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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Quand le jugement fout le camp. Essai sur la déculturation. (1999)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jacques Grand’Maison (1931-), Quand le jugement fout le camp. Essai sur la déculturation. Montréal: Les Éditions Fides, 1999, 230 pp. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Avant-propos

« Tout le monde se plaint de sa mémoire et personne ne se plaint de son jugement. » 
La Rochefoucauld 

Après plus de quarante ans de travail en éducation et en divers projets collectifs, je me rends compte que les questions les plus simples ont souvent été le parent pauvre de nos débats et combats dans la société et même dans nos pratiques les plus courantes. 

L'exercice du jugement en est un des exemples parmi les plus révélateurs. On fait des gorges chaudes devant le manque de jugement de certains juges comme si ce problème n'était pas largement répandu dans la population de tous âges et milieux sociaux. Même au plan scolaire on peut se demander où, quand, comment et par qui se fait la formation du jugement. Pourtant il s'agit là d'une des assises fondamentales de la conscience, de la personne, de la conduite de la vie, de la démocratie et des rapports humains de tous ordres. 

Après l'émancipation d'une société traditionnelle très régulée, nous avons valorisé l'autonomie et la liberté de penser et d'agir, ce qui appelait forcément une plus grande capacité de bien juger. Que s'est-il passé au juste à ce chapitre ? Comment ne pas s'étonner de l'éclipse ou de l'esquive d'une pareille question ? À tout le moins peut-on reconnaître les avantages d'améliorer cette dynamique précieuse de l'intelligence et de la conscience humaines, fût-ce pour mieux mettre en oeuvre nos valeurs modernes les plus prisées et nos responsabilités démocratiques de citoyens. J'aime bien cette pensée de Dostoïevski qui souligne l'importance de partager les questions les plus décisives et les réponses différentes qu'elles suscitent. Alors nous y gagnons tous en discernement. 

Je suis bien conscient de la charge explosive et provocante du titre de cet ouvrage. Qui n'a pas commis d'erreurs de jugement, d'évaluation dans sa vie ? Mon propre bilan n'est pas très honorable, à ce chapitre. Et un âge avancé comme le mien ne confère pas automatiquement la sagesse et la vertu. Quand Jésus de Nazareth a confondu les « lapideurs » de la femme adultère, ce sont les plus vieux qui ont dû quitter les lieux les premiers. 

Il est tellement facile d'assommer les autres au nom de la vérité et de taire sa propre faillibilité. À l'autre extrême du spectre de la rectitude, il y a la revendication du « droit à l'erreur ». Eh oui, un autre droit ajouté aux mille autres, y compris celui de la porno infantile, ennobli de la plus totale liberté d'expression, et du droit sacré de la vie privée où l'on peut dire et faire n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment et n'importe quand. C'est, par exemple, la pseudo-logique du jugement ( ! ?) d'un magistrat de la Cour supérieure de la Colombie-Britannique sur le « bon droit » d'un pédophile. La vieille expression « juger à tort et à travers » est toujours d'actualité, et parfois elle se drape du droit et des droits. Derrière ce cas extrême, se cachent des tendances plus larges et plus diffuses qui appellent un regard plus critique. Avant toute considération morale, il est question ici de cohérence culturelle et philosophique. Quand on justifie à peu près n'importe quoi, on se plonge dans une indifférenciation, une déculturation du sens, du jugement et de la conscience. 

Une nouvelle cote d'alerte surgit ici : celle d'une conception de la tolérance qui commande de ne pas juger et même de ne jamais juger, au point de justifier la passivité ou la démission devant l'intolérable. 

D'aucuns me diront que l'esprit critique se porte plutôt bien dans notre société, sans trop s'inquiéter d'une autre tendance inverse fort répandue, celle de se replier sur soi pour ne pas faire de vagues et protéger sa tranquillité. La noble auto-interdiction de tout jugement peut même servir à légitimer le désengagement par rapport à autrui et de bien subtiles dérobades face aux requêtes de débats nécessaires pour clarifier les situations et faire avancer les choses. Nous ne pouvons faire un peu plus de vérité entre nous sans exercice du jugement. 

Quant au jugement sur soi, il faudra repasser, tellement il est objet de tabou et d'interdit dans les nouvelles modes psychologiques. S'agit-il d'éducation, on semble avoir peu d'intérêt pour cette question de la formation du jugement et de la conscience. Ça sent trop la morale ! Bien sûr, la question des valeurs a repris du galon. Mais étrangement le « jugement de valeurs » a toujours aussi mauvaise presse. Je soupçonne que c'est surtout le jugement qu'on met ici en procès. Pourquoi ? je pense qu'il y a matière a examen. 

Cet ouvrage s'adresse aux bien-portants et non à cette cohorte grandissante de gens qui ont à se dépatouiller dans d'âpres situations de survie et qui ont tant besoin d'une société plus sensée, plus cohérente dans ses politiques, ses choix collectifs et ses pratiques, dans ses valeurs, ses débats et ses combats pour trouver des solutions plus justes. 

