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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les organismes populaires en milieu urbain: contre-pouvoir ou nouvelle pratique professionnelle ? (1977)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques T. Godbout et Jean-Pierre Collin, Les organismes populaires en milieu urbain: contre-pouvoir ou nouvelle pratique professionnelle ? Montréal: INRS (Institut national de recherche scientifique), 1977, Rapport de recherche, no 3, 311 pp. Version revue et modifiée d’un rapport portant le même titre, publié en 1975. Une édition numérique réalisée par Kathleen Tremblay, travailleuse sociale et interprète en langage des signes, Cégep de Chicoutimi. [Autorisation confirmée par l’auteur, le 11 août 2005, et reconfirmée le 25 février 2011 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[15]

Avant-propos


Les militants d'extrême gauche
et les organismes populaires


Ce travail fait le portrait des groupes populaires tels qu'ils étaient en 1974, au moment de la cueillette des données. La situation s'est sûrement modifiée depuis trois ans : ce milieu évolue rapidement, comme on pourra le constater dans le premier chapitre. La situation actuelle est-elle à ce point différente qu'elle rende dépassées les conclusions du présent travail, qui prendrait ainsi d'abord valeur de document historique ?

Nous ne le croyons pas. Pour justifier cette affirmation, voyons quels sont les changements majeurs qui ont affecté les groupes populaires depuis trois ans, et de quelle façon les conclusions de cette enquête peuvent s'appliquer à la situation actuelle.

De l'avis de tous les observateurs, c'est l'apparition, depuis deux ans, des militants politiques d'extrême gauche à l'intérieur des organismes populaires qui caractérise l'évolution récente de la situation. Il est certain qu'au moment de l'étude, les organismes étaient très peu politisés. À peine remis de la décomposition du FRAP  [1] et de leur échec dans plusieurs organismes de quartiers, les militants politiques avaient opté pour le travail en usine, la réflexion et la (re)lecture des classiques du marxisme. Ils délaissaient le "front" des quartiers au profit du "front" du travail. Mais c'était pour mieux y revenir puisque, depuis quelque temps, non seulement les organismes populaires de quartiers, [16] mais les organisations "progressistes" dans leur ensemble semblent envahies, noyautées par les militants d'extrême gauche [2] et, notamment, par les groupes marxistes-léninistes, qu'on accuse volontiers de vouloir liquider les groupes populaires.

Quelle est l'ampleur de ce phénomène ? Il faut se méfier de l'image publique toujours grossie que projettent de telles modifications idéologiques. Mais on ne peut douter de son importance : dans les comptoirs alimentaires, les garderies populaires et même dans certains C.L.S.C., on a pu constater récemment la présence de militants d'extrême gauche et leur influence certaine [3].

Ce phénomène rend-il caduques les conclusions du présent travail? Si ces militants sont implantés dans la plupart des organismes (ce qui reste cependant à vérifier), on ne peut évidemment plus décrire les groupes populaires actuels de la même façon : organismes centrés sur les services, non politisés, composés en majorité de citoyens "ordinaires", prolongements des organismes paroissiaux et de l'animation sociale.

À ce niveau descriptif, la situation a donc changé et cela n'a rien d'étonnant. Pouvons-nous appliquer nos conclusions à la situation actuelle? Comment interpréter cette évolution récente à la lumière des résultats de l'enquête? En particulier, les données [17] permettent de constater que les groupes populaires étaient en 1974 beaucoup plus autonomes qu'auparavant par rapport aux animateurs. De plus, c'étaient les organismes où le pouvoir était partagé entre les animateurs et les citoyens qui innovaient le plus. Quant aux groupes contrôlés par les citoyens, avec ou sans la présence de religieux, ils opéraient dans des secteurs d'activités nouveaux (secteur économique : comptoirs alimentaires, etc.).

