grade dans l'armée coloniale (LVI, 697).

Si dans la première partie du roman les Noirs sont des esclaves, et dans la deuxième des combattants, la troisième partie va nous les montrer émancipés, puisqu'elle se déroule dans le camp de Biassou, où les Blancs n'exercent ni influence ni contrôle. Pour en finir avec ce genre de statistiques fastidieuses, le narrateur caractérise désormais les insurgés de « nègre(s) » à soixante-quatre reprises, de « noir(s) » à quarante-neuf. On en conclut que pour lui les deux mots sont pratiquement équivalents. On remarquera par contre que lorsque Biassou ou ses alliés parlent de leurs congénères, c'est le mot noir qu'ils emploient exclusivement.


4. La négritude dénigrée : la nudité.

— La messe dite par Habibrah au camp de Biassou semble au lecteur d'un grotesque blasphématoire ; la danse des « griotes » choque son sens des bienséances ; le discours du chef des révoltés l'effraye, le charlatanisme médical puis chiromancien d'Habibrah l'amuse ; les dissensions internes des révoltés rendent leur cause illégitime à ses yeux ; le cynisme de Biassou et son sadisme envers ses prisonniers blancs l'indigne ; l'incapacité des chefs rebelles à composer en français provoque son dédain. Bref, dans son essence comme dans son histoire, tous ces aspects sont constamment dénigrés dans le texte. Il serait fastidieux de le démontrer par une analyse systématique, mais quelques remarques générales mettront peut-être en lumière certains aspects de la sensibilité hugolienne.

La première concerne l'obsession de la nudité, marque en l'occurrence de l'esclavage colonial : les esclaves allaient torse nu et ne portaient qu'un caleçon. Le narrateur les voit travailler « sans que presque aucun vêtement cachât leur chaîne » (IV, 587) et, lorsqu'il lutte avec Pierrot dans l'obscurité, il remarque : « L'individu avec qui j'avais lutté m'avait paru nu jusqu'à la ceinture. Les esclaves seuls dans la colonie étaient ainsi à demi vêtus » (VI, 591).

Nous verrons plus tard Pierrot vêtu d'un « grossier caleçon qui voilait à peine sa nudité » (IX, 597) affronter le crocodile, et Biassou rappellera à ses soldats mulâtres que lorsqu'ils étaient esclaves « un misérable pagne couvrait à peine leurs flancs brûlés par le soleil » (XXIX, 653). Or, même hors du contrôle des maîtres, Noirs et Mulâtres ne semblent pouvoir se débarrasser de cette trace infamante. Dans le texte dicté en 1845 Hugo décrit :

Des nègres, des négresses, des mulâtres, dans toutes les postures, dans tous les travestissements, étalant tous les costumes et, ce qui est pire, toutes les nudités (O.C, T. VII, 952).

Lors de l'embuscade où tombe d'Auverney, les Noirs se battent « tout nus » (XXIII, 623). Le vêtement d'Habibrah au camp de Biassou « laissait nue sa poitrine velue [...] et ses bras nus comme sa poitrine » (XXVI, 628 et 629) ; on voit plus tard « son dos et sa poitrine nue » (XXVIII, 633) ; il porte un soleil d'argent sur sa poitrine velue (XXXI, 644). Biassou ne porte rien entre sa ceinture et sa veste, « trop courte pour descendre jusqu'à la ceinture » (XXVIII, 631). Dans l'armée qui défilé devant les chefs rebelles on distingue

des troupes de nègres absolument nus, munis de massues, de tomahawks, de casse-tête, marchant au son de la corne à bouquin, comme les sauvages (XXXVII, 659).

Biassou accuse les Blancs de mépriser les Noirs « parce que nous sommes noirs et nus » (XXIX, 635), et on se demande si Hugo ne se compte pas lui-même parmi les Blancs en question. [25] Pour ses lecteurs en tous cas, la nudité des femmes noires (systématiquement appelées « négresses » dans le texte) devait être particulièrement choquante : les « griotes » ne portent qu'un « tablier de plumes bariolées, seul vêtement qui voilât leur nudité » (XXVI, 626). Le rudimentaire de leur habillement était souligné par une surabondance ridicule de bijoux de pacotille :

Aux nombreux bracelets de verre bleu, rouge et violet qui brillaient échelonnés sur leurs bras et leurs jambes, aux anneaux qui chargeaient leurs oreilles, aux bagues qui ornaient tous les doigts de leurs mains et de leurs pieds, aux amulettes attachées sur leur sein, au collier de charmes suspendu à leur cou, au tablier de plumes bariolées […] je reconnus des griotes (XXVI, 626).

Lorsqu'elles s'apprêtent à danser cette « danse lubrique » la chica :

Ces forcenées s'arrêtèrent subitement, et je les vis, non sans surprise, détacher toutes ensemble leur tablier de plume, les jeter sur l'herbe, et commencer autour de moi cette danse lascive... (XXVI, 627).

Ces « sorcières nues », ces « démons femelles » pareilles à « une nuée de sauterelles » (XXVI, 629) n'ont cependant rien d'aguichant malgré leur dévergondage : leur visage est « hideux », leur rire « horrible », et elles font des « grimaces burlesques ».

Je n'ai jamais vu, affirme d'Auverney, une réunion de figures plus diversement horribles que ne l'étaient dans leur fureur tous ces visages noirs avec leurs dents blanches et leurs yeux blancs traversés de grosses veines sanglantes (XXVI, 627).

En ce qui concerne les femmes noires, si la libido hugolienne a évolué en 1845, c'est dans le sens d'un renforcement de ce qu'il n'est pas exagéré de considérer comme une obsession luxurieuse violemment réprimée.

les pieds dans le sang du bœuf, deux négresses vêtues en marquises, couvertes de rubans et de pompons, la gorge nue, la tête encombrée de plumes et de dentelles, hideuses à voir, se disputaient une magnifique robe de satin de Chine, que l'une avait saisie avec les ongles, et l'autre avec les dents. [Plus loin] Une ronde de vieilles mulâtresses [...] relevaient leur jupe en dansant de façon à montrer leurs jambes sèches et leurs cuisses jaunes [...] une négresse assez jeune se pavanait [...] sans chemise d'ailleurs et le ventre nu. [On voyait] sur un grand fourgon à bœufs, […] une négresse la gorge au vent ... (O.C., T. VII, 952 et 953).

Nues, lascives et laides, les femmes noires offrent un contraste frappant avec la seule Blanche décrite dans Bug-Jargal, qui, avec sa « pudeur de vierge », est belle, chaste et décemment habillée :

(Marie) était vêtue d'une robe blanche [...] et portait encore dans ses cheveux la couronne de fleurs d'oranger, dernière parure virginale de la jeune épouse, que mes mains n'avaient pas détachée de son front (XLV, 675).

L'union d'un homme noir et d'une femme blanche est le principal cauchemar fantasmatique né du préjugé de la couleur, particulièrement chez un Blanc des colonies. On se souvient que d'Auverney s'était battu en duel avec un autre rival possible, soupçonné d'avoir quelques gouttes de sang noir dans les veines. Il n'est donc pas surprenant de voir le jeune Créole hors de lui et prêt à massacrer l'inconnu qui ose chanter à sa fiancée : « Tu es blanche et je suis noir ; mais le jour a besoin de s'unir à la nuit pour enfanter l'aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui ! » (VII, 594). Et quand il l'imagine au pouvoir du Noir Pierrot, sa fureur touche à la démence :

Je me représentais Marie au pouvoir d'un autre amant, au pouvoir d'un maître, d'un esclave, de Pierrot ! On m'a dit qu'alors je m'élançais de mon lit, et qu'il fallait six hommes pour m'empêcher de me fracasser le crâne sur l'angle des murs (XX, 618).

La plupart des Blancs étant d'ailleurs persuadés que le souhait le plus ardent de tout homme noir est de posséder des femmes blanches, les lecteurs de Bug-Jargal étaient peut-être indignés, mais pas surpris de ce que Pierrot convoite Marie. Surtout qu’il avait de qui tenir, puisque son père le roi de Kakongo n'avait suivi le négrier espagnol à bord qu'après que ce dernier lui a eu promis « des pays plus vastes que les siens, et des femmes blanches » (XLVI, 678). Lorsqu'il la croit aux mains des Noirs, d'Auverney, sachant de quels sévices sa fiancée a dû être victime, espère malgré tout

que Dieu n'aurait pas voulu faire entrer toutes les horreurs sur lesquelles je n'osais m'arrêter dans la destinée de l'ange qu'il m'avait donné pour épouse (XL, 664).

La sexualité noire semble donc associée dans l'imaginaire hugolien au manque de pudeur chez les femmes et à la lubricité criminelle chez les hommes. Heureusement que Pierrot est un Noir hors série, capable de résister à ses pulsions luxurieuses et de respecter Marie ; elle confirme qu'il l'a sauvée de justesse, d'abord de la mort puis d'un outrage qu'elle est trop pudique pour préciser : « Sans lui le crocodile de la rivière m'aurait dévorée ; sans lui les nègres... » (XLV, 676). D'ailleurs, tout aussi pudique que la jeune fille, Pierrot ne lui a même pas laissé soupçonner sa passion.

