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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jacques Grand’Maison, Au seuil critique d'un nouvel âge (1979)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jacques Grand’Maison (1931-), Au seuil critique d'un nouvel âge. Montréal: Les Éditions Leméac, 1979, 182 pp. Collection: “À hauteur d'homme”. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Introduction

Quand on n'a plus la liberté de s'autocritiquer, d'avouer les travers de son propre groupe idéologique ou politique, on s'engage dans une voie aveugle, intolérante, antidémocratique et stérile. Conscience et débat public sont alors radicalement faussés par des combats de purs, loin du pays réel. C'est la façon la plus sûre d'abolir l'histoire toujours complexe et ambiguë, l'aventure humaine et ses divers possibles, la liberté et la justice pour tous, et la pratique démocratique elle-même. 

Parler de tournant historique, chez nous comme ailleurs, c'est affirmer une évidence. Au Québec, les échéances prochaines de certains choix décisifs nous incitent non seulement à bien évaluer le chemin parcouru, mais aussi à explorer les nouvelles pistes possibles. Voilà ce que j'ai tenté de faire dans trois séries d'articles : Bilan de la gauche, Bilan de la droite et Au seuil critique d'un nouvel âge. (Le Devoir, juillet 1978, novembre 1978, janvier 1979). 

Les deux premières études sont tributaires d'une conjoncture qui évolue très vite, mais elles n'en demeurent pas moins, dans leur démarche de fond, un diagnostic sur l'évolution interne de notre société durant les dernières décennies. Diagnostic relié à un itinéraire qui m'a permis de travailler à des projets impliquant les diverses dimensions de cette évolution interne : développement régional, regroupement des forces populaires, relance socio-économique, rénovation urbaine, éducation et politiques sociales, réorganisation du travail en usine et dans les services, recyclage et reclassement de la main-d'œuvre, action-chômage etc. En critiquant ici, par exemple, l'évolution d'un certain syndicalisme, surtout celui de la nouvelle classe des promus, j'ai joué une carte de long terme pour assurer l'avenir d'un mouvement historique avec lequel j'ai des connivences profondes. Mon très dur bilan de la droite en témoigne. 

Il y a des moments de conscience qui nous amènent parfois à une autocritique pénible, mais nécessaire. Garder celle-ci au fond de soi ou tout au plus l'exprimer dans des conversations privées peut être un manque de courage et de responsabilité démocratique. Bien sûr, dans ce genre de bilan, il y a toujours les limites d'un point de vue personnel, de conditions sociologiques particulières, de certains partis pris, sans compter les paris d'interprétation. J'ai préféré la clarté de mes enseignes a ces stratégies d'objectivité qui cachent subtilement leur idéologie sous le masque noble de la neutralité scientifique. Or nous sommes ici dans un domaine où il n'est pas facile d'entretenir une telle prétention. On n'enferme pas un contexte historique aussi complexe dans un corridor étroit de logique même la plus rigoureuse. J'ai été particulièrement dur pour certains intellectuels de gauche qui érigent leurs thèses au rang de l'infaillibilité scientifique. Il n'est pas de meilleure façon d'abolir l'histoire, la liberté et la démocratie. Que diable ! pouvons-nous oublier les pratiques totalitaires qui sont nées des idéologies, des politiques, des philosophies qu'on a identifiées à la Science ou à la Vérité ? Tant parier de praxis et les fonder dans une pensée déterministe. 

Il était plus que temps d'affirmer une cote d'alerte devant cette scolastique qui bloquait dans les milieux progressistes et souvent dans le syndicalisme lui-même toute tentative d'autocritique, toute révision réaliste des pratiques et des orientations récentes. N'ayant aucun pouvoir pour forcer qui que ce soit à adopter mes vues et positions, je pouvais risquer une parole publique susceptible d'être corrigée par un débat honnête, si jamais je me trompais. 

Je savais que j'allais heurter certaines adhésions inconditionnelles qui se refusent à tout retour critique au nom d'une stratégie de guerre que je trouve très dangereuse à long terme, dans la mesure où elle s'enferme dans une logique aveugle du noir et du blanc. On ne joue pas indéfiniment patte blanche pour soi et pour les siens, sans miner même la crédibilité de ce qu'on porte de meilleur. Car dans le monde dit progressiste, syndical ou autre, il y a aussi des erreurs, des manœuvres, des jeux d'intérêt contestables, des résurgences de corporatisme, des comportements « capitalistes » inavoués. 

Il n'est pas question ici, répétons-le, de perdre de vue la vocation historique libératrice du mouvement ouvrier et syndical. L'interpellation d'adresse à cette nouvelle classe de promus de la révolution tranquille, dont les branches libérales, nationalistes et syndicalo-socialistes se ressemblent comme des sœurs au chapitre du style de vie, de la soif de pouvoir, de l'appétit accapareur et revendicateur. Leurs batailles entre elles mobilisent tant de ressources et d'énergies, au point de marginaliser les requêtes inouïes des classes populaires, sans compter le détournement d'investissements économiques multiplicateurs nécessaires à une promotion collective audacieuse et féconde. 

