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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La langue politique et la Révolution française. De l'événement à la raison linguistique. (1989)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jacques Guilhaumou, La langue politique et la Révolution française. De l'événement à la raison linguistique. Paris: Méridiens Klinckieck, 1989, 212 pp. Collection: Librairie du bicentenaire de la Révolution française. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de la l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 16 août 2008 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

LA FORMATION
DE LA LANGUE POLITIQUE

Les révolutionnaires français empruntent au Siècle des Lumières sa conception politique de la langue. Au cours de la seconde moitié du XVIIIe, siècle, l'opinion publique éclairée recherche la maîtrise de la langue [1]. Un sujet politique de la langue, porteur de la raison commune, de jugements élaborés par consentement mutuel au sein des élites, apparaît. La langue devient ainsi le principal élément médiateur au sein de l'espace public. Le réseau communicationnel de facture récente, où la sphère politique prend conscience d'elle-même, présuppose la langue en position d'intermédiaire obligé entre des sujets potentiellement libres. Les hommes des Lumières peuvent alors affirmer que « la langue usuelle se trouve riche parce qu'elle fournit abondamment au commerce intérieur de la Société » [2].

Un tel héritage se traduit, tout au long de la Révolution française, par un rappel incessant du lien qui unit la langue et la politique. Ainsi un révolutionnaire, parmi d'autres, affirme que « la langue française doit éprouver, en même temps que l'Empire, la révolution qui doit la régénérer » [3]. La notion de langue politique est attestée dès 1789. Mais elle acquiert, au fil des événements, une nouvelle existence ; elle s'insère dans un processus original de fondation en référence au droit naturel déclaré.

Sieyès, dans Qu'est ce que le Tiers État ?, publié en 1789, utilise la catégorie de langue politique pour désigner le discours politique issu du processus de destruction des privilèges : « Enfin tous ces mots de taille, de franc-fief, d'ustensiles, etc. seront proscrits à jamais de la langue politique ». Plus largement, ce grand penseur politique insère la question de la langue politique dans une réflexion sur « la science de l'ordre social ». La langue politique est bien, dans la continuité de la pensée linguistique des Lumières, l'élément médiateur du nouvel espace de la citoyenneté. Mais elle affirme sa radicale nouveauté dans la mesure où elle trouve son fondement dans le droit naturel déclaré et son émanation directe, la constitution. Elle n'est donc ni l'imitation, ni la répétition des langues politiques antérieures à la Révolution française, en particulier la langue anglaise.

Cependant Sieyès se refuse à confondre la langue politique avec la langue commune dans la mesure où il définit le rapport de la langue à la politique au sein d'une interrogation sur le principe de la représentation politique. De même que la volonté commune doit céder la place à la volonté représentative au niveau de la formation du gouvernement, la langue politique n'accède à la légitimité que par l'entremise de la parole autorisée des représentants du peuple. Sieyès pose donc d'emblée à la fois l'originalité radicale de la langue politique révolutionnaire et les limites de son espace d'innovation. Au nom de la division sociale du travail, il récuse le principe de l'exercice immédiat du pouvoir politique par le peuple ; il démontre la nécessité d'avoir recours, dans le gouvernement d'un pays, à la médiation de représentants élus [4]. L'implication linguistique d'une telle position est simple : le « pouvoir des langues » appartient en priorité aux acteurs de la loi, les députés à l'Assemblée Nationale. Cette conception de la langue politique domine les débats de l'année 1789. Elle est présente dans les événements majeurs qui résultent de l'intense activité de la nouvelle Assemblée Nationale. Mais elle ne constitue pas un principe explicatif pour l'ensemble de la période révolutionnaire. À vrai dire, si nous avions considéré uniquement la « théorie » de la langue politique proposée par Sieyès, notre ouvrage n'aurait pas eu de raison d'être.

Toute notre démarche repose au contraire sur l'idée qu'il est possible de décrire un processus de formation et des modalités de propagation de la langue politique entre 1789 et 1794 en dehors de tout à priori et dans un rapport constant à l'événement. L'existence même de ce processus permet de relativiser le schéma proposé par Sieyès, qui demeure, certes, une donnée initiale de grande importance. Quant au terme de ce processus, il est désigné par la célèbre formule du législateur Grégoire, prononcée en 1794 : « Que dès ce moment l'idiome de la liberté soit à l'ordre du jour ». En amont et en aval du trajet thématique que nous allons décrire, la position du législateur est prédominante en matière de langue politique. Pour autant il serait erroné de réduire, comme on l'a trop souvent fait, la question de la langue politique pendant la Révolution française à une simple interrogation interne à la théorie politique des législateurs-philosophes. Nous voulons montrer que le rapport inaugural entre la langue et la politique se réfléchit, de manière diversifiée mais sous une même quête unitaire, dans une série d'événements historico-linguistiques qu'il importe de décrire si l'on veut rendre compte de la dynamique spécifique à la langue politique pendant la Révolution française.

En d'autres termes, nous essayons de décrire la langue politique des révolutionnaires en tant que catégorie réflexive de la conscience sociale et à partir de la dimension proprement linguistique de l'événement discursif. Historien du discours, notre approche des faits de langue s'inscrit dans la perspective de l'analyse de discours [5]. La dimension proprement historique de nos recherches s'est précisée à l'occasion de notre participation aux réflexions collectives suscitées par deux colloques du Centre Méridional d'Histoire sociale des mentalités et des cultures, le premier en 1978 sur Les Intermédiaires culturels, le second en 1983 sur L'événement [6]. Par là-même, deux notions sont au centre de notre démarche, celles de porte-parole et d'événement discursif.

L'événement provoque l'émergence de porte-parole qui eux-mêmes en amplifient la portée. Ainsi le porte-parole, pendant la Révolution française, est le protagoniste de l'événement dans l'espace politique. Il est aussi, du point de vue linguistique, l'une des formes historiques du sujet d'énonciation. Pour autant, nous n'entendons pas l'étudier à l'aide du seul répertoire des traits énonciatifs qui le caractérisent dans chaque situation de communication où il est impliqué. Une approche platement énonciative du porte-parole aboutirait soit à une simple énumération de traits distinctifs sans grand intérêt historique, soit à une typologie fonctionnelle qui manquerait la dimension historique des faits de langue. Nous serions entraîné en deçà de la réflexivité d'une époque, sur un terrain où la « théorie de l'énonciation » dicte à l'historien ses interprétations.

