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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

De quel droit ? Volume I: Les fondements critiques (1980)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jacques Grand’Maison (1931-), De quel droit ? Volume I: Les fondements critiques. Montréal: Les Éditions Leméac, 1980, 257 pp. Collection Quelle ? Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Préface

C'est souvent à la toute dernière étape d'un ouvrage qu'on peut résumer l'essentiel de son propos, surtout s'il s'agit d'un essai exploratoire. Mais cette fois, j'ai vécu l'expérience inverse. En effet, mon intuition de départ s'est confirmée tout au long de ma recherche. le puis donc vous livrer, dans cette préface, le premier canevas que j'ai tracé au tout début de la rédaction de mon manuscrit. 

Dans quelle mesure l'affirmation croissante des droits de l'homme révèle, au moins en creux, une nouvelle conscience qui interpelle les deux grands systèmes dominants du monde contemporain ? 

Le capitalisme et le communisme, dans leurs pratiques historiques, partagent une même idéologie de base : celle de l'homme producteur. Voyez comment leur affrontement décisif porte sur les moyens de production. Il ne s'agit pas ici de minimiser la différence de perspective : propriété privée ou propriété collective, mais plutôt de signaler la référence commune que l'on perd si souvent de vue. 

Même les sciences sociales empruntent de plus en plus cette logique qui amène la société à se penser tout entière comme production. Marx - on aimerait que ses disciples s'en souviennent - avait marqué avec humour le caractère aberrant d'une telle réduction : « Un philosophe produit des idées, un poète des vers, un pasteur des sermons, un professeur des manuels. Un criminel ne produit pas seulement des crimes, mais encore le droit criminel avec ses professeurs, ses avocats, ses juges... il y a donc augmentation de la richesse nationale... et nouvelle impulsion aux forces productives ! » 

La sociologie marxiste en prend un coup ici, tout autant que la libérale. Bien sûr, ni l'une ni l'autre n'osent faire de l'homme un simple produit de fabrication, mais c'est tout comme, dans la mesure où elles le définissent à partir des modes de production. De même, la culture ne vaut plus par elle-même ; elle n'est qu'un rapport de production parmi d'autres, un objet de fabrication, un instrument de propagande, un marché des désirs, un matériau de l'économie, un outil de communication, une industrie, une marchandise et quoi encore ! 

On n'en sort pas, tout se ramène à l'idéologie de la production : même les « usagers » des services de la nouvelle classe, les « clients » du psychiatre, le « citoyen-moyen » des sondages et des partis. S'agit-il des valeurs et des droits, on vous montrera comment ils se fabriquent, se codent et se décodent. S'agit-il de travail, on vous le présentera comme un rouage de la machinerie sociale et économique. S'agit-il d'éducation, on vous prouvera qu'elle est toute à la « reproduction » des classes sociales. 

C'est sérieux cette idée de fabrication ! Voyez l'enfant bientôt produit dans l'éprouvette du laboratoire. Des producteurs d'adaptation, d'intégration, de participation lui apprendront à fonctionner dans la société. D'ailleurs, nos technologies sociales et éducatives nous y préparent depuis deux bonnes décennies. 

Là-bas à l'Est, les « camps de travail et de rééducation », ici à l'Ouest, des processus savants et neutres pour fabriquer des idées, des décisions, des consommations, des copies conformes. Le jean du contestataire et la veste du p.d.g. se trouvent au même centre commercial. Et les mêmes outils standards gèrent l'école, l'hôpital, l'usine, le supermarché, le service social, etc. 

