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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Léon-François HOFFMANN, “Émile Ollivier, romancier haïtien.” Un texte publié dans l'ouvrage sous la direction de Maryse Condé et Madeleine Cottenet-Hage, Penser la créolité, chapitre 13, pp. 211-221. Paris: Les Éditions Karthala, 1995, 320 pp. [Autorisation accordée par le Professeur Hoffmann le 29 novembre 2010 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[211]

Léon-François HOFFMANN

Émile Ollivier, romancier haïtien.

Un texte publié dans l'ouvrage sous la direction de Maryse Condé et Madeleine Cottenet-Hage, Penser la créolité, chapitre 13, pp. 211-221. Paris : Les Éditions Karthala, 1995, 320 pp.


L'œuvre d'Émile Ollivier [1] n'est pas, à ce jour, particulièrement abondante. Elle comprend quatre volumes, publiés en quatorze ans, le premier en 1977, le dernier en 1991. Mais elle est extrêmement dense, et tant sa forme que son idéologie réclament une analyse poussée. Notre propos n'est pas de l'entreprendre ici, mais de présenter au public universitaire une oeuvre trop peu connue, en partie parce que plusieurs des romans d'Ollivier, malheureusement épuisés, ne sont pour l'heure accessibles qu'en bibliothèque.

Paysage de l'aveugle a paru en 1977 à Montréal, au Cercle du livre de France. Ce texte assez court (142 pages en petit 8º) se compose de deux parties (il porte le sous-titre de « roman », mais est annoncé comme « nouvelles » dans la [212] rubrique « Du même auteur » du dernier roman d'Ollivier). Quoi qu'il en soit, dans la première partie ou nouvelle, située en Haïti, le narrateur Iris Sans Sommeil raconte, sur le mode onirique et grotesque, ses souffrances aux mains du dictateur Adémar Badegros et de son homme de main Heronymus, avatars des Duvalier et de leurs « tontons macoutes ». Il n'y a pas de trame à proprement parler, ni de progression chronologique dans le discours d'Iris, mélange de dialogues, d'envolées poétiques, de style télégraphique, d'exclamations, de répétitions verbales obsessives, qui tombe parfois dans l'incohérence. Nous est présentée une sorte de monologue intérieur à la James Joyce, de méditation hallucinée sur la dictature, la torture, la déchéance du pays et de ses citoyens, dans un univers cauchemardesque où la raison, la logique, l'expression traditionnelle n'ont plus droit de cité, où le narrateur se trouve aliéné même à sa propre parole, dont il se demande : « Mais je radote... Que peut signifier cette voix qui déraille... » (42).

Il est vrai qu'à la chute du régime, et à la fin du texte, Heronymus se pend et que Badegros, déchu, s'éloigne dans la nuit, tandis qu'éclate la joie du peuple (comme lorsque Jean-Claude Duvalier s'enfuit en France vingt ans plus tard). La vision d'Émile Ollivier n'en est pas moins pessimiste et, malheureusement, prophétique : l'histoire de l'Haïti d'après Badegros/Duvalier est une autre histoire mais, comme dit le narrateur dans les dernières lignes du texte : « Une bonne fois, je vous la conterai et vous verrez, pèlerins, c'est pareil ! » (71).

Les mots « c'est une autre histoire » subvertis immédiatement par « c'est pareil » se retrouvent à plusieurs reprises à travers les romans d'Ollivier, et ce leitmotiv fournit par ailleurs une clé pour le déchiffrage de l'œuvre. Ollivier a en effet écrit une oeuvre, plutôt qu'une série de romans : j'entends que les mêmes thèmes, et parfois les mêmes incidents historiques ou imaginaires se retrouvent, se complètent, s'orchestrent dans chaque élément de l'ensemble, et que la lecture de chacun des romans informe et illumine celle des autres. De ce point de vue, Ollivier se place dans la lignée de Balzac et de Samuel Beckett plutôt que dans celle de Flaubert et de Marguerite Yourcenar.