Le sujet de la langue qui nous intéresse est tout autre. Nous l'appréhendons avant tout comme un sujet en procès dans les textes. Il occupe des places énonciatives référées à des processus singuliers. Il est lié de manière consubstantielle à l'événement. À son propos, nous avons écrit ailleurs :

« D'un point de vue historique, le sujet se construit dans une dispersion d'énoncés dont il est l'élément unificateur, sans pour autant introduire l'homogène dans l'hétérogène. Le sujet prend place dans des dispositifs d'archive, des espaces non institutionnels, mais historiquement attestés par la diversité de l'archive. Il intervient dans le moment où quelque chose s'annonce, se rapporte, se catégorise, se conceptualise. » [7]

Les analyses que nous proposons des positions des porte-parole dans un certain nombre d'événements de la Révolution française, et plus particulièrement de la conscience linguistique qui se déploie dans ces événements, sont donc très éloignées de la description habituelle de sujets définis par rapport à un inventaire des situations de communication. Si nous avions adopté la démarche descriptive classique, inspirée de l'étude des fonctions de la communication, il nous aurait été impossible d'évaluer la portée interprétative, plus particulièrement du côté de la langue politique, des actions des porte-parole. Nous voulons restituer, par une analyse minutieuse de la médiation du langage dans l'agir révolutionnaire, la conscience linguistique à l'œuvre dans l'événement. Notre objectif le plus général est de mettre en évidence l'impact décisif de la réflexion sur la langue politique dans le processus révolutionnaire. Notre souci premier d'appréhender la valeur réflexive de l'énonciation politique du sujet de la langue explique la manière même dont nous abordons la question de la langue politique pendant la Révolution française.

Un trajet thématique :
de la langue des droits à la langue du peuple

La nouveauté de la langue politique au début de la Révolution française, et de l'espace énonciatif qu'elle instaure sur la scène publique, se manifeste, avec force et ampleur, dans les Cahiers de doléances. Dans cette perspective, la valeur indéniable de « testament réformateur de l'ancienne monarchie » que sont ces cahiers d'après François Furet passe au second plan. C'est l'amorce d'un cadre énonciatif en rupture qui attire l'attention du linguiste [8]. Autour du mot citoyen et des nouvelles valeurs qu'il véhicule d'une part, à propos de l'acte de demande d'autre part, les Cahiers de doléances mettent en place les fondements énonciatifs de la langue des droits.

À la différence du mot Tiers état associé à l'ancienne distinction des trois ordres, et du mot peuple qui conserve son sens classique d'ensemble des sujets soumis au roi, le mot citoyen renvoie à la République abstraite des individus réunis dans le corps social. Contrairement au peuple, le citoyen ne se présente pas comme un sujet passif : il a des attentes, il espère un changement d'état. Cependant le fonctionnement discursif le plus significatif d'une position originale, dans les séries revendicatives des Cahiers de doléances, concerne l'acte de demander. Exprimant, d'un contexte à l'autre, la supplication, la sollicitation ou l'exigence, l'acte de demander et le sujet collectif de la demande qui s'y associe (nous) instaurent la figure du citoyen comme figure concurrente du sujet d'Ancien Régime. L'espace de la citoyenneté est ainsi d'emblée défini sur sa périphérie, par l'horizon d'attente qu'il détermine, et en son centre, par l'acte de demande qui matérialise sa représentation active.

Ce qui s'énonce des éléments principaux de la langue politique dans les Cahiers de doléances est repris, amplifié à travers les prises de position successives des députés à l'Assemblée Nationale [9]. En 1789, la dynamique propre de la parole légitime des représentants du peuple contribue de manière décisive à créer un consensus autour du nouvel espace énonciatif de la langue politique.

Au moment du Serment du Jeu de Paume, le statut de citoyen l'emporte sur la prérogative royale. Quelques jours après la prise de la Bastille, à propos de la discussion sur la responsabilité des ministres, les députés affirment leur position juridique face au roi à partir d'une spécification de l'acte de demande, devenu l'expression principale de la souveraineté du peuple. Avec le débat sur la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et son adoption en août, le droit naturel déclaré est défini comme le principe régulateur de l'espace de la citoyenneté, et par conséquent de la langue politique. Ce droit, d'une radicale nouveauté sous sa forme déclarée, dispose d'une expression permanente grâce aux modalités énonciatives que nous venons de particulariser. Le mouvement de réappropriation des droits, spécifique de la Révolution française, se caractérise ainsi par la réalisation discursive, en des lieux divers, de la figure du citoyen et de sa représentation active, l'acte de demande. La langue politique est d'abord et fondamentalement la langue des droits.

Un point essentiel doit être souligné : il n'existe pas, en 1789, hors l'enceinte de l'Assemblée Nationale, de représentation en permanence des droits en révolution par des porte-parole en position d'agents intermédiaires du discours d'assemblée. L'analyse discursive des situations où les autorités constituées doivent faire face à des mouvements punitifs du peuple le prouve. On constate que la logique punitive des foules est perçue comme une donnée contradictoire du nouvel espace politique et que les prises de parole des autorités constituées face aux « émeutiers » écartent toute médiation, toute représentation au nom du respect des lois. L'exemple le plus manifeste de cette totale absence de mise en acte des droits est celui des émeutes de subsistances, fréquentes en 1789. Les revendications des « classes inférieures » dans le domaine du droit à l'existence, perceptibles dans la demande de fixation du prix du pain, sont considérées comme étrangères à la nouvelle politique révolutionnaire par les élites qui condamnent le peuple en révolte contre « les citoyens de tous les ordres » [10].

Au début de la Révolution française, l'émergence du droit naturel déclaré permet de poser les fondements de la langue des droits qui équivaut désormais à la langue du droit. Mais la langue politique perd de son efficacité à l'extérieur de l'Assemblée Nationale. Elle demeure un possible, une attente sur le terrain de la quotidienneté politique. C'est l'absence du porte-parole, à mi-chemin du peuple et de ses représentants, qui empêche la matérialisation de la langue politique en tant que langue du droit. Les difficultés rencontrées par le vainqueur de la Bastille Stanislas Maillard dans sa tentative de faire légitimer par l'Assemblée Nationale les médiations qu'il a mises en œuvre au cours de la manifestation des femmes parisiennes en direction du Château de Versailles le 5 octobre 1789, explicitent les limites discursives de la parole légitime des représentants du peuple et précisent le refus des députés de reconnaître l'existence du porte-parole.

