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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

ÉTUDE DE CAS ET SCIENCES SOCIALES. (1997)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jacques Hamel, ÉTUDE DE CAS ET SCIENCES SOCIALES. Paris: L'Harmattan, Éditeur, 1997, 124 pp. Collection: “Outils de recherche.” [Autorisation accordée par Jacques Hamel le 1er janvier 2016 de diffuser ce livre en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales.]

[7]

Étude de cas et sciences sociales

Introduction

L'étude de cas : une définition


Cet ouvrage porte sur la « méthode des études de cas », méthode qui a notamment droit de cité en sociologie et en anthropologie. Certes, elle est aussi une méthode de choix en psychologie où elle a reçu ses lettres de noblesse. Plus récemment, on l’a vu gagner du terrain dans les recherches évaluatives comme celles qui ont pour nom études de gestion. Cependant l’accent sera placé en ces pages sur la méthode des études de cas en sciences sociales, dans les domaines de la sociologie et de l’anthropologie au sein desquels elle a connu divers développements.

Le survol historique présenté dans le premier chapitre se borne à en donner un rapide aperçu. La tradition de l’École de Chicago et celle de l’École de Le Play sont rappelées avant que ne soient exposées les entreprises méthodologiques contemporaines qui peuvent être associées à l’étude de cas : l’intervention sociologique d'Alain Touraine, de même que la méthode récemment proposée par Pierre Bourdieu pour étudier la Misère du monde. Outre leur intérêt, ces méthodes donnent du relief aux problèmes accolés à la méthode des études de cas. Ces problèmes concernent en premier lieu la représentativité du cas choisi pour donner du corps à la méthode. L’objectivité en vertu de laquelle se règle sa mise en œuvre constitue un autre sujet qui sera également [8] envisagé, tout comme celui qui a trait au fait que cette étude est somme toute une description sans que n'en soit véritablement précisé le statut.

Etant de nature descriptive, l'étude de cas prend appui sur des informations recueillies directement sur le terrain, souvent même de la bouche des acteurs de l’événement considéré comme cas. Par événement, on entend des fragments directement découpés des faits, donnant ainsi lieu à une connaissance immédiate et première. Par conséquent se pose le problème du statut attribué au sens commun, aux informations des acteurs en fonction desquelles prend corps la description générée par la méthode de cas. Ces données se présentent toutefois sous une autre forme, celle d'une description, dont témoigne au premier chef son écriture. Cette dernière se révèle de fait la cheville ouvrière de la description et, en parallèle, de la méthode de l'étude de cas. Il sera donc question dans cet ouvrage du problème de l'écriture et sa discussion fournira les premiers éléments techniques exposés dans le dernier chapitre. Celui-ci a pour but de dresser la liste des contraintes méthodologiques en fonction desquelles se règle l'étude de cas en tant que méthode.

Quelle est donc cette méthode ? Force est d'abord de noter que l'expression « méthode des études de cas » est rarement utilisée. On la remplace de préférence par « étude de cas » sans lui accoler le mot méthode. Qu'entend-t-on au juste par étude de cas ? Cette formule est absente de bien des dictionnaires de sociologie, comme des traités qui font office d'ouvrages de référence [1]. Lorsqu'elle y figure, l'étude de cas est d'emblée associée à une visée « d'exploration et tente de découvrir des problématiques nouvelles, de renouveler des perspectives existantes ou de suggérer des [9] hypothèses fécondes ». Sur cette lancée, on la dit par ailleurs « essentiellement descriptive, s'attachant à dépeindre toute la complexité d'un cas concret sans du tout prétendre au général ». Selon les circonstances, « soit elle vise à établir le diagnostic d'une organisation ou en faire l'évaluation, soit qu'elle cherche à prescrire une thérapeutique ou à changer une organisation [2] ». Pour tout dire, elle n'est pas conçue comme une méthode, mais bien comme une démarche, de nature exploratoire par surcroît.

Le ton est ainsi donné pour qualifier l'étude de cas en sociologie. Elle n'a d'intérêt qu'à titre de démarche exploratoire qui, pour donner forme à une étude, a besoin d'être confortée, pour ne pas dire regénérée au moyen de méthodes proprement dites. Certes, la démarche qu'elle autorise pointe des objets d'étude éventuellement dignes d'intérêt, mais leur construction méthodologique s'établira dans de meilleures conditions par l'intermédiaire de méthodes qui portent vraiment ce nom : l'observation participante, l'entrevue semi-directive, la « méthode documentaire », etc. En sociologie, l'étude de cas trouve donc son droit d'exister, mais à titre de démarche préalable propre à cerner un événement sous forme d'objet d'étude et à le décrire de manière à ce qu'une étude qui fasse appel à des méthodes proprement dites puisse se faire jour. Sans quoi, elle a qu'une fonction pratique : celle de faire le point sur un événement et d'évaluer les avenues possibles, celle de l'aborder sous l'angle d'une étude sociologique en étant une parmi d'autres.

