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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Nouveaux modèles sociaux et développement. Tome 2. (1972)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques Grand’Maison, Nouveaux modèles sociaux et développement. Tome 2 (pp. 231 à 491) Montréal: Les Éditions Hurtubise HMH ltée, 1972, 491 pp. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Nouveaux modèles sociaux et développement

TOME II
Expériences et enjeux de notre développement

INTRODUCTION

[235]

Derrière les diverses figures des nouveaux modèles sociaux qui émergent lentement et péniblement dans notre société, se profilent des projets de développement. Plus nous avançons, plus nous nous rendons compte de la complexité de cette démarche systématique d'une société qui se veut le projet intégral d'hommes libres. Les échecs du développement sont déjà gros de précieuses leçons sur les limites et les possibilités d'une maîtrise pleinement humaine des facteurs structurels et culturels qui constituent la texture sociale d'une collectivité. On connaît, par exemple, des résultats désastreux quand on n'assume pas le fond culturel et historique qui a façonné les traits marquants d'un ensemble humain. Pensons à certaines importations aveugles de techniques d'organisation sociale, économique ou politique. Les vieux modèles culturels ne changent pas facilement. Ils peuvent tout aussi bien devenir des obstacles insurmontables que des points d'appui essentiels. Ici les expériences réussies sont très révélatrices des enjeux précités. Par exemple, le japon a su mettre à profit la technologie américaine en l'intégrant à sa propre dynamique culturelle. Si bien que les modes de gestion des japonais sont aussi efficaces, même s'ils défient une rationalité industrielle qu'on avait crue universelle. Par le retour critique nous pourrions établir d'autres correspondances, chez les Américains eux-mêmes, entre leur culture particulière et leur dynamisme économique.

Ainsi dans le premier cas, l'indice-stabilité apparaît prépondérant alors que dans le second cas l'indice-mobilité prend le dessus. Au plus profond de ces deux itinéraires de croissance économique, nous trouvons donc deux cultures particulières, très différentes l'une de l'autre. Dans le camp socialiste, nous constatons des phénomènes semblables, il suffit de mettre en parallèle le modèle soviétique et le modèle chinois. Qui oserait nier encore id l'impact des incidences culturelles par delà les affrontements idéologiques et les rapports de forces ? En Occident, il a fallu les récentes révolutions culturelles pour nous rendre conscients des relations étroites et parfois des ruptures [236] radicales entre culture, économie et politique. Les instruments d'analyse des sciences économiques et politiques ne suffisaient plus. La cité moderne devenait un champ inédit pour l'anthropologie culturelle et psychologique, et cela jusqu'au coeur des comportements socio-économiques.

Derrière les systèmes, les structures et les modes d'organisation, bref tout ce qu'on met sous le signe de la rationalité technique, il y a de riches impondérables humains particularisés par des mentalités, des cultures et les expériences historiques. Ces tissus culturels et sociaux ont été noués au cours d'un long itinéraire. On ne les défait pas facilement. Chez nous, de vieux modèles subsistent en plein coeur du Montréal francophone. L'industrialisation d'inspiration étrangère n'a pas réussi à vaincre certains modes de comportement individuel et collectif. Là où il y a eu brisure, on a pu constater les terribles traumatismes qui échappent, dans une certaine mesure, aux prises idéologiques, aux planifications politiques, aux schèmes freudiens ou marxistes, aux solutions purement économiques. Les insatisfactions que nous ressentons tous devant les diagnostics posés sur la société québécoise d'hier et d'aujourd'hui expriment déjà la complexité de notre situation. En cela, nous partageons la profonde perplexité de tous les peuples qui participent de façon diverse à ce tournant important de l'histoire humaine.

Malgré toutes ses ambiguïtés, l'idée de développement nous semble le meilleur révélateur des enjeux actuels, le carrefour par excellence des grandes coordonnées d'un destin collectif qui se veut projet sociétal, original pour tel ou tel ensemble humain. Elle englobe passé, présent et avenir, traditions, croissance et progrès social, pluralisme et consensus collectif, liberté et nécessité, politique, économie et culture, et tant d'autres composantes essentielles, particulièrement le passage des aménagements partiels ou sectoriels à la maîtrise globale de tout l'environnement. Plus ou moins clairement, le planificateur et l'homme de la rue perçoivent les terribles culs-de-sac des projets urbains ou industriels récents. Nous avons déjà donné des exemples d'échecs Cuisants dans les politiques de logement, de santé, d'industrialisation, etc. Il en est de même des grands plans du type B.A.E.Q. (Bureau d'aménagement de l'Est du Québec). D'où l'impression de poursuivre un idéal inaccessible et très coûteux.