Les milieux progressistes risquent de se diviser en deux classes antagonistes : d'une part, les promus indexés et surprotégés, et d'autre part, une masse d'assistés, de chômeurs, de petits salariés qui ramassent les miettes des premiers. Les fronts communs tentent un correctif ambigu, dans la mesure où les promus déjà privilégiés poursuivent l'escalade de revendications très coûteuses cachées derrière le fer de lance du salaire minimum à relever. Ce n'est pas cet objectif légitime qui est en cause ici, mais plutôt les intérêts camouflés des promus de la nouvelle classe. 

Une stratégie crypto-capitaliste inavouée que des radicaux de luxe tentent de nous faire avaler en utilisant un processus idéologique qui n'a rien à envier au même subterfuge de la droite. La communauté d'intérêts de la nouvelle classe et de la classe ouvrière est aussi contestable que le « bien commun » évoque par les Chambres de Commerce. 

Le débat qui a suivi ces bilans a confirmé un autre danger que j'avais appréhendé : à savoir la possibilité de nous retrouver dans des mouvements de libération où il n'y a de place effective que pour les « purs », les « inconditionnels ». Le Che disait que ceux-ci sont les plus mauvais révolutionnaires. Une telle situation n'augure rien de rassurant si nous tenons à des solutions démocratiques. 

L'expérience récente m'a appris que, même dans un cadre autogestionnaire, certains militants apparaissent tout a coup comme des petits politiciens ou même des généraux d'armée non seulement incapables d'un vrai comportement démocratique, mais aussi incapables de vivre des solidarités constructives. Ils restent enfermés dans une psychologie unilatérale de conflit permanent et surtout dans une logique de pouvoir autocratique, unique et même militaire. Quand ils sont réduits a l'état de simples membres par le jeu démocratique, ils deviennent des spécialistes de la mise en échec, du chantage, de la revendication impossible. Au pouvoir, ils ressemblent en tout point aux anciens pouvoirs qu'ils ont jadis vertement dénonces. 

On comprendra alors les rapprochements que j'ai pu faire entre le bilan de la gauche et le bilan de la droite. Du coup, c'est accepter de s'interroger sur le peu de profondeur de nos prétendues polarisations idéologiques qui opposeraient radicalement les divers leaderships, au-dessus d'une population de plus en plus impuissante face aux états-majors en lutte d'intérêts, de pouvoirs. Mais même là, je n'ai pas le goût de céder à un populisme aussi contestable. C'est toute la collectivité qui doit être interpellée dans le tournant actuel. Car il y a des comportements individuels et collectifs très répandus qui bloquent l'émergence de nouveaux dynamismes créateurs par-delà des luttes trop exclusivement centrées sur la revendication, la sécurité, et disons le mot, sur une dépendance accrue face à l'État et à l'initiative des autres. On n'agit plus, on réagit. 

Cette mise au point, je l'ai faite avant tout dans une perspective positive de dépassement. Qu'on l'accepte ou pas, il faut envisager un avenir difficile qui appelle des solutions très exigeantes. Le plus grand mythe de notre histoire récente, c'est d'avoir cru à une révolution tranquille, c'est-à-dire plus ou moins aisée, confortable, sans grands sacrifices ni travail acharné. Il n'y a pas de libération vraie et radicale qui se fasse ainsi. Encore moins des chantiers d'une telle ampleur. Je veux le redire à tous ces promus privilégiés qui ne se préoccupent même pas de calculer le coût de leurs revendications débridées. À temps et à contretemps, je rappellerai qu'on ne sera jamais un peuple entreprenant, juste et fécond avec des pourvoyeurs de services qui donnent le ton à tout le reste d'une population en réclamant de travailler moins de trente heures par semaine. Voilà une très grave imposture. Et ce n'est qu'un exemple entre cent. 

Il est temps de nous dire certaines choses, certaines vérités en face, non pour nous décourager, nous démobiliser mais bien au contraire pour nous ressaisir et nous relancer avec une volonté farouche de faire notre propre histoire, notre politique, notre économie, notre pays, sans exclusive. Nous en sommes hélas ! encore à des querelles interminables de village, de fabrique, de chapelle. Nous laissons le champ libre à ceux qui emploient leurs énergies à construire en se servant de nos propres ressources. 

