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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La révolution affective et l'homme d'ici (1982)
Intrroduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jacques Grand’Maison (1931-), La révolution affective et l'homme d'ici. Montréal : Les Éditions Leméac, 1982, 196 pp. Collection: À hauteur d'homme. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Introduction
 
« Un homme nous regardait faire et se sentait banni. À distance, il m'interrogeait et me harcelait par l'Oeil de ses Pères. Je le quittai pour ne pas nous trahir Il me fallait toucher les tables de la Loi qui m'avaient prise aux mots. Il me fallait inventorier leurs règles, exorciser leurs rumeurs... Patiemment, je remuai les archives, déplaçai les codes, déroulai les parchemins, balayai les poussières d'aphorismes décrépis à l'endos d'histoires feintes et de fables surfaites. Des dogmes se transformaient en cendres. Des discours s'émiettaient entre mes doigts... Je m'attardais, tentant de saisir le point aveugle de leur fuite... J'entrepris la narration de ce périple sans savoir si l'antique langue paternelle s'allierait aux langues maternelles naissantes [1]. » 

Quand la vie, la société, l'histoire se compliquent au point de piéger tous les discours, même les plus scientifiques, on ne peut que sentir un certain vertige devant sa propre parole, dès qu'elle sort de la conversation privée. C'est un peu ce qui m'arrive en livrant un autre jalon de réflexion sur la société d'ici. Est-il sujet plus grave et plus brûlant que la remise en question des rapports hommes-femmes ? 

Depuis un bon moment, j'y vois un lieu crucial de vérité qui rejoint la plupart des grands enjeux actuels. Comment réduire ce débat à une nouvelle mode de la critique sociale, à une « cause » à côté de tant d'autres ? Tous, qui que l'on soit, nous sommes concernés d'une façon ou l'autre. Même le clerc-célibataire que je suis. À plus forte raison, je devrais dire, tellement je me sens partie prenante d'un monde et d'une histoire qui pèsent encore lourdement sur une des libérations les plus légitimes et les plus fondamentales de toute l'aventure humaine. 

Ah ! bien sûr, je me rebiffe devant ceux qui « démonisent » mon héritage au point de ne lui reconnaître aucune valeur, aucun rôle dans l'affirmation historique de l'égale dignité de tous les êtres humains. Mais, en même temps, je me méfie tout autant du travers inverse qui se refuse à reconnaître les énormes déficits de ce même héritage religieux, particulièrement au chapitre de la condition féminine. 

L'autre parole 

Plus j'écoute l'autre parole, plus je me sens entraîné, malgré moi, dans une sorte de démystification radicale et douloureuse qui dépasse toutes celles que j'avais subies ou entreprises moi-même. 

Je me limite ici à un seul exemple pour marquer jusqu'à quel point je suis atteint dans ma fibre la plus sûre. S'il est une valeur à laquelle je tiens dans ce monde qui a tout aplati et désenchanté, c'est bien celle d'une certaine profondeur sacrale de l'expérience humaine. Ministre du sacré par vocation, je suis ultra-sensible à la moindre rayure de cette perle précieuse entre toutes. Et voilà que tout à coup une parole de femme jette un doute sérieux sur l'authenticité de ma pierre sacro-sainte. En effet, ce sacré a été l'une des principales bases historiques de la hiérarchie des sexes, de la monopolisation du pouvoir et du sens par les mâles, grâce à leur accès exclusif, non pas à la vie, mais aux codes sacrés qui prétendaient la régir. 

Dans la plupart des traditions religieuses qui étaient en quelque sorte les racines de chacune des sociétés traditionnelles, le sacré signait les frontières du pur et de l'impur. On ne saurait donc livrer au hasard le fait que le sang menstruel ait été considéré comme un des signes par excellence de l'impur ! Du coup, la femme était évincée du trône et de l'autel, de la loi et du rite, du savoir et du valoir. 

Ce vieux paganisme religieux s'est prolongé dans le christianisme, comme, d'ailleurs, le patriarcat judaïque, en dépit du Christ qui avait radicalement contesté cette vision du monde, je devrais dire, cette division du monde entre pur et impur, à la source d'une domination sacralisée, donc intouchable, inviolable, incontestable. 

