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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Léon-François HOFFMANN, “Prolégomènes à l'étude de la représentation de la révolution haïtienne en Occident.” Un article publié dans la revue Anales del Caribe. Centro de Estudios del Caribe, no 19-20, 2002, pp. 355-365. [Autorisation accordée par le Professeur Hoffmann le 29 novembre 2010 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[355]

Léon-François HOFFMANN

Prolégomènes à l'étude de la représentation
de la révolution haïtienne en Occident
.”

Un article publié dans la revue Anales del Caribe. Centro de Estudios del Caribe, no 19-20, 2002, pp. 355-365.



Dans l'histoire de France, et même dans l’histoire de l'Occident, la Révolution haïtienne ne semble constituer qu'un incident inexplicable (pour ne pas dire déplorable) et en tous cas d'importance secondaire. Lorsqu'ils ne le passent pas tout simplement sous silence, la plupart des historiens ne lui consacrent que quelques lignes rapides. S'ils consignent les faits, ils n'en examinent guère les conséquences, pourtant capitales, pour l'évolution de la Révolution française, pour la politique napoléonienne, pour les débats idéologiques de la Restauration et, de manière plus générale, pour ce qui touche aux problèmes de l'abolition de l'esclavage et de la politique coloniale des états européens.

Cette regrettable discrétion peut s'expliquer pour les trois premiers quarts du XIXème siècle : tant que l'Angleterre, la Hollande, la France, les États-Unis, l'Espagne, le Portugal, puis le Brésil étaient des états esclavagistes, il convenait de ne pas de donner la moindre publicité à une révolution qui fut avant tout sociale et qui aboutit, pour la première fois dans l'histoire, à la fondation d'une nation souveraine par des esclaves révoltés. [1] Il fallait à tout prix éviter que leurs congénères du Nouveau Monde ne suivent leur exemple et, en arrachant leur émancipation par la force et par leurs propres moyens, ne fassent s'écrouler tout le système colonial. De plus, pour tout le courant de pensée anti-républicain - et l'on sait quel a longtemps été son poids en France, si tant est qu'il l'ait entièrement perdu de nos jours - le coupable de la perte de la colonie et des malheurs des colons est évident : le Mercure de France de septembre de 1811 le dénonce clairement :

Raconter les malheurs de Saint-Domingue, c'est rappeler des pertes immenses et de gros sujets de douleur. La source des maux de la France et de l’Amérique [356] est la même, c'est l'esprit révolutionnaire qui sous le vain nom de liberté, inonda de sang et de larmes des contrées autrefois si belles, si paisibles et si heureuses[2]

Une fois l'esclavage aboli dans le Nouveau Monde, on aurait pu croire que les chercheurs se pencheraient sur ce (qui constitue tout de même un des épisodes les plus surprenants et les plus exaltants de l'histoire de l'humanité. Mais Jules Michelet, pourtant philanthrope et républicain, ne lui consacre que trois lignes dans son Histoire de la Révolution française pour consigner le début de la révolte et la commenter ainsi : "Une nuit, soixante mille nègres se révoltent, commencent le carnage et l'incendie, la plus épouvantable guerre de sauvages qu'on ait vue jamais". [3] Martin Ros a montré que Louis Blanc, dans l'Histoire de la Révolution française et Jean Jaurès dans Histoire socialiste de la Révolution française n'ont guère fait mieux [4], par chauvinisme sans doute, par racisme peut-être et aussi parce que l'Europe était en train de se lancer à la conquête de l'Afrique noire. Ce n'était pas le moment d'apprendre ou de rappeler à l'opinion publique que la fine fleur de l'armée napoléonienne avait été défaite pour la première fois Par des Africains [5], et que les rares survivants de l'expédition Leclerc avaient dû rembarquer en laissant 40,000 mort sur le terrain. Et les instituteurs venus des métropoles n'étaient certes pas payés pour enseigner aux indigènes que leurs ancêtres déportés avaient su arracher leur indépendance de haute lutte à une race présentée comme supérieure à tous les égards.