[213]

La deuxième partie de Paysage de J'aveugle est faîte de l'entrecroisement de deux textes : celui d'un narrateur omniscient (qui utilise la première personne du pluriel), et le « journal de bord » d'Herman Pamphile, Haïtien réfugié à Montréal (qui utilise la première personne du singulier). Le terme « journal de bord » est bien choisi : l'exilé n'a en effet pas jeté de racines dans la terre d'accueil, mais se trouve « embarqué » dans un voyage spirituel vers une destination qu'il ignore. Herman Pamphile et le narrateur omniscient se passent constamment l'un à l'autre, parfois sans transition, la voix narrative : l'existence d'Herman Pamphile est ainsi vue alternativement de l'extérieur et de l'intérieur. Elle se résume à une longue suite de frustrations et d'inadaptations. La nostalgie du pays natal, le froid canadien, la rencontre et l'assassinat d'une prostituée qui porte le prénom symbolique de Claire, mais qu'il appelle Blanche, prénom également symbolique d'une femme qu'il a aimée, le racisme larvé ou explicite des Montréalais, le monde de l'administration qui étouffe la vitalité tropicale sous la chape des règlements administratifs, tout va pousser Herman Pamphile à la folie et au meurtre. N'ayant pas su concilier sa nostalgie et la nécessité de mettre l'exil à profit, il finit interné dans un asile d'aliénés, les bras garottés par la camisole de force. Mais les dernières lignes du texte débouchent peut-être sur un optimisme hésitant que je ne retrouve guère dans les autres romans d'Émile Ollivier :

Nous avons cru lire, dans la braise de son regard, qu'il avait enfin compris l'urgente nécessité de manger, avec ses mêmes dents fragiles, le cornu de l'exil, pour libérer le côté aile du retour au pays natal et alors, seulement alors, il entendra sonner, à toute volée, les cloches de Pâques... (142).

Paysage de l'aveugle est en somme une méditation, ou une lamentation, ou un hurlement contre l'impossibilité de la vie de l'Haïtien, que ce soit dans son pays ou dans la diaspora, Herman Pamphile, de Montréal, l'avait confirmé à son ami [214] Iris Sans Sommeil, lorsque ce dernier se demandait s'il devait prendre le chemin de l'exil :

Pour aller où ? Vers quel pays ? On ne peut se réfugier nulle part, à moins d'accepter de se priver de tout et surtout de soi-même. [...] Je le sais. Herman Pamphile me l'a écrit (55).

Comment ce double personnage, Iris Sans Soleil/Hermann Pamphile, pouvait-il ne pas être, en partie du moins, autobiographique ? À Jean Jonassaint, qui l'interrogeait pour son enquête sur les romanciers haïtiens de l'exil [2], Ollivier confiait :

J'ai tendance à dire que je suis Haïtien la nuit, Québécois le jour. Et je pense effectivement que c'est une situation de schizophrénie [...]. Je suis coupé de la réalité haïtienne, mais je le suis également de la réalité québécoise. Encore que ces deux réalités travaillent mes fantasmes, travaillent mes désirs, mes joies... mes travaux et mes jours (88).

Et peut-être la leçon du texte tout entier se trouve-t-elle dans la prière d’Iris Sans Sommeil :

Dans ce pays brûlé par le soleil, dans ce pays près de deux fois centenaire, péplum gris étendu sur des rochers, récifs ballottés aux quatre vents par le ressac de la mer, des milliers d'hommes naissent. Ils sont couleur de raisins mûrs. [...] O Pays, à travers les villes qui rougeoient, à travers le calme de la mer, à travers l'odeur de vulve des eaux basses, à travers les ripailles pour que vienne la pluie O Pays, faites que je garde la Mémoire (51).

Et ce dernier mot, « Mémoire », qu'Ollivier écrit avec une majuscule, est le thème qui orchestre toute son oeuvre. Il est présent dès le début, dans le titre même de son premier roman car, pour un aveugle, que peut-être un paysage sinon un souvenir, autrement dit la mémoire d'un paysage ?

[215]

Publié à Paris chez Albin Michel en 1983, Mère Solitude me semble le roman le plus complexe et le plus profond d'Émile Ollivier.

