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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jacques T. Godbout, en collaboration avec Alain Caillé, L'esprit du don (1992)
Troisième partie 12. Esquisse pour un modèle du rapport de don


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques T. Godbout Godbout, en collaboration avec Alain Caillé, L'esprit du don. Montréal-Paris: Éditions La Découverte, 1992, 345 p. Collection: Textes à l'appui. Série Anthropologie. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l’auteur, le 13 juillet 2007, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Troisième partie. La boucle étrange du don

12. Esquisse pour un modèle du rapport de don


Retour à la table des matières du livre.

 

Les deux approches de l'intelligence artificielle
L'État et le marché
Le don
Don et systèmes intelligents
Une boucle en plus, ou une boucle en trop ?

 

Le don n'est pas le hasard. C'est un certain désordre, mais ce n'est pas le hasard. « Des effets de pur hasard ne formeront jamais un don, un don qui ait le sens d'un don, si dans la sémantique du mot don il paraît impliqué que l'instance donatrice ait librement l'intention de donner » (Derrida, 1991, p. 157). Le don n'est pas un jeu, même s'il y a du jeu dans le don, si on y joue même beaucoup. Le don n'est pas la production. Produire exclut le don. Le don n'est pas le résultat de la raison, de la rationalité fin-moyens. « Donner les raisons du don signe la fin du don » (ibid., p. 187), comme on l'a vu. Mais le don n'est pas sans raison. 

Le don peut-il être dit ? La liberté obligatoire du don peut-elle être pensée ? Selon Derrida, Mauss lui-même n'a pas parlé du don. « Son Essai sur le don ressemble de plus en plus à un essai non pas sur le don mais sur le mot "don" » (id., p. 77). Plus précisément le retour du don peut-il être pensé ? Alors qu'on imagine spontanément le geste du don comme une ligne droite, une flèche, celle de la gratuité et du désintéressement qui va directement et fièrement vers autrui sans regarder derrière, le don est un boomerang. Il trace un cercle. Kula ring. Mais un cercle étrange, à l'image même de l'Essai dur le don. Mauss passe du don à l'échange, puis revient au don. Il trace une boucle. Dans un premier temps, se positionnant contre l'idée de la flèche pour bien marquer sa distance vis-à-vis de l'image courante du don gratuit au sens de sans retour, il insiste sur le retour et sur son caractère obligatoire. Il plonge ainsi dans le cercle du don. Puis, progressivement, il prend ses distances vis-à-vis du don comme échange de type économique et, pour ce faire, insiste à nouveau sur la liberté du retour. Il se rapproche donc à nouveau de la flèche et termine en multipliant les expressions paradoxales contenant à la fois les mots « libre » et « obligatoire ». Alors que la première phrase de l'Essai oppose les deux concepts, (« en théorie volontaires, en réalité obligatoirement faits et rendus »), la dernière partie les met côte à côte à répétition : « sous une forme désintéressée et obligatoire en même temps » (p. 194) ; « obligation et liberté mêlées » (p. 258) ; « sortir de soi, donner librement et obligatoirement » (p. 265). 

L'Essai sur le don fait une sorte de boucle étrange, comme l'objet qu'il étudie. Il y a cercle et il n'y a pas cercle. « Il ne peut y avoir don qu'à l'instant où une effraction aura eu lieu dans le cercle » (Derrida, 1991, p. 21). Le don interrompt le système. Quel système ? Celui du cercle de l'échange. Lorsque le retour est « rendu », le cercle du don s'arrête et devient un pur cercle d'échange. En fait, on ne rend jamais dans un geste de don, on donne « à son tour ». Et encore ces derniers mots sont-ils de trop ; ils supposent à tort une sorte d'alternance qui aurait un caractère automatique, mécanique. Mais on ne peut y échapper complètement, car une certaine alternance n'est pas non plus absente du don. La vérité du cercle du don, c'est que le troisième terme de la célèbre trilogie de Mauss, « rendre », ne doit pas exister. On donne et on reçoit, tout en flirtant continuellement avec le rendre, en s'en rapprochant parfois dangereusement au point que, dans le potlatch par exemple, dit Mauss, on détruit « afin de ne pas avoir l'air de désirer qu'on vous rende » (p. 201). Mais si on y tombe, on interrompt la boucle du don pour descendre dans le cercle de la circulation marchande, dans le troc, ou encore pour atteindre la fin de la circulation des choses, le règlement de compte, des comptes. 