L'étude de cas a donc ses entrées en anthropologie. Sous son égide, elle est toutefois associée à la monographie. Ce nom, réputé classique, désigne « une étude descriptive mais minutieuse et, si possible exhaustive, d'un phénomène [10] restreint [3] ». En vertu de cette brève définition, la monographie semble au premier abord épouser la forme d'une étude de cas. Il reste que ces deux termes ne tardent pas à soulever des différences à ce point notables qu'ils ne sauraient être confondus.

L'étymologie du mot monographie indique d'emblée la différence. En effet, du grec monos (objet unique) et graphein (écrire), la monographie se révèle donc la description complète et détaillée d'un objet, description qui prend corps par son écriture proprement dite. C'est d'ailleurs en ce sens que la monographie se conçoit en anthropologie. Suivant la définition qu'on lui donne dans les dictionnaires de cette discipline, elle consiste « en l'analyse la plus complète possible d'un groupement humain, d'une institution ou d'un fait social particulier (exploitation agricole, campement nomade, communauté rurale, tribu, atelier, fête villageoise, etc.) ». Elle désigne à la fois une démarche d'enquête et « une forme d'exposition de ses résultats [4] ».

D'autre part, l'étude de cas est une « enquête empirique qui étudie un phénomène contemporain dans son contexte de vie réelle, où les limites entre le phénomène et le contexte ne sont pas nettement évidentes, et dans lequel des sources d'informations multiples sont utilisées [5] ». Elle consiste donc à rapporter un événement à son contexte et à le considérer sous cet aspect pour voir comment il s'y manifeste et se développe. En d'autres mots, il s'agit, par son moyen, de saisir comment un contexte donne acte à l'événement que l'on veut aborder.

Entre monographie et étude de cas des différences se font donc jour. L'étude de cas est effectuée dans le but de [11] saisir un phénomène dans son contexte afin que son étude in situ puisse l'en dégager pour qu'il devienne un objet expressément destiné à être livré à l'étude. L'accent mis sur les phénomènes contemporains laisse entrevoir que l'étude de cas relève de la sociologie. La monographie, quant à elle, vise à cerner dans leur contexte des « événements » qui sont déjà constitués en des objets propres à l'anthropologie — une fête, un village, un rite, etc. — et de les étudier sous tous les aspects que leur confère leur contexte. Ce dernier est, par définition, « restreint » : il a trait à « des sociétés insulaires de petites dimensions dans lesquelles les individus se trouvent en situation d'interaction directe et constituent des groupes réels pratiquement enfermés à l'intérieur d'isolats géographiques, les relations avec des groupes extérieurs à ces sociétés étant restreints et épisodiques [6] ». En bref, l'étude de cas va de pair avec la sociologie tandis que la monographie gagne ses galons en anthropologie.

Or les choses sont plus compliquées que ne le sous-entend cette première approche. La monographie jouit en effet de lettres de créance en sociologie dont témoigne l'histoire de son développement décrite dans le chapitre suivant. En contrepartie, la monographie constitue à bien des égards bien autre chose que la description d'une fête ou d'un village. Elle ne se borne pas à dresser la liste de leurs traits exotiques tant prisée par les folkloristes auxquels l'anthropologie est souvent associée. En effet, selon Françoise Zonabend, ces études veulent donner « une vision globale des traits culturels ou des groupes sociaux qu'elles abordent, de sorte qu'en pratiquant une anthropologie du « petit » elles aboutissent en réalité à une anthropologie du « grand [7] ». Si l'on prend garde à ne pas restreindre l'anthropologie à l'étude du folklore qui a marqué ses débuts, la [12] monographie — sous les auspices de l'anthropologie — se veut une étude de champ plus étendu que la fête ou le village qui en constitue le point de départ.

Tout indique donc qu'il ne faut pas opposer monographie et étude de cas comme invitent à le faire d'entrée de jeu les définitions que Ton accole à ces expressions. Le rappel des entreprises qui portent leur nom en sociologie et en anthropologie incite à lever les différences dont on les dote pour souvent les opposer entre elles. C'est au survol de ces entreprises que va se consacrer le chapitre 1.



[1] Madeleine Grawitz, Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1964, (9e édition, 1993).

[2] Paul de Bruyne et al., Dynamique de la recherche en sciences sociales, Paris, Presses universitaires de France, 1974, p. 211-212.

[3] Michel Panoff, François Gresle, Michel Perrin et Pierre Trépier, Dictionnaire des sciences humaines, Paris, Nathan, 1990, p. 54.

[4] Christian Bromberger, « Monographie » dans Michel Panoff (dir.), Dictionnaire critique de l'anthropologie, Paris, Presses universitaires de France, 1990, p. 484.

[5] Robert K. Yin, Case Study Research. Design and Methods, Newbury Park - London, Sage Publications, 1989, p. 21.

[6] Patrick Champagne, « Statistique, monographie et groupes sociaux », dans Études dédiées à Madeleine Grawitz, Genève, Dalloz, 1982, p. 8.

[7] Françoise Zonabend, « Du texte au prétexte. La monographie dans le domaine européen », Études rurales, n° 97-98, janvier-juin 1985, p. 35.


Retour à la collection: Les sciences sociales contemporaines. Dernière mise à jour de cette page le vendredi 12 février 2016 13:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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