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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les Bedik (Sénégal oriental). Barrières culturelles et hétérogénéité biologique. (1971)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques Gomila, Les Bedik (Sénégal oriental). Barrières culturelles et hétérogénéité biologique. Montréal: Les Presses de l'Université de Montréal, 1971, 273 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Préface

Jean SUTTER

Au milieu du XIXe siècle prit naissance, en un court espace de temps, un faisceau de concepts à partir desquels devaient s'édifier plusieurs sciences nouvelles : la préhistoire et la paléontologie avec Boucher de Perthes ; la théorie de l'évolution avec Darwin ; la statistique et la démographie avec Quételet puis Galton ; l'anthropologie, au sens large, avec les deux savants précédents et Broca ; la génétique avec Mendel et Galton.

L'édification simultanée de ces sciences devait aboutir à ce qu'on peut observer aujourd'hui. Mais, au sein même de ces riches acquisitions, l'évolution ne se fit pas sans dommage ni confusion. L'arbre des sciences humaines ne vit pas croître ses branches d'une manière uniforme. Certaines firent une pousse vigoureuse, d'autres se trouvèrent freinées dans leur croissance ou, même, se desséchèrent complètement.

Les définitions de l'anthropologie données par Quételet, Broca et Galton sont très comparables. Voici celle de Broca (1859) dans son cours inaugural : « Nous pensons que le programme entier de cette science sera parcouru dans les six cours suivants : anthropologie anatomique, anthropologie biologique, ethnologie préhistorique, anthropologie linguistique, démographie et géographie médicale. »

Un autre fondateur de la Société d'anthropologie, Manouvrier, s'exprimait ainsi : « L'anthropologie est partie de la zoologie, elle a pour objet l’étude complète des êtres humains et doit les envisager sous le triple point de vue : anatomique, physiopsychologique et sociologique. »

Singulier destin que celui de l'anthropologie vue à travers ces définitions. Conçue en réalité par les savants du XVIIIe siècle, dont Buffon et Condorcet, mise en place par Quételet, Galton et Broca, elle perdit de vue peu à peu tous ses objectifs pour se voir réduite à des éléments de plus en plus contestables.

On peut, par exemple, observer que, longtemps, anthropologie et démographie se confondirent. Il n'est que de consulter la série des Bulletins et mémoires de la Société d'anthropologie de Paris pour apprécier le chemin parcouru en commun par les deux sciences. Fréquemment des problèmes de démographie y sont soulevés en même temps que des problèmes intéressant l'influence du milieu. Ce sont des membres de la Société d'anthropologie qui fondèrent les Annales de démographie internationale (1877-1884).

Il apparaît aujourd'hui que c'est le développement de l'analyse statistique qui semble, paradoxalement, avoir retiré beaucoup de leurs ambitions aux anthropologues. Les nouvelles méthodes d'analyse les rebutèrent. Outre qu'ils étaient mal placés pour assimiler les techniques mathématiques, dont la suprématie se faisait de plus en plus sentir, beaucoup réalisèrent l'inanité de leurs efforts et les limites où ils se trouvaient enfermés. On pourrait citer de nombreux exemples où cet état d'esprit s'est exprimé ouvertement.

À partir de 1900, l’anthropométrie commence à traiter les populations vivantes comme un simple matériel paléontologique. Fière de ses succès sur les fossiles, elle se mit à confondre les ères géologiques et le temps de notre observation sur le vivant, voyant du même œil l'évolution au cours des millénaires et celle des générations actuelles. Peu à peu elle se désintéressera de tout ce qui n'était pas Elle. Les facteurs écologiques, biologiques, démographiques, socio-économiques, etc., sur lesquels avaient tant insisté les fondateurs, devinrent lettre morte. En vérité, au sein des académies et des congrès, l'anthropologie se figea peu à peu en une véritable Église avec ses dogmes, sa hiérarchie, ses fidèles et son bréviaire. Par son orthodoxie métrique bornée, elle perdit toute la noblesse d'esprit de ses créateurs. Elle se sclérosa à un point tel qu'elle devint surtout, comme on l'a dit de l'Antiquité, le pain des professeurs.

Après 1920, de grands esprits comme R. A. Fisher et J. B. S. Haldane eurent beau démontrer aux spécialistes l'inanité de certaines de leurs mesures, rien n'y fit. Ils étaient devenus inaccessibles à tout argument. Leur foi opposait une digue de béton aux démonstrations les plus rationnelles et aux progrès de l'esprit humain. Ah ! certes, on était loin de la physique sociale de Quételet ou des définitions de Broca.