D'aucuns parlent de déshumanisation. C'est un euphémisme. L'enjeu est plus grave, plus profond. On commence à s'en rendre compte. Les deux grands matérialismes producteurs ont fait que l'homme ne vaut plus pour et par lui-même. Quelle ironie ! Après avoir disqualifié le spiritualisme d'hier et le vieil humanisme éculé, voici que les esprits les plus critiques se mettent à parier de profondeur spirituelle et morale, de sacré, de conscience, de libération intérieure et même de valeurs. Castoriadis, une sociologue athée, fait ici un aveu on ne peut plus révélateur : « Peut-il exister création d’œuvres dans une société qui ne croit en rien, qui ne valorise vraiment et inconditionnellement rien ? » Vertige soudain devant le vide de nos tuyauteries idéologiques et de nos structures de production. On peut fabriquer, à la limite, des genres de vie comme des niveaux de vie... mais pas de l'humanité. 

C'est dans le creuset de cette profonde crise de civilisation que va naître une nouvelle conscience. Celle de l'homme debout sans armes, sans pouvoir, qui affirme sa dignité, sa liberté, son droit uniquement à partir de ce qu'il est, de ce qu'il a de plus spécifique comme humain ; à partir de ce qui le fait unique, non interchangeable, non « instrumentalisable » ; à partir de ce qu'il a dans le ventre, dans son âme et conscience. 

De Socrate à Sakharov en passant par jésus de Nazareth, il y a même radicalité et transcendance de la personne face au Pouvoir, au Système et à la Loi déifiés. Tout se passe comme s'il fallait sans cesse revenir à l'homme nu. Celui-ci, comme le canard sauvage domestiqué, perd non seulement sa liberté, mais aussi son sens de l'orientation, si l'on étouffe sa conscience. Depuis le plus lointain de l'histoire connue, n'est-ce pas la leçon la plus décisive ? Or, il y a eu civilisation lorsque la liberté de conscience s'est exprimée effectivement dans le droit. 

On a dit que les révolutions ont été souvent la radicalisation d'une idée traditionnelle laissée pour compte. Voilà peut-être ce qui nous arrive avec la poussée étonnante des droits de l'homme, malgré tous les marchandages idéologiques dont ils sont l'objet. Ici, le plus traditionnel se noue à un inédit radical qu'il nous faut bien comprendre. 

Voyez le déplacement récent des droits de l'homme aux droits de la personne. Ce serait une erreur d'y voir un piège libéral, un refus du socialisme, un simple correctif du sexisme masculin, ou même l'expression d'une philosophie personnaliste, à côté des autres. Cette conscience veut signifier que le seul irréductible se loge dans ce qu'il y a de plus spécifiquement humain. Elle veut lui donner une portée politique déterminante face aux régimes modernes qui ont tous érigé, fût-ce de façons différentes, le pouvoir et l'avoir comme des fins absolues. Ainsi les deux grands matérialismes dominants se sont pensés et finalisés à partir de moyens, de matériaux extra-humains. Même les savoirs de service ont été mis à contribution pour continuer cette expropriation de l'homme et de sa conscience. 

Notons ici que ceux qui se limitent à dénoncer le bureaucratisme et l'étatisme passent à côté d'un problème bien plus grave, et à côté d'une requête de dépassement autrement plus radicale. le dirais la même chose du cynisme antipolitique à la mode dans les sociétés occidentales d'aujourd'hui. Les jeunes philosophes ne sont pas un phénomène isolé. Le désespoir existentialiste passe de l'homme-passion inutile et absurde à la politique du même gabarit. Il y a là tout autant crise de conscience qu'affirmation de celle-ci. Et la privatisation n'en est qu'un épiphénomène. La question cruciale n'est pas là. Il s'agit plutôt de l'idolâtrie la plus pernicieuse de l'histoire, jadis dénoncée par les prophètes qui ont dressé leur conscience nue devant la folie, le délire du Pouvoir. Leur démarche avait donc aussi un sens politique. lis refusaient la sacralisation de l'autorité, de l'ordre et même des principes qui régissaient la cité. La chrétienté elle-même a trahi ce message. 

Il est des moments dans l'histoire où il ne reste que la conscience comme force d'opposition, de relance de l'humanité, de la civilisation, de la liberté. Et nous en sommes. Sans elle, on ne résistera pas à la tentation nucléaire, au monstre totalitaire. 