Le raciste qui postule que tout Noir désire les Blanches postule également qu'une Blanche qui désire un Noir frôle la dépravation. A propos d'Élisa Bonaparte, Hugo écrit en 1849 : « Les princesses impériales ne se gênaient pas. [...] Élisa alla jusqu'à prendre un nègre [pour amant] » (Carnets, Albums, Journaux, 0. C., T. VII, 1197). Ce n'est pas méchant, mais on imagine mal Hugo écrivant : « la princesse alla jusqu'à prendre un norvégien, (ou un basque ou un hongrois) ». S'offrir une femme noire est par contre, pour un homme blanc comme Victor Hugo, moins une transgression qu'une fantaisie. Henri Guillemin rappelle que :

En février 1872 [...] sa fille Adèle, [...] lui avait été ramenée de la Barbade. [...] Une « dame de la colonie » Mme Céline Alvarez Bàà, accompagnait Adèle, que l'on a immédiatement internée, à Saint-Mandé. Mme Bàà est une noire. [...] dès le 23 février, Hugo notait sur son carnet intime : La primera negra de mi vida (la première négresse de ma vie). [26]

On ignore s'il y en eut d'autres.


5. La négritude dénigrée : l'accoutrement.

— Si la nudité des Noirs est choquante, leur habillement est facteur de dérision. Ce qui se comprend dans le cas d'Habibrah, bouffon affublé par son maître de « ridicules habits bariolés de galons et semés de grelots » (IV, 587). Promu aumônier des armées de Biassou, il portera, avec un couvre-chef qui rappelle une mitre, « un jupon rayé de vert, de jaune et de noir » (XXVI, 628-629). Jean Biassou le chef de guerre s'est choisi un accoutrement tout aussi peu seyant, aux yeux de Hugo :

Son costume était ridicule. Une ceinture magnifique de tresse de soie, à laquelle pendait une croix de Saint-Louis, retenait à la hauteur du nombril un caleçon bleu, de toile grossière [...] Il portait [...] des épaulettes, dont l'une était d'or [...] l'autre de laine jaune, [...] Ces deux épaulettes, n'étant point bridées à leur place naturelle par des ganses transversales, pendaient des deux côtés de la poitrine du chef (XXVIII, 631).

Le goût des troupes n'est pas meilleur que celui des chefs « avec leurs costumes diversement bizarres » (L, 684), ce qui permet au narrateur de dénoncer

l'inepte vanité des noirs qui étaient presque tous chargés d'ornements militaires et sacerdotaux, dépouilles de leurs victimes. [On pouvait ainsi voir] un hausse-col sous un rabat, ou une épaulette sous une chasuble (XXVII, 629).

Que le jeune Victor Hugo, intéressé par le grotesque qui sera un élément important de son esthétique, se soit exercé à l'illustrer par l'incongruité vestimentaire des Noirs, ridicule et inquiétante à la fois, est compréhensible. Mais c'est qu'il récidive dans le texte dicté en 1845 de façon encore plus outrageante. Dans la scène de pillage qu'il décrit, on remarque entre autres

un mulâtre à gros ventre, à figure affreuse, vêtu comme les planteurs d'une veste et d'un pantalon de basin blanc, et coiffé d'une mitre d'évêque, la crosse en main et l'air furieux. Ailleurs, trois ou quatre nègres tout nus, affublés d'un chapeau à trois cornes et vêtus d'un habit de soldat rouge ou bleu, les buffleteries blanches croisées sur leur peau noire [...] un grand drôle sec, jaune, maigre, affublé d'un rabat blanc et d'une robe de juge dont il avait retroussé les manches, une épée dans une main [...] deux mulâtres, l'un en habit de colonel, l'autre en turc avec un turban du mardi gras...(O.C., T. VIIm 952-954).

Ne voilà-t-il pas l'équivalent littéraire de ces dessins humoristiques où des rois et des sorciers africains à moitié nus sont affublés d'oripeaux européens, cols et manchettes de Celluloïd, chapeau haut-de-forme, guêtres sur pieds nus, etc. pour faire rire le public occidental ? On ne sait d'ailleurs pas si, pour Hugo, le grotesque découle du mélange carnavalesque et incongru des costumes civils, militaires et ecclésiastiques, ou bien du fait que ces divers éléments vestimentaires sont portés par d'autres que des Blancs. En tous cas, dans le texte de 1845, l'abomination de la désolation est atteinte lorsque des femmes noires s'affublent des vêtements de « nos femmes blanches » :

Rien d'étrange du reste comme toutes ces modes charmantes du siècle frivole de Louis XV, ces larges paniers, ces habits à pasquilles, ces falbalas, ces caracos de velours, ces jupes de pékin, ces dentelles, ces panaches, tout ce luxe coquet et fantasque, mêlé à ces faces difformes, noires, camuses, crépues, effroyables (O.C., T. VII, 952-953).


6. La négritude dénigrée :
mélange et confusion.

— Après l'habillement, la cuisine. Devant les préférences culinaires des Noirs, l'hilarité du lecteur est mêlée de répugnance :

Leurs femmes noires ou cuivrées, aidées des négrillons, préparaient la nourriture des combattants. je les voyais remuer avec des fourches l’igname, les bananes, la patate, les pois, le coco, le maïs, le chou caraïbe qu'ils appellent tayo, et une foule d'autres fruits indigènes qui bouillonnaient autour des quartiers de porc, de tortue et de chien, dans de grandes chaudières volées aux cases des planteurs (XXVII, 630). [27]

On se rappelle également le dîner de Biassou, accompagné de pain de maïs (le Français ne mangeait pas cette céréale à l'époque) et de vin « goudronné » : une espèce d'olla podrida servie dans une grande écaille de tortue, aux ingrédients d'autant moins ragoûtants que désignés pour la plupart en espagnol et donc incompréhensibles pour le lecteur moyen. Cette indigeste mixture linguistique correspond au mélange indigeste des mets. Si elle ne suffit pas à écœurer le lecteur, on lui montre Biassou dévorant son repas de bon appétit « sans même faire enlever le cadavre palpitant couché devant ses yeux » (XXXVI, 657).

La dimension parodique de l'habillement et de la cuisine des Noirs confirme le lecteur dans la conviction de sa propre supériorité. Celle de la messe, « horrible profanation », « simulacre de culte » sacrilège célébré par Habibrah sur une caisse de sucre en guise d'autel, avec un poignard pour crucifix (XXVIII, 634) est en outre bien faite pour l'indigner. Qu'elle se manifeste par la cérémonie africaine des griotes ou par celle des Européens, la vie religieuse des Noirs domingois est placée sous le signe de la dérision.

Dans la mesure où elle est mentionnée, l'expression artistique des Noirs est dénigrée. Les griots « doués de je ne sais quel grossier talent de poésie » et les griotes, reconnaissables

à leurs clameurs cadencées, à leurs regards vagues et hagards [...] possédées comme [leurs maris] d'un démon insensé, accompagnant les chansons barbares de leurs maris par des danses lubriques (XXVI, 626)

en sont les principaux représentants. Lors du défilé, nous voyons « des griots effroyables de grimaces et de contorsions, chantant des airs incohérents sur la guitare, le tam-tam et le balafo » (XXXVII, 659). L'art des griotes n'a même pas le mérite de l'originalité, puisqu'elles « présentent une parodie grotesque des bayadères de l’Hindoustan et des almées égyptiennes » (XXVI, 627). S'il arrive à Bug-Jargal de siffler un air africain, c'est pour appeler son chien. À sa dame, il chante des romances espagnoles. Elle a bien de la chance que Pierrot ait été déporté, autrement il aurait pu faire comme « Un poëte hottentot [qui] termine le portrait de sa maîtresse par ce trait plein de délicatesse : - son urine est d'une couleur charmante » (O. C., IV, 978).

La seule chose que nous apprenions sur les connaissances techniques des rebelles, c'est que Habibrah exerçait auprès d'eux le métier de chirurgien avec une arête de poisson pour les saignées, une tenaille en guise de pince et un couteau comme bistouri (XXX, 637).

Bref, d'après le texte de Hugo, pratiquement rien dans la conduite collective des Noirs ne mérite admiration ou simple respect. S'il lui arrive de parler à leur égard d'« armée » ou de « bataillons », le plus souvent en eux il voit, et fait voir au lecteur, des « hordes de nègres » (quatre fois aux seules pages 633 à 635), un « flot de barbares et de sauvages » (XXXVII, 659), de « nombreuses bandes de nègres et de mulâtres » (XXII, 621). Psychologiquement, ils oscillent entre l'obéissance superstitieuse et l'exercice irréfléchi de la cruauté. Déjà en septembre 1820, rendant compte d'un ouvrage de François de Neufchâteau, l'adolescent Hugo, voulant « montrer combien les nègres sont charlatans », cite ce que rapporte son auteur sur les tours de passe-passe que Makandal utilisait pour impressionner les Noirs (O. C., T. I, 704). Dans Bug-Jargal, il nous les décrit comme des hommes « sur l'esprit desquels toute impression est prompte, et profonde » (XXVIII, 634), ce qui est, bien entendu, la marque du « primitif » aux yeux du « civilisé ». Les balivernes chiromanciennes et phrénologiques du devin Habibrah inspirent aux esclaves « une sorte de crainte respectueuse » (IV, 587), voire une « terreur superstitieuse » (XI, 601), un « effroi merveilleux » ; devant ses élucubrations prophétiques leurs yeux immobiles « exprimaient cette sorte d'attention qui ressemble à la stupeur » (XXXI, 640) ; bref, « la crédulité des noirs divinisait » l'obi (XXXI, 640 et 641) et « ces nègres pareils à des démons étaient terrifiés des malédictions de l'obi » (LIII, 692). [28] Biassou lui aussi inspire à ses troupes « un respect fanatique et une sorte de crainte superstitieuse » (XXXVII, 659) comme on le voit lorsque le messager de Jean-François va docilement se faire fusiller sur son ordre, ou lorsque les Noirs

passèrent du découragement à l'enthousiasme, et, se confiant aveuglément à leur sorcier infaillible et à leur général prédestiné, se mirent à hurler à l'envi : - Vive l’obi ! Vive Biassou ! (XXXI, 643).