Nous sommes en 1969. Narcès Morelli, le narrateur, a vingt ans et cherche à comprendre la tragédie de sa mère Noémie, pendue sur la place publique, dix ans plus tôt, pour avoir abattu d'une balle de revolver Tony Brizo (« brise os »), le chef de la police de François Duvalier. La plus grande partie du roman se compose des souvenirs de Narcès, de ce que lui raconte Absalon Langommier, fidèle serviteur de la famille, et les légendes et traditions qui concernent les Morelli, Narcès apprendra qu'il est en fait le fils naturel d'Edmond Bernissart, paléontologue obsédé par les iguanodons (dinosaures qui sont ici le symbole de tous ceux qui, à travers les siècles, ont commis des crimes politiques et des injustices en Haïti)'. Bernissart sera abattu par les forces de l'ordre lors d'une conférence publique. Comme il n'appartenait pas à l'élite de la société haïtienne, le père de Noémie lui avait refusé la main de sa fille, bien qu'elle ait été enceinte de lui ; Narcès est donc un enfant naturel.

Sa quête « narcissique » amène Narcès à reconstituer l'histoire de ses ancêtres, débarqués dans l'île avec Christophe Colomb. Avec chacun d'entre eux est évoquée la période historique qu'il a vécue. Il s'agit donc de l'histoire d'une famine fictive et, en même temps, d'une histoire d'Haïti, dont Portau-Prince, qui reprend ici son nom d'origine aux résonances péjoratives, Trou-Bordet, est la synecdote. C'est encore le thème de la mémoire [3], individuelle et collective, qui charpente le roman.

La première partie se déroule surtout dans le passé lointain (les temps de la colonie, la lutte pour l'indépendance, le règne de l'empereur Faustin Soulouque, etc.), quoique le présent soit aussi parfois évoqué. Ce seront ensuite les temps modernes (l'occupation américaine et surtout le régime de « Papa Doc » Duvalier) qui fourniront la matière romanesque, [216] quoique le passé également soit parfois évoqué. Il n'est pas étonnant que les critiques français et québécois, tout en exprimant leur admiration pour Mère Solitude, aient laissé percer quelque embarras : le texte foisonne en effet d'allusion à des personnages ou à des événements historiques, que tout Haïtien reconnaît immédiatement, mais devant lesquels le lecteur étranger risque de rester perplexe [4].

L'histoire récente de la famille concerne les cinq enfants du grand-père de Narcès, Astrel, et de son épouse, fille d'un immigré originaire du Proche-Orient.

1. Eva Maria Morelli, qui devient folle et passe ses journées à parcourir les rues dans un accoutrement de pauvresse. Pendant la visite officielle de l'empereur Hailé Sélassié d'Éthiopie (1966), elle lui crache au visage ; emmenée par la police, elle disparaîtra pour toujours.

2. Hortense Morelli, la vieille fille qui prend la tête de la famille à la mort des parents. Elle sera initiée au vaudou par Absalon Langommier et finira par sombrer dans l'amertume et l'alcoolisme.

3. Gabriel Morelli, journaliste progressiste, emprisonné puis exilé pour avoir critiqué le régime du président Magloire (1950-1956). Rentré de son exil parisien, il sera à nouveau emprisonné par Tony Brizo, sous l'accusation passe-partout de communisme. Il passe deux ans en prison avant d'être libéré grâce au sacrifice de sa sœur. A la fin du roman il gagne sa vie en faisant le guide pour les touristes étrangers.

4. Sylvain Morelli qui, par imprudence, avait indiqué aux hommes de Tony Brizo la cachette de son frère Gabriel. Poursuivi par le remords, il s'asperge d'essence et s'immole par le feu.

5. Noémie Morelli, la mère de Narcès. Elle accepte de se donner à Tony Brizo en échange de la libération de son frère. Mais ensuite elle tuera Brizo et sera pendue en grande pompe sur la place des Héros de l'Indépendance.