Voilà un exemple entre cent pour illustrer la pertinence critique de l'autre parole qui est en train de faire la vérité jusque dans nos retranchements les plus secrets, complices ou ignorés. Chaque homme, dans son monde singulier, y trouvera plus que son compte ! Je comprends la fuite de plusieurs devant un procès aussi bouleversant. Mais en même temps, je commence à soupçonner toutes les richesses d'humanité que libère ce rude combat de l'autre qui a à peine dit son premier mot public. 

On s'étonnera peut-être de me voir qualifier la révolution féminine comme l'autre parole. Voyons d'abord l'histoire, celle qui a été retenue : n'est-elle pas d'un mutisme incroyable sur le rôle des femmes, précisément parce que la parole consignée et consacrée n'était que masculine. D'où le scandale de certains mâles devant l'extraordinaire explosion culturelle de l'affirmation féminine. Celle-ci est en train de se donner un équipement politique de base que nous nous étions réservé. Car la parole qui nomme et définit se prolonge dans le code social et juridique. 

Un double exil 

Doit-on conclure en toute honnêteté qu'il serait mieux d'écouter encore longtemps ce message inédit qui bouscule le « reçu » de l'histoire, tout en révélant des richesses inconnues ? Je n'en suis pas sûr. Non pas qu'on en ait assez entendu, loin de là ! Mais je m'inquiète du retard croissant de la conscience masculine, non seulement face à la fantastique poussée de cette force historique, mais aussi face à elle-même. Inquiétude qui s'aggrave quand je vois tant de retraites et de replis, pour ne pas dire, de régressions. C'est un euphémisme de parler ici de « réserve ». 

Cette dite sagesse du silence masculin bien adossée à son statut écrit et prescrit permet de justifier la résistance passive, sinon l'inertie. Combien de silences stratégiques ne servent qu'à surveiller les faux pas de ceux qui agissent, pour mieux les confondre ? Il y a aussi des silences qui n'écoutent rien ni personne, parce qu'ils ne sont habités par aucune parole intérieure. L'écoute de l'autre n'est jamais un comportement passif ; elle s'inscrit toujours dans un dialogue, fût-il d'affrontement ou de combat. 

On ne comprend donc pas un autre discours, si on n'a jamais construit le sien. Or, l'homme, de par ses statuts acquis et le langage reçu, en est venu à ne plus se voir, se penser, se dire, se critiquer au masculin. Il n'y a pas de conscience de soi qui ne soit critique. C'est faire trop d'honneur au « macho » que de lui reconnaître une claire conscience de sa supériorité. De même, à l'inverse, la femme n'a découvert son identité que dans un mouvement critique de sa propre conscience. Chez elle, on peut alors parler véritablement d'une « parole » vivante face au langage institué, figé de l'homme statutaire. Pour lui, la réalité, c'est sa réalité ; le discours, c'est son discours ; le sens, c'est son sens, et vice versa. Qu'il soit en position de pouvoir ou pas. C'est un statut de base « consacré », y compris chez le prolétaire face à sa femme, peu importe la force de personnalité de celle-ci. 

Ce rapport fondamental des sexes est tellement subsumé dans un « naturel » multimillénaire que toute mise en cause de cet ordre apparaît « artificielle », « étrange ». Changer un tel rapport, ce serait non seulement défier le bon sens, mais aussi sortir de l'humanité réelle. 

Ici le bon sens est à sens unique. Le vieux préjugé rabelaisien en témoigne : « la nature s'est égarée quand elle a bâti la femme ». Ainsi, l'homme doit être le seul à penser, à organiser le monde, et à en saisir la totalité. « Je me cherche à travers les siècles, écrit Hélène Cixous, et je ne me vois nulle part », et Madeleine Ouellette-Michalska d'ajouter : « Ces dires ne touchent ni ma terre, ni mon sang. » Il ne reste alors, comme déclencheur de changement véritable, que la dynamique de transgression libératrice inaugurée par Ève dans l’Éden de l'homme. 

Pour dé-cadastrer le discours de cet Ordre sacralisé, ne fallait-il pas d'abord une effraction scandaleuse du Saint des Saints ? Opposer un inédit à l'Édit. Risquer la rupture radicale. Depuis ce temps, l'histoire nous l'a appris, toute autre parole porte la trace du sang-tabou, de l'exil moral et social. Mais hélas ! d'une révolution à l'autre, ce ne fut très souvent qu'un transfert d'objets, sans un avènement des sujets. 