Il serait aisé d'établir une liste des acquisitions qui, récemment, auraient dû orienter les recherches des anthropologues et les laissèrent indifférents. Citons-en quelques-unes : Limites de la signification des aspects morphologiques ; fonction opposée à morphologie (Alexis Carrel) – Développement de la génétique polyfactorielle, de la génétique biométrique et de la génétique de population – Nécessité des opérations métriques multiples (Sokal) – Nécessité d’éliminer l’action des facteurs démographiques – Analyse à variables multiples – Analyse factorielle – Analyse taxonomique ou hiérarchique – Notion de distances – Généralisation des phénomènes en grappes (clusters) – Nécessité d'analyser les écosystèmes, etc.

Dans une célèbre encyclopédie récemment parue en France, un tenant de la Doctrine, H. V. Vallois, s'exprime ainsi sur l'anthropologie génétique à propos du livre de W. C. Boyd, Génétique et races humaines : « Livre représentatif dune soi-disant « nouvelle anthropologie » à base uniquement génétique, mais qui ne tiendrait pas si elle était privée du concours de l'anthropologie classique » ! ! ! Le sectarisme, on le sait, est inséparable du sentiment religieux.

Il faut d'ailleurs souligner que l'anthropologie « classique » dans sa fixité s'est trouvée peu à peu reléguée à l'écart, à partir de l'étude des phénomènes génétiques les plus accessibles à l'analyse. On n'a jamais pu mettre en évidence, par exemple, que l'un des éléments mesurés par les anthropologues ait manifesté un pouvoir sélectif bien déterminé, alors que de très fortes sélections ont été découvertes dans le champ des incompatibilités sanguines, s'exerçant contre les homozygotes dans le système MN par exemple.

Par ailleurs les phénomènes de polymorphisme se sont révélés comme des mécanismes extrêmement importants de l'évolution des composantes génétiques des populations humaines. Or aucun des éléments métriques, aucun des indices, n'a jamais manifesté la moindre activité polymorphique. Tout nous fait penser actuellement que l'évolution immédiate et la sélection se situent dans des organismes dont la forme est constante. Dans le cas des incompatibilités, par exemple, tout se passe comme si l'action d'un gène, ou de plusieurs gènes, était déterminante au sein de grands systèmes polyfactoriels beaucoup plus immuables. Les systèmes polyfactoriels, sur lesquels repose la morphologie, sont si nombreux et si imbriqués dans les corrélations et les covariances qu'ils apparaissent fixes par rapport aux actions capitales qui se passent dans leurs limites.

Il est étonnant encore de constater que si nous connaissons bien l'action sélective de certaines mutations, on ne connaît pas les caractères métriques qui, peut-être, les accompagnent. L'exemple de la mucoviscidose est, de ce point de vue, extrêmement frappant dans nos climats, comme ailleurs des mutations enzymatiques largement répandues.

Il est réconfortant d'observer que, dans la nouvelle génération, les chercheurs en anthropologie, contestant les dogmes avec vigueur, acceptent de moins en moins la situation décrite ici. Avec le travail du professeur Gomila, nous assistons à un véritable retour aux sources. Après une longue éclipse, l’anthropologie réaffirme les objectifs exprimés par ses créateurs. La recherche retrouve son mécanisme multidisciplinaire, son étude simultanée des trois catégories de facteurs agissants. Le présent travail sur les Bedik redonne à l'anthropologie sa dimension réelle. Signalons d’ailleurs que cet ouvrage doit être considéré comme le tome premier d’une œuvre plus importante. Cette recherche est, en effet, en plein épanouissement. Aux dernières nouvelles on a pu démontrer que le pourcentage des porteurs d'hémoglobine anormale parmi les Bedik doit être de l'ordre de 20%. Si cette circonstance, très intéressante, est capable de remettre en question quelques-unes des constatations exprimées dans cette étude, elle témoigne aussi de son vigoureux dynamisme. La réintégration des problèmes dans les structures démographiques et génétiques prend vraiment ici un bon départ.

Il faut être reconnaissant à l’Université de Montréal qui, par sa jeunesse, sa liberté d'esprit et son dynamisme, a favorisé au maximum le déroulement de recherches aussi significatives sur le plan scientifique mondial.

Jean SUTTER



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 2 juin 2009 7:38
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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