Peut-on assimiler les militants politiques aux animateurs? Si oui, la situation actuelle signifie un retour en arrière, au sens où l'autonomie des citoyens diminue; car, dans la mesure où les témoignages sont exacts, les militants politiques contrôlent, seuls, les organismes qu'ils noyautent et tendent à exclure ceux qui ne font pas partie de leur mouvement. Inversement, ne peut-on pas affirmer que le passage des animateurs aux militants marque un progrès vers une autonomie plus grande, une capacité objective plus élevée de constituer des groupes autonomes, dans la mesure où les militants sont des citoyens? On le voit, l'interprétation change selon qu'on assimile les militants aux animateurs ou aux citoyens. Quelle est la différence entre un animateur et un militant?

La première différence évidente, apparente, est idéologique. Le militant politique vise à créer un parti politique et à prendre le pouvoir et, pour ce faire, veut convaincre les masses de la ligne juste. Mais l'animateur était souvent "politisé" et la différence est insuffisante pour interdire toute filiation entre ces deux catégories d'intervenants. Les différences idéologiques sont importantes à condition de correspondre à des différences objectives dans la pratique et d'être confrontées avec la réalité [4]. À cet égard, il semble que les militants [18] soient moins rattachés aux institutions en place, qu'ils se définissent plus par référence à un mouvement que par rapport à une institution sociale, bref, qu'ils soient plus des apôtres et moins des professionnels que les animateurs. Mais c'est là une question de degré, car l'animateur, à l'origine, est un apôtre et il se transforme progressivement en professionnel. Particulièrement au Québec, où il n'existe pas de tradition de militantisme politique [5] et où les partis politiques, jusqu'à récemment, avaient des "organisateurs" mais non des "militants", on peut affirmer que l'existence des animateurs sociaux (il n'y a d'ailleurs pas d'équivalent en France, et les animateurs d'ici ressemblent plus aux "organisers" américains qu'aux "animateurs culturels" français : voir la conclusion générale) est en partie la conséquence de cette absence de tradition de militantisme politique de gauche.

La ressemblance la plus pertinente pour notre propos réside dans l'origine extérieure commune du militant et de l'animateur. Tous deux sont étrangers au quartier et, le plus souvent, proviennent de la classe moyenne [6]. Sans aller jusqu'à croire, comme certains, que toute intrusion d'éléments de la classe moyenne dans les groupes défavorisés est [19] nécessairement récupératrice [7], on peut toutefois appliquer aux militants nos conclusions concernant l'importance du type de relation des animateurs avec les "citoyens". On a constaté à plusieurs reprises, dans les organismes populaires, qu'un phénomène de démobilisation a suivi la prise du contrôle par des animateurs. Ce phénomène a de plus été maintes fois observé ailleurs, à propos des militants politiques. Par exemple, un observateur d'une lutte de quartier à Paris décrit ainsi l'arrivée des militants d'extrême gauche :

Très vite, deux clans se forment, s'affrontent continuellement, monopolisant le discours, se passionnant pour leurs propres conflits, se centrant sur une problématique qui peu à peu aboutit à un processus d'exclusion de la population, celle-ci étant alors figée dans un statut de support, de matière, d'objet de désir [8].

Ces militantes, qui tendent à exiger un engagement total de la part des citoyens, sont ainsi amenés à confondre organisation de masse et mouvement de militants; une organisation de masse sera toujours composée d'individus partiellement mobilisés, dont l'engagement dans cette organisation est partiel parce qu'elle ne constitue qu'une partie de leurs activités, de leur vie. C'est ce qui les distingue des militants. C'est pourquoi ce processus qui se veut de mobilisation de masse aboutit à la démobilisation, pratiquement [9]. Le militant, comme [20] l'animateur, doit accepter la relation dynamique avec les usagers, les citoyens "ordinaires. "Les militants qui proviennent des différente appareils idéologiques, (...) au contact de la population qu'ils désirent mobiliser, convertir à leurs idéologies respectives, sont obligés de se reconvertir aux positions de cette population déjà structurée bien que non organisée [10]".

Le militant politique doit apprendre, comme l'animateur, à se laisser influencer. C'est là la source du dynamisme des organisations. Sinon, on est en présence, d'un côté, d'organismes de militants incapables de mobiliser et, de l'autre, d'organismes populaires qui rendent des services sans innover et, souvent, sans provoquer de changements. C'est ce que montre la présente recherche.