Tout au long de l'année 1790, les rapports entre la langue des droits et le langage de la loi se distendent. Les députés à l'Assemblée Nationale tentent de naturaliser les fondements juridiques du discours révolutionnaire, de mettre les principes du droit hors de portée du champ politique [11]. Par là même, ils enferment le langage de la loi dans l'intemporalité, lui interdisent toute concrétisation politique. Le contrôle de l'usage des mots sur la scène politique leur échappe totalement. Par ailleurs, l'expression de la langue des droits, attestée tout particulièrement dans le discours patriotique, ne dispose plus d'aucune garantie et recule devant les offensives multipliées des modérés et des monarchistes destinées à déstabiliser les mots inscrits dans l'espace de la citoyenneté. Dans les premiers mois de 1791, « l'abus des mots » atteint son paroxysme. Les observateurs les plus attentifs constatent qu'on s'attaque non seulement aux choses que les mots représentent, mais aussi et surtout aux mots en personne.

L'année 1791 s'annonce difficile pour les Jacobins : le discours patriotique devient la cible privilégiée des « aristocrates », l'opinion publique est assaillie de journaux éphémères et de pamphlets usant des styles les plus divers dans le but de ridiculiser les Jacobins et leurs initiatives politiques. Un des moyens les plus courants de cette offensive linguistique est l'usage du « bon sens » populaire [12]. C'est ici qu'intervient une figure bien connue du peuple parisien, le Père Duchesne, marchand de fourneaux. Massivement présente dans les rues de Paris du fait de sa diffusion sous forme de pamphlets gratuits, cette figure des tréteaux de boulevards et de la parade du théâtre de foire, qui se veut populaire, ne fait pas illusion. Tout le monde sait qu'il s'agit d'une figure fictive, mais le bon sens qu'elle véhicule s'impose comme une évidence au peuple parisien. L'occasion était trop bonne. Les monarchistes usent « des raisons sans raison » du Père Duchesne pour mettre le langage patriotique à l'envers. Ainsi, pour s'en tenir à l'exemple le plus remarqué, le terme aristocrates prend un sens nouveau. Le Père Duchesne qualifie les Jacobins d'aristocrates ; il leur lance des injures du type « mille millions d'aristocrates aristocrates » et d'« aristocrates patriotes ». Des expressions et des mots courants du discours patriotique sont retournés. La langue des droits, qui a déjà perdu de son efficacité avec l'attitude isolationniste des députés à l'Assemblée Nationale, risque de se disloquer.

Une telle situation engendre une réaction des Jacobins sur le terrain même de la langue. Il revient à François-Urbain Domergue, grammairien d'origine provençale, venu s'installer à Paris en 1790, d'avoir pris une série d'initiatives politico-linguistiques visant à endiguer « l'abus des mots » [13].

Proche des Jacobins, le « grammairien patriote » Urbain Domergue s'efforce de caractériser, par le recours aux médiations de la langue, les conditions de possibilité d'une représentation des droits en permanence. Dans l'épistémè du XVIIIe siècle, le langage a charge d'appliquer les idées générales aux choses à partir de l'analyse des idées concrètes. L'élaboration d'une « langue bien faite » au sens condillacien, d'une langue à l'écoute de la raison est par là même le seul moyen dont dispose l'homme libre soucieux de promouvoir une représentation objective et universelle des droits. Une « langue bien faite », telle que doit être la langue politique, présente et communique les idées dans l'adéquation des mots aux choses, et hors de toute dépendance factuelle. Elle est aux antipodes du langage des évidences, du bon sens populaire mis en avant par les monarchistes. La langue politique doit s'écarter au maximum d'un langage pseudo-populaire dont le potentiel émotif est d'autant plus marqué qu'il élude totalement l'analyse rationnelle des idées.

François-Urbain Domergue contribue de manière décisive à promouvoir la rationalité des droits au plan linguistique, à définir une conscience linguistique permettant la mise en acte de la langue des droits. Il prend principalement deux sortes d'initiatives :

– dès le début de l'année 1791, il propose, dans le Journal de la langue française dont il vient d'entamer la parution, de constituer « une rhétorique et une poétique raisonnée » à l'usage des « jeunes gens que le nouvel ordre des choses destine à porter la parole dans les assemblées représentatives ». Il s'agit bien d'éduquer les porte-parole à la politique, de leur faire connaître la langue des droits. La rubrique « langue ornée », qui aborde les questions de rhétorique, alterne, dans le Journal de la langue française, avec des considérations grammaticales sur la « langue exacte ». Rhétorique et grammaire sont étroitement liées, elles gouvernent l'emploi des mots : « Il n'y a pas de véritable éloquence sans la propriété des mots, comme il n'y a pas de bonne peinture sans la correction du dessin ». En outre, ce journal propose, à l'aide du Précis des opérations de l'Assemblée Nationale, d'expliquer « d'une manière claire tout ce qui paraîtra n'être pas à la portée de tous » dans les débats à l'Assemblée Nationale, « en définissant les mots nouveaux dont les idées nouvelles ont rendu l'adoption nécessaire, enfin en rendant intelligible pour tout le monde la langue de la liberté ». Cette première initiative de Domergue désigne l'espace de la rationalité linguistique où peut se déployer la vérité du langage patriotique, le domaine de l'adéquation entre les mots et les choses dans l'horizon du droit naturel déclaré. Mais avec la fuite du roi, le 21 juin 1791, le contexte politico-linguistique se complexifie, Domergue se devait d'y répondre par une nouvelle initiative.