Il nous faut réfléchir davantage sur nos façons de gérer collectivement nos problèmes, nos conflits et, plus largement, notre vivre et agir ensemble. Notre société est de plus en plus paralysée dans un écheveau inextricable de culs-de-sac en combien de domaines à la fois où les acteurs concernés, incapables de s'entendre, renvoient à des tiers le soin de dénouer les impasses : commissions d'enquête, magistrature, etc. Finalement, tout aboutit aux plus hautes instances gouvernementales qui deviennent les boucs émissaires de notre propre incapacité collective d'agir pertinemment et efficacement. Les cercles vicieux se multiplient. « Vous ne respectez pas la démocratie », « Vous ne nous avez pas consultés », disent bien des gens qui rarement SI interrogent sur la pauvreté et l'incohérence de leurs propres pratiques si peu démocratiques dans la gestion quotidienne de leurs tâches et responsabilités individuelles et collectives. 

On dénonce des solutions antidémocratiques à des problèmes que souvent on n'a pas su résoudre entre acteurs impliqués. 

On demande à des juges de trancher des litiges de tous ordres, comme s'ils avaient une compétence universelle pour dénouer une foule de situations fort complexes, quitte à contester par la suite la non-pertinence des jugements de la Cour. 

On s'en remet aussi aux avocats des parties en cause pour transiger des ententes, des compromis sans les acteurs eux-mêmes qui sont les premiers concernés par le problème et, partant, par la solution à trouver et à rendre efficace. En relation, par exemple, avec les conventions collectives, j'ai entendu souvent cette remarque : « On ne peut rien y comprendre sans les avocats », comme si ceux-ci étaient les seuls à mettre en cause. 

Nous vivons une bien étrange démocratie où les solidarités de plus en plus ponctuelles et courtes se jouent presque exclusivement sous un mode d'opposition ou de réaction, de refus, d'autodéfense ou de mise en échec, et que de fois en prenant en otage la collectivité elle-même. 

Ces mises en échec successives et massives finissent par créer un climat d'impuissance et de désespérance chez la majorité des citoyens face à leur société. Alors on répète le même scénario quand il s'agit de ses propres intérêts, comme si c'était ce seul rapport de force qui permette d'être entendu et de faire plier tout le monde. La loi du plus fort, du plus criard, du plus efficace dérailleur de train, du plus habile manieur des recours médiatiques, repousse à la marge les plus faibles, les sans voix, les sans pouvoir ni avoir. 

Même des pratiques autour des droits humains fondamentaux participent de cette foire corporatiste où le discours légitimateur se drape de pareilles références ennoblies en intérêt publique... son propre intérêt ne peut être que dans l'intérêt de tous ! Peut-on fausser plus vicieusement son propre jugement et sa propre conscience ! 

Mon propos, bien sûr, ne se limite pas à cette démarche critique. J'ai pensé à plusieurs titres, par exemple : Éloge du jugement. Tout au long de ma démarche, j’ai montré le caractère précieux de la capacité de bien juger des choses de la vie, le rôle majeur du jugement dans le requestionnement éthique qui surgit aujourd'hui. 

Mais il m'a semblé plus important de provoquer la réflexion et susciter des sursauts de conscience face à certaines tendances qui déstructurent ce qu'on a de plus spécifique comme être humain, à savoir le discernement, l'intelligence critique, la conscience, la liberté intérieure, l'articulation du sens, le choix judicieux des valeurs à privilégier, la pertinence culturelle et éthique. 

Encore ici, la pratique éducative est un des lieux les plus importants pour marquer le caractère précieux du discernement dans l'exercice de toutes les autres pratiques sociales, professionnelles, y compris dans les débats et combats démocratiques et le déchiffrement de la croissante complexité de nos sociétés. Déjà à la genèse humaine de l'acte éducatif, les parents sont mis au défi d'un difficile et patient décryptage des signes de leur petit. Et que dire de ces processus complexes de différenciation entre les enfants d'une même famille dans la construction de leur propre identité ! À ce niveau de profondeur, il n'y a plus de recettes itératives, de règles universelles, de manuels ou de modes d'emploi d'efficacité assurée. L'éducation de bout en bout est oeuvre et art du discernement. Il en va de même de notre propre aventure humaine toujours singulière où nous sommes confrontés constamment à pareil défi imparable pour repérer judicieusement le sens de ce qui nous arrive, de ce que l'on vit, de ce que l'on fait, de ce que l'on ressent, de ce que l'on rêve. Nos rapports aux autres ont aussi des exigences semblables. 

Comment ne pas souligner la portée féconde et inestimable d'une pratique éducative d'accès à ces « sens existentiels » qu'on a su faire jaillir comme une source du plus profond de soi ? E-ducere, faire jaillir la source, nous dit la racine latine du mot éducation. 

L'exercice du jugement est porteur d'une dynamique trop sous-estimée, qui est celle-ci : quand on est en prise sur le sens de ce qu'on fait, on est étonnamment mieux équipe pour affronter les difficultés de parcours et même les échecs que l'on rencontre sur sa route. Cela vaut tout autant au plan de nos tâches et responsabilités sociales et citoyennes. 

Nos rapports à la politique, à la morale ou à la religion, à l'amour, au travail ou à l'argent seraient plus sains si nous accordions plus de temps et d'attention à l'éducation permanente de notre propre jugement et de notre discernement.


Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le lundi 17 avril 2006 19:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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