Drôle de cercle, donc, essentiellement paradoxal. En tout cas ce n'est pas un cercle économique, même s'il se rapproche constamment de l'économique, même si viennent se mélanger dans des proportions variables des considérations d'intérêt, de prestige, etc., qui ne peuvent faire autrement que de remonter à la conscience du sujet donneur – car il n'est pas fou et il sait bien que le don rapporte –, mais sans jamais l'emporter. 

Comment rendre compte théoriquement d'un phénomène qui a autant de caractéristiques apparemment opposées à toute formalisation : libre, indécidable, contextuel, spontané, refusant la distinction sujet-objet au cœur de la pensée moderne, sans règle de fonctionnement explicite ? Bizarrement, nous croyons que nous pouvons aller plus loin avec la notion de réseau, qui s'est développée dans des champs de recherche qui ont précisément buté sur les modèles déterministes, telle l'intelligence artificielle. 

L'évolution récente de cette discipline présente plusieurs analogies avec le problème du don. Analogie seulement, bien évidemment, car l'IA en est à tenter de rendre compte de phénomènes qui restent élémentaires par rapport au don, ce dernier constituant le plus complexe des phénomènes sociaux et symboliques. Nous nous référerons ici à l'IA comme à une sorte de « modèle de pensée [1] » susceptible de fournir une première vision du don en le rendant compréhensible et significatif comme système. Nous avons besoin d'un modèle – ou d'une approche – qui puisse à la fois visualiser le don et faire apparaître les différences avec le modèle marchand et le modèle étatique. Or, on retrouve dans l'évolution récente de l'IA des problèmes similaires à ceux rencontrés ici entre le don et l'appareil étatique, ou entre l'utilitarisme marchand (déterminisme comptable) et le don. 

 

Les deux approches de l'intelligence artificielle

 

Au départ, dans les années 1950, le domaine de l'IA se caractérise par la présence de deux approches différentes. Le premier modèle est hiérarchique et déterministe. La programmation de l'ordinateur s'opère à partir d'un centre qui contrôle tout (central processing unit). Le dispositif consiste en de multiples niveaux hiérarchiques linéaires (arbre d'inclusion). Le centre donne des ordres à des éléments passifs. L'information est stockée dans une mémoire passive. Le but est de parvenir à comprendre la logique élémentaire du fonctionnement de l'intelligence et d'élaborer une théorie de l'intelligence conçue comme un ensemble de lois universelles « context free » (Dreyfus et Dreyfus, 1988, p. 25), pour la reproduire ensuite dans une machine au sein de laquelle on insérera toutes les règles de l'intelligence rationnelle. Cet appareil donnera ses ordres aux différents éléments qui la composent et traitera de façon prédéterminée toutes les informations qu'elle reçoit. Chaque solution possible a d'abord été inventoriée par celui qui conçoit l'appareil. C'est un système hiérarchique, dont la référence philosophique est le calcul rationnel issu de la tradition cartésienne et du postulat que tout raisonnement peut être réduit au calcul, et que l'on peut réduire tout concept à ses éléments les plus simples, et les recomposer à partir de ces éléments. 

La seconde approche a un point de départ différent. Au lieu de se poser le problème logiquement et déductivement, « de haut en bas », on cherche à comprendre comment l'intelligence émerge de connections simples entre les neurones. C'est l'approche « de bas en haut [2] ». On essaie de simuler ce que fait l'intelligence à partir des connaissances neurologiques actuelles, de la copier et de faire fonctionner ce « dispositif ». Ce système est susceptible d'apprendre sans qu'on sache pour autant comment il le fait exactement, au sens de savoir quel élément influe sur tel autre, analytiquement, ou hiérarchiquement. On élabore des réseaux de relations possibles et on fait fonctionner le réseau, qui apprendra et se développera en fonctionnant. On va même jusqu'à supposer que l'ambiguïté est essentielle à l'intelligence humaine. 

Au départ, les deux approches connaissent un grand succès. Les déclarations ne manquent pas de part et d'autre qui annoncent que l'on pourra bientôt construire des machines « vraiment » intelligentes. Mais, à partir du milieu des années soixante, la seconde approche est délaissée au profit de la première, l'approche hiérarchique déductive, que nous appellerons « synoptique [3] ». 