Aujourd'hui que les colonies ont accédé à une indépendance au moins de jure, rien, si ce n'est un préjugé racial explicite ou inconscient, ne semblerait s'opposer à ce que les historiens contemporains réparent l'oubli volontaire de leurs prédécesseurs. Et il est vrai qu'au cours des dernières décennies plusieurs ouvrages importants ont vu le jour. [6] Mais il reste beaucoup à faire ; ainsi, dans deux ouvrages destinés au grand public, le [357] récent Dictionnaire critique de la Révolution française (1988), de Mona Ozouf et François Furet, et l'encyclopédique Penguin Dictionary of Modern History (Londres et New York, 1994), qui concerne les années 1789-1945, pas une seule rubrique n'est consacrée à la Révolution haïtienne au à ceux qui y ont joué un rôle. Quant au répertoire allemand Daten der Welgeschichte, de Hellwig et Linne (Munich, 1994), s'il signale bien pour 1794 la fondation à Paris de l'École Polytechnique, il ne dit mot ni de l'abolition de l'esclavage par la Convention la même année ni de la Révolution haïtienne.

Chercheurs et professeurs sont en grande partie responsables du fait que, tandis que la plupart de leurs compatriotes ont au moins des connaissances rudimentaires sur la révolte de Spartacus, ou les révolutions américaine, française, soviétique, chinoise et cubaine, leur ignorance est complète en ce qui concerne celle qui nous intéresse ici ; il est à peine exagéré de dire qu'ils ne savent même pas qu'elle a eu lieu.

Puisque la Révolution haïtienne ne figure au programme ni des écoles françaises ni, a fortiori, des écoles d'autres pays (exception faite d'Haïti, bien entendu, et de la République Dominicaine), ce n'est pas dans les manuels scolaires que le grand public aura glané les bribes de connaissances qu'il risque d'en avoir. C'est plutôt dans les romans et autres œuvres d'imagination tout comme, en ce qui concerne le règne de Louis XIII, dans Les Trois Mousquetaires ou, pour ce qui est de la bataille de Waterloo, dans Les misérables. Et il ne faut par ailleurs pas oublier les analyses critiques dont ces œuvres ont pu faire l'objet dans les périodiques : elles résument le plus souvent l'action, donnent parfois des renseignements complémentaires (ou contradictoires) sur tel ou tel détail. Une chronique de journal ou de revue à grande circulation peut à la limite toucher plus de personnes que l'ouvrage dont elle traite, tant il est vrai que nombreux sont les consommateurs à faire l'économie de la lecture d'un ouvrage en parcourant un compte rendu.

Depuis quelque temps, et chaque année davantage, les illustrés, les films et la télévision remplacent l'écrit pour fournir au grand public une information géographique, historique et littéraire agréablement présentée et passivement assimilable. Un reportage télévisé sur la Citadelle d'Henri Christophe touche un grand nombre de téléspectateurs dont la plupart risquent de n'avoir jamais rien lu sur Haïti et son histoire. Une étude de la Révolution haïtienne par l'image fixe ou animée serait certainement révélatrice. [7]

[358]

Recueillir et analyser les représentations et les interprétations de la Révolution haïtienne des origines à nos jours dans les domaines fiançais, anglo-saxon, germanique et latino-américains serait le travail d'une vie. [8] Dans les pages qui suivent, je me bornerai à quelques réflexions préliminaires, qui se limiteront à l'écrit et, plus exactement, aux œuvres d'imagination. C'est-à-dire qu'il s'agira de questions de méthodologie de recherche, de stratégies et d'hypothèses de travail. Mon espoir est d'une part de susciter des travaux de détail ou d'ensemble qui s'articuleront au mien et de l'autre, et surtout, de prendre contact avec des chercheurs que le sujet intéresse.