À part le fait qu'ils ne tuent qu'au combat, les Noirs de Bug-Jargal ne valent guère mieux ; ils passent leur temps à se prosterner devant lui, comme si en prenant les armes ils n'avaient fait que changer de maître : en reconnaissant leur chef, « ils tombèrent prosternés en battant la terre de leurs fronts » et restent « en adoration devant lui » (XL, 666). Sur son passage, « les noirs et les mulâtres se prosternaient [...] avec des exclamations de surprise, de joie et de respect » (XLII, 668). Lorsqu'il arrive, juste à temps pour sauver la vie de d'Auverney, « les noirs se prosternèrent [et] frappèrent la terre de leurs fronts, en poussant des cris » ; pour quitter le camp de Biassou, Bug et d'Auverney traversent « les triples haies de noirs prosternés sur notre passage » (XLIV, 673) ; quelques moments plus tard « les noirs s'étaient prosternés de nouveau » (LIII, 691 et 692). La leçon implicite semble être que les Noirs ont été voués à l'esclavage non par la loi injuste du plus fort mais par une disposition innée, et que si on les élevait à la dignité humaine en les arrachant à leurs maîtres blancs, ils n'auraient rien de plus pressé que d'obéir à leur nature en recherchant un autre esclavage.

Les crimes dont les Noirs se sont rendus coupables sont complaisamment détaillés dans Bug-Jargal : le verbe « massacrer » revient à leur sujet comme un leitmotiv : « Ils ont incendié toutes les plantations et massacré les coloris avec des cruautés inouïes. [...] Leur étendard est le corps d'un enfant porté au bout d'une pique » (XVI, 610). À la bataille du Fort Galifet ils s'enfuient en « massacrant les blancs ». Ils laissent derrière eux « ses défenseurs égorgés, vingt familles massacrées » (XVIII, 616). « Boukmann et Biassou inventaient mille genres de mort pour les prisonniers qui tombaient entre leurs mains » (XX, 619). On voit ce dernier « faire jouer les ressorts de quelques instruments de torture dont il était entouré » (L, 683). Les griotes s'apprêtent à torturer d'Auverney avec des fers rougis au feu (XXVI, 628). L'un des rares insurgés à émerger de la masse est celui, emblématique, qui réclame de l'avancement en reconnaissance des atrocités qu'il a commises. Ce Noir ambitieux prétend avoir été présent à toutes ces actions d'éclat :

C'est moi [...] qui ai mis le feu à l'habitation Lagoscette [...]. C'est moi qui ai massacré M. Clément, le planteur, et porté la tête de son raffineur au bout d'une pique. J'ai égorgé dix femmes blanches et sept petits enfants : l'un d'entre eux a même servi d'enseigne aux braves noirs de Boukmann. Plus tard, j'ai brûlé quatre familles de colons dans une chambre du fort Galifet, que j'avais fermée à double tour avant de l'incendier. […] j'ai tué mon maître M. Noë et sa mère (XXXV, 655).

Lorsque, pour l'éconduire, Biassou lui demande s'il sait le latin, le féroce sauvage redevient un primaire penaud et simplet :  il fait des « yeux effarés », ouvre et ferme plusieurs fois la bouche « après s'être gratté la tête », balbutie « confus et tremblant » et se retire « émerveillé et terrifié tout ensemble » (XXXV, 655-656). Lorsqu'ils ne sont pas des monstres criminels, les Noirs de Hugo sont de grands enfants, Une fois de plus, les années ne semblent pas avoir modifié cette image ; le texte dicté en 1845 nous met en présence de « toute cette canaille », une « foule de nègres furieux, déguenillés et rugissants » ; ce que Hugo a imaginé est

inexprimable à dire. C'était une foule, une cohue, une mascarade, un sabbat, un carnaval un enfer, une chose bouffonne et terrible. [...] deux noirs mettaient en même temps les deux manches du même habit et se gourmaient de leurs deux poings restés libres. Quelques blancs absolument nus couraient misérablement à travers ce pandémonium. On emportait sur une civière le cadavre d'un gros homme tout nu, de la poitrine duquel sortait un poignard comme une croix sort de terre (O.C., T. VII, 952‑953).

Cette confusion, ce sabbat, ce carnaval qu'est le monde noir, surtout émancipé de la présence régulatrice des Blancs, se reflète dans le mélange et la confusion des langues. On remarquera la présence dans le roman de toute une série d'entités linguistiques : le bon français des colons et de Bug-Jargal, le mauvais français de certains esclaves, le « jargon », plus exactement le « jargon inintelligible » (ainsi que le narrateur appelle la langue créole, que les Blancs de Saint-Domingue comprennent et parlent pourtant aussi bien que les Noirs : « je traduirai en français pour vous en faciliter l'intelligence », assure d'Auverney), l'espagnol [29], le latin, le latin macaronique, et même l'anglais.

Ce sont surtout les deux chefs mulâtres Habibrah et Biassou qui saupoudrent leur français, ou leur « assez mauvais français » (XXVIII, 632), d'espagnol. Mélange linguistique qui s'ajoute à leur mélange vestimentaire, à leur mélange d'allégeance, puisqu'ils se reconnaissent sujets du roi de Congo, du roi d'Espagne et du roi de France simultanément (XXXVIII, 661), au mélange de drapeaux et de devises (parfois contradictoires) de leur armée, et au mélange de sangs qui coule dans leurs veines. Rigaud, par contre, parle un français parfaitement correct et porte un uniforme qui n'a rien de ridicule. Sans doute Hugo voulait-il souligner son hypocrisie et sa fausseté puisque, Français civilisé en apparence, il se révèle aussi cynique et sanguinaire que ses complices. Bug-Jargal aussi connaît l'espagnol, mais pas seulement sous forme de baragouin, il le parle « avec facilité » (XII, 604) et il est capable de chanter des romances en pur castillan. En plus, il communique dans leur langue avec ses soldats (tous « congos », c'est-à-dire nés en Afrique), comme le rapporte Thadée : Pierrot est obéi après avoir dit « quelques mots qui étaient un vrai grimoire... » (XXIII, 623).

Lorsque les rebelles s'expriment, c'est « une clameur générale » : « Muerte ! muerte ! Mort ! Death ! Touyé ! s'écriaient-ils en grinçant des dents et en montrant les poings... » (XXXIV, 651). Le plus souvent, d'ailleurs, les Noirs ne produisent pas des mots (en quelque langue que ce soit), mais des sons, à la manière des animaux : ce ne sont que « hurlements des noirs » (XVII, 615), « concert discordant de cris, de plaintes, de hurlements » (XXIX, 636), « lamentations d'une horde qui ne se composait que de noirs » (XXXI, 639) ; « la horde poussa un rugissement » (XXVIII, 634) ; les hordes répétèrent longtemps « un hurlement de joie et de triomphe » (XIX, 635) ; leur « groupe tumultueux » pousse des « cris sinistres » et des « clameurs furieuses » (XXXII, 645) ; les Noirs et les Mulâtres se replient « avec des cris de détresse ou des hurlements de rage » (XXV, 625) ; quand Bug-Jargal apparaît, les Noirs poussent « des cris dont il était difficile de distinguer l'expression » (LIII, 691), etc.

Certes, si d'Auverney suggère l'animalité des Noirs, il ne l'affirme pas explicitement. Mais, une fois de plus, le texte écrit par Hugo à la première Personne en 1845 est autrement injurieux, et il est difficile de ne pas le qualifier de raciste, même si le terme n'est attesté pour la première fois qu'en 1930. Quand Hugo décrit les insurgés affublés des dépouilles de leurs anciens maîtres : « ce n'étaient pas même des nègres et des négresses ; c'étaient des guenons et des singes » (« pas même » est consternant) ; quelques lignes plus loin, il voit passer une patrouille « si l'on peut appeler patrouille une escouade de cinq à six singes déguisés en soldats et tapant chacun au hasard sur un tambour » (O.C., T. VII, p. 953). Il est évident que comparer un groupe humain à une tribu de singes est particulièrement grave, car cela ne se borne pas à l'accuser de quelque défaut dont l'animal est le symbole (d'être têtu comme un âne, par exemple, ou vaniteux comme un paon), mais bien suggérer que, sur l'échelle de valeurs somatiques et intellectuelles, il n'est pas parvenu au stade de l'humain à part entière.

