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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Nationalisme et religion. Tome II: Religion et idéologies politiques (1970)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jacques Grand’Maison (1931-), Nationalisme et religion. Tome II: Religion et idéologies politiques. Montréal: Librairie Beauchemin ltée, 1970, 206 pp. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Introduction

Le christianisme a très rarement réussi à établir des rapports véridiques entre lui-même, les cultures nationales et leurs expressions politiques. En tentant de baptiser les unes et les autres, il s'y est asservi comme dans le cas du protestantisme américain, ou il les a aliénées comme dans le cas du catholicisme québécois. Ces premières affirmations appellent déjà des correctifs et des nuances. Nous devrons y revenir dans les prochains chapitres. Retenons surtout le défi historique des nationalismes religieux. Certains ont tôt fait de les condamner. D'autres soulignent les grandes réalisations que les symbioses de la religion, de la culture et de la politique ont engendrées. Si le nationalisme en lui-même se révèle à la fois polymorphe et ambivalent, il en est de même du phénomène religieux au cœur de cette réalité socio-politique et des idéologies correspondantes. 

C'est ici qu'interfère un processus qui a pris une envergure majeure depuis quelques siècles. En effet la sécularisation a envahi tous les secteurs de la société ; le nationalisme n'y a pas échappé. Du même coup, la problématique politico-religieuse a subi de profondes transformations. À première vue, il semble qu'un mouvement historique aussi puissant amène irrémédiablement l'éviction de l'influence religieuse en politique et même la disparition des religions et des Églises. Les faits contemporains nous empêchent de souscrire à un diagnostic aussi radical. Le phénomène religieux garde encore un poids énorme dans l'itinéraire de la plupart des peuples de la terre. Sa privatisation dans les sociétés développées joue dans un sens aussi positif que négatif. Il en acquiert parfois une force accrue, libérée des asservissements d'autrefois. D'un autre côté, aucun observateur lucide ne peut manquer de constater les nombreuses manifestations d'une crise qui atteint les religions dans leurs données les plus spécifiques, comme dans leurs rapports avec les autres institutions de la société. 

Pour ce qui concerne le nationalisme, sa sécularisation comporte aussi une ambivalence. On notera, par exemple, que des résidus religieux et folkloriques sont utilisés non pour eux-mêmes mais à cause de leur valeur provisoire d'identification culturelle et d'atout politique chez beaucoup de tenants de cette option idéologique. En d'autres circonstances, on ne veut pas heurter de front la religiosité des masses, ou S'aliéner le leadership religieux. La persécution religieuse ouverte n'a jamais profité aux pouvoirs séculiers. Mieux vaut projeter l'image d'un respect officiel pour la ou les religions, quitte à les privatiser par rapport au circuit des grandes influences collectives. 

Mais voilà l'embêtement... les comportements religieux sont moins contrôlables que les comportements politiques, économiques ou sociaux. Ils ont beaucoup en commun avec les dynamismes d'identification culturelle. [1] Or, la culture a pris une nouvelle importance dans les révolutions récentes qui contestent le primat économique du capitalisme comme du socialisme. Dans ce nouveau contexte, la variable religieuse vient interférer dans les débats où le monde des valeurs anciennes et nouvelles semblent contrer les aménagements politiques actuels et l'économie technologique. La question des styles de vie surgit au cœur des problèmes de niveau de vie. Ce sont les raisons de vivre qui émergent dans la conscience des hommes des pays développés. Et l'expérience religieuse revient en surface sous les formes les plus diverses et inattendues. On recourt aux mystiques les plus anciennes, voire à l'astrologie et à des rites qui empruntent beaucoup aux religions. Sans doute y a-t-il une désaffection vis-à-vis des structures religieuses officielles et tout ce qu'elles comportent de règles dogmatiques, morales ou culturelles. Mais la croyance et l'élan religieux n'en sont pas pour cela disparus. Même beaucoup d'athéismes véhiculent un vocabulaire et des attitudes mystiques religieuses. Des options idéologiques et politiques radicales se présentent sous les traits de véritables messianismes et prophétismes. On parlera de leaders charismatiques, d'homme nouveau, de grand jour. Les nationalismes les plus séculiers dans leurs efforts de mobilisation générale en arrivent à créer des effervescences collectives de type religieux. 