Peut-être faudrait-il commencer par préciser à quelles dates, dans l'optique qui est la nôtre, commence et finit la Révolution haïtienne. Stricto sensu, le coup d'envoi est donné en 1791 par la révolte, sous la direction de Boukman, des ateliers de la partie nord de la colonie de Saint-Domingue, et elle aboutit le premier janvier 1804 à la proclamation de l'Indépendance de la République d'Haïti par Dessalines. Mais il se trouve qu'un nombre considérable des œuvres retenues pour notre projet d'étude ont trait au règne du roi Christophe (j'en ai trouvé une douzaine jusqu'ici, sans compter bien entendu les ouvrages haïtiens) et parmi ces titres certains des plus importants : en fiançais, La tragédie du roi Christophe, d'Aimé Césaire, en espagnol El reino de este mundo, d'Alejo Carpentier (traduit en français sous le titre Le Royaume de ce monde) et en anglais Henri Christophe, de Derek Walcott. Tous ces auteurs multiplient bien entendu les références à la révolution à laquelle leur héros participa et sans laquelle il ne serait jamais monté sur le trône. Pour nous, la Révolution haïtienne qui avait commencé en 1791 n'aboutira donc qu'en 1820, avec le suicide du roi Christophe et la réunification du pays sous la présidence de Jean-Pierre Boyer.

Si l'on ne prenait pas en compte les limitations de temps et d'espace, si l'on supposait acquis l'accès constant et immédiat aux grandes bibliothèques et si l'on faisait comme si les années ne risquaient pas d'interrompre définitivement le travail, quels genres d'ouvrages conviendrait-il de consulter ? D'abord, bien sûr les travaux d’histoire et d'analyse politique, ainsi que les biographies de ceux qui ont participé à la Révolution haïtienne ou qui en ont été témoins ; ensuite les souvenirs de ces derniers, qui serviraient de transition aux œuvres carrément d'imagination, puisque nul n'ignore que les mémoires, qu'elles soient de Chateaubriand, de Dumas père ou de personnages moins connus, relèvent souvent de la fiction autant que du témoignage objectif.

[359]

Nous entendrons en fait le terme "fiction" dans le sens le plus large, car la différence entre les œuvres historiques, les œuvres d'analyse et les témoignages (et récits de voyage) d'une part et de l'autre les fictions proprement dites, c'est-à-dire qui prennent la forme de romans ou nouvelles, de poèmes et de pièces de théâtre son loin d'être toujours évidentes. Et cela est particulièrement vrai pour les premières œuvres qui s'inspirent de la Révolution haïtienne dans lesquelles "les frontières entre textes fictionnels et textes pragmatiques restent floues..." [9]

C'est que la mémoire, qu'elle soit individuelle ou collective, est forcément sélective et que les témoins infléchissent la réalité même lorsqu'ils visent à l'objectivité. Ce que rapporte le naturaliste Michel Étienne Descourtilz, qui fut prisonnier des révoltés et participa à la défaite de l'expédition Leclerc est sans doute dans l'ensemble vrai, mais ses Voyages d'un naturaliste [...] à Saint-Domingue (Paris, 1809) ont pour nous tout l'attrait d'un roman d'aventures. Une œuvre comme Die Hochzeit von Port-au-Prince, de Hans Christoph Buch (Francfurt/Main, 1984) est à la limite de reportage et de la fiction. La biographie de Toussaint Louverture publiée par Anatoli Kornielevich Vinogradov sous le titre Chernyi Konsul (Moscou, 1933) est généralement classée sous la rubrique "histoire", mais les erreurs de fait et les descriptions imaginées y fourmillent au point qu'on serait mieux avisé d'y voir un roman historique. D'ailleurs, la plupart des biographies de Toussaint Louverture, comme de Dessalines ou d'Henri Christophe sont l'œuvre d'amateurs moins soucieux d'exactitude que de récits hauts en couleur : on pourrait les considérer comme des "biographies imaginaires", même si ces deux termes semblent à première vue contradictoires.