Ces Noirs et Mulâtres qui sont laids, ignorants, esclaves de leurs superstitions, qui massacrent, hurlent, brûlent, volent, violent, détruisent, se prosternent devant l'autorité, ne savent pas s'habiller et bafouillent un jargon, n'ont-ils aucune qualité ? Sont-ils de pures incarnations de l'anarchie, de la barbarie, voire de la bestialité ? Sont-ils, comme l'écrivait Hugo en 1845 dans une formule frappante, autre chose que « la grimace de l'homme en présence de la face de Dieu » (O.C., T. VII, 954) ? Excepté Bug-Jargal et, dans une bien moindre mesure, les courageux Noirs du Morne-Rouge qu’il commande et qui acceptent de ne tuer qu'au combat, force est de constater, après un épluchage soigneux des textes, que la vision hugolienne est ici d'un manichéisme regrettable. D'autant plus regrettable que, loin de ne correspondre qu'à l'intransigeance propre à la jeunesse, nous avons vu que ce manichéisme ne fait que s'accentuer avec l'âge de raison.

On peut certes faire remarquer, à la décharge de Hugo, que le préjugé de la couleur était peut-être encore plus fort à son époque qu'à la nôtre, ou en tous cas qu'il s'exprimait avec moins de précautions. Prenons-en pour preuve deux citations tirées de respectables ouvrages de référence. Dans l'Encyclopédie de Diderot, nous trouvons à la rubrique NEGRE, à propos du Caractère des nègres en général :

Si par hasard on rencontre d'honnêtes gens parmi les nègres de la Guinée, (le plus grand nombre est toujours vicieux). Ils sont pour la plupart enclins au libertinage, à la vengeance, au vol et au mensonge. [...] leur bravoure naturelle ne les garantit pas de la peur des sorciers et des esprits, qu'ils appellent zambys. [30]

La deuxième, tirée du Grand Larousse Universel à peu près un siècle plus tard :

C'est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l'espèce nègre est aussi intelligente que l'espèce blanche. Quelques rares exemples ne suffisent point pour prouver l'existence chez eux de grandes facultés intellectuelles. Un fait incontestable [...] c'est qu'ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l'espèce blanche, et [...] ce fait suffit pour prouver la supériorité de l'espèce blanche sur l'espèce noire[31]

Ce racisme tranquille, étalé sans mauvaise conscience, était celui de la grande majorité des Européens de l'époque ; certains, osant contredire l'opinion reçue, mettaient cependant en doute l'infériorité congénitale des Noirs. Hugo n'était pas parmi eux.


7. Hugo et l'esclavage.

— Admettons que Hugo n'avait aucune sympathie particulière pour les Noirs et même qu'il partageait le préjugé largement répandu selon lequel ils représentaient la partie la plus arriérée de l'humanité. À ses yeux, les descendants de Cham méritaient-ils pour autant la condition imposée à la grande majorité d'entre eux dans le Nouveau Monde ? Que pensait-il de l'esclavage des Noirs ?

La question semble absurde, posée à propos de Hugo, l'un des pères fondateurs de l'idéologie progressiste républicaine, et hâtons-nous de confirmer qu'on ne trouve nulle part dans ses écrits la moindre approbation de l'esclavage, des Noirs ou de quiconque. Y trouve-t-on alors sa condamnation ? Certes, mais la chose mérite d'être examinée de plus près.

Hugo prend généralement le mot « esclavage » dans son acception figurée de soumission à une quelconque autorité tyrannique, particulièrement de nature politique ou sociale. Il le prend beaucoup plus rarement dans celui, plus restrictif, de statut juridique d'une personne propriété d'une autre, considérée comme un bien meuble, pouvant donc être achetée, vendue, troquée, transportée, brutalisée et, aux yeux du législateur, ne différant de l'animal que par la relative protection qu'il lui accorde théoriquement contre le sadisme excessif du maître.

À l'époque de Hugo, si le servage existait encore dans l'empire russe, l'esclavage avait disparu des régions contrôlées par les nations se réclamant de la chrétienté. Sauf l'esclavage des Noirs dans le Nouveau Monde, La France avait eu l'honneur en 1794 d'être la première nation d'Europe à l'abolir, et la honte de l'avoir rétabli sous Bonaparte en 1802. La loi française continua à admettre et à imposer l'esclavage jusqu'en 1848 (l'Angleterre l'avait aboli progressivement à partir de 1830). Or, chez le Victor Hugo d'avant l'exil, si le mot « esclave » se retrouve souvent, le mot « esclavage » est extrêmement rare. Dans Bug-Jargal, il n'apparaît que trois fois, la première fois lorsque Pierrot a porté la main sur son maître et que celui-ci déclare avec une ironie méchante : « Oui, il a mérité la fin de son esclavage » (X, 600), voulant bien entendu dire qu’il a mérité la mort. La deuxième fois, lorsque l'assemblée coloniale, qui prétend représenter les colons, prend le nom d'assemblée générale, « trouvant que le mot coloniale sentait l'esclavage » (V, 588), sans doute pour une des deux raisons : soit pour ne pas indisposer le pouvoir métropolitain dominé par les abolitionnistes, soit pour souligner qu'elle est indépendante et n'est l'esclave de personne. Le mot apparaît pour la troisième fois dans une formule à l'emporte-pièce, éloquente mais quelque peu énigmatique. À propos de l'obséquiosité d'Habibrah, d'Auverney déclare : « si l'esclavage ne déshonore pas, la domesticité avilit » (IV, 587). Doit-on comprendre qu'être forcé d'obéir ne serait ni déshonorant ni avilissant, tandis qu'accepter d'obéir, comme un valet de chambre (Ruy Blas, par exemple) ou un soldat (comme Thadée) le serait ? Sans doute Hugo voulait-il dire qu'Habibrah, bâtard d'une négresse et d'un Espagnol, était un véritable esclave, parce que prêt à n'importe quelle bassesse pour arriver à ses fins, tandis que Pierrot, fils de roi, ne l'était pas, ayant des principes moraux, et un sens de la dignité personnelle qui le poussaient à des conduites héroïquement suicidaires (porter la main sur son maître pour éviter d'être battu ou refuser de s'enfuir, par exemple).

Dans Bug-Jargal, en tous cas, plus que le principe moral de l'esclavage c'est l'effet de cette institution sur la conduite individuelle qui intéresse Hugo. L'esclavage a contribué à faire de Biassou un dictateur sanguinaire, d'Habibrah un charlatan sans scrupules, de Rigaud un hypocrite et, pourrait-on ajouter, de Pierrot un héros. Les esclaves commandeurs « qui liaient en quelque sorte la chaîne de la servitude à celle du despotisme, joignant à la bassesse de leur condition l'insolence de leur autorité » (XI, 601) sont vus comme de méprisables gardes-chiourmes, mais il n'est nulle part mentionné que ces kapos avant la lettre sont partie intégrante et indispensable de l'esclavage de plantation. À part Pierrot, les Noirs semblent incapables de surmonter leur condition ; méprisables, pas un d'entre eux ne suscite la sympathie du lecteur. Tout au plus peuvent-ils provoquer sa pitié, comme ce malheureux esclave condamné à la bastonnade pour avoir, accablé de lassitude, détruit par mégarde le rosier de son maître (X, 599).

Sur le caractère des Blancs, l'effet de l'esclavage est moins délétère. Certes, nous avons le sanguinaire « citoyen-général C*** », mais ses propositions démentielles sont accueillies avec des cris d'horreur par les autres colons (XVI, 613 ) ; certes, nous avons l'oncle de d'Auverney à qui : « une longue habitude de despotisme absolu avait endurci le cœur » (IV, 586), mais le nombre des planteurs qui partagent son insensibilité est  « heureusement assez restreint ». Il n'est d'ailleurs pas entièrement méchant : il aime sa fille et sa parole est sacrée. Le courage avec lequel le charpentier Jacques Belin affronte Biassou, son ancien esclave, ne peut que provoquer l'admiration (par contre le fait qu’il l'avait jadis vendu treize piastres à un marchand domingois, après avoir vendu sa mère « la vieille folle » à un autre acheteur semble tout à fait normal).

Dans la mesure où, dans Bug-Jargal, des esclaves révoltés justifient leur révolte, ce n'est pas en s'élevant contre l'esclavage en soi, mais contre la cruauté de mauvais maîtres. On a violé l'épouse de Pierrot et tué ses enfants, Habibrah, déjà humilié par la nature l'est encore plus d'avoir servi de bouffon et d'objet de dérision :

Crois-tu que [de pareilles humiliations] ne vaillent pas la misère des autres esclaves, les travaux sans relâche, les ardeurs du soleil, les carcans de fer et le fouet des commandeurs ? (LII, 689).

Même si son odieux caractère permettait de plaindre Habibrah, ce serait autant et plus de sa difformité que de sa condition. Biassou, dans la harangue macaronique qu'il adresse à ses troupes est le seul à rappeler que les esclaves, ou leurs parents, ont été déportés d'Afrique :

Nous avons longtemps été patients comme des moutons, dont les blancs comparent la laine à nos cheveux [32] ; soyons maintenant implacables comme les panthères et les jaguars des pays d'où ils nous ont arrachés (XXIX, 635)

et, s'amusant plus tard à confondre le citoyen C***, il lui déclare :

Tu dois penser avec nous que ce ne sont pas les noirs, mais les blancs qui sont les véritables rebelles, puisqu'ils se révoltent contre la nature et l'humanité (XXXIII, 648).