[217]

Comme on le voit, tous les Morelli finissent dans la mort, la folie, la déchéance ou la médiocrité. Il serait trop facile de considérer qu'Émile Ollivier se borne à condamner l'élite, et plus particulièrement l'élite mulâtre qui a mené Haïti au désastre. S'il est vrai qu'il écrit : « La race des Morelli a fait pendant longtemps la loi dans ce pays » (31), cette élite semble n'avoir constitué pour le romancier que l'instrument d'un destin qui voue éternellement le pays à toutes les formes de malheur, Car à Trou-Bordet :

...il n'y a pas de surprise, on sait comment tout cela se poursuivra ; on connaît la marche des événements. Depuis la. colonie, rien n'a changé ; le scénario est désormais classique. Le vieux vent Caraïbes [5] chargé de sel matin et d'odeurs putrides mordra encore le visage des habitants. La soldatesque dansera la meringue de la violence et de l'arbitraire. À la répression de la. Semaine sainte [...] succéderont les giboulées d'avril, Descentes nocturnes, ponctuées de coups de feu, scandées de cris de suppliciés, rythmeront la précellence de juillet. Puis reviendra la poisse de novembre, le mois le plus cruel de l'année [...]. Les faces continueront à grimacer de peur et tous ceux qui voudront échapper à la torture, à la misère, à la mort se verront contraints de fuir à l'étranger. La fête des Morts fera place à celle millénaire de Noël. Puis reviendra Carnaval (209).

Une fois de plus, nous avons affaire à un thème obsédant de l'œuvre d'Émile Ollivier : le pouvoir maléfique du temps, que la mémoire permet de constater ou, pour mieux dire, que la mémoire force à constater. Et l'auteur a parfaitement raison de souligner que son texte n'est Pas ce qu'on appelle en anglais un entertainment, un « passe-temps », une façon de tuer le temps, mais une oeuvre engagée, dans toute la force du terme. Narcès Morelli comprend qu'il est allé au-delà du narcissisme qu'accuse son prénom, tout comme l'auteur de [218] Mère Solitude a dépassé le genre romanesque. La voix de Narcès se confond ici avec celle d'Ollivier :

Cette quête [...] m'a emmené à découvrir l'histoire de ma famille et, par-delà, chose encore plus grave, l'histoire de mon pays Tout cela transcende nos modestes personnes pour scander le développement de six millions d'hommes. Tout cela – ô miracle - se présente finalement non pas comme une fiction, mais comme la vibration même de la réalité (149).

Mère Solitude peut être considéré, dans sa richesse et la complexité de ses niveaux se sens, à la fois un Bildungs-roman, un roman historique, un roman engagé, et (pourquoi pas ?) un roman policier, L'important est que, pour le narrateur comme pour le lecteur, c'est la mémoire collective du peuple haïtien qui est dévoilée, et qui débouche sur le désespoir, en révélant que le destin du pays s'écrit dans les larmes, le sang, et la faillite des générations successives.

La Discorde aux cent voix a paru à Paris en 1986, toujours chez Albin Michel. La trame en est simple : elle retrace l'antagonisme de deux voisins qui se partagent une maison de la ville des Cailles : le mulâtre blanc Diogène Arthaud, aristocrate déchu, et Mme Carmelle Anselme, fille d'un modeste avoué et d'une institutrice de province. Ces deux personnages passent leur temps à se mépriser, s'injurier, s'ignorer, bref à se rendre mutuellement la vie impossible, pour la plus grande joie des adolescents en vacances qui sont le public de cette comédie bouffonne. La Discorde... est constitué par les péripéties de cette inimitié épique, auxquelles s'ajoute une série d'épisodes tirés du passé des protagonistes, ou de la vie de personnages secondaires du roman. Par ces anecdotes hautes en couleur, où la concupiscence et le cocuage jouent un rôle important, Émile Ollivier se rattache à un genre typiquement haïtien, l'« audience » [6], et partage avec les meilleurs humoristes haïtiens une véritable maestria dans la truculence et dans la satire pittoresque.