Il est à peine nécessaire de signaler que le chercheur devra, dans-la mesure du possible, évaluer l'impact de chacune des œuvres qu'il étude. Il n'est ainsi pas sans intérêt de savoir qu'un médiocre roman comme La Guerre noire - Souvenirs de St-Domingue, de Jules-Berloz d'Auriac, publié pour la première fois à Paris en 1862, a connu des rééditions en 1869, 1876, 1884, 1886 et 1913. On peut également remarquer que le public de langue française dispose désormais d'éditions de poche du Bug-Jargal de Victor Hugo et de Le Royaume de ce monde, d'Alejo Carpentier.

De même que les œuvres de fiction qui nous intéressent ici fournissent au lecteur des connaissances sur les événements réels, elles peuvent servir à déterminer, à un moment donné, le niveau probable de connaissances en la matière du lectorat. Il s'agit simplement [360] de relever ce que l'auteur estime connu de ses lecteurs, et qu'à se dispense donc de rappeler. Il n'était sans doute pas indispensable à un écrivain du début du XIXe d'indiquer à des lecteurs contemporains de la transformation de Saint-Domingue en Haïti où se trouve l'île, que la main d'œuvre domingoise était servile et africaine de naissance ou de descendance, ou que Pauline Bonaparte, épouse du général Leclerc, avait accompagné son mari outre Atlantique. De nous jours, par contre, un romancier ne jugerait probablement pas inutile de donner des renseignements de ce genre.

Si, comme nous venons de le remarquer, les ouvrages historiques sur la Révolution haïtienne s'apparentent facilement à des œuvres d'imagination, la réciproque est tout aussi vraie. De par sa nature même toute œuvre, roman, pièce de théâtre ou poème, ayant la Révolution haïtienne pour cadre est par définition peu ou prou historique. Cela étant, il ne serait pas impossible de diviser notre corpus entre "fiction historique contemporaine" et "fiction historique" proprement dite. Nous appellerions "contemporaine" les fictions qui traitent d'événements chronologiquement proches de la date de publication et qui risquent donc d'être connus de la majorité des lecteurs. Ainsi pour les Français d'aujourd'hui la guerre d’Algérie par exemple, ou celle du Golfe. Pour les lecteurs de jadis, les œuvres publiées entre 1791 et 1860 environ ayant pour cadre Saint Domingue puis Haïti pendant la Révolution pourraient être considérées comme "historiques contemporaines" ; après 1860, les événements évoqués peuvent être considérés comme ayant marque une génération disparue et appartenant désormais à l’histoire tout court. Leur évocation relèvera, un peu plus chaque année, de la "fiction historique" au même titre ou presque que Die Jungfrau von Orleans (La Pucelle d'Orléans) de Schiller, les romans de Walter Scott, Salambô de Flaubert ou El general en su Iaberinto (Le Général dans son labyrinthe) de Garcia Márquez.

La distinction entre "fiction historique contemporaine" et "fiction historique" tout court est évidemment tout à fait approximative, et le moment de passage de l'une à l'autre, différent selon les cas, dépend d'un grand nombre de facteurs. La question est en particulier de savoir si telle ou telle œuvre dite historique s'efforce avant tout de faire revivre une époque révolue (le Moyen Âge chez Walter Scott) ou des personnages hors. série (Simon Bolivar chez Garcia Márquez), de satisfaire la curiosité du lecteur et son appétit de pittoresque ou si au contraire, indépendamment du temps et des lieux évoqués, elle traite de problèmes sociaux ou moraux qui préoccupent le lecteur. Ainsi par exemple, les romans sur la Guerre de Sécession restent en quelque sorte contemporains pour les lecteurs états-uniens, dans la mesure où l'opinion publique progressiste (et en particulier l'opinion publique noire) se solidarise avec les nordistes d'alors, et que par contre les racistes et réactionnaires arborent volontiers aujourd'hui encore le drapeau des anciens États Confédérés. Si dans un best seller comme Sinoubé [361] l'Égyptien du Finlandais Mika Waltari (1945) on apprécie avant tout les mille et un détails de la vie quotidienne à l'époque de Toutânkhamon, un roman qui évoquerait les persécutions des juifs au Moyen Âge semblerait aux survivants de la "solution finale" relever du témoignage plutôt que de la fiction.