– profitant du vide politique crée par la fuite, les modérés s'en prennent aux mots réputés « vieillis » du discours patriotique et proposent d'autres mots en remplacement. C'est ainsi que le couple aristocrates/patriotes devait disparaître au profit de l'opposition factieux/modérés. Les journalistes patriotes dénoncent un tel piège linguistique : n'a-t-il pas été question de remplacer le mot de constitution par celui de charte ! À ce propos, un mot d'ordre circule parmi les patriotes : « Ne vous dessaisissez pas du mot constitution ». Mais la situation politico-linguistique se complique singulièrement au lendemain du massacre du Champ-de-Mars le 17 juillet 1791. Une dispute de mots éclate au sein du mouvement patriotique : s'opposant aux Cordeliers, les Jacobins refusent d'utiliser le terme de république dans une période encore dominée par la forme monarchique du gouvernement. C'est alors que Domergue publie, le 30 juillet, dans son Journal, le Prospectus de lancement d'une nouvelle société, la Société des amateurs de la langue française. La réplique de ce « grammairien patriote » est à la hauteur des circonstances. Au moment même où les modérés s'efforcent d'accréditer l'idée que les sociétés patriotiques sont dangereuses pour l'équilibre national, l'initiative de Domergue élargit les prérogatives de ces sociétés. Il s'agit en effet d'établir une société « consacrée à la régénération de la langue », qui garantisse par là même une communication politique juste et conforme aux droits. Le succès de cette initiative politico-linguistique est immédiat. À côté des hommes de lettres, des artistes, des grammairiens, nous trouvons de nombreux dirigeants jacobins (Brissot, Condorcet, Robespierre, Anthoine, Carra etc.). Leur présence s'explique, nous semble-t-il, par l'ampleur du projet de Domergue.

« Société délibérante », la Société des amateurs de la langue française fait partie intégrante de la communauté politique : chacun pourra y être jugé des propositions de réforme de la langue. Mais elle peut tout aussi bien devenir « une assemblée législative de la langue » où seront formulées les lois de la langue d'un peuple libre. Enfin, notre grammairien patriote projette aussi de transformer la Société en « Convention des amateurs de la langue française » qui poserait les bases d'une Constitution de la langue française.

La majorité modérée de l'Assemblée Nationale a voulu établir un répertoire de mots, intitulé « le langage de la loi », qui tende à naturaliser les présupposés sociaux et idéologiques de la nouvelle société bourgeoise. La promotion d'une « linguistique du fait » en 1791, plus particulièrement sous l'égide du « bon sens », traduit, sous une forme extrême, la logique du discours juridique des législateurs modérés. La naturalisation des principes renvoie l'usage quotidien des mots en politique à l'ordre des faits. Elle interdit toute mise en acte de la langue des droits et rend caduque tout espace de rationalité politique hors l'enceinte de l'Assemblée Nationale.

Par ses initiatives politico-linguistiques, Domergue combat efficacement la « linguistique du fait ». Il permet à la langue des droits, réputée abstraite par ses adversaires, d'occuper la place qui lui revient dans le champ politique. En formulant l'objectif « La Révolution doit régénérer la langue » et le mot d'ordre « élever la langue à la hauteur de notre constitution », le « grammairien patriote » instaure un espace d'adéquation entre l'action et la constitution où la langue des droits occupe une position stable et médiatrice.

Dès le début de l'année 1792, les Jacobins sont assaillis de deux côtés à la fois. Tout d'abord, ils se heurtent aux trahisons répétées du pouvoir exécutif, du roi et ses ministres. Ils doivent également lutter contre les « lois injustes » adoptées par l'Assemblée Nationale. De ce fait, si l'on veut éviter la rupture du processus révolutionnaire, la mise en acte de la constitution devient une nécessité. Le « grammairien patriote » Urbain Domergue a défini, nous l'avons vu, les conditions de possibilité d'un agir conforme, par la médiation de la langue, au droit naturel déclaré. Il s'agit désormais de faire parler la loi [14], de constituer un espace révolutionnaire à l'aide du langage de la constitution. Les trahisons du pouvoir exécutif et les carences graves du pouvoir législatif obligent chaque citoyen à exercer sa faculté originaire de dire le droit. La communauté des hommes libres devient ainsi seul juge de la conformité de ses actions au Principe de la liberté. L'acte de faire parler la loi n'est autre que l'exercice de « la faculté de juger du droit » (Fichte) au sein du « pouvoir exécutif du droit naturel » (Locke). À qui les citoyens confient-ils la tâche ardue de mettre en acte la langue des droits dans la quotidienneté du politique au nom de la communauté ? C'est là où intervient une figure majeure du jacobinisme, le « commissaire pacificateur », souvent qualifié de « missionnaire patriote ». Membre d'une société populaire, administrateur « naturel » de la communauté, il instaure le règne du droit au terme de sa « course civique » dans une région déterminée. L'attitude des Jacobins provençaux a valeur d'exemple en ce domaine.

Les clubs jacobins d'Aix et de Marseille envoient journellement des commissaires dans les villes, bourgs et villages provençaux. Chargés d'« opérer l'union et la concorde », ils se particularisent par leur capacité à « maîtriser les opinions », à raffermir les patriotes dans les principes de la constitution. Au terme de leurs « courses civiques », ils ont à leur actif la création de multiples sociétés patriotiques et la régénération d'un grand nombre de municipalités. Ils s'efforcent, à tout moment, de concrétiser, par leurs actes de langage, le principe de l'union autour de la constitution. Ils instituent ainsi l'espace de la langue des droits en acte. Mais leur position est très fragile. Pionniers des nouvelles formes de la représentation populaire, ils n'ont d'autres appuis institutionnels que le réseau des sociétés patriotiques qu'ils contribuent à renforcer. Les autorités départementales et les grands clubs jacobins provençaux ne prennent aucune « détermination » sur la marche qu'ils doivent suivre. Ils sont donc dans l'obligation permanente de prouver la légitimité de leurs actions. Leur efficacité politique immédiate provient de leur capacité à élaborer une « procédure authentique » de mise en acte des droits dans les situations d'affrontement évitant par là même à la fois le recours à une intervention militaire et l'aggravation du danger contre-révolutionnaire. Ils répètent sans cesse : « il faut que la loi parle ».