[219]

Ce serait cependant une erreur que de voir dans La Discorde... une réjouissante chronique provinciale, un roman cocasse, une sorte de délassement, d'entre-acte dans le drame cruel et pessimiste que constitue l'oeuvre d'Émile Ollivier. Le burlesque chez lui a une dimension tragique, car sa matière est l'histoire d'Haïti, que Fernand Hibbert avait définie au début du siècle comme « une opérette », mais « une opérette sanglante ». Diogène Arthaud et Mme Anselme représentent aussi les classes dirigeantes haïtiennes, séparées depuis toujours par l'origine sociale et le préjugé de la couleur et, tout comme Trou-Bordet dans Mère Solitude, Les Cailles est une synecdote d'Haïti :

Les Cailles : étrange, insolite. Tout est insolite dans ce pays à zombies, jusqu'à la géométrie rêveuse qui n'est pas celle de l'espace mais celle des abysses du temps, labyrinthe. Comme si Dieu, exténué, au déclin de la semaine de la création, le samedi après-midi, tard probablement [...] avait décidé de créer Les Cailles. De là venait cette congélation du temps, malgré la chaleur des Tropiques. De là, cette présence de la mort qui marque les signes et les repères de la vie quotidienne [...] jamais lieu n'aura été autant agressé par les éléments les plus brutaux du cosmos. Chaque année, bourrasques, ouragans, raz de marée embrassent Les Cailles et clouent au pilori hommes, bêtes, récoltes et végétation (213-214).

La superposition de l'expression « congélation du temps »avec l'expression « chaque année », pour introduire la liste des malheurs qui s'abattent sur l'île marque encore la hantise du temps qui, tout comme les truands au pouvoir dans Mère Solitude semble, a force de ramener régulièrement les mêmes catastrophes, immobilisé. Et, comme le fait remarquer Ollivier, qu'est-ce que la « congélation », que l'immobilité du temps sinon la mort 9

Passages, le dernier roman d'Émile Ollivier, a été publié à Montréal par L'Hexagone en 1991. La dimension autobiographique du personnage principal rend malaisée une analyse objective du roman pour ceux qui en sont conscients. Je me bornerai donc à remarquer qu'ici Ollivier adopte comme forme de narration deux histoires croisées : celle de Normand, l'intellectuel [220] haïtien exilé à Montréal, et celle du couple Amédée Hosange et Brigitte Kadmou, boat-peoples dont l'un se noiera et l'autre réchappera de justesse lors du naufrage de leur embarcation de fortune au large de la Floride. Il s'agit, on s'en souvient, d'un épisode historique. Les photos de cadavres haïtiens échoués sur les plages de luxe de la Floride, diffusées dans le monde entier, ont inspiré au moins un autre écrivain, l'américain Russell Banks, auteur du beau roman Continental Drift, traduit en français sous le titre scandaleusement inepte de Terminus Floride. On ne s'étonnera pas de ce que cette tranche d'horreur soit déjà présente dans Mère Solitude où sont évoqués les malheureux que les oppresseurs du peuple « poussent hors des eaux territoriales sur de frêles esquifs et la mer vomira leurs cadavres nus sur les plages huppées de la Floride » (189).

Dans Passage se retrouve la structure de Paysage de l'aveugle : l'articulation de deux aventures qui s'illuminent et se complètent mutuellement et qui ont pour cadre l'une Haïti, l'autre le Québec de l'émigration. Un dernier exemple (on pourrait les multiplier) de ce constant dialogue entre les romans d'Ollivier est fourni par le thème de l'exil et de l'exilé, et de son sentiment de culpabilité. C'est le thème principal du premier roman, Paysage de l'aveugle, et du dernier, Passages. Mais c'est dans La Discorde... que nous trouvons cette cruelle définition :

Cet être qui a tant de comptes à régler avec lui-même, qui se sent coupable de trahison envers sa famille, envers sa patrie [...] a porté le pays durant tout le temps de son absence comme une brûlure au ventre (140).