Quelle que soit la date à laquelle elles on été publiées, les oeuvres qui prennent pour thème ou pour cadre la Révolution haïtienne restent le plus souvent, par la nature même de l'événement, pertinentes à nos préoccupations. Nous sommes conscients des tensions qui opposent les pays développés aux pays pauvres. L'exploitation des ressources domingoises au profit de la France par l'entremise des colons rappelle l'exploitation actuelle des pays tropicaux par ceux de l’Atlantique nord par l'entremise des compradores et des sociétés multinationales. Les violences dont se sont accompagnées dans la seconde moitié de notre siècle la plupart des processus de décolonisation nous font comprendre celles qui ont présidé à l'émancipation d'Haïti. Faut-il enfin rappeler que le racisme et les diverses avatars du préjugé de la couleur, caractéristiques fondamentales des sociétés coloniales, ne sont pas près de s'effacer de la nôtre ? Ce qu'affirme Emilio Cordero Michel à propos des écrivains dominicains s'appliquerait à la plupart des autres :

D'une manière générale, les Dominicains qui ont écrit et qui écrivent sur la révolution de la colonie française de Saint-Domingue [...] donnent une image grotesque et déformée du peuple haïtien, de sa lutte épique pour l'indépendance et de ses dirigeants. Pour eux, le voisin peuple frère n'est qu'un "ramassis de sauvages africains" ; la Révolution de 1791-1804 est une "féroce guerre raciale de nègres assassinant des Blancs" ; les chefs de la lutte révolutionnaire des "pervers", des "barbares" et "de sadiques nègres criminels"[10]

Il serait peut-être temps de se demander ce qui peut justifier l'étude de la représentation de la Révolution haïtienne dans la littérature occidentale. D'abord, tout bêtement, le fait que, plus sans doute que celle de la guerre des Boers, ou de la prise de Pékin ou de la Révolution mexicaine par exemple, cette représentation est à l'origine d'un nombre respectable d'ouvrages en français, en anglais et, dans une moindre mesure, en allemand [362] et en espagnol, et que, bon an mai an, elle continue à s'enrichir. [11] Son étude pourrait en fait contribuer à mieux connaître la mentalité occidentale, du point de vue de son idéologie et de son imaginaire (étant entendu que ces deux aspects se recoupent aisément). Idéologie, dans la mesure où l'analyse de ces fictions peut illuminer certains aspects de la mentalité collective : l'image que se font d'Haïti les Occidentaux (ou les Français, ou les Allemands) est moins intéressante en soi qu'en tant qu'illustration d'attitudes plus générales ; envers les Noirs, par exemple, puisqu'Haïti est le pays où, comme l'a dit Aimé Césaire en une formule frappante : "la négritude se mit debout pour la première fois". Or l'étude d'ouvrages tels que le Bug-Jargal de Victor Hugo, Die Verlobung in Santo Domingo de Kleist ou, plus près de nous, le All Souls Rising de M.S. Bell illustrent bien la persistance du préjugé de la couleur, ou même de ce que les Allemands appellent si justement Rassmhasse, chez les écrivains et une bonne partie du lectorat. Une analyse sans doute plus subtile de notre corpus donnerait peut-être des aperçus surprenants sur l'attitude contemporaine envers l'esclavage, institution que nid n'ose défendre ouvertement mais que d'aucuns considèrent avec une compréhension inquiétante. Dans une optique plus générale, on peut remarquer que les auteurs de roman se sont penchés sur les différentes conception du pouvoir politique qui s'étaient affrontées parmi les chef de la Révolution : la droite et l'extrême-gauche admireront sans doute l'énergie d'un dictateur comme Dessalines ou Henri Christophe ; la démocratie libérale bourgeoise se sentira plus près d’un manipulateur de parlements comme Alexandre Pétion ou Jean-Pierre Boyer.