Cependant, l'approche synoptique ne connaît pas les succès escomptés. Si bien que depuis une dizaine d'années, la seconde, désignée aujourd'hui par l'expression « réseaux neuronaux » ou le terme « connexionniste », connaît une vogue grandissante. Un des défenseurs antérieurs les plus importants de l'approche synoptique, Marvin Minsky, en arrive même à décrire l’IA comme « a society of mind », une société non pas hiérarchique mais « hétérarchique », un enchevêtrement (a tangled web) (1985) [4]. 

Cette approche est fondée sur le fait que l'intelligence doit être capable de tenir compte du contexte. Or, les modèles synoptiques sont context-free. Ils considèrent le contexte comme extérieur (ou comme une constante), ce qui oblige à prévoir toutes les situations possibles, à intégrer le contexte dans le programme, tâche impossible. « Aucune anticipation, aucune planification, aucune programmation, aussi exhaustives qu'elles veuillent être, ne pourront jamais faire la liste a priori de toutes les variantes des déroulements de la situation la plus ordinaire de la vie quotidienne. Il n'y a qu'une façon de déterminer toutes les réponses que requiert un système : le plonger dans le monde et le laisser opérer. Chaque système est donc singulier et fondamentalement inapte à la programmation » (Reeke et Edelman, 1988, p. 152 ; notre traduction). Les réseaux neuronaux partent au contraire du postulat que le contexte varie à l'infini et qu'il faut apprendre à en tenir compte. Ils sont sensibles au contexte. Tous les auteurs insistent sur ce point [5]. Et Jorion (1989) développe une analogie similaire entre les réseaux neuronaux et la pensée sauvage décrite notamment par Lévy-Bruhl, pensée qui ne fonctionne pas par inclusion, mais par associations, par réseaux contextuels. « Ce qui tient lieu de classification dans la pensée primitive est une disposition à regrouper les notions selon l'équivalence de la réponse émotionnelle qu'elles suscitent » (p. 533). « Les plantes apparaissent connectées par un réseau complexe de ressemblances et d'affinités, où chaque espèce peut appartenir à plusieurs catégories, et non par une structure en forme d'arbre organisant les catégories en une hiérarchie par l'exclusion mutuelle [6] ». 

Ce sont des « connexions simples », sans relation d'inclusion, sans organisation en niveaux, « plates et larges [7] », sans hiérarchie. Elles se font par affinités (p. 530). L'analogie avec l'association libre en psychologie est évidente, mais aussi avec la spontanéité du don, ou avec son caractère primaire, par rapport à la secondarité réfléchie du marché et de l'État. Il est vain de vouloir éliminer l'émotion de l'analyse du don et de la remplacer par le calcul et la relation d'inclusion. « Cette relation d'inclusion date, (en Occident), du 16e siècle... Mais depuis, nous ne savons plus comment faire pour ne pas l'y lire (dans les autres sociétés » (p. 524). Nous avons exactement le même problème avec le don depuis l'introduction du marché et de l'État : nous y appliquons la logique d'inclusion et n'arrivons plus à lire son fonctionnement contextuel, sa logique de réseau et de circulation des choses « selon la réponse émotionnelle qu'elle suscite ». 

Avec l'approche des réseaux neuronaux, le problème du sens commun devient crucial. Alors que la première approche, logiquement, considère que le sens commun repose sur une théorie implicite que posséderait chaque sujet, la seconde ne fait pas ce postulat. Elle considère même qu'une telle théorie est peut-être inexistante. Et le statut de la règle change complètement. On considère que la règle est déduite du comportement du système, mais non que le système obéit aux règles, comme dans l'approche déductive. « Son comportement peut être décrit par des règles, même si le système ne contient pas de règles qui régissent ses opérations » (Waltz, 1988, p. 201). « Une règle n'est pas une chose que l'on donne à un ordinateur, mais un pattern que l'on infère de l'observation du comportement de la machine » (Turkle, 1988, p. 247). 

Cette approche a actuellement le vent en poupe. Elle consiste à envisager l’IA comme un réseau, relativement indéterminé, où l'on ne cherche plus à localiser exactement ce qui se passe. On ne fait plus la théorie de l'intelligence, on reproduit le réseau. On sort de l'impossibilité de penser les systèmes autrement qu'avec le modèle de l'arbre d'inclusion. Certes, on peut dire que l'intelligence a un centre, le « moi » qui dirigerait toutes les opérations. Mais, comme le note Hofstadter (1987), quel drôle de centre, qui ne peut ni déterminer, ni même savoir ce que sera sa prochaine pensée ! L’IA évolue vers un modèle associatif que Minsky désigne par le terme de hétérarchie par opposition à la hiérarchie linéaire, Hofstadter par l'expression « hiérarchie enchevêtrée » faisant des « boucles étranges ». 