Radicalité de la question 

Voilà ce que libération et promotion féminines pointent avec une acuité sans précédent. Cette fois, on ne pourra pas noyer le sujet humain comme fin irréductible dans les nuances des moyens « objec­tifs ». Ceux-ci ont toutes les garanties de l'ordre dit naturel, lui-même consacré en civilisation, et forclos par la logique infrangible de la Loi. Rien n'est plus difficile à prouver que ce réel historique au masculin, même avec l'immense dossier noir d'une vérité accablante que la critique féminine vient de monter. 

Disons tout de suite qu'il n'est pas question pour moi d'évaluer ou de juger ce dossier des mouvements féministes. Je cherche plutôt une compréhension de sa signification, de son retentissement chez les hommes d'ici ; et je retiens particulièrement la difficulté de nous distancer de nous-mêmes pour identifier notre propre conscience au masculin. 

Je ne vois vraiment pas comment nous pouvons reconnaître notre société « au masculin », sans une nouvelle conscience plus critique de notre condition masculine bien située historiquement. Les objectifs égalitaires ne suffisent pas, et pas plus les critères habituels des différences entre les deux sexes. La dramatique est autrement profonde. Nous allons essayer de la retracer en partant du plus simple, à savoir les problèmes qui sont déjà dans notre champ de conscience, dans le débat publie, sans démêler trop vite les contradictions du réel, y compris celles de nos discours, du mien, bien sûr. 

On ne trouvera pas dans ce court ouvrage une thèse bien montée, mais plutôt une parole singulière où les convictions les plus fermes s'accompagnent souvent de nouvelles questions, de doutes, de retours critiques. Certes, des balises plus sûres permettraient de nous sécuriser en ce temps d'incertitude qui se prolonge jusque dans l'identité sexuelle. Le courage de la question ouverte, c'est peut-être la caractéristique principale de la maturité au moment des crises, des tournants importants. C'est aussi une condition nécessaire pour découvrir jusqu'à quel point le rapport masculin-féminin peut s'investir dans des chemins d'humanité les plus divers. 

On s'enferme si vite dans ses réponses, aujourd'hui comme hier. Je soupçonne, là-dessous, une pauvreté de conscience plus qu'un besoin absolu de sécurité. À ce chapitre encore, la nouvelle conscience féminine nous a devancés. J'en veux pour exemple ce propos magnifique d'Andrée Pilon Quiviger : « Porteuse de questionnements fondamentaux, me voici aux rivages de la non-réponse. Le silence et la solitude appartiennent au mouvement, ne serait-ce que par le bout du temps où se déploie ma vie, où s'essaie ma recherche, où s'éprouve ma singularité. Mouvement insaisissable tant il a parfois de houleuses complexités et souvent de lisses fadeurs. Mouvement d'inclinaison vers le milieu du soi, vers la source première ; là où commencerait le jaillissement de la fontaine. Mouvement avide vers la source jamais trouvée. Source en gestation quelque part où s'accouplent le dedans et le dehors. Là où se compénètrent le dit et le non dit. Mouvement incliné vers la source introuvée. Là où la présence quitte le présent ; la parole, le mot et le verbe, l'action. Le savoir se renonce. L'intuition se tait. Le désir de vivre se couche sur la peur de mourir. Comme le matin sur la nuit. Au plus intime s'accueille un mystère indéchiffré, je m'y projette les yeux fermés  [2]. » 

Comment ne pas nous reconnaître dans cette parole de femme qui nous invite à la sortie du faux Ventre... le pire de tous, celui que le monde masculin a « fabriqué », consacré en identifiant le réel à sa Loi, à son Code, avec ses mille et une façons de cadenasser les portes du nid ? A bien y penser, la libération radicale ne pouvait venir que de là. Est-ce haïssable clin d'œil que de penser ainsi ? Nouvelle trahison du clerc qui à contre-histoire s'en prendrait maintenant aux mâles pour mieux camoufler son propre pouvoir au nom du mystère... de la Femme éternelle ? Dieu m'en garde... et surtout cette passion d'investir le meilleur de moi-même pour une terre toujours plus humaine. 

Cette interpellation de l'homme d'ici dont je suis par toutes mes fibres, je la veux tendre et empathique. Car je me sens tellement, moi aussi, de sa blessure coloniale, de son obsession de la mère, de sa conscience en friche, et davantage, de cette nouvelle verdeur québécoise qui commence à croire au risque de soi, de l'autre, dans l'espérance d'un « Nous » inédit. Cette empathie qui sent, voit et agit du dedans m'apparaît la condition première d'un véritable renouvellement dans la justice et l'audace. 