Mais enfin il serait quelque peu pervers de ne rechercher que l'idéologie politique et sociale dans des œuvres d'imagination. Par définition, celles-ci relèvent au premier chef du ludique, sont fabriquées pour détendre, pour amuser, pour faire rêver. Or pratiquement tous les romans que nous avons pu trouver peuvent être considérés comme des romans d'aventure. La réalité sur laquelle ils se basent est en elle-même tellement inouïe que les péripéties romanesque les plus étonnantes deviennent vraisemblables dans le contexte. En plus, les héros de la Révolution haïtienne, Capoix-la-Mort, Hallaou, Roumaine la Prophétesse et Toussaint Louverture, ancien esclave gouvernant l'île pour le compte de la France et écrivant à Bonaparte "du premier des Noirs au premier des Blancs", ou Dessalines, ancien esclave chef d'une armée qui anéantit un corps expéditionnaire français de 40 000 hommes, avec leur intendance et leur parc d'artillerie, ou encore Henri Christophe, ancien esclave devenu roi, créateur d'une noblesse, correspondant avec les abolitionnistes européens les plus distingués ont beau avoir existé, Us ont tout du personnage romanesque, et la plupart de nos [363] écrivains n'hésitent pas à les prendre purement et simplement comme protagonistes. J'ai ailleurs trouvé trente pièces de théâtre (y compris il est vrai d'auteurs haïtiens) inspirées par la vie de Toussaint Louverture, Dessalines ou Christophe. Wodsworth et Pablo Neruda ont écrit des poèmes à la gloire de Toussaint.

Dans un grand nombre de romans, surtout anglais et américains, la Révolution haïtienne est un épisode qui vient corser l'évocation parfois hautement technique de la vie dans la marine à voile. Le héros, capitaine, passager ou moussaillon, se trouve mouiller dans un port domingois pendant une révolution qui ne le concerne pas et de laquelle, à son corps défendant, il est soit témoin soit participant. C'est le cas entre bien d'autres de Moonraker, or the Female Pirate and her Friends, de J. Tennyson Jesse (1927) ou du best seller Lydia Baily de Kenneth Roberts (1947). Du haut de leur supériorité anglo-saxonne, les écrivains anglais et américains peuvent déplorer impartialement la folie criminelle et des Français et de leurs adversaires, comme G.A. Henty, par exemple, dans A Roving Commission or Through the Black Insurrection of Hayti [Une commission rogatoire, ou À travers l'insurrection noire en Haïti] (Londres, 1900) :

Pour horribles qu'aient été les atrocités dont les monstres de la Révolution française s'étaient rendus coupables, elles l'étaient moins que les diaboliques outrages perpétrés par leurs imitateurs noirs en Haïti. En fait, pendant six années, l'île fut le théâtre de saturnales meurtrières accompagnées de tortures indescriptibles. On peut constater que les représailles infligées par les Blancs exaspérés par les premiers massacres furent aussi épouvantables que les crimes commis par les Noirs, et que les Mulâtres les émulèrent une fois pris à leur tour de la fureur sanglante qui régnait dans l'île[12]

La dimension érotique des œuvres qui nous intéressent est souvent relevée par son caractère transgressif, puisqu'il s'agit des amours (généralement impossibles) entre un homme blanc et une femme de couleur (le Suise Gustav von der Ried et la mulâtresse Toni dans Die Verlohung in Santo Domingo, de Kleist) ou de celles, encore plus probablement vouées au malheur, entre un homme de couleur et une femme blanche (Bug-Jargal et Marie dans le roman de Hugo). On devine que lorsqu'il s'agit de héros "indigènes" les romanciers s'attardent à décrire la plénitude des formes, la velouté [364] de la peau et l'éclat du sourire des femmes et l'air décidé, la démarche altière et la carrure athlétique des hommes. Lé préjugé racial da, que l'on sache, jamais empêché l'érotisme exotique.