Avec la chute de la royauté, le 10 août 1792, le peuple en insurrection fait taire les « lois injustes » adoptées par l'Assemblée Nationale au nom de la « loi de salut public ». Le règne du droit peut enfin s'instaurer sur l'ensemble du territoire national. La capacité des commissaires, nommés par les sociétés patriotiques, à rendre effective la loi de salut public, bien avant le 10 août, leur confère, au lendemain de l'insurrection, une grande autorité. Leurs actions sont légitimées au plan national par l'activité pétitionnaire mise en place au moment de la chute de la royauté. À la tribune de l'Assemblée législative, une nouvelle façon d'énoncer la demande du peuple fait son apparition : le peuple s'exprime lui-même grâce à la médiation de ses porte-parole ; l'acte de demande s'inscrit au centre de la représentation en permanence des droits [15].

Forts de cette nouvelle légitimité, les commissaires des sociétés patriotiques provençales suppléent aux carences des autorités constituées incapables de faire entendre « le langage de la raison et de l'humanité » face aux mouvements punitifs. Ils régularisent les pendaisons nocturnes et les pillages des demeures seigneuriales en les traduisant, après coup, dans les termes du langage de salut public, c'est à dire en les qualifiant de mouvements populaires. Mais c'est sur le terrain de la « justice populaire » que les actes des commissaires s'avèrent les plus efficaces. À l'instar des « juges improvisés » présents au moment des massacres de septembre, ils sont capables de traduire l'exigence punitive des agents terroristes dans des formes légales provisoires. Interpellant ces agents à l'aide de la catégorie unificatrice de citoyen, et insistant sur la distinction nécessaire entre l'innocent et le coupable, ils usent de leur savoir efficace pour empêcher, ou tout du moins légaliser discursivement, les attitudes punitives.

Il apparaît ainsi que l'action des « missionnaires patriotes » instaure une étape décisive dans le développement effectif du langage de la constitution, en tant que traduction la plus immédiate de la langue des droits. Nous voyons en fin de compte prendre corps sur le terrain de la politique quotidienne le statut du citoyen, détenteur de la faculté de dire le droit, et sa légitimation permanente, l'acte de demande du peuple souverain.

Avec l'établissement de la République et la réunion de la Convention, le 21 septembre 1792, la figure du porte-parole s'estompe quelque peu au profit d'un personnage décisif, le philosophe-législateur. Le trajet de Robespierre pendant l'été 1792 met en évidence les enjeux autour de l'apparition de ce personnage. Porte-parole de la Commune de Paris au lendemain du 10 août 1792, Robespierre insiste sur la légitimité de l'insurrection. Dans le même temps, il définit la condition nécessaire à l'exercice permanent de la liberté, l'autoconstitution du peuple. Il détient ainsi, avant même d'être élu, le rôle de « législateur naturel ». Il découvre et présente à tous ce qui fait loi du point de vue du droit avant même l'établissement de lois justes. L'élection de Robespierre à la fonction, matériellement parlant, de législateur n'est que la reconnaissance finale de sa volonté jugée infaillible parce qu'elle ne veut que la loi. La communauté des citoyens peut enfin céder aux représentants du peuple sa faculté de dire la loi, en contre-partie elle proclame l'autoconstitution du peuple, elle prend nom de peuple dans chaque événement, et en premier le 10 août, qui manifeste sa présence dans l'espace de l'effectivité des droits.

La tâche du législateur-philosophe consiste alors à définir la langue politique en tant que « langue du peuple ». Il ne s'agit plus simplement de représenter l'effectivité des droits par la médiation du langage de la constitution, mais il est désormais question de l'expression de la totalité sociale dans un savoir politique. Le génie souvent proclamé du législateur montagnard réside dans son aptitude à apprendre au peuple français, qui a pris nom de peuple dans l'insurrection mais qui n'a pas encore la « science de la politique » (Robespierre), la « langue du peuple » appelée aussi « savoir parler peuple ». Cette promotion remarquée de la langue du peuple marque un temps fort de l'influence rousseauiste, et plus particulièrement du Contrat Social, dans le mouvement jacobin. La mise en acte de la langue des droits, représentation effective du droit naturel déclaré, demeure, mais elle perd sa primauté, dans l'espace du langage de la vérité, au profit des « langues populaires » (Rousseau) du peuple en acte énoncées par le législateur.

Le récit de la chute de la royauté, publié par Robespierre dans Le Défenseur de la Constitution sous le titre « Sur les événements du 10 août 1792 » met en place les premières expressions de la langue du peuple. La formulation de ces expressions est rendue possible par la présence immédiate du peuple à lui-même dans l'événement, la chute du tyran, qui fonde son existence politique. L'expression « le peuple s'est levé » constitue la première marque discursive de l'acte d'autodétermination du peuple. À partir de cette formulation initiale, la narration de l'événement témoigne de l'existence d'un nouveau genre rhétorique, la « langue du peuple ». Élu à la Convention Nationale, Robespierre poursuit son travail réflexif sur la langue du peuple. C'est au cours du débat contradictoire avec les Girondins sur la signification des massacres de septembre qu'il formule deux expressions centrales d'une langue du peuple devenue savoir politique, celles d'« histoire de la Révolution » et de « mouvement populaire ».

Si la langue du droit est toujours présente à l'horizon du discours révolutionnaire, un saut qualitatif est intervenu : un contrat en langue, élaboré sur le modèle du Contrat Social de Rousseau, s'est mis en place et suppose un rapport linguistique de type nouveau entre le peuple et ses représentants. Le « pouvoir des langues » du législateur s'en trouve renforcé au détriment des initiatives politico-linguistiques des porte-parole. La fonction régulatrice de la langue des droits n'est pas remise en cause. Cependant la langue politique est maintenant déterminée par une série d'événements politico-linguistiques où se manifeste la présence du peuple à lui-même. La langue du droit a été mise en acte après la prise de conscience de la nécessaire adéquation entre la langue et la constitution. La « langue du peuple » prend consistance, au lendemain du 10 août 1792, dans ce que nous appelons l'économie linguistique.