Rencontre inattendue de l'héritage et du projet 

Nous sommes un peuple impossible en train de se réinventer à même ses contradictions les plus vives. Et c'est avec une particulière intensité que nous vivons les grands chocs contemporains du singulier et de l'universel, de l'égalité et de la différence, de l'affectif et du politique, de l'héritage et du projet. L'issue de cette aventure historique devra beaucoup à la pertinence et à la fécondité de notre propre renouvellement intérieur. 

Il fut un temps où les hommes et les femmes d'ici vivaient une sorte de compagnonnage aussi étonnant qu'inclassable. C'était pour survivre à contre-histoire. Ils ont gagné ce premier pari qui a fait de nous un peuple aujourd'hui en quête d'une société originale. Je trouve étrange que nous ayons tant « déconsidéré » cette base humaine de notre itinéraire historique. 

Peut-être y a-t-il là une rupture nécessaire ? Car nous ne saurions oublier le versant noir de notre histoire. Certains faits sont gros d'une ombre qui s'étend bien au-delà de leur avènement ponctuel, telle cette accession incroyablement tardive des femmes au droit de vote (1944). Cet exemple n'est que la pointe d'un iceberg qui a brisé bien des aventures. Il y a eu, chez nous, un chassé-croisé complexe de patriarcat et de matriarcat. Et le fait évoqué ci-dessus invite à penser que l'affirmation « publique » de la femme permet de contrer à la fois le patriarcat politique et le matriarcat familial. L'action ne peut donc qu'être globale, dans une perspective de changement sociétaire et non dans une simple optique d'intégration égalitaire. Il y a un lien de plus en plus évident entre la nouvelle société à bâtir et la redéfinition du rapport des hommes et des femmes d'ici. Il ne s'agit donc pas seulement d'admettre que ce rapport social de base concerne tous les autres rapports, mais aussi de comprendre son inscription dans la dynamique historique de notre propre aventure. 

Un second regard peut nous aider à découvrir qu'il y a aussi des convergences au creux de nos contradictions, des croisements de l'inédit d'aujourd'hui avec notre expérience historique. Ruinés matériellement et politiquement par la conquête, les nôtres n'ont pu miser, pendant longtemps, que sur cette solidarité radicale d'un formidable compagnonnage hommes-femmes. On aura beau faire le procès le plus légitime des travers indéniables qui ont accompagné cette aventure, le bilan reste plus que positif pour qui veut bien dépasser toute vision manichéenne de notre expérience historique. Ne pas le reconnaître, c'est aliéner sa propre substance, son « pays réel », pour rêver une autre identité sans fondement. Une logique de « vivant » - science et sagesse nous en avertissent - invite plutôt à une pratique de « renouvellement », même quand il faut rompre bien des attaches au passé. 

De l'affectif au politique 

Pour redéfinir des rapports humains de base longuement tissés par notre culture historique particulière, nous ne saurions nous en remettre à un emprunt massif de modèles critiques pensés et vécus ailleurs. Il y manquerait cette empathie de soi capable d'un lucide regard intérieur. Oh ! je sais que nous n'y trouverons pas l'éden rêvé. Loin de là, mais nous ferons d'abord la vérité en nous-mêmes. Autre condition non seulement pour mieux s'aimer, mais aussi pour fonder de plus longues foulées d'avenir. 

À ce chapitre, je crains particulièrement le peu de profondeur critique de bien des consciences masculines, face à une telle instance. Cette requête radicale ne vient pas seulement d'une histoire tragique qui ne cesse de nous défier au bout de nous-mêmes, mais aussi d'une étonnante révolution culturelle, intérieure, affective qui commence déjà à exploser dans tous les secteurs de vie. 

J'ai cru un moment que les sociétés occidentales, et la nôtre comprise, devenaient des sociétés thérapeutiques, implosées, tout occupées à guérir leurs malaises indéfinissables, loin des prochains chantiers de l'histoire. Ce danger de régression demeure, jusque dans la psychologisation et la privatisation des enjeux humains les plus politiques. 