Mais l'érotisme qui préside à l'évocation de la Révolution haïtienne est bien souvent plus que de la paillardise ; il est imprégnée d'un inquiétant sadomasochisme. Les corps noirs dénudés se tordent sous le fouet manœuvré par les colons, leurs commandeurs ou leurs épouses. L'île des hurlements des suppliciés et des plaintes des femmes violées, d'abord négresses ou mulâtresses par les maîtres brutaux, ensuite blanches par la horde des esclaves soulevés. S'appuyant sur les récits de témoins (dont il n'y a pas raison de douter de la véracité), les écrivains se complaisent à décrire les tortures les plus révoltantes. Ce mélange d'érotisme et de sadisme inspire par exemple les titres de la tétralogie romanesque de Robert Gaillard publiée en 1971 et 1972 : la Volupté et la Haine, La Luscure du matin, La Chair et la cendre, Désir et liberté. Des Nuits chaudes du Cap-français de Hughes Rebell (1902) à All Soul's Rising de Madison Smartt Bell (1995) la Révolution haïtienne est bien représentée dans la littérature pornographique. Consulter ces livres à ne lire que d'une main jetterait, me semble-t-il des lumières sur les rapports entre racisme et sexualité.

Si je ne prends pour l'instant Pas en ligne de compte les ouvrages haïtiens, c'est évidemment que leur idéologie est une constante du patriotisme de leurs auteurs, et de leur désir de contrecarrer l'image péjorative que la plupart des livres étrangers donnent de la révolution fondatrice. Ils fournissent d'utiles contre-épreuves pour confirmer que ladite image péjorative est issue d'un choix et non pas d'une fidélité supposée à la réalité historique... encore qu'il ne serait pas impossible de trouver, dans le domaine haïtien, des exemples d'eurocentrisme et de préjugé de couleur intériorisés. Il est par exemple curieux de remarquer que si la plupart des ouvrages d’imagination écrits par des Blancs décrivent volontiers les femmes noires ou les Mulâtresses comme objets de luxure, il en va rarement de même en ce qui concerne les femmes blanches des fictions haïtiennes.

D'ailleurs, en ce qui concerne les domaines anglo-américain et français, une place à part devrait sans doute être réservé aux écrivains noirs, comme l'Africain Dadié [13], les Antillais Césaire, Glissant et Walcott, ou les Noirs américains comme Arna Bontemps [365] et Langston Hughes. Ils ne peuvent manquer de ressentir plus intimement les abus subis par les Noirs de la part des Blancs, que ce soit en Afrique ou ailleurs, et de tirer de la Révolution haïtienne d'autres leçons que leurs confrères blancs.


BIBLIOGRAPHIE

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HOFFMANN, LÉON-FRANÇOIS. Le Nègre romantique : personnage littéraire et obsession collective. Paris, Payot, 1973.

HUNT, ALFRED N. Haiti's Influence on Antebellum America. Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1988.

LÜSEBRINK HANS-JÜRGEN. "Mise en fiction et conceptualisation de la Révolution haïtienne : la genèse d'un discours littéraire (1789-1848)", in Actes du Xe Congrès de l'Association Internationale de Littérature Comparée. New York et Londres, Garland Publishing, 1985, pp. 998-233.

Léon-François Hoffmann.
University of Princeton, U.S.A.



[1] Sur l'inquiétude des esclavagistes américains, par exemple, on pourra consulter Alfred N. Hunt, Haiti's Influence on Antebellum America. Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1988.

[2] Cité par Régis Antoine, Les écrivains français et les Antilles. Paris, Maisonneuve et Larose, 1978, p. 238.