Le comique grinçant de la harangue de Biassou désarme ce qu'elle pourrait avoir de subversif, et son ironie sadique fait paraître triviale la conviction des Noirs. Il est en tout cas significatif que ceux qui, à la sortie du roman, taxaient son auteur de négrophilie ne l'ont jamais accusé de s'être élevé contre l'esclavage en tant qu'institution. De nos jours, certains critiques ont vu en Biassou et Habibrah des théoriciens de la révolte contre l'esclavage, et en ont conclu que leurs arguments étaient ceux de Hugo. Si ç'avait été le cas, les contemporains l'auraient certainement remarqué. Il s'agit donc, me semble-t-il, d'une lecture abusive et en tout cas anachronique. Les abolitionnistes sont d'ailleurs abondamment ridiculisés dans le roman, sans que la possibilité de présenter leurs arguments leur soit accordée. On se souvient que lors des délibérations des colons le bon sens, par la respectable voix du général de Rouvray, déclare :

Les philosophes ont enfanté les philanthropes, qui ont procréé les négrophiles, qui produisent les mangeurs de blancs. [...] Toutes les horreurs que vous voyez aujourd'hui à Saint-Domingue sont nées au club Massiac (XVI, 612). [33]

Le citoyen C***, qui propose les mesures les plus inhumaines pour lutter contre l'insurrection, s'enorgueillit pourtant d'être lié avec les négrophiles. Et quand cet hypocrite fait valoir son passé à grand renfort d'épithètes révolutionnaires, Biassou reste froid : « Je déteste ce jargon des jacobins » affirme-t-il, avant de prétendre que philosophes, philanthropes, négrophiles sont des « diables de mots inintelligibles » (XXXIII, 647 et 648). L'ironie de Hugo est évidente, les Noirs n'ont que faire des Blancs qui prétendent défendre leur cause.

Pour en revenir au mot esclavage, tout se passe comme si, du moins jusqu'à l'exil, Hugo avait systématiquement évité de l'employer. En mai 1851, il expliquera :

pour avoir combattu sous toutes les formes toutes les idées d'arbitraire, de despotisme, d'anarchie, de mensonge, de barbarie, d'oppression, de compression, de tyrannie, d'hypocrisie, d'ignominie, d'intolérance, d'inquisition, d'iniquité, de superstition, de haine, d'abrutissement, je suis aux yeux de la bourgeoisie un monstre (O. C., T. VII, 701).

Le mot « esclavage » manque à la liste de ce que Hugo a combattu. Dans la préface des Feuilles d'automne il s'indigne de voir

çà et là, sur la face de l'Europe, des peuples tout entiers qu'on assassine, qu'on déporte en masse ou qu'on met aux fers, l'Irlande dont on fait un cimetière, l'Italie dont on fait un bagne, la Sibérie qu'on peuple avec la Pologne [34],

il ne mentionne pas ce qu'on avait fait et continuait à faire du peuple noir dans les Amériques au moment où il composait. La servitude serait-elle plus scandaleuse lorsqu'elle est infligée aux Européens plutôt qu'aux Africains et leurs descendants ? Ainsi, à part ceux de Pierrot, qui « couchèrent parmi les chiens » (XLVI 678), les enfants noirs esclaves (appelés invariablement « négrillons ») n'ont pas retenu l'attention de Hugo [35] ; par contre, en décrivant le camp de Biassou, la chute d'un paragraphe est visiblement destinée à provoquer la surprise indignée du lecteur : derrière le siège de Biassou

se tenaient, silencieux et immobiles, deux enfants revêtus du caleçon des esclaves, et portant chacun un large éventail de plumes de paon. Ces deux enfants esclaves étaient blancs (XXVIII, 631).


8. Les silences de Victor Hugo.

— Sous la plume de Victor Hugo (à moins d'oubli de ma part) on ne trouve avant son départ pour l'exil aucune protestation contre l'esclavage des Noirs. Alors qu'en 1848 il consigne dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour les événements de sa vie privée et commente les dernières nouvelles, il ne fait pas état de l'abolition de l'esclavage colonial le 27 avril et, pour autant que l'on sache, ne félicite pas Lamartine d'avoir signé le décret d'abolition. Il l'avait pourtant félicité le 27 février d'avoir signé le décret d'abolition de la peine de mort :

Vous faites de grandes choses. L'abolition de la peine de mort, cette haute leçon donnée par une république née hier aux vieilles monarchies séculaires, est un fait sublime. Je bats des mains et j'applaudis du fond du cœur (O.C., T. VII, 745).

Dans L'Événement du 3 octobre 1848, Victor Hugo fait le panégyrique de Lamartine :

Oh ! alors Lamartine est véritablement grand. Des fenêtres de l'Hôtel de Ville il jette ses décrets dans toute la France. D'un trait de plume il abolit la peine de mort [...] il met en fuite le drapeau rouge [...] il intervient superbement dans le dialogue des nations... (O. C., T. VII, p. 1236).

Le rôle primordial de Lamartine dans l'abolition de l'esclavage est encore une fois passé sous silence. Il semble que pour Hugo l'esclavage des Noirs soit une question tout au plus secondaire. À preuve, lorsqu'en mars 1847 la Chambre des députés, puis la Chambre des pairs (dont il fait évidemment partie), puis à nouveau la Chambre des députés avaient débattu la question de l'abolition, il n'avait pris ni la parole ni la plume pour appuyer les abolitionnistes. Sa seule réaction, dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour du 2 avril, est désolante :

On causait nègres, émancipation, colonies, etc. Émile Deschamps faisait des calembours. On disait qu'Alex. Dumas ressemblait à un nègre. J'ai dit : moi aussi, je ressemble à un nègre. Là-dessus on éclate de rire. J'ai riposté par ceci :

à Mme
Quoique les noirs ne soient pas blonds,
Eux et moi nous ressemblons,
Et sous le sens la chose tombe :
Ils ont pour maître des colons,
J'ai pour maîtresse une colombe.
Il y a eu un doux sourire au bout de cela (O. C., T. VII, 888-889). [36]

La seule trace chez Hugo de l'abolition de l'esclavage par le gouvernement provisoire de la deuxième république se trouve dans les Carnets, albums, journaux pour 1848. Il y commente la proclamation de l'abolition à la Guadeloupe :

Au moment où le gouverneur proclamait l'égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n'y avait sur l'estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire les trois races : un blanc, le gouverneur ; un mulâtre qui lui tenait le parasol ; et un nègre qui lui portait son chapeau (O. C., VII, 1098).

En fixant cet instantané [37], Hugo voulait peut-être suggérer que l'abolition n'était qu'une mesure de pure forme. Étant donné la date du texte, il est permis de supposer que cette hiérarchisation phénotypique ne le choquait nullement.

Il faut attendre quelques mois avant le coup d'état pour que Hugo se décide à condamner l'esclavage. Il le fait dans sa réponse du 12 mai 1851 à une lettre de Mrs. Chapman qui lui avait demandé d'élever la voix pour appuyer les efforts de la Société antiesclavagiste de Boston, dont elle était adhérente. Hugo déclare voir un contresens monstrueux dans l'esclavage aux États-Unis :

La barbarie installée au cœur d'une société qui tout entière est l'affirmation de la civilisation [...] C'est inouï. Je dis plus, c'est impossible. [...]

Il faut que les États-Unis renoncent à l'esclavage, ou il faut qu'ils renoncent à la liberté. Ils ne renonceront pas à la liberté ! Il faut qu'ils renoncent à l'esclavage ou qu'ils renoncent à l'évangile. Ils ne renonceront pas à l'évangile (O.C., VII, 767).


9. Tel qu'en lui-même enfin.

— Le coup d'état et l'exil vont brutalement accélérer l'évolution de la pensée politique et sociale de Victor Hugo ; cette évolution ne semble guère avoir modifié son peu d'admiration pour la race noire, (comme nous l'avons vu à. propos de Faustin Soulouque, par exemple). Par contre, entre son départ de France et sa mort, Hugo s'est élevé à plusieurs reprises contre l'institution de l'esclavage et peut donc être considéré sinon comme un admirateur du moins comme un défenseur des Noirs qui en étaient les seules victimes.

La lettre de l'abolitionniste bostonienne semble avoir été une sorte de catalyseur : une série de textes de Hugo vont, à partir de 1861 et jusqu'à la fin de la Guerre de Sécession, réclamer l'abolition de l'esclavage, aux États-Unis en particulier. Une note inédite datant très probablement de 1851 (O. C., VII, 657) reprend les thèmes de la lettre à Mrs. Chapman : l'esclavage est déshonorant ; l'esclavage dans une république libre est un contresens ; l'esclavage est incompatible avec l'évangile. Dans le poème Force des choses, le poète s'adresse à la nature, indifférente aux malheurs des humains :

Pendant que l'horreur sort des sénats, des conclaves,
Que les États-Unis ont des marchés d'esclaves
Comme en eut Rome avant que Jésus-Christ passât,
Que l'Américain libre à l'Américain forçat
Met un bât, et qu'on vend des hommes pour des piastres,
Toi, tu gonfles la mer, tu fais lever les astres...
(Châtiments, livre VII, XII, O. C., VIII, 762).