Bref, en vertu de l'approche adoptée dans ce travail, qui sera décrite en introduction, l'apparition des militants d'extrême gauche dans les groupes populaires (ou le noyautage des groupes par les militants...) prend une double signification selon qu'on l'envisage du point de vue institutionnel ou du point de vue psychosociologique. En termes institutionnels, la présence et, le cas échéant, le "Leadership" des militants politiques dans les groupes populaires marquent la fin des animateurs professionnels, c'est-à-dire la fin des groupes populaires comme lieu et moyen d'exercice d'une nouvelle pratique professionnelle liée historiquement aux travailleurs sociaux et institutionnellement aux politiques d'assistance et aux organismes de services sociaux dont les animateurs étaient issus. Le passage de l'animateur social au militant politique reflète ainsi la fin d'une nouvelle pratique professionnelle et l'apparition des groupes populaires comme contre-pouvoir potentiel, ceci dans la mesure où les militants ne sont pas encore rattachés institutionnellement au gouvernement. Le passage du professionnel au militant marque de même une plus grande autonomie institutionnelle des organismes populaires vis-à-vis des pouvoirs publics, ce qui [21] constitue un changement réel et important par rapport à la situation antérieure décrite dans ce travai1.

Par contre, et inversement, dans la mesure où ces nouveaux militants contrôlent les organisations, leur imposent un dogmatisme stérile, et sont réfractaires à l’établissement d'une rotation dynamique avec les citoyens, dans la mesure où, comme les animateurs, étant majoritairement étrangers au milieu où ils travaillent, ils refusent de se laisser influencer par ce milieu et tentent d'imposer leur vision globale et probablement petite-bourgeoise de la société, ce phénomène marque un retour en arrière par rapport à la situation étudiée en 1974. Elle accentue la dépendance (diminue l'autonomie) des organismes vis-à-vis des groupes étrangers au milieu, caractéristique historique permanente de ces milieux sans pouvoir, le degré extrême de non-pouvoir étant atteint lorsque leurs propres organismes sont dirigés par des gens de l'extérieur. Parallèlement, s’il est vrai que les organismes populaires se sont laissé aussi facilement infiltrer et dominer par ces nouveaux missionnaires, cela dénote leur faiblesse et leur absence de maturité organisationnelle. À cet égard, il importe de rappeler une donnée fondamentale concernant les organismes populaires : la clientèle à laquelle ils s'adressent et les personnes qu'ils regroupent, sont, en majorité, des chômeurs, des assistés sociaux, des gens à faible revenu, c'est-à-dire non seulement des "défavorisés" (qui n'a pas reçu de faveurs...) sur le plan économique, mais aussi des milieux traditionnellement inorganisés, ou plutôt qui ont été organisés par d'autres. Il est certain que le début d'organisation autonome qui existe dans ces quartiers est encore vulnérable; ces organismes peuvent facilement être noyautés par des militants venus de l'extérieur. Si tel est le cas, on sera tout simplement passé des curées aux animateurs, puis aux militants de gauche, sans changement majeur. Le véritable changement, pour ces milieux, est défini ici comme une prise en charge, une diminution de la dépendance de l’extérieur. C'est le "biais" du présent rapport.

Jacques Godbout

[22]

Par rapport au document publié en 1975, plusieurs modifications ont été introduites ici. Un avant-propos a été ajouté, portant sur la pertinence actuelle des résultats de la recherche. La conclusion générale ainsi que la plupart des conclusions des chapitres ont été modifiées. En autre, certains détails descriptifs ont été supprimés, et une présentation historique des maisons de quartier a été ajoutée. Enfin, on remarquera sans doute que la lecture du texte est beaucoup plus agréable et son contenu plus clair. C'est le résultat du travail de Johanne Pichette, qui a entièrement revu et corrigé le rapport et en a amélioré la présentation, la langue et le style.