Au moment où nous entrons, comme bien d'autres sociétés, dans un nouvel âge qui a été préparé par des changements de tous ordres : psychologiques, culturels, sociaux et politiques, saurons-nous discerner ce qui mérite de vraies luttes, de courageux investissements et aussi de douloureuses réorientations de comportement ? Pensons à notre façon de renvoyer sans cesse aux calendes grecques l'énorme tâche d'en arriver à un autodéveloppement économique solidaire et dynamique. Qui accepte de prendre des risques en ce domaine ? Qui veut payer de sa poche, de son temps, de ses énergies ? Surtout chez ces promus de la révolution tranquille surprotégés, et toujours insatisfaits de leur sort par dessus le marché ! 

Certes, le potentiel est là à peu près pour tout ce dont nous avons besoin pour foncer dans un avenir prometteur. Il s'est fait des choses intéressantes au plan des infrastructures nécessaires à cet autodéveloppement. Je serais injuste de ne pas reconnaître les efforts honnêtes et parfois admirables de milliers de citoyens qui ont eu à cœur la réussite des grandes réformes des dernières décennies. Mais au bilan, je garde l'impression d'une révolution montée à cheval qui trouve sa symbolique extrême dans les embardées incroyables du maire de Montréal avec l'agrément d'une majorité de citoyens. 

Voyez notre situation au tournant des années '80. Je ne m'en cache pas, je suis pessimiste, du moins à court terme. J'ai la conviction que la plupart d'entre nous cherchent à maintenir un standard de vie construit dans le cadre d'une prospérité artificielle montée à coup de milliards empruntés. Ils le font maintenant au grand dam de ce scandaleux million de Québécois en situation de pauvreté. Masse qui risque de grossir sans une forte relance de l'économie dans des perspectives plus justes. 

Bien sûr, il y a matière à des luttes radicales et nécessaires face au régime économique actuel. Voyez la concentration accélérée des avoirs et des pouvoirs par un jeu de holdings et de conglomérats de plus en plus sauvage, de plus en plus accapareur, sans compter l'impuissance des gouvernements eux-mêmes face au chantage très efficace des grandes corporations. Le premier ministre du Canada, après avoir manifesté une certaine velléité de contrôle minimal, légitime aujourd'hui même certains bénéfices exorbitants en présentant leurs porteurs comme des bienfaiteurs de la société. Retour au libéralisme du début du siècle ? L'idée des néo-capitalistes de droite gagne du terrain. Dans un pays aussi dépendant économiquement que le nôtre, une perspective d'autodéveloppement apparaît une nécessité historique cruciale. Or, de bas en haut, de haut en bas, on agit souvent en sens contraire. Encore ici, même les pratiques syndicales des promus sont de cet ordre. Ce n'est pas d'abord l'objectif d'indexation et de sécurité d'emploi que je vise ici, mais l'accentuation de part et d'autre d'une politique de dépendance à l'opposé d'une pratique collective capable de faire son économie et de la contrôler. Ce qui est différent de chercher uniquement à contrôler ce qu'on ne sait même pas créer soi-même. Voilà le cercle vicieux non seulement du sous-développement mais aussi d'une mentalité coloniale. 

Tout ramener au « pouvoir d'achat », c'est en rester à une politique de pur consommateur. Évoquer abstraitement l'objectif de la propriété collective des moyens de production n'est pas plus convainquant, si les promus des services publics où nous sommes davantage chez nous font preuve d'inefficacité, de mandarinat, de revendications non administrables, d'égoïsme accapareur. Mais l'éventualité d'une redéfinition plus avantageuse du statut politique du Québec laisse entière une question aussi cruciale : développons-nous des comportements, des compétences et une force morale aptes à relever nos propres défis internes ? Soit dit, sans minimiser l'importance de l'affirmation politique des Québécois. 

Il y a eu un certain progrès véhiculé à la fois par un magnifique renouveau culturel et par une conscience politique un peu plus audacieuse. J'ai donc tenté dans une troisième étape d'explorer ces filons d'avenir. Des dynamismes nouveaux sont en gestation. Ils n'ont pas encore de figure politique, et encore moins de mains économiques. Ils sont loin des principaux discours et débats idéologiques ou politiques actuels. Ils portent peut-être même un renversement de perspective par rapport à toutes les idéologies qui se disputent la faveur du public dans le spectacle permanent de la télévision. 

Et, oui, peut-être un nouvel âge à l'horizon. Nous allons tenter de le repérer dans l'opacité d'une situation, à vrai dire, on ne peut plus compliquée. Il n'y a pas de réponses superficielles aux questionnements de plus en plus profonds des hommes et des femmes d'ici. Et que dire des solutions ! Le cheminement de cet ouvrage veut en faire état, sans prétendre porter la solution sinon le diagnostic indiscutable. Plus qu'à un débat franc et ouvert, il invite à des tâches ardues que nous ne cessons de reporter à des lendemains mythiques ou magiques.


Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le lundi 17 avril 2006 19:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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