Le 2 décembre 1859, Hugo fait publier dans plusieurs journaux une lettre ouverte Aux États-Unis d’Amérique (0. C., X, 726-727) pour protester contre la condamnation à mort de l'abolitionniste blanc John Brown. [38] Les trois premiers alinéas du texte sont particulièrement intéressants dans notre optique : outre une dénonciation de l'esclavage « le plus monstrueux des contresens », et un éloge du condamné « puritain, religieux, austère, plein de l'évangile », on peut y lire : « Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas répondu à l'appel [au soulèvement]. L'esclavage produit la surdité de l'âme ». Trente ans plus tôt, Hugo avait blâmé les excès des esclaves dorningois révoltés ; ici c'est la passivité des esclaves américains qu'il déplore. Les Noirs sont décidément condamnés à pécher, par excès de férocité ou par excès de mansuétude. Mais c'est une autre affirmation qui marque l'évolution idéologique de Victor Hugo : « Certes, si l'insurrection est un devoir sacré, c'est contre l'esclavage » Hugo a rarement prôné la lutte armée, il est réconfortant qu'il y ait appelé contre l'esclavage. [39]

Le reste du texte ne mentionne pratiquement plus l'esclavage, mais constitue un éloquent plaidoyer contre les irrégularités du procès, et surtout contre la condamnation à mort, constante obsession hugolienne. Hugo prévoit que « le meurtre de Brown [...] ferait à l'Union une fissure latente qui finirait par la disloquer », idée reprise plusieurs fois dans la correspondance (voir O. C., X, 1138 et s.).

Deux des lettres qui parvinrent à Hauteville House pour remercier Hugo de sa prise de position sont ici particulièrement intéressantes, parce qu'elles proviennent d'Haïtiens, et que les réponses de Hugo nous sont parvenues. La première, datée du 28 décembre 1859, est adressée à trois intellectuels haïtiens, Prosper Élie, J. Paul et L. Audain. On peut y lire :

République blanche et République noire sont sœurs, de même que homme noir et l'homme blanc sont frères. [...]
J'aime votre noble république ; j'aime votre pays, Dites-le lui.

C'est sauf erreur la première fois que Hugo proclame la fraternité raciale. Les Haïtiens obéirent à sa condescendante requête en faisant publier sa lettre dans le quotidien port-au-princien Le Progrès du 7 février 1860. Exilien Heurtelou, rédacteur en chef de ce journal, publiera également la réponse de Hugo à une lettre de remerciement qu'il lui avait envoyée de son côté. Le poète avait écrit en particulier :

Il n'y a sur la terre ni blancs ni noirs il y a des esprits ; vous en êtes un.
Devant Dieu, toutes les âmes sont blanches.
J'aime votre pays, votre race, votre liberté , votre révolution [40], votre république. Votre île […] vient de donner un grand exemple ; elle a brisé le despotisme.
Elle nous aidera a briser l’esclavage. […]
Il est beau que parmi les flambeaux du progrès, éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d'un nègre (O. C., T, X, 728).

Ce n'est ni la modestie ni le tact qui étouffaient Hugo, mais sans doute faut-il faire la part de la rhétorique de l'époque, et ne pas oublier que les principaux intéressés trouvèrent ses lettres dignes d'être publiées à Port-au-Prince et portées à la connaissance de leurs compatriotes. Elles constituent les seuls textes où Hugo ait eu un mot aimable pour Haïti et pour la race des Haïtiens. [41]

À Plusieurs reprises, oubliant sans doute que plusieurs états des États-Unis, ainsi que la Grande-Bretagne et la plupart des républiques de l'Amérique hispanique avaient définitivement aboli l'esclavage avant la France (et qu'il n'avait lui-même jamais condamné son rétablissement dans les colonies françaises par Bonaparte et son maintien par la Restauration et la Monarchie de juillet), Victor Hugo pose la France en championne de l'abolition : à propos des États-Unis il note, en 1851 probablement : « Car il faut bien que cette grande et illustre République, notre sœur [...] le sache et le sache de nous. L'esclavage chez elle, c'est le déshonneur pour elle » (0. C., VII, 657). Il prévoit en 1860 que l'esclavage au Brésil est appelé à disparaître :

En attendant, les français qui s'établissent donnent l'exemple en n’ayant point d’esclaves. Ceux qui en ont sont flétris par le peuple brésilien lui-même de cette appellation qui lui semble contenir, et qui contient en effet un contresens : français à esclaves (Portefeuille, O.C., T. XII, 1058).

Dans une belle lettre de 1862 à l'abolitionniste guadeloupéen Octave Giraud, Hugo écrit à propos de l'esclavage « cette nuit hideuse » :

là est la honte, là est le crime, là sont les ténèbres. […] un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes, et il ajoute :

L'esclavage est un ulcère à la face de la jeune république américaine, elle a beau se débattre ; malgré elle nous la délivrerons de son ulcère, et nous la guérirons (O. C., XII, 1139‑1140).

Quelques mois plus tard, il répond à Lamartine, qui avait trouvé Les Misérables quelque peu radical :

oui, je suis radical [...] je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l'esclavage, je chasse la misère, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je hais la haine.

Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j'ai fait Les Misérables (O. C., T. XII, 1180).

C'est à soixante-douze ans, dans Quatre-vingt-treize, que le républicain Victor Hugo reconnaît enfin à la Révolution française un de ses plus beaux titres de gloire :

En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée (la Convention) produisait de la civilisation [...] Elle flétrissait la traite des noirs ; elle abolissait l'esclavage (II, livre Ill, 9, O.C., T. XV-XVI (1), 377).

Encore un an avant sa mort, Hugo reprend un thème qui lui est cher :

L'esclavage, c'est l'homme remplacé dans l'homme par la bête ; ce qui peut rester d'intelligence humaine dans cette vie animale de l'homme appartient au maître, selon sa volonté et son caprice. De là des circonstances horribles (O. C., T. XV-XVI (1), 1471).

À part les quelques vers des Châtiments et la lettre Aux États-Unis d’Amérique, les références hugoliennes aux Noirs et à l'esclavage se trouvent toutes soit dans sa correspondance soit dans les notes et autres inédits publiés après sa mort, c'est dire que la plupart de ses interventions n'eurent qu'une diffusion et un effet limités. Ceci est d'autant plus regrettable que les deux textes peut-être les plus intéressants qui nous concernent sont, eux aussi, restés inédits du vivant de Hugo. Tiré du Tas de pierres de 1860-1862, le premier rappelle le fameux chapitre XV de L’Esprit des Lois. Victor Hugo, qui s'était jadis fait en quelque sorte le porte-parole des colons dans Bug-Jargal, tourne à présent en ridicule les arguments des défenseurs de l'esclavage :

Ceci est une excellente institution. Sans elle, les noirs d'Afrique mangeraient leurs prisonniers. Grâce à elle, une foule de pauvres êtres, qui vivraient et mourraient idolâtres, sont baptisés et connaissent le Christ. Aussi voyez comme ils sont joyeux, allez parmi eux le soir après leur travail ; ils dansent et chantent ; ils n'ont à craindre ni la faim, ni l'abandon ; ils ont quelqu'un qui les loge, les vêt et les nourrit, et pourvoit à tous leurs besoins ; ils ont rencontré sur la terre même la providence qui s'est faite homme et qui veille sur eux. Cette institution est un complément de la civilisation. Vous vous écriez : certes, elle est admirable, et je voudrais avoir un peu de ce bienfait. Quelle est cette institution ?
- C'est l'esclavage.
Vous reculez (O. C., T. XII, 1087).

Rappelons en passant un autre passage ironique, tiré des Travailleurs de la mer (1, livre VII), où le révérend Jacquemin Hérode, s'appuyant sur les Écritures, cherche à persuader Lethierry que l'esclavage « est d'institution sacrée » et qu'il n'y a donc aucune raison de ne pas investir « dans la grande compagnie d'exploitation du Texas, laquelle employait plus de vingt mille nègres » (O. C., XII, 663).

Le second texte posthume est le brouillon d'une lettre, probablement de 1867, destinée à la veuve d'Octave Giraud, l'abolitionniste guadeloupéen que Hugo avait remercié cinq ans plus tôt de l'envoi d'un ouvrage contre l'esclavage. Outre la négation de la différence entre Blancs et Noirs, et l'affirmation que l'esclavage, cette « plaie au flanc de l'humanité », disparaîtra avant la fin du siècle, Hugo développe trois thèmes importants dans ce brouillon trop long pour être cité intégralement : D'abord, la constatation que l'homme noir n'a jamais eu la possibilité de s'exprimer :

Jusqu'à ce jour, l'Homme blanc seul a parlé. L'homme blanc, c'est le maître. Le moment est venu de donner la parole à l'esclave. [...] Sous notre civilisation, telle qu'elle est, avec ses difformités magnifiques, ses splendeurs, ses trophées, ses triomphes, ses fanfares, ses joies, il y a un cri. Ce cri sort de dessous nos fêtes. […] Ce cri, c'est l'esclavage.

Ensuite, l'affirmation de la culpabilité blanche dans ce crime qu est l'esclavage :

L'Homme blanc, c'est le bourreau […] c'est ici, disons-le et dénonçons-le, le crime de l'Homme blanc.

Depuis six mille ans Caïn est en permanence. L'Homme noir subit de la part de son frère une effrayante voie de fait. Il subit ce long meurtre, la servitude.