Mais, paradoxalement, l'exil est pour l'écrivain haïtien, pour tous les écrivains haïtiens, une ouverture, et un thème nécessairement obsessif mais peut-être fructueux également. L'écrivain expliquait à Jean Jonassaint :

Dans nos oeuvres, on va voir travailler, soit de façon implicite, soit de façon explicite la question de l'errance, la question du déracinement. [...] Oui, l'exil, blessure, n'est pas fatalement [221] un lieu de malédiction, il peut ouvrir la voie à une grande fertilité [7].

Avec Émile Ollivier et un autre romancier haïtien contemporain, Jean-Claude Fignolé [8], qui est resté au pays, le roman haïtien est en train de régler une série de problèmes : en particulier ses rapports avec la langue française et le lieu de son insertion dans la tradition littéraire métropolitaine. Bien que publiés par de prestigieux éditeurs parisiens, ni Émile Ollivier ni Jean-Claude Fignolé n'ont fait de concessions majeures au lecteur étranger, qui risque d'être dérouté par l'évocation d'une société dont il ignore tout et, dans le cas d'Ollivier, d'une foule d'incidents historiques qu'il n'identifie même pas comme tels, Il faut saluer le courage d'Émile Ollivier et de Jean-Claude Fignolé : à la manière de René Depestre dans Alleluia pour une femme-jardin ou Hadriana dans tous mes rêves, ils auraient pu se concilier le lectorat non haïtien, friand d'un exotisme pas toujours du meilleur aloi. Ici, au contraire, ce n'est pas l'auteur qui s'efforce de se mettre à la portée de l'étranger ; c'est du lecteur qu'est exigé le travail de déchiffrage. Le lecteur d'Émile Ollivier ne se trouvera pas confirmé dans ses certitudes et ne retrouvera pas les images somptueuses ou délicieusement horrifiantes qu'il a pu admirer sur le papier glacé du National Geographic Magazine ou dans les revues touristiques de France ou du Québec. Mais la nouvelle optique qui lui est proposée, et la nouvelle collection d'images qui lui sont révélées lui seront autrement enrichissantes.



[1] Émile Ollivier est né à Port-au-Prince le 19 février 1940. Sociologue de formation, il part en 1965 pour Paris, où il exerce les métiers les plus divers, depuis danseur mondain jusqu'à professeur de latin. Il habite Montréal depuis 1976, et enseigne la sociologie à l'Université de Montréal. Il a collaboré aux plus prestigieuses revues des exilés haïtiens à Montréal, en particulier Nouvelle Optique et Collectif Paroles, où il a fait paraître des articles sur différents aspects de la réalité haïtienne. Il est également l'auteur, avec Charles Manigat et Claude Moïse, de Haïti, quel développement ?, Montréal, Collectif paroles, 1978.

[2] Dans Le Pouvoir des mots, les maux du pouvoir, Paris, Arcantère et Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1986.

[3] En fait, après la mort de François Duvalier, on appelait « dinosaures » les partisans du duvaliérisme pur et dur, rassemblée autour de la veuve de Papa Doc, et qui s'opposaient au clan des techniciens aristocrates qui avaient la faveur de ion fils Jean-Claude.

[4] Ainsi, par exemple, tout Haïtien reconnaîtra en la fin tragique de la conférence prononcée par Bernissart dans l'auditorium des prêtres salésiens, le « Vendredi noir » du 7 novembre 1979, jour où les « macoutes » firent irruption dans ce même auditorium port-au-princien pour disperser, à coups de poings, de bâton et de revolver, une réunion de la Ligue haïtienne des droits de l'homme.

[5] Hommage discret à Jacques-Stéphen Alexis et à son Vieux Vent Caraïbe, une du voix narratives de Romancero aux étoiles.

[6] On appelle « audience » l'habitude haïtienne de se réunir entre amis sous la galerie pour se communiquer les dernières nouvelles, échanger les derniers potins et évoquer les grands problèmes nationaux et internationaux.

[7] Jonassaint, op. cit., 86.

[8] Auteur de Les Possédés de la pleine lune et de Aube tranquille, tous deux publiés à Paris par Le Seuil, en 1987 et 1990 respectivement.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 14 janvier 2013 18:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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