Aspects de l'économie linguistique :
la formation du concept de langue politique

L'avènement, en 1791, de la conscience linguistique correspond à l'affirmation d'un lien nécessaire entre l'identité de langue et l'identité du droit. Il a permis le déploiement de pratiques politiques où la mise en acte des droits, basée sur l'intuition d'une subjectivité révolutionnaire en acte, équivaut à la réalisation du langage de la constitution. Ainsi, dans un premier temps, la langue politique, en tant que langue des droits, se constitue à partir d'une multitude d'actes de langage, associés à une grande diversité d'événements où se manifeste l'adéquation de la parole révolutionnaire au droit naturel déclaré. La définition d'une langue du peuple par les révolutionnaires eux-mêmes prend consistance au moment où se définit concrètement, avec l'insurrection du 10 août 1792, l'acte par lequel le peuple se fait peuple. L'émergence d'une « langue populaire » sur le modèle rousseauiste marque une étape décisive dans le processus de formation de la langue politique pendant la Révolution française. C'est à ce moment précis que la langue politique acquiert statut de concept. Mais la référence au concept prend ici une signification particulière. Les révolutionnaires n'ont pas voulu élaborer une théorie de la langue politique ; ils se contentent de proposer une description des propriétés de la langue politique à partir des diverses analogies possibles entre la langue et la politique. La notion d'analogie est utilisée pendant la Révolution française dans son acception condillacienne [16]. Elle permet de comprendre la manière dont se met en place un lien entre l'identité de langue et l'identité des droits politiques. Il revient à la multiplicité des réalisations concrètes du droit naturel déclaré de rendre compte, par l'analogie de la langue, d'une identité politique significative. Le concept de langue politique procède de la sédimentation des diverses façons d'insérer, par le biais de l'analogie, la parole populaire dans le champ politique. L'objectivité de la langue politique est synonyme de diversité politico-linguistique. Nous allons examiner successivement trois types d'analogie – didactique, réflexive et formelle – entre la langue et la politique à partir de trois situations politico-linguistiques déterminées : la grammaire élémentaire, le document autobiographique et la publication colingue.

Le 15 juin 1794, Antoine Tournon, journaliste emprisonné pour ses sympathies girondines, envoie au Comité d'Instruction Publique, dans le cadre du concours relatif aux ouvrages élémentaires, un manuscrit intitulé Grammaire des Sans-culottes. Éléments de la langue nationale. Le double de ce manuscrit a été retrouvé par hasard dans les papiers du Tribunal Révolutionnaire. Nous disposons ainsi d'un exemple particulièrement significatif de l'analogie établie entre la langue et la politique sur le terrain de la syntaxe du français élémentaire. L'universalité de la langue politique est définie à partir de la relation entre les éléments de la grammaire et les composantes majeures du discours d'assemblée. Le système des exemples utilisé dans la description des diverses parties de la grammaire est, à cet égard, tout à fait parlant : il met en valeur les principales composantes du discours d'assemblée. Cependant Antoine Tournon ne s'en tient pas à une simple radiographie à base syntaxique du discours des agents politiques. Il met également en valeur, toujours selon un schéma grammatical, les étapes de la formation de la langue politique entre 1791 et 1794. Au départ, avec les noms, les hommes ont déterminé des signes pour « fixer » des idées. Par là même le citoyen a délimité une première composante de la rationalité linguistique dans l'espace politique. Nous sommes en 1791 au moment où se précise la conscience linguistique d'une nécessaire adéquation entre les mots et les choses. Il s'agit bien de « fixer » les signes de la langue des droits. Puis l'accès au verbe introduit, dans la langue politique, l'expression des « actes de la volonté humaine ». Les verbes dont il est ici principalement question – parler, demander, dire – sont de nature foncièrement performative. Ils permettent au dire d'être un faire. Ils caractérisent une série d'actes de parole spécifiques du discours d'assemblée et attestés en 1792 dans les demandes du peuple souverain adressées à l'Assemblée Nationale. Il est donc également possible d'affirmer que la rationalité de langue politique est perceptible dans l'application de la structure classique de la phrase (syntagme nominal + syntagme verbal) au champ politique.

Un dernier élément de la rationalité linguistique interne au politique est mis en évidence par l'étude des conjonctions : elles permettent à « l'orateur qui proclama les droits sacrés du peuple... de faire de l'idiome l'image exacte de la pensée ». Au-delà de l'appréhension isolée des noms, des verbes et des phrases, c'est grâce aux liaisons entre les mots et entre les phrases que la langue politique acquiert une existence pleine et entière. En 1794, les élites politiques sont unanimes pour reconnaître la nécessité de propager la connaissance de la langue française. Les législateurs mettent la langue française à l'ordre du jour [17].

Par la mise en évidence des liens entre la grammaire et le discours d'assemblée, Antoine Tournon nous permet de décrire la rationalité de la langue politique. Mais cette description demeure incomplète dans la mesure où elle concerne exclusivement le discours des agents politiques d'assemblée. Refusant, à l'égal de Condorcet, d'introduire le moment de l'enthousiasme dans l'itinéraire de la raison, Antoine Tournon néglige d'examiner les langages tenus hors de l'enceinte des « assemblées représentatives » par les porte-parole.

L'étude des Vies politiques et de l'acte autobiographique qui les caractérise, nous permet de circonscrire l'universelle singularité de la langue politique révolutionnaire du point de vue de l'événement et de ses protagonistes, en particulier les porte-parole.

Antoine Tournon a rédigé sa Grammaire des Sans-culottes en prison. Suspect, il pensait pouvoir justifier la justesse de ses principes politiques à l'aide de cet ouvrage. Mais il ne néglige pas pour autant d'envoyer au Comité de Sûreté Générale, comme le font tant d'autres suspects, le tableau de sa vie politique depuis 1789. Nous disposons ainsi d'une source généralement manuscrite, parfois imprimée, peu connue et abondante, les Vies politiques des patriotes suspects [18].

Après l'adoption en septembre 1793 de la loi des suspects, la pratique de la dénonciation politique se généralise. Il revient aux comités de surveillance des sections parisiennes d'arrêter l'individu dénoncé, et de l'envoyer en prison avec l'accord du Comité de Sûreté Générale. Pris dans les filets de la suspicion, le citoyen emprisonné tente de se justifier par la rédaction d'un texte au titre évocateur : « Vie politique », « Conduite politique », « Détail exact de la conduite politique » etc.