Le partage de cette même angoisse va-t-il nous unir davantage que la recherche têtue d'un consentement collectif par la pointe de projets communs poursuivis envers et contre tout ? Ou bien, devra-t-on se [237] limiter à de gigantesques luttes de pouvoir en s'en remettant à une sorte de logique interne de l'histoire où se poursuit l'éternelle dialectique maîtres-esclaves, quitte à espérer le saut libérateur décisif vers une société humaine vraiment juste, solidaire et fraternelle ? Les clivages gauche-droite, conservateur-réformiste-révolutionnaire, bourgeoisie-prolétariat, rejoignent difficilement ces niveaux profonds où se nouent des solidarités historiques décisives. Les changements de régimes, démocratiques ou totalitaires, ne doivent pas nous illusionner sur les transformations réelles de l'homme, qui restent à faire, et qui conditionnent le long terme des combats les plus fascinants, des réalisations politiques ou économiques les plus prestigieuses. jamais peut-être les sociétés n'ont connu un aussi fort sentiment : d'instabilité, d'éclipse culturelle, d'aveuglement face à l'avenir. De la crise monétaire aux révoltes des jeunes, il y a une série d'affaissements des certitudes acquises et des positions les plus assurées. La demeure humaine semble craquer de toute part, du dedans comme du dehors. Surpeuplée, polluée, affamée, divisée contre elle-même, la terre des hommes semble s'acheminer vers une babellisation suicidaire. Certains résistent mal à ce millénarisme apocalyptique qui ressemble étrangement à celui qui a déchiré les consciences aux abords de l'an mille.

Nous devons résister à cette sorte de psychose collective universelle qui traumatise les individus d'une façon ou l'autre, et cela un peu partout sur la planète, particulièrement en Occident où jamais les fins de l'homme n'ont été autant plongées dans la nuit du doute et de l'angoisse. Non pas qu'il faille renoncer à une reprise par le fond de l'aventure humaine, à une révision radicale de notre philosophie et de nos pratiques sociales. Mais nous ne ferons rien de décisif sans une confiance profonde en la victoire de l'homme et de la vie sur tous les déterminismes. La recherche incessante de libération, malgré les trahisons et les désillusions de toutes sortes, porte ses fruits un jour ou l'autre. C'est une conviction que je tire de mon appartenance spirituelle. Et c'est ce qui m'amène avec d'autres à saisir les remontées les plus humbles de la vie, à féconder les moindres solidarités, à chercher patiemment la source qui se cache quelque part, le roc qui servira de solide appui. je retiens l'utopie du développement malgré les échecs qu'elle véhicule, comme une des voies de dépassement des systèmes actuels avec leurs enfermements tragiques. Une utopie qui, à la fois, conteste radicalement l'état actuel des choses et construit un nouvel avenir. Une utopie qui ne liquide pas, mais fonde les nécessaires luttes de libération, particulièrement celles des peuples humiliés et du petit peuple.

[238]

Les utopies véritables ont toujours des enracinements dans des expériences humaines. Elles perdent leur sens humain et leur impact politique quand on les définit de façon abstraite, en dehors du terreau où elles se vivent. Il faut les saisit de façon inductive en respectant leur dynamique propre.

Certains, par exemple, ont voulu fonder la libération nationale du Québécois sur une lecture négative de leur histoire. Au bout de la ligne, ils ne trouvaient rien de positif pour justifier un engagement réel. Si l'histoire qui a fait ce que nous sommes, ne contient rien de bon, comment serions-nous intéressés à poursuivre une lutte qui soit vraiment l'affirmation de nous-mêmes ? Pourquoi relier notre aventure humaine à l'appartenance québécoise, si les lectures freudiennes, marxistes ou capitalistes ne discernent en celle-ci que des sables mouvants ou un terreau sans force créatrice ? Nous avons trop cédé à ce genre de rationalité castrante depuis quelques années. Nous allons nous retrouver solidairement engagés à un tout autre niveau de profondeur, si nous acceptons de creuser notre sol avec des outils qui soient nôtres, sans exclusive. Imaginer et expérimenter des modèles de développement vraiment autochtones ne relève pas d'un esprit de xénophobie, mais d'une conscience vive de constituer un sujet historique qui mise d'abord sur lui-même. Même les graves difficultés, rencontrées au cours des tentatives passées ou récentes, peuvent éclairer les chemins de l'avenir.

À la suite de beaucoup d'autres, dans nos derniers ouvrages, nous avons analysé quelques expériences de développement. Nous voulons poursuivre cette démarche pour apporter notre modeste contribution à la relance qui s'amorce dans les nouvelles poussées de certaines politiques économiques, sociales et culturelles des derniers temps. Quelques projets collectifs retiendront notre attention, comme rampe de lancement d'une véritable programmation historique de développement. Ne sommes-nous pas dans un domaine où la réflexion doit sans cesse s'enraciner dans les expériences les plus significatives et les plus fécondes ?



Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le mercredi 22 mai 2013 12:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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