Cette expression ne convient-elle pas parfaitement au phénomène qui a le plus préoccupé les analystes du don : la boucle étrange du retour du don, l'étrange retour non prévu, non voulu souvent, et prenant des formes incompréhensibles dans le cadre de l'échange marchand ? La boucle étrange suppose non seulement le retour (la boucle), mais également que ce retour soit situé à l'intérieur d'une hiérarchie. La boucle étrange se produit dans une hiérarchie enchevêtrée. Autrement, c'est une boucle simple. À cet égard, on peut caractériser le don, le marché et l'État de la façon suivante.  

 

L'État et le marché 

L'État est une hiérarchie, mais inclusive, non enchevêtrée, sans boucle [8], si ce n'est la boucle simple minimale du feedback. Les appareils sont des sens uniques, ce qui évite certains problèmes (la rencontre et l'accident, les rapports de domination par le don, etc.), mais diminue d'autant la souplesse du système. Tout ce qui circule passe dans un centre avant de repartir dans l'autre sens, y laissant d'ailleurs une partie de son contenu à chaque étape, ce qui fait que ce qui circule arrive beaucoup plus réduit qu'au départ. La seule possibilité de retour est le feedback, c'est-à-dire le fait que le système ne retienne de l'extérieur que ce qu'il veut bien retenir. Alors que dans la boucle étrange, l'extérieur impose des choses au système. Il y a interaction dynamique. L'appareil étatique ne fait pas de boucle étrange, car rien de non prévu par lui ne peut lui être imposé. Dans l'appareil, les choses font un double parcours fixe parallèle : concentration-redistribution. La mémoire de l'appareil, c'est le dossier, pour un individu en particulier. Ce sont les droits et la loi pour l'ensemble des individus. 

Pour sa part, le marché est un réseau enchevêtré, mais non hiérarchique. C'est pourquoi c'est également une boucle simple. Le marché est un boulevard, parfois une autoroute, où la circulation est réglée par un mécanisme qui assure que partout, lorsqu'un objet passe dans un sens, un objet « équivalent » passe dans l'autre sens. Mais, à un autre niveau, il est à sens unique, visant à faire passer les choses du producteur au consommateur, et alors les choses disparaissent du système. 

Le marché est un réseau d'autoroutes qui va dans tous les sens. Il est enchevêtré (Jorion, 1989, p. 44 et 68). À la différence de l'État, il est décentralisé. Il « choisit » son chemin, comme un réseau téléphonique. Il est indéfiniment extensible dans l'espace, mais à un seul niveau, il est sans profondeur, aplati par la recherche de l'échange égal, de l'équivalence parfaite. Il est une surface qui peut s'étendre à la planète entière grâce au fait qu'il constitue aussi un réseau dont on a extrait « les aléas des rapports personnels » (Simmel, 1987). Cela correspond à un enchevêtrement simple (Hofstadter, 1985), à une connexion simple. En outre, le marché a aussi une origine et une destination, une direction, du producteur au consommateur. Le temps du marché, sa mémoire, c'est l'argent. Il n'utilise volontairement qu'une infime partie des rapports antérieurs entre les personnes. Il abstrait le lien de son histoire personnelle. C'est à la fois son avantage et son inconvénient. Mais il n'est pas étonnant que Bateson considère que « de tous les organismes imaginaires (dragons, dieux...) l'homo œconomicus est le plus terne [...] parce que ses processus mentaux sont toujours quantitatifs, et ses préférences transitives » (1989, p. 238-239). Cela permet par ailleurs au dit homo œconomicus d'être universel et de traverser les cultures. 

Par rapport à l'État, le marché ouvre un espace libre infini. Et on comprend facilement que si un membre d'une société est confronté à un appareil d'État sans boucle démocratique, il envisage comme une libération le réseau marchand, les multiples chemins qui s'ouvrent à lui et semblent infinis. Mais on comprend aussi qu'il sera vite insatisfait de cette absence de lien social que le marché entraîne, qu'il se sentira rétréci dans ce réseau plat, diminué, un peu comme un être à trois dimensions qu'on aplatirait dans deux comme le dessin du dragon de Escher : « Quels que soient les efforts que ce dragon déploie pour devenir tridimensionnel, il reste complètement plat. Deux incisions ont été faites dans le papier sur lequel il est imprimé. Puis il a été plié de manière à faire apparaître deux carrés vides. Mais ce dragon est un animal obstiné et malgré ses deux dimensions, il persiste à vouloir en avoir trois ; aussi il passe la tête par l'un des trous et sa queue dans l'autre » (Escher, 1990, p. 73). Il ne réussit qu'à se mordre la queue, image parfaite de l'autoréférentialité du don perçu à travers le prisme marchand. 