C'est donc toute cette part d'implicite qui échappe à plusieurs observateurs. C'est le filigrane religieux qui ne se révèle guère, tellement l'influence est ici diffuse, mais non moins profonde. Dans la pensée comme dans l'action politiques, il serait intéressant de rechercher des projections qui viendraient soit d'antécédents religieux, soit de l'influence d'une appartenance explicite à une religion. 

Nier ce phénomène, c'est soutenir a priori que les tendances politiques se déploient dans une sphère exclusive et indépendante. Religion, politique, économie et culture s'interinfluencent. Toutes les grandes révolutions de l'histoire ont eu des rapports avec ces pôles. Il y a eu des phénomènes culturels et religieux dans l'avènement du capitalisme ou du socialisme. Les courants d'athéisme comportaient des options politiques et des attitudes culturelles. Les rationalisations idéologiques des divers types d'économie empruntaient beaucoup à leur propre contexte historique. On se souvient des procès religieux qui accompagnèrent les découvertes scientifiques, les transformations techniques. Procès de Galilée au nom de la Bible ; procès de la démocratie au nom du droit divin de l'autorité ; procès de la ville païenne au nom d'un évangélisme rural ; procès des biens matériels au nom d'une spiritualité de renoncement. 

À mesure que les religions sont refoulées dans la vie privée, leur influence devient davantage insaisissable, Il existe de moins en moins de relations officielles entre elles et les grandes institutions profanes. D'où la tentation, chez certains observateurs, de minimiser l'impact des attitudes religieuses au cœur de l'existence collective. La politique, par exemple, occuperait de plus en plus de place en assumant l'économie et la culture, et en remplaçant les rôles joués jadis par la religion. Elle servirait d'axe de remplacement des sociétés traditionnelles essentiellement religieuses. C'est dans leur engagement politique que plusieurs hommes modernes unifieraient leur aventure personnelle, leurs rôles dans la collectivité, et leur conception de l'homme et du monde. La politique ne tend pas seulement à tout planifier, mais à devenir la matrice d'un idéologie totalisante. Évidemment, des contre-courants comme le pluralisme et le désengagement des citoyens dans les sociétés développées viennent relativiser ce phénomène de pointe. Celui-ci n'en demeure pas moins expressif des dynamismes les plus significatifs de la nouvelle conscience de l'humanité. L'interdépendance sur tous les plans, la puissance des techniques, les répercussions planétaires des moindres événements, se renforcent mutuellement pour amener les hommes à des engagements politiques englobants. 

Désormais l'option religieuse passe par ce carrefour qui mobilise les énergies humaines. Si la politique semble occuper tout le champ de conscience des uns, elle apporte aussi des désillusions chez d'autres qui n'y trouvent pas de raisons de vivre satisfaisantes ou de réponses aux quêtes transcendantes du mystère humain. En effet, l'homme échappe à tous les systèmes économiques, politiques ou idéologiques. Il est trop riche pour être saisi totalement par les prises de telle ou telle théorie ou praxis. Il échappe constamment à ceux qui veulent le définir, ou l'exprimer même par les mythes et les symboles les plus riches. Il faudrait en dire tout autant des cultures particulières ou de la prétendue culture universelle, incapables de couvrir tous les horizons humains. Les grandes chartes des droits de l'homme sont constamment à réviser à la lumière de sources historiques inépuisables et d'eschatologies qui projettent un visage de plus en plus complexe de l'être humain. Celui-ci n'est jamais au bout de son aventure. il avance dans l'histoire en forçant toutes les barrières et toutes les frontières. Ses finitudes réelles n'arrivent jamais à le détourner de la poursuite d'un destin sans limites. Cet élan vers un progrès indéfini, vers une expérience de l'infini, vers un avenir absolu de la personne et du monde, se retrouve autant dans l'âme moderne qu'au cœur des grandes civilisations de l'histoire, au delà des réponses tentées et des désespoirs intermittents. 

