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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La nouvelle classe et l'avenir du Québec (1979)
Intrroduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jacques Grand’Maison (1931-), La nouvelle classe et l'avenir du Québec. Montréal: Les Éditions Alain Stanké, 1979, 272 pp. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Introduction

Au moment où le Québec et le Canada tout entier font face à des choix politiques très importants, il m'est apparu nécessaire de retracer les cheminements qui nous ont amenés à ce tournant difficile des années 80. J'ai voulu le faire dans une perspective particulière, limitée, mais non moins révélatrice de l'ensemble de notre situation. En effet, qu'on en arrive à un Québec souverain ou à un fédéralisme renouvelé, certaines questions de fond demeurent entières. Qu'allons-nous mettre dans cette maison rénovée ou cette nouvelle construction ? 

On ne fait pas l'histoire ex nihilo (de rien), par exemple, en décrétant une autre constitution qui créerait une réalité entièrement inédite. C'est là une vision magique de l'histoire et de la société. De même, une politique ne s'établit pas uniquement en fonction des rapports externes, en l'occurrence, les investissements étrangers, les États-Unis, etc. Sur quoi peut-on miser à l'intérieur ? Quelles orientations majeures la société québécoise a-t-elle suivies dans son organisation interne depuis la Révolution tranquille ? Quel bilan fait-on des réformes tentées, de l'État conçu comme levier central d'autodéveloppement ? Qu'en est-il des diverses forces « progressistes » qui ont joué dans cette première relance historique ? Et les résistances, les obstacles, les régressions, les accidents de parcours, les correctifs ? 

Il me semble que toutes ces questions ne sauraient être étrangères au choix entre le statu quo, la souveraineté-association ou la « troisième voie », entre un néo-libéralisme économique, une formule socio-démocrate ou un socialisme plus ou moins révolutionnaire. Ces grands scénarios idéologiques survolent ou simplifient souvent une situation très complexe qui exige aussi d'autres approches. 

Le syndicalisme, par exemple, continue de jouer chez nous un rôle historique en ce sens. Il nous interpelle sur la vie interne de notre société, alors que plusieurs ont la tentation de ramener tous les problèmes au rapport Québec-Ottawa. Certes, comme nous le verrons, ce même syndicalisme cède lui aussi à une tentation semblable. Son évolution est intéressante à un double titre : d'une part à cause de sa vocation historique très sensible à la structuration interne de la société et aux requêtes fondamentales de justice, et d'autre part, à cause de certaines orientations récentes qui révèlent d'immenses problèmes laissés pour compte dans les grands scénarios idéologiques. 

J'ai donc tenté un premier diagnostic. Bilan de la gauche et de la droite et perspectives d'avenir. Étude que j'ai publiée dans Le Devoir pour susciter un débat de fond. Les réactions furent vives. Mais une fois de plus, plusieurs se sont empressés de quitter le « pays réel » pour retourner à leur propre ciel idéologique logique et sécurisant. 

Plus j'avançais dans le débat comme dans ma propre recherche, je découvrais un phénomène majeur trop ignoré par les forces en présence, à savoir l'émergence d'une nouvelle classe constituée par les promus de la Révolution tranquille et par son explosion tertiaire. J'y voyais un biais très révélateur, parmi d'autres, pour une perception plus réaliste du pays réel face aux grands choix politiques du tournant historique actuel. 

Que certains idéologues de chez nous ignorent, dans leur explication toute faite de la structure de classes, l'émergence d'une nouvelle classe dont ils font partie, voilà un indice entre cent d'un aveuglement non avoué. À gauche, à droite ou au centre, cette nouvelle classe ne s'est pas encore identifiée comme telle, et cela jusque dans ses conflits internes. Entre le syndiqué et le cadre de la nouvelle classe, les intérêts communs sont autrement plus importants que les oppositions idéologiques. Voilà une hypothèse à vérifier. Si elle fait vraiment partie de notre réalité politique, il est temps d'y voir clair. Surtout à cause des responsabilités majeures que la nouvelle classe exerce dans la vie interne du Québec contemporain. 

Dans une deuxième étape, je voudrais soumettre cette hypothèse de travail à des vis-à-vis critiques d'ordre culturel et d'ordre structurel. Par exemple, que se passe-t-il au plan des orientations profondes de comportement, d'attitude, de sentiment qui agissent quotidiennement et souterrainement ? Nous en restons si souvent aux grands schémas idéologiques ou politiques. Voyez comment on répète les mêmes choses sur la structure de classes, sur la crise des valeurs, sur les faiblesses structurelles de l'économie québécoise. 