Hugo revient une fois de plus sur l'idée (discutable, certes), que l'esclavage déshumanise ses victimes :

Dans l'esclave vivant, l'homme est mort. Ce qui reste, ce qui survit, c'est la bête, bête de somme tant qu'elle obéit, bête des bois quand elle se révolte.

Hugo était conscient des ressemblances entre l'esclavage colonial et cette nouvelle forme d'esclavage qu'était l'exploitation du prolétariat par le capitalisme dur et pur. Mais il a souligné la différence essentielle, la dimension raciale du problème :

Le prolétariat en Europe [...] touche par quelques-unes de ses ramifications à la servitude. [...] C'est le tragique nouveau-né de la fatalité moderne. En Afrique, en Asie, en Amérique [...] la couleur met son unité sur le déshérité et sur le vaincu. Le grand type funèbre, c'est le nègre. L'esclavage a la même face que la nuit.

Remarquons enfin que si pour Victor Hugo l'esclavage est une tare de la civilisation occidentale, elle ne met pas en question sa supériorité sur la culture africaine, qu'il appelle « la barbarie voulue » ou « le sauvagisme » :

Depuis l'origine des temps [...] deux visages sont en présence et se regardent lugubrement, le visage blanc et le visage noir. L'un représente la civilisation, l'autre la barbarie ; la barbarie sous ses deux formes, la barbarie voulue, le sauvagisme et la barbarie souffrante, l'esclavage. L'une de ces calamités vient de la nature, l'autre de la civilisation.


10. Hugo et le colonialisme.

— Force nous est de constater une fois de plus que l'opinion de Hugo sur la race noire n'est guère moins péremptoire et péjorative que celle de l'énorme majorité de ses contemporains. Il lui semble en particulier évident, comme à eux, que le « sauvagisme » des Africains, voulu par la nature, ne peut être contré que par l'influence européenne. Rien d'étonnant donc à ce que Hugo se soit déclaré, dans le Discours sur l’Afrique du 18 mai 1879 (O.C., XV-XVI (1), 1450-1452) partisan des conquêtes coloniales, en Algérie comme en Afrique noire. Avec une parfaite bonne conscience, d'ailleurs, puisque la Méditerranée sépare « d'un côté toute la civilisation et de l'autre toute la barbarie ». Il rappelle que c'est « la race humaine blanche » qui, au dix-neuvième siècle, a dit à « la race humaine noire : Tu es libre » et, tout comme « au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au vingtième siècle, l'Europe fera de l'Afrique un monde ». [42] Car pour l'heure : « cette Afrique farouche n'a que deux aspects : peuplée, c'est la barbarie ; déserte, c'est la sauvagerie ». Lorsqu'il ajoute : « L'Afrique n'a pas d'histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l'enveloppe », c'est à l'Afrique noire que pense Hugo, qui connaissait sûrement l'existence de la civilisation égyptienne et celle des Umayyades. Pour lui, l'Afrique, « ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité », c'est « ce morceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle », or :

L'Afrique importe à l'univers ; une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un cinquième du globe paralysé.

Heureusement que « les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique ». Et le poète les encourage :

Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. [43]

Il ne s'agit même plus ici de mission civilisatrice, puisque l’Afrique n'appartient pas à ses habitants, réduits, on le suppose, à l'état de ressource naturelle.

Résumons-nous : envers les Noirs Hugo a toujours manqué de sympathie (ce qui est son droit) et d'objectivité et de respect humain (ce qui l'est moins). Mais, à partir de 1851, il s'est montré partisan de l'abolition de l'esclavage ; c'est peut-être, en plus de l'injonction de mortuis nit nisi bonum, ce qui a permis à Emmanuel Édouard, chef de la délégation de la République d'Haïti aux funérailles de Victor Hugo, de déclarer sur sa tombe le 3 juin 1885 :

La race noire, par mon organe, remercie Victor Hugo de l'avoir beaucoup aimée et honorée, de l'avoir raffermie et consolée. La race noire salue Victor Hugo et la grande nation française[44]


Résumé.

La lecture systématique de Bug-Jargal et d'autres textes où Hugo fait figurer des personnes ou des personnages noirs, ainsi que de ceux qui reflètent son attitude envers le peuple noir, indique que Hugo partageait les préjugés raciaux de ses contemporains : implicitement, et parfois explicitement, il jugeait les Noirs inférieurs aux Blancs. Qui plus est, Victor Hugo ne s'est jamais élevé avant 1851 contre l'esclavage des Noirs. Il ne prit aucune part au combat mené pendant la Restauration et la Monarchie de juillet qui mena à l'abolition de l'esclavage par le gouvernement provisoire de la deuxième république en 1848. Par contre, à partir des années d'exil, Hugo s'est élevé à plusieurs reprises contre l'esclavage, tout particulièrement aux États-unis.


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[1] Hugo explique en note qu'un griffe est un sang-mêlé à peu près deux tiers noir et que « l’espèce des sacatras [...] n'est séparée des nègres que par une nuance souvent imperceptible » (XXVIII, 631). Je considérerai surtout ici la version de 1826. C'est aux chapitres du roman que renvoient les chiffres romains entre parenthèses, et les chiffres arabes qui les suivent aux pages de l'édition chronologique des Oeuvres complètes de Victor Hugo, s. la d. de G. MASSIN, Paris, Club français du livre, 1967. On consultera également, au Tome I de la même édition, la première version du roman ainsi que, aux pages I à VIII, Les Deux Bug-Jargal, de G. PIROUE, bien que son étude ne traite qu'incidemment les conflits de races qui nous intéressent.

[2] La lecture la plus éclairante et la plus cohérente du roman me semble être en l'occurrence celle d'I. RODRIGUEZ, El impacto de la revolucion haitiana en la literatura europea : el caso de Bug-Jargal, « Sin nombre », 10, 2, 1979, pp. 62-83.

[3] En effet, le capitaine d'Auverney n'a que 22 ans lorsqu'il évoque en 1793 la révolte des esclaves qui avait eu lieu deux ans plus tôt.

[4] Relevons dans Les Misérables, sur la liste des truands de Patron-Minette, un certain Homère Hogu, nègre. L'auteur s'amuse ; quand il baptise son personnage Homère, Hugo aurait pu paraître manquer de modestie, Légèrement plus conséquent est un personnage épisodique des Travailleurs de la mer, Ibrancam, le chauffeur-mécanicien du petit vapeur La Durande, « très brave et très intelligent nègre hollandais, évadé des sucreries de Surinam » (I, livre II, 0. C., T. XII, 637).

[5] Sur les sources de Bug-Jargal, on consultera en particulier : R. ANTOINE, Les Écrivains français et les Antilles, Paris, Maisonneuve et Larose, 1978, p. 184, J. CAUNA, Les Sources historiques de Bug-Jargal : Hugo et la révolution haïtienne, « Conjonction », 166, juin 1985, pp. 23-35, G. DEBIEN, Un roman colonial de Victor Hugo : Bug-Jargal, ses sources et ses intentions historiques, « Revue d'histoire littéraire de la France », 52, 3, juill.-sept. 1952, pp. 298-313, S. ETIENNE, Les Sources de Bug-Jargal, Bruxelles, Publications de l'Académie royale de langue et littérature françaises, 1923, 162 p., et B.MOURALIS, Histoire et culture dans Bug-Jargal, « Revue des sciences humaines », 149, jan.-mars 1973, pp. 47-68.

[6] Sur la réception de Bug-Jargal pendant les quinze années qui suivirent sa parution, voir M. BACH, The Reception of Victor Hugo's First Novels, « Symposium », 18, 2, Summer 1964, pp. 142-155.

[7] Victor Hugo et la révolution haïtienne. jacobins et jacobites, ou les ambiguïtés du discours négrophobe dans la perspective du roman historique, « Lectures de Victor Hugo », Paris, A.-G. Nizet, 1986, p. 54.

[8] NTSOBE, Bug-Jargal : Un roman anti-esclavagiste et négrophile, « Annales de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Yaoundé », IX, 1979, p. 173.

[9] Présentation et notes de Bug-Jargal ou la révolution haïtienne vue par Victor Hugo, Fort-de-France, Désormeaux, p. 63.

[10] Bug-Jargal, ou de la difficulté d'écrire en "style blanc", « Romantisme », 69, 1990, pp. 29 et 38.

[11] Un siècle et demi plus tard, B. BRUNOTTI remarque que « si ha l'impressione che l'A. […] sia stato spinto a comporre il suo romanzo dal desiderio di descrivere, sulle orme di Chateaubriand, paesaggi esotici e personaggi non comuni, cioè estranei alla vita di ogni giorno » (Victor Hugo. gli anni dell'iniziazione poetica (1802-1829), Cassino, Garigliano, 1975, p. 37).

[12] R. ANTOINE a par ailleurs remarqué que : « Cette oeuvre est à dominante dramatique, comme l'indiquent sept incipit de chapitres qui font référence au lexique du théâtre : scène, tragédie, cérémonie, spectacle » (op. cit., p. 184).

[13] Sur toutes ces questions, on consultera la présentation du roman par J. SEEBACHER dans l'édition Laffont des O.C.  (Roman I, Paris, Laffont, 1985, pp, 918-924).