Il faut aussi remercier Jean-François Léonard avec qui les auteurs ont ou des discussions qui ont influencé les modifications apportées.



[1] Front d'action politique. Voir les chapitres 1 et 5.

[2] Dont les tentatives restent parfois sans succès, comme au Centre de formation populaire, à l’Institut de protection du consommateur, etc.

[3] Il n’est pas facile de situer concrètement ces groupes sur, l'échiquier politique québécois. En France, l'extrême gauche désigne, globalement, toutes les tendances qui se situent à gauche du parti communiste. Mais ici ? Le terme recouvrirai t-il tout ce qui est à gauche du Parti Québécois, tout ce qui est "groupusculaire"?  Alors le Nouveau Parti Démocratique, au Québec, serait un parti d’extrême gauche… Parue après la rédaction du présent travail, la série d’articles du journaliste Jacques Benoît, (La Presse) présente une description beaucoup plus concrète et aussi plus actuelle de l’action des mouvements d’extrême gauche au sein des organismes populaires. Ces articles et ont été regroupés et publiés par les éditions de La presse (Montréal, 1977) sous le titre L'Extrême gauche.

[4] C'est ce qui fait la différence entre l'engagement idéologique comme solution personnelle à des problèmes individuels et comme phénomène politique. Toute explication des faits sociaux par les intellectuels qui attribuent à leur propre présence ou à celle d'idéologues une modification substantielle d'une situation sociale doit, en saine méthode, être le dernier recours d'un chercheur. Sinon, il tombe dans 1’"intellectualocentrisme", petite fille de l'anthropocentrisme. L'importance qu'on accorde actuellement à l'étude de l'idéologie, de la production des idées dans le domaine de la recherche en Sciences sociales est sans doute liée au fait que l’intellectuel universitaire est le producteur professionnel des idées. Cela ne signifie pas que les idées nouvelles ne sont pas importantes; mais les plus importantes ne sont pas nécessairement celles qui sont produites par les professionnels du secteur, les idéologues. Dans ce domaine, comme dans tous les autres, le changement vient souvent de l’extérieur…

[5] En Europe "le militantisme est (…) apparu historiquement au début du XIXe siècle au sein du prolétariat des villes déchristianisées" (Yvon Bourdet, Qu'est-ce qui fait courir les militants ?  Paris, Stock,1976, p. 227). Ici comme dans le reste de l’Amérique du Nord, le militantisme politique a existé au début du siècle mais  a disparu avec l’offensive religieuse dans les syndicats et la transformation du syndicalisme nord-américain en syndicalisme d’affaires. À ce sujet, voir Jacques Godbout, Le Militant syndical de la C.S.N., Université Laval, Centre de recherche sociales 1965, chapitre 1.

[6] Cette affirmation repose sur les témoignages de nombreux observateurs et demande à être vérifiée.

[7] Ainsi, Marjaleena Repo affirme que les organisateurs des classes moyennes vont dans les quartiers pauvres dans le but manifeste de s'opposer au système économique et de le changer, mais que leur action a comme résultat objectif d'absorber le potentiel réel de changement des groupes populaires et de l'orienter en faveur des classes moyennes auxquelles les animateurs et militants d'extrême gauche appartiennent objectivement : "The Fallacy of Community Control", Transformation, 1,1, 1977.

[8] Michel de la Radelle et Monique Selim, "Les Militants du Marais", Autrement, no 6, 1976, p. 40.

[9] De plus, on exige souvent une mobilisation en faveur d'idées pour lesquelles on ne prend pas la peine de convaincre, c'est-à-dire d'idées que l'on présent comme des dogmes. C'est oublier qu'une idée ne peut se transformer en dogme qu'après avoir été répandue, pas avant.

[10] Nguyên Due Nhuân, Revendications urbaines. Étude sur les luttes urbaines menées par les groupes sociaux résidentiels, Paris, Centre de sociologie urbaine, 1975, p. 111.



Retour au texte de l'auteur: Jacques T. Godbout, sociologue, INRS-urbanisation. Dernière mise à jour de cette page le mercredi 2 mars 2011 18:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 



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