Encore là, j'ai choisi des vis-à-vis critiques qui dépassent les idées reçues. Je pense, par exemple, aux stéréotypes de gauche ou de droite qui télescopent la complexité des rôles de l'État contemporain. Chez nous, la tertiarisation récente s'est alimentée à quatre sources différentes, mal articulées, et souvent contradictoires. Un domaine peu exploré, et pourtant si important pour comprendre le tournant actuel. Il en va de même de l'évolution des institutions et des nouvelles législations, des rapports inédits entre le privé et le public. J'ai fait du Code du travail le principal révélateur de ces mutations historiques, parfois très profondes, mais si souvent traitées superficiellement. 

Quant à la structure de classes, j'ai voulu la réexaminer en réintroduisant le phénomène massif des classes moyennes que beaucoup de spécialistes persistent à ignorer. Un autre indice d'aveuglement idéologique. Pourtant, au beau milieu de la Révolution tranquille, certains esprits lucides, tel H. Guindon, avaient déjà pointé l'émergence possible d'une nouvelle classe dans la foulée de l'énorme secteur public en construction. Certains ont moqué ce point de vue au nom d'une grille marxiste qui écartait une telle éventualité. Or, Marx lui-même avait prédit pareil phénomène relié au rôle croissant de l'État moderne. 

Je n'insiste pas ici sans raison, puisque la majorité de ceux qui posent les problèmes de fond en termes de classes persistent à ramener toute la question à la propriété privée des moyens de production face à une « communauté d'idéologie et d'intérêt de tous les travailleurs ».

C'est là une vision par trop simpliste des choses. Faut-il rappeler la démystification que Djilas leur sert dans la Nouvelle classe dirigeante : « La nouvelle classe tire son pouvoir, son prestige, son idéologie et ses moeurs d'une forme spécifique de propriété - la propriété collective - qu'elle gère et se distribue au nom même de la nation et de la société. » 

Chez nous, les diverses branches de la nouvelle classe -libérale, nationaliste, syndicalo-socialiste - se disputent entre elles un pouvoir exclusif qui véhicule le même objectif explicité plus haut par Djilas. Que l'une se serve de ses alliances avec les pouvoirs économiques tout en s'y asservissant, que l'autre utilise la corde nationaliste, que la troisième se légitime comme le sauveur d'un prolétariat (qu'elle méprise !) c'est toujours le même jeu de base. Elles ont toutes en commun un même style de vie qui devient l'idéal à atteindre, sinon la norme de comportement et de revendication, particulièrement chez les classes moyennes. 

Je ne veux pas enlever toute signification particulière aux diverses polarisations idéologiques actuelles, et surtout à l'immense défi de notre situation coloniale. Je sais aussi qu'il y aura bien des nuances à apporter dans la qualification des trois branches précitées de la nouvelle classe. Mais il est, par ailleurs, très important de mettre en lumière ce même jeu de base des anciennes et des nouvelles élites pour asseoir leur pouvoir sur le secteur publie, principal lieu accessible pour accaparer biens et prestige dans un contexte colonial comme le nôtre. Jeu « interne » mal perçu dans la mesure où l'attention est portée presque exclusivement sur les pouvoirs « extérieurs », soit pour les dénoncer ou les combattre, soit pour les utiliser tout en s'y soumettant. 

Pouvons-nous ignorer plus longtemps cet énorme trou noir sur l'échiquier actuel de nos grands scénarios politiques ? Une conscience historique minimale de ce qui est arrivé dans tant d'autres sociétés, devrait nous alerter. Combien de peuples sont passés d'une domination à l'autre, même dans le cadre d'une démocratie libérale ? 

Mais tout ne se ramène pas à cette logique de pouvoirs. Nous vivons un moment historique d'une extrême complexité. Voilà pourquoi j'ai tenté d'élargir mon examen de la situation, par-delà ce révélateur privilégié ( !) qu'est la nouvelle classe. Je l'ai fait dans la perspective de mieux cerner, non seulement l'ensemble de nos obstacles intérieurs, mais aussi les dynamismes internes capables de promouvoir un dépassement des cercles vicieux actuels. Bien sûr, il s'agit de démarches exploratoires qui font de cet ouvrage un essai au sens premier du terme. Voilà donc les composantes de cette deuxième partie de l'ouvrage. 

Des aspects structurels, je retiendrai : l'état actuel de notre tertiarisation antiéconomique ; la structure de classes ; les nouveaux codes et encadrements. 

Des aspects culturels et idéologiques, je mettrai en lumière : cette étrange conjugaison de tendances opposées : sécuritaire et libertaire ; le vieux fond dogmatique, clérical et corporatiste. 

En conclusion, je tenterai une seconde lecture de ce que j'ai appelé le seuil critique d'un nouvel âge, dans une étude précédente publiée par Le Devoir.


Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le mardi 18 avril 2006 18:14
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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