[14] Vincent Ogé, ayant voulu faire appliquer par la force le décret octroyant aux hommes de couleur libres les droits de l'homme et du citoyen, fut condamné avec ses complices à « avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, sur un échafaud dressé à cet effet, au côté opposé à l'endroit destiné à l'exécution des blancs, et à être mis par le bourreau sur des roues, la face tournée vers le ciel, pour y rester tant qu'il plairait à Dieu leur conserver la vie ». La sentence fut exécutée le 25 février 1791. Hugo rappelle dédaigneusement que « ce mulâtre Ogé, roué l'année précédente pour crime de rébellion [...] fils d'un boucher du Cap [...] avait coutume de se faire peindre, en uniforme de lieutenant-colonel, avec [...] l'ordre du mérite du Lion, qu'il avait acheté en Europe au prince de Limbourg » (XXVIII, 632). La répugnance bien connue du poète envers la torture et la peine de mort ne semble pas (ou du moins pas encore) s'exercer lorsque la victime est de couleur.

[15] Dans la version de 1819, où ne figurent ni Marie ni Habibrah, Pierrot sauve même la vie du colon.

[16] Certes Toussaint Louverture, un des modèles présumés de Pierrot/Bug, avait préservé du massacre la famille de son ancien maître Bayon de Libertas. Mais le père de l'Indépendance haïtienne avait toujours été bien traité par lui et d'ailleurs, si Toussaint était capable de générosité, il n'avait rien de cet apôtre du pardon des injures qu'est le héros de Hugo.

[17] La même largeur de front, sans doute, dont Hugo était si fier.

[18] Titre du roman négrophile de Joseph LAVALLÉE (1789 ; 2e éd. An VII) que Hugo connaissait peut-être.

[19] Voir ci-dessous.

[20] On avait déjà fait des gorges chaudes de la noblesse créée par le roi Christophe un demi-siècle plus tôt. Le chroniqueur du Défenseur des colonies de mars 1820 rapporte par exemple que la Reine de « ce bipède à face noire, Christophe [...] était allée chez le duc de Plaisance adoucir ses chagrins avec le duc de la Marmelade ». Aimé Césaire fera remarquer que ces titres nobiliaires ne sont pas plus ridicules que celui des ducs de Bouillon ou des comtes de Foix.

[21] Voir C. H. MIDDELANIS, Das Schwarze Gesicht des weissen Kaisers, in Der Rückkehr der Barbaren, Europäer und "Wilde" in der Katikatur Honoré Daumier, s. la dir. d'A. STOLL, Hambourg, Hans Christians Verlag, 1985, pp. 95-125.

[22] Chez Hugo, en tout cas, les Mulâtres ne sont pas plus recommandables que les Noirs. Mais le sang blanc n'est pas totalement inutile : dans le défilé des bandes rebelles dans Bug-Jargal, celles composées de Mulâtres sont les seules capables de défiler au pas (XXXVII, 659).

[23] Lettre de Villemain à Hugo du 5 février 1826, citée par G. VAUTHIER, Villemain (1790-1870). Essai sur sa vie, son rôle et ses ouvrages, Paris, Perrin, 1913, p. 145.

[24] Lorsque le citoyen-général C*** se proclame « partisan des nègres et des mulâtres », Biassou l'interrompt violemment : « Nègres et mulâtres ! qu'est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs ? Il n'y a ici que des hommes de couleur et des noirs, entendez-vous, monsieur le colon ? » (XXXIII, 647). Hugo s'en souviendra dans William Shakespeare, 2, VI, lorsqu'il écrit d'Othello qu'ayant tué Desdémone « le noir devient nègre » (0. C., T. XII, p, 25 1).

[25] Rappelons en passant que Thadée délivre Rask de « deux milords » en train de se livrer à ce vulgaire passe-temps, la boxe, qui ne se pratiquait pas encore chez les Français. Exercice d'autant plus grotesque que les deux ennemis héréditaires étaient, rapporte-t-il, « nus jusqu'ici comme des payens » (I, 582).

[26] H. GUILLEMIN, Hugo et la sexualité, Paris, Gallimard, 1954, p. 113.

[27] Cette description choquait probablement les contemporains de Hugo plus que les lecteurs d'aujourd'hui, mieux familiarisés avec les produits exotiques. On remarquera par ailleurs que, si l'on mange effectivement le chien dans certaines régions de l'Asie, ce n'est le cas ni en Afrique ni dans les Antilles.

[28] Ne pouvant pas s'expliquer l'évasion de Pierrot, Thadée, dont la fidélité mais non l'intelligence est la qualité principale, s'imagine « que le nègre s'était changé en chien » ; l'ironique est que, pour les vaudouisants, la chose est possible à certains sorciers. Je ne pense pas qu'Hugo le sût.

[29] Comme on le sait, Hugo n'avait de l'espagnol que des réminiscences approximatives, et ne s'est jamais donné la peine de corriger les nombreuses fautes d'espagnol du texte (diabolo ! pour diablo !, dexaïs pour dejeis, maldicho pour maldito, son venidos pour ban venido, escuchate pour escuchad, etc.). Il n'a pas non plus corrigé le contresens qui fait du Club Massiac une société d'abolitionnistes. Il a en somme suivi l'injonction qu'il énonce à propos des oeuvres d'art dans une note de 1832 ajoutée à l'édition définitive de Notre Dame de Paris : « Une fois la chose faite, ne vous ravisez pas, n'y retouchez plus ».

[30] Cité par S. DELESALLE et L. VALENSI, Le Mot nègre dans les dictionnaires français d'ancien régime ; histoire et lexicographie, « Langue française », 15, sept. 1972, p. 96.

[31] P. LAROUSSE, Grand Larousse Universel, Paris, 1866-1880, art. Nègre.

[32] En 1878, dans En voyant passer des brebis tondues, Hugo compare les peuples à des brebis, dont la laine est tondue par «  les rois, les forts, les grands, les paresseux » (Le Pape, O. C., XV~XV1 (1), 1046-1047).

[33] Voir note 27, p. XXX.

[34] Je n'indique ici que comme hypothèse de travail une autre piste qui mériterait peut-être d'être suivie : Victor Hugo semble avoir étendu son peu de sympathie pour le peuple noir au peuple juif (dans Les Burgraves) et au peuple gitan (dans Notre-Dame de Paris et L'homme qui rit). Ces trois peuples, contrairement à ceux de l'Irlande, l'Italie et la Pologne, n'ont pas de territoire propre, et habitent plusieurs pays différents. Quelle que soit leur nationalité, ils sont soupçonnés de s'identifier davantage à leurs congénères qu'à leurs compatriotes. Le sanhédrin noir que constituent les griotes dans Bug-Jargal ne tire sans doute pas à conséquence ; remarquons plutôt que Habibrah semble avoir pratiqué, qui sait à quelle occasion, les chiromanciens gitans et les occultistes juifs. Ayant estudiado la ciencia de los gitanos (XXXI, 638), il cite par deux fois « Rachel Flintz la bohémienne » (XXXI, 642) ; parmi les autorités dont il se réclame se trouvent Eléazar Thaleb, magicien juif du Ier siècle, un prince de Juda, Zorobabel et le roi Salomon. Il est vrai qu'il mentionne également trois Arabes : Averroès, son disciple Cardan et Bohabdil, dernier roi Maure de Grenade. Les Arabes aussi, pourrait-on remarquer, occupent une région du monde plutôt qu'un seul état constitué.

[35] Les enfants noirs qui paraissent dans le texte dicté en 1845 sont « plusieurs négrillons (qui) pillaient une malle ouverte et brisée » et « un horrible petit négrillon casqué qui battait du tambour ».

[36] Pour plus de détails, voir J.-FR. KAHN, L'extraordinaire métamorphose ou 5 ans de la vie de Victor Hugo 1847-1851, Paris, Seuil, 1984, p. 201 et s.

[37] Hugo décrit en fait une illustration parue dans la presse, reproduite dans le Dictionnaire encyclopédique Désormeaux, s. la d. de J. CORZANi, Fort-de-France, Désormeaux, 1992, vol. 1, p. 31.

[38] On voudra bien consulter mon article Victor Hugo, John Brown et les Haïtiens, « Nineteenth Century French Studies », 16, 1-2, 1987-1988, pp. 47-58, reprod. in Haïti, lettres et l'être, Toronto, GREF, 1992, pp. 227-241.

[39] Au deuxième degré, c'est peut-être aussi, en pensant au peuple français que Victor Hugo, le jour du huitième anniversaire du coup d'état, évoque « la surdité de l’âme » et le « devoir sacré d'insurrection ».

[40] Ce n'est pas celle dont il avait évoqué les débuts dans Bug-Jargal : en 1859, l'insurrection dirigée par le général Fabre Nicolas Geffrard avait renversé Faustin Soulouque. Tandis qu'en France...

[41] Sans doute en trouverait-on d'autres dans la lettre envoyée par Hugo au président Geffrard, successeur de Soulouque (O. C., T. XII, 1369), mais elle ne nous est pas parvenue.

[42] Visiblement, Hugo oublie que, comme le dira Aimé Césaire un demi-siècle plus tard, c'est en Haïti que « la Négritude s'est mise debout pour la première fois et dit qu'elle croyait en son humanité ».

[43] Invoquer la Divinité ne fait pas nécessairement perdre le sens des réalités. Hugo ajoute : « Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires ».

[44] E. ÉDOUARD, La République d'Haïti à l'apothéose de Victor Hugo, Paris, Derenne, C. Lebas, 1885, 32 p.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 15 janvier 2013 11:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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