Mais j'avais moins bien évalué la force du mouvement inverse, celui de nouvelles sensibilités, de nouvelles orientations affectives motivant puissamment la volonté de construire une société autre. Plusieurs expériences récentes y doivent leur meilleure source, de même que certaines luttes importantes comme la santé et la qualité de vie au travail et ailleurs. Faut-il en déduire que notre comportement social et politique futur dépendra de plus en plus de cette révolution affective, intérieure ? J'en fais le pari, tout en n'ignorant pas les pièges de ce gigantesque déplacement historique. Celui-ci n'en demeure pas moins plein de promesses. Mieux vaut aller de la vie à la politique que l'inverse. C'est un tel renversement de perspective qu'amorce la révolution féminine. Par exemple, celle-ci va du corps libéré jusqu'à l'ensemble du corps social, en accrochant tout au passage. Ce mouvement ascendant, organique, est à l'opposé des démarches techno-cratiques ou même idéologiques qui nous ont valu une société de plus en plus abstraite, froide et stérile. 

Certains croiront flairer ici une autre version du « trip écologique » comme modèle de remplacement. Ce serait caricaturer et réduire la riche complexité de la révolution affective, de sa nouvelle conscience « relationnelle ». On devrait s'inquiéter davantage du système social actuel qui a tout instrumentalisé, même les rapports les plus humains. Alors, pourquoi s'étonner d'une volonté politique qui cherche à repenser la société à partir de ses rapports fondamentaux, et en particulier à partir de la relation homme-femme ? 

Empathie et justice 

La révolution féminine n'est pas arbitraire et marginale. Elle est au centre de ce retournement politique. Les femmes sont bien capables de définir leurs propres objectifs. Tel n'est pas le but de ce travail. Il s'agit plutôt de rejoindre ce mouvement de fond. Or, peu d'hommes d'ici semblent en saisir l'importance. Maurice Champagne-Gilbert a ouvert une voie dans son ouvrage sur la famille [3]. Il reste bien d'autres avenues à explorer pour foncer dans ce nouvel âge où s'entrechoquent nos rêves les plus tenaces et l'ouvrage le plus difficile, celui de la justice. Que j'aie orienté ma démarche dans le sens d'un renouvellement de l'empathie, c'est précisément pour signifier le raccord à réinventer entre l'intériorité et la justice, entre l'autonomie et la solidarité, entre l'affectivité et la politique. Bien des femmes ont précédé et distancé la plupart des hommes d'ici sur cette voie qui porte une autre parole, une autre pratique, et qui sait, une autre foulée de civilisation. 

Certes, ce court ouvrage ne saurait prétendre atteindre un tel objectif. Il n'est qu'un tout petit jalon de réflexion qui tente de mieux comprendre ce qui se passe chez les hommes de ce pays. Il faudra bien d'autres éclairages pour y voir clair. Et pourquoi n'accepterions-nous pas aussi de nous regarder avec les yeux de l'autre qui a déjà ouvert ces nouveaux chemins d'humanité ? Une telle empathie n'exclut pas notre propre sens critique ; au contraire, elle l'appelle dans le jeu anticipé d'une nouvelle réciprocité plus juste, plus riche. Il y a mille et une modulations possibles du masculin et du féminin. L'histoire connue n'en a développé que quelques-unes. Nous y gagnons à ouvrir ce jeu, même au coeur des affrontements inévitables et des requêtes concrètes d'une justice à rétablir entre les sexes [4]. 

Plus que tout autre champ d'expérience, celui-ci commande une pédagogie du changement historique très complexe. Ce sera une autre de nos préoccupations dans cet ouvrage. S'il ne faut pas éterniser certains problèmes pressants, on ne doit pas non plus se hâter de boucler des questions de fond qui viennent tout juste de faire surface chez la plupart d'entre nous. Tout au plus, trouvera-t-on ici une première lecture de cette émergence. Voilà un objectif bien limité, mais combien nécessaire !


[1] Madeleine Ouellette-Michalska, L'Échappée des discours de l'oeil, Montréal, Nouvelle Optique, 1981, pp. 7-8.

[2] Andrée Pilon Quiviger, L'Éden éclaté, Montréal, Lernéac, 1981, p. 140.

[3] Maurice Champagne-Gilbert, La famille et l'homme à délivrer du pouvoir, Montréal, Leméac, 1980.

[4] Empathie et justice, il ne faut pas séparer les deux termes. Maria Macciochi dans Les femmes et leurs maîtres (Paris, C. Bourgois,1979) souligne avec raison que la domination peut se déguiser en « compréhension », surtout dans un domaine où la sujétion se fait au nom de l'amour.


Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le mercredi 26 avril 2006 20:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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