Après avoir affirmé que « le tableau de ma vie politique vous donnera une idée juste de mon patriotisme et de l'invariabilité de mes principes », le suspect décrit les modalités de sa participation aux faits marquants de la Révolution française, en particulier les grandes journées révolutionnaires parisiennes. À ce titre, la plupart des Vies politiques mentionnent les événements qui se sont déroulés le 14 juillet 1789. Cet exemple est particulièrement significatif de la manière dont la mention de la subjectivité de l'action révolutionnaire peut contribuer à rendre compte d'un consensus d'origine événementielle. Ce consensus, nous le qualifions de sens commun révolutionnaire. Il renvoie en effet à l'universelle singularité de la parole liée à l'événement. Dans le cas du 14 juillet 1789, c'est autour d'un thème fondateur bien connu, le « peuple en armes », que la conscience des révolutionnaires se cristallise.

À vrai dire, les Vies politiques rendent compte de la vitalité de la langue politique, et de sa vocation hégémonique, dans la mesure où elles confèrent, par la médiation de la parole légitime, une portée universelle, consensuelle aux données singulières et subjectives contenues dans chaque événement révolutionnaire. Ainsi la connaissance de la langue politique ne s'obtient pas uniquement par l'apprentissage d'une grammaire élémentaire analogue au discours d'assemblée. Elle est aussi et surtout diffusée par le biais de la pratique quotidienne du témoignage sur l'intersubjectivité établie entre les citoyens qui participent à une même action révolutionnaire. Les Vies Politiques constituent une manifestation exemplaire de la parole politique investie par le peuple et ses porte-parole dans l'événement révolutionnaire. La rationalité de la langue politique est par là même attestée dans toute action conforme au droit naturel déclaré.

La langue politique, sous la Révolution française, est tout le contraire d'un système ordonné qui s'imposerait aux citoyens sur la base d'un savant dosage de coercition et de rhétorique emphatique. Elle procède fondamentalement de divers rapports d'analogie entre la langue et la politique.

Le premier rapport que nous étudions est de nature didactique. Le projet de Grammaire des Sans-culottes cherche à faire connaître les fondements de la langue politique à partir des règles de grammaire et vice-versa. Mais l'analogie entre la langue et la politique peut également se déployer dans un espace réflexif où se mesure la valeur interprétative de la parole révolutionnaire. Les Vies politiques fournissent, dans cette voie, une interprétation de l'événement dans les termes mêmes utilisés par ses acteurs. La langue politique se construit dans un mouvement réflexif où le révolutionnaire, en interprétant l'événement, se l'approprie au nom de la communauté, lui confère une dimension consensuelle, et par là même manifeste son être foncièrement moral, son profond sentiment d'humanité.

Cependant il nous reste à examiner si l'analogie entre la langue et la politique ne se déploie pas dans le champ linguistique proprement dit, c'est-à-dire au sein de l'espace des langages et idiomes différenciés qui caractérise la France de la fin du XVIIIe siècle. Nous quittons le domaine des analogies didactique et réflexive pour entrer dans celui de l'analogie formelle.

Dans quelle mesure les contacts entre les diverses langues attestées sur le territoire français ont-il contribué, sous la Révolution française, à définir le champ de la langue politique ? L'économie linguistique correspond, avec l'analogie formelle, au déploiement du rapport entre la langue et la politique au sein même de l'appareil de langues propre à la France révolutionnaire. Les multiples échanges entre le français national et les langages différenciés, en particulier le langage populaire, les divers contacts entre le français et les autres idiomes usités sur le territoire français instaurent une dimension spécifique de la langue politique : l'expressivité des signes analogues au droit naturel déclaré.

Nous quittons, en fin de parcours, les analogies de contenu qu'il s'agisse de la relation aux règles de grammaire ou de la reprise des données réflexives du sens commun. Nous entrons dans un espace signifiant où s'actualisent à la fois les mots et les choses inscrits dans l'horizon du droit naturel déclaré. Empruntant à Renée Balibar une notion qu'elle utilise dans son dernier ouvrage L'institution du français [19] ; nous parlons de colinguisme démocratique pour désigner des modalités spécifiques d'échange entre diverses formes linguistiques qui contribuent, dans le champ politique, à la conquête et à la conservation des droits.

Nous avons déjà insisté sur l'importance des « missionnaires patriotes » qui parcourent les routes de Provence dans le but de mettre en acte les droits. Ces commissaires des clubs de Marseille et d'Aix instituent le politique à l'aide du langage de la constitution. Ils font également preuve d'une grande originalité en matière linguistique. Pendant l'été 1792, ils prennent l'initiative de publier un journal, le Manuel du Laboureur et de l'Artisan, qui associe le français au provençal. Cet usage, tout à fait inédit au sein du mouvement jacobin, de deux langues dans une visée politique est codifié selon une logique déterminée. Le français est le support privilégié de l'explication de la constitution, c'est la forme linguistique constitutive de la langue des droits. Le provençal rend compte de l'expressivité de la langue politique à l'aide de formes littéraires, telles la fable, la poésie et la chanson. L'apport des textes en français est avant tout d'ordre éducatif : il s'agit de faire connaître les fondements juridiques de la langue politique. L'impact du provençal sur la diffusion de la langue politique est tout autre. L'usage, par la voie orale et écrite, de cette langue à part entière permet de montrer la totalité des droits en exhibant le mot et la chose, alors que le français se limite à circonscrire l'adéquation des mots aux divers éléments de la constitution. On comprend pourquoi la puissance signifiante du provençal est décisive dans l'action des « missionnaires patriotes ». Par ce biais, il est possible de concrétiser la langue politique dans les affrontements quotidiens sans passer par les contraintes éducative et événementielle des analogies didactique et réflexive.