Cette conscience est donc aussi « politique », mais elle refuse en même temps que tout soit politique. Car en pareille circonstance, ce n'est plus le droit qui définit la loi, mais l'inverse. On s'enferme ainsi dans une logique du pouvoir absolu qui va occuper tout le terrain. 

En cet âge d'or du totalitarisme, nous nous rendons compte tout à coup que la pensée et la pratique politiques des grandes révolutions démocratiques, ou dites telles, ont gardé le même vice qu'elles dénonçaient, pire encore, elles l'ont amené à de folles limites critiques, à savoir : une logique du Pouvoir livrée à elle-même et seulement à elle-même. Depuis Machiavel, en passant par Hobbes et tant d'autres, cette idée de la politique n'a pas changé d'un iota. Même chez un Montesquieu dans son célèbre aphorisme : « Seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir. » Voyez les culs-de-sac actuels de cette logique fermée sur elle-même. On a mis du temps avant de considérer le totalitarisme comme le prolongement inévitable d'une philosophie de base commune à la pensée politique moderne. On pourrait la résumer aussi en s'inspirant du Leviathan de Hobbes : « Le pouvoir ne peut faire ce qu'il fait que s'il peut faire tout ce qu'il veut. Le pouvoir, pour s'exercer dans la plénitude de sa réalité, récuse toute limite. La revendication d'absolu définit la condition même de son existence. » 

Même les sciences dites humaines, et en particulier les sciences politiques, n'ont pas su voir qu'une telle logique du pouvoir était le cimetière non seulement de la démocratie, mais de la politique tout court, et surtout de l'homme lui-même. On aurait pu s'attendre, au moins au plan de la pensée critique, qu'on découvre que la conscience individuelle, la personne marque le premier cran d'arrêt, l'irréductible, l'inaliénable, et aussi la source fondamentale d'une politique faite par l'homme, avec lui et pour lui. 

Or, cette conscience nouvelle qui passe par les droits de l'homme vient justement prendre à rebours tous ces théoriciens et ces praticiens unanimes du pouvoir pur. Certes, pour le moment, elle reste une instance bien fragile. Mais si elle était le signe avant-coureur d'un nouvel âge, on ferait mieux d'y voir de près. Car existe-t-il un autre espoir à l'horizon ? 

Certes, les droits de l'homme connaissent bien des ornières et travers. ils ont contracté presque toutes les maladies contemporaines. Leurs tenants ont la tentation d'escamoter la longue et riche expérience historique du droit. D'où des discours piégés, des pratiques erratiques, une absence de pédagogie politique, des bases philosophiques mai étayées. 

Ces dernières remarques contiennent tout le propos de cet ouvrage. Un propos qui se veut aussi constructif que critique. Le temps est venu de renouer avec le meilleur de la culture, de l'expérience et de la praxis juridiques, tout en mettant le cap sur des tâches historiques peut-être inédites. À son tour, une meilleure intelligence des droits de l'homme peut aider au renouvellement du droit positif qui connaît, comme toutes les autres pratiques sociales, une crise profonde. L'univers du Droit et celui des droits, tendent à devenir deux mondes parallèles, et parfois contradictoires, alors qu'ils devraient s'enrichir mutuellement. Voilà ce que nous allons tenter de clarifier tout au long de cet ouvrage. Nous le ferons, non pas à titre d'expert en juridicité, mais comme pédagogue et philosophe social soucieux d'en arriver à des pratiques plus pertinentes et plus fécondes. Les droits sont de plus en plus au centre des rapports humains. D'où leur importance pour le renouvellement de la problématique sociale. Ce premier volume établira les fondements critiques qui serviront, dans un second temps, à construire une pratique sociale du Droit et des droits. 

Jacques Grand’Maison


Retour au texte de l'auteur: Jacques Grand'Maison, sociologue québécois (1931 - ) Dernière mise à jour de cette page le lundi 24 avril 2006 18:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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