C'est par là que l'expérience religieuse se fraie la route. Elle va à la rencontre non pas seulement des insécurités humaines, mais aussi au devant de ce vouloir irrésistible de dépassement et de transcendance. Chez l'homme moderne, il y a une aspiration à ne rien sacrifier de son aventure terrestre la plus matérielle, la plus charnelle, la plus intime. Évidemment, il ne conçoit pas un au-delà de lui-même qui ne comporte pas te cosmos retrouvé, sa chair et ses amours, ses solidarités, ses œuvres, ses projets politiques. Et si la politique tend à fédérer toutes les composantes historiques de l'homme en situation, si elle veut l'amener toujours au bout de lui-même, sa croyance religieuse devra s'inscrire dans ce lieu privilégié sous peine de devenir résiduelle, sans importance, sans signification, sans dynamisme. Il y a Peut-être ici une explication de l'intérêt grandissant des théologiens modernes pour l'univers politique dans ses rapports avec les dynamismes et les obstacles religieux. 

Nous ne parlons pas ici des résurgences actuelles d'une religiosité ambiguë dont les chroniques astrologiques servent d'exemple, ni des mouvements politiques qui prennent figure de messianismes socio-politiques. Nous pensons plutôt à une reprise de dialogue en des termes neufs de l'expérience religieuse et de l'expérience politique qui débordent de plus en plus les problèmes de croissance économique pour rejoindre des questions qui relèvent de la culture, de la philosophie et des idéologies. Par ailleurs, la révolte quasi-universelle des jeunes, la colère des peuples opprimés, l'insatisfaction des nantis, le climat de révolution, qui occupent la scène mondiale, nous amènent à des visées politiques des plus en plus radicales. Dans l'univers religieux, on remarque une radicalisation des interrogations, des intentions et des expériences. L'ouverture religieuse ne se limite plus aux angoisses métaphysiques de la conscience solitaire. Elle s'abouche de plus en plus avec le politique tant au plan des sources d'engagement qu'à celui des moyens et des fins poursuivis. 

Dans certains cas, la religion et la culture se sont remariées pour mieux assurer un projet collectif d'indépendance politique. Dans d'autres circonstances, c'est la culture qui fait cavalier seul tout en reléguant la religion aux oubliettes. Parfois l'une et l'autre agissent de façon autonome, mais avec des visées politiques semblables. Il arrive aussi qu'elles soient en situation concurrentielle et servent ainsi à des objectifs politiques divergents ou contraires. Autant de situations que nous devrons analyser en cherchant leur portée profonde dans les conjonctures présentes. Le débat historique de la politique et de la religion reprend, du moins au sein du monde religieux lui-même. Évidemment de lourds héritages historiques nous rendent méfiant devant les rapprochements trop simples et trop rapides. Nous savons bien que ces deux univers ont subi des transformations très profondes et nous avançons d'un pas mal assuré sur ce terrain périlleux. Mais les analyses précédentes nous ont montré les risques inévitables à prendre. Nous serons des croyants présents aux défis politiques ou nous serons d'autres témoins de l'aliénation religieuse si violemment dénoncée par tant d'athéismes et par tant d'humanismes d'autre inspiration. Ce sont toutes les religions du monde qui ont à répondre à cette nouvelle politisation du destin des peuples et de l'humanité entière. 

Dans un premier temps, nous tracerons un tableau sommaire, plutôt descriptif, du nationalisme dans l'expérience judéo-chrétienne, tout en nous acheminant vers une investigation plus poussée de la question dans le contexte socio-politique que nous avons privilégié jusqu'ici. 

La deuxième étape sera consacrée à une étude plus spécifique des rapports entre le nationalisme et le catholicisme québécois, d'abord dans leur symbiose du passé et ensuite dans leur récente libération mutuelle. 

Puis nous élargirons notre cadre de recherche par des analyses comparatives de la relation politique-religion dans divers contextes historiques et sociologiques. 

Un tel examen nous amène fatalement à interroger les Églises, particulièrement l'Église catholique, dans leurs visions d'elles-mêmes et du monde, dans leurs praxis contemporaines. 

Enfin, le débat prendra toute son ampleur par les confrontations nouvelles de la politique et du christianisme dans le climat révolutionnaire actuel comme dans les situations inédites que des changements de tout ordre ont créées.


[1] Les fréquents rassemblements des Tchécoslovaques autour de la statue de Saint Venceslas, expriment leur identification nationale et leur refus de la domination politique des Russes.


Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le samedi 29 avril 2006 10:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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