[3] Livre VI, chapitre I.

[4] Voir note 6 ci-dessous.

[5] Avant cela, le général anglais Maitland fut le premier chef militaire blanc dans l'histoire de l'Europe à capituler devant un adversaire noir, en l'occurrence Toussaint Louverture. Voir David Patrick Geggus, Slavery, War. and Revolution : The British Occupation of Saint Domingue, 1793-1798, Oxford et New York, 1982.

[6] Sans nullement prétende à l'exhaustivité, signalons Aimé Césaire, La Révolution française et le problème colonial, Paris, 1960, excellent complément à C.L.R. James, Black Jacobins : Toussaint-Louverture and the San Domingo Revolution (1re éd., Londres, 1938 ; trad. fr., Paris, 1949) ; Le rebelión de esclavos en Haiti, de l'historien marxiste argentin Torcuato S. Di Tega (Buenos Aires, 1984) ; Yves Benor, La Révolution française et la fin des colonies (Paris, 1987, Jacques Thibau, Le temps de Sait-Domingue (Paris, 1989) et Vuurnacht : Toussaint Louverture en de slavenopstand op Haiti [La Nuit incendiée Toussaint Louterture et la révolte des Noirs en Haïti (Amsterdam, 1991), de Martin Ros.

[7] On consultera dans cette optique l'excellent recueil iconographique de Michèle Oriol, Images de la Révolution à Saint-Domingue (Port-au-Prince, 1992).

[8] On trouve certes de renseignements sur la représentations littéraire de la Révolution haïtienne dam bien des études consacrées à un ouvrage ou à un écrivains (Hugo, Seghers, Carpentier, O'Neill...) mais peu d'études plus générales, à part celles que je relève dans la bibliographie. Chose curieuse, il n'existe à ma connaissance aucun travail sur l'image de la Révolution dans les lettres haïtiennes.

[9] Hans-Jürgen Lüsebrink, "Mise en fiction et conceptualisation de la Révolution haïtienne : la genèse d'un discours littéraire (1789-1848)", in Actes du Xe Congrès de l'Association Internationale de Littérature Comparée. New York et Londres, Garland Publishing, 1985, p. 229.

[10] "Generalmente, los dominicanos que escribieron y escriben sobre la Revolución de la colonia francesa de Saint-Domingue [...] dejan un grotesco y deformado retrato del pueblo haitiano, de su gesta independentista y de sus dirigentes. Para ellos, el vecino pueblo hermano no es más que 'un hatajo de salvajes africanos' ; la Revolución de 1791-1804 una 'feroz guerra racial de negros asesinando blancos' ; los caudillos de la lucha revolucionaria unos 'perversos', unos 'bárbaros' y 'sádicos negros crirninales'" (Emilio Cordero Michel, La Revolución haitiana y Santo Domingo, 2da ed., Santo Domingo, 1974 (1968), p. 9.

[11] J'ai relevé jusqu'ici une cinquantaine d'ouvrages en anglais, une trentaine en français (les ouvrages haïtiens non compris), huit en allemand et deux en espagnol.

[12] "Horrible as were the atrocities of which the monsters of the French Revolution were guilty, they piled before the fiendish outrages committed by their black imitators in Hayti. Indeed, for some six years the island presented a saturnalia of massacre, attended with indescribable tortures. It may be admitted that the retaliation inflicted by the maddened whites after the first massacre was as full of horrors as were the outrages perpetrated by the blacks, and both were rivalled by the mulattoes when they joined in the general madness for blood" (p.v.).

[13] Sur l'interprétation de la Révolution haïtienne par les metteurs en scène africains, on pourra consulter Arlette Chemain-Degrange : "Bicentenaire de la Révolution et affranchissement", in Révolution française, peuple et littérature, Actes du XXIIe Congrès de la Société Française de Littérature Générale et Comparée. Paris, Klincksieck, 1991, pp. 343-355.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 15 janvier 2013 8:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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