Avec les analogies formelles entre la langue et la politique, nous ne sommes plus enfermés dans le dilemme suivant : faut-il privilégier la connaissance de la langue politique, sa raison théorique comme le pensent les législateurs ou faut-il définir les propriétés de cette langue dans l'événement à l'instar des porte-parole ? Ici la diversité linguistique, que l'on qualifie parfois trop rapidement d'obstacle à l'unité nationale, est garante du lien entre l'identité de langue et l'identité du droit. L'analogie entre la langue et la politique, sur le terrain linguistique, atteint son efficacité maximum avec les « mille langues » d'une figure fictive dont nous avons signalé le rôle en 1791, le Père Duchesne. Mais il ne s'agit plus, en 1793 et 1794, d'imposer le « bon sens » par le recours à une « linguistique du fait » investi dans le registre burlesque. Un seul Père Duchesne demeure présent sur la scène politique : le journal d'Hébert, second substitut du procureur de la Commune de Paris et membre influent du club des Cordeliers [20]. Les Père Duchesne royalistes de 1791 contribuaient à entretenir l'illusion référentielle d'un « bon sens » populaire antagoniste des valeurs Patriotiques. Le Père Duchesne d'Hébert procède certes lui aussi d'effets populaires, mais il récuse l'évidence des faits au nom d'une expérimentation quotidienne des droits. Par la mise en scène, autour du Père Duchesne marchand de fourneaux, d'une expérience révolutionnaire attendue, la diversité des signifiants populaires devient extrême au sein de la narration duchênienne et permet de faire coïncider la langue des droits et la langue du peuple. L'horizon des possibles introduit par le droit naturel déclaré devient une réalité populaire par l'efficace propre de la fiction duchesnienne. Les effets discursifs présents sur la scène politique grâce au Père Duchesne procèdent aussi bien de l'emploi d'expressions populaires que du recours à des jeux scéniques inspirés du théâtre de la foire. Ils s'actualisent par une multitude de signifiants populaires qui permettent d'exhiber à la fois les mots du peuple et les droits qu'ils expriment, c'est à dire la totalité de la langue politique.

Le langage du Père Duchesne d'Hébert n'est donc pas simplement une des modalités du colinguisme démocratique, spécifiée par l'interconnexion du français national et du français populaire. Il atteste aussi et surtout de la réalisation au quotidien, par la médiation d'un discours populaire fictionnel, de la revendication majeure du mouvement révolutionnaire, la conquête et la conservation des droits. À ce titre, le Père Duchesne d'Hébert est l'un des grands classiques de la langue politique pendant la Révolution française.

Le sous-titre de notre ouvrage De l'événement à la raison linguistique désigne le principal enjeu de notre investigation présente. Le processus de formation de la langue politique, au cours de la Révolution française, dépend fondamentalement de la façon dont la question de la langue est mise à l'ordre du jour dans les événements marquants. D'un événement à l'autre, nous décrivons un trajet thématique qui nous mène de la langue des droits à la « langue du peuple ». Ce trajet explicite, en fin de parcours, les conditions de possibilité d'une réalisation du concept de langue politique, hors de toute théorisation à priori.

Sous le label d'économie linguistique, nous explorons diverses manifestations de ce concept. Ainsi apparaissent au grand jour des éléments d'une raison linguistique qui contribue de manière décisive à l'élaboration de la rationalité révolutionnaire [21].


[1] Nous renvoyons sur ce point à l'article de Sylvain AUROUX : « Le sujet de la langue : la conception politique de la langue sous l'Ancien Régime et la Révolution », Les Idéologues, W. Busse et J. Trabant eds, Benjamins, Amsterdam, 1986.

[2] Cité par Sylvain Auroux, id., p. 270.

[3] Ce révolutionnaire est le rédacteur anonyme d'un texte intitulé « Sur l'influence des mots et le pouvoir de l'usage » paru dans le Mercure National du 14 décembre 1790.

[4] Voir sur ce point l'étude de Pasquale PASQUINO : « E. Sieyès, B. Constant et le « gouvernement des modernes » : contribution à l'histoire du concept de représentation politique », Revue française de Science politique, V. 37, avril 1987.

[5] Nous avons eu l'occasion de préciser cette perspective devant un public d'historiens au cours d'une communication présentée à la Société d'histoire moderne et publiée dans le N° 31 de son Bulletin (1986) sous le titre : « Discours et révolution : du porte-parole à l'événement discursif ».

[6] Ces deux colloques sont disponibles dans la série des Publications de l'Université de Provence (1981 et 1986).

[7] « De l'énonciation à l'événement discursif en analyse de discours », en collaboration avec Denise MALDIDIER, Histoire des conceptions de l'énonciation, HEL, tome 8, fascicule II, 1986, p. 238.

[8] Nous utilisons ici la série des travaux, en analyse de discours, sur les Cahiers de doléances citée dans la bibliographie sous la rubrique 1789 : l'émergence des langages de la liberté.

[9] D'après les travaux de R. BALIBAR, H. U. GUMBRECHT, P. MARGUERAT et D. SLAKTA cités dans la bibliographie.

[10] Voir l'exemple particulièrement significatif de l'émeute du 25 mars 1789 à Aix-en-Provence étudiée par Monique CUBELLS, dans Mouvements populaires et conscience sociale, Maloine, 1985.

[11] Nous renvoyons au cas exemplaire de la suppression de la féodalité étudié par Régine ROBIN dans « Fief et seigneurie dans le droit et l'idéologie juridique à la fin du XVIIIe, siècle », Annales Historiques de la Révolution française, 1971, N° 4.

[12] À propos du climat politico-linguistique de l'année 1791, nous renvoyons aux travaux cités dans la bibliographie sous la rubrique 1791 : les initiatives politico-linguistiques.

[14] Voir sur ce point notre communication au colloque d'Orléans sur La Révolution française et l'ordre juridique privé intitulée « Qu'est ce que faire parler la loi ? La langue du droit chez les grammairiens et les missionnaires patriotes », P.U.F., 1988.

[15] Voir sur ce point les travaux de Bernard CONEIN cités dans la bibliographie sous la rubrique 1792-1794 : les langages jacobins.

[16] La notion d'analogie est définie plus particulièrement dans La langue des calculs de CONDILLAC. Nous renvoyons à la récente édition (1981) publiée aux Presses Universitaires de Lille.

[17] La question du jacobinisme linguistique a été l'objet de divers travaux que nous citons dans la bibliographie sous la rubrique Langue et révolution. Le jacobinisme linguistique.

[18] La plupart des Vies politiques sont adjointes aux dossiers individuels du fonds du Comité de Sûreté Générale conservés aux Archives Nationales.

[19] Paru aux Presses Universitaires de France en 1985.

[20] Le Père Duchesne d'HÉBERT a été l'objet d'un certain nombre de travaux cités dans la bibliographie sous la rubrique 1792-1794 : les langages jacobins. Voir aussi « Hébert » et « Père Duchesne » dans le Dictionnaire de la Révolution française, P.U.F., 1989.

[21] Les mots et les phrases en italiques dans les citations le sont de notre fait. B.N. = Bibliothèque Nationale.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 9 décembre 2008 16:26
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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