 

 

« Plus l'échange est égal, et plus on s'ennuie. Le don assure la survie du temps en déséquilibrant l'offre et sa contre-partie » (Henri Raymond). Dans le marché, seul le retour simple – l'équivalence monétaire – existe. L'individu est privé du jeu des retours multidimensionnels contenus dans le don : plaisir du don, reconnaissance, contre-don. 

Cet aplatissement du lien social – vertical dans l'État, horizontal dans le marché – explique la méfiance du don face aux rapports monétaires. L'argent symbolise cette réduction parce qu'il est l'essence de la quantité, parce « qu'il ne possède d'autres qualités que sa quantité » (Simmel, 1988, p. 43). « L'argent dévalue en quelque sorte tout ce dont il est l'équivalent » (ibid., p. 14). Pourquoi ? Précisément parce qu'il situe tout sur deux dimensions. Il supprime ainsi l'espace multidimensionnel dont le don a besoin pour déployer ses retours multiples, l'espace de la valeur de lien dont la chose est véhicule et symbole, valeur de lien qui, littéralement, « n'a pas de prix » parce qu'elle se situe en dehors de l'espace marchand. Cela ne signifie pas qu'on ne réussira jamais à l'acheter en y « mettant le paquet », comme on dit. Mais que, si on réussit, la personne a sacrifié la valeur de lien. 

 

Le don

 

Le don combine la boucle du marché et la hiérarchie de l'État, ce qui en fait une hiérarchie enchevêtrée. C'est pourquoi toute saisie du don par le modèle de l'État ou du marché consiste en une coupe soit verticale, ne retenant que l'aspect hiérarchie, obligation, contrainte, soit horizontale, ne retenant que le réseau simple et plat du marché, régi par une seule loi, celle de l'équivalence, qui neutralise les liens et leur variabilité contextuelle. 

Seul le don a une boucle étrange et une hiérarchie enchevêtrée. Il a la profondeur et les niveaux de l'appareil, mais c'est un réseau. Avec toute l'épaisseur des liens personnels et leur poids historique. La mémoire du don, c'est l'ensemble du lien social, la trace mnésique que laisse le don antérieur. Le don a une mémoire non extérieure aux personnes, à la différence de l'État et du marché. C'est pourquoi chaque personne, constituée de son ensemble de liens de dons passés, est unique à l'égard de l'autre, comme nous le notions dans les chapitres précédents. Et cela existe aussi dans les réseaux mnésiques des systèmes intelligents. C'est d'ailleurs la base de la vie : « L'essence du vivant est une mémoire, la préservation physique du passé dans le présent » (Margulis et Sagan, 1989, p. 64). 

 

Don et systèmes intelligents 

« Je suis convaincu que les explications des phénomènes "émergents" de nos cerveaux, comme les idées, les espoirs, les images, les analogies, et pour finir, la conscience et le libre-arbitre, reposent sur une sorte de Boucle Étrange, une interaction entre des niveaux dans laquelle le niveau supérieur redescend vers le niveau inférieur. Il y aurait donc, autrement dit, une "résonance" auto-renforçante entre différents niveaux » (Hofstadter, 1985, p. 709). 

Peut-on mieux décrire le don, du potlatch au cadeau moderne, ce phénomène de résonance, d'amplification qui a tellement étonné les observateurs du don archaïque ! Le marché bloque toute résonance en scindant et en isolant l'« offre » et la « demande », en localisant l'aller et le retour dans deux voies séparées parallèles. Quant à l'État, il interdit le retour et ne tolère que la boucle tronquée du feedback. On peut, ajoute Hofstadter, éliminer les boucles étranges d'un système, « mais seulement à la condition d'introduire une hiérarchie d'apparence artificielle » (ibid., p. 24) qui élimine une foule de possibilités intéressantes du système. Et il donne des exemples dans le domaine de la pensée, où l'élimination de la possibilité de paradoxes conduit à une pensée dénuée d'intérêt. On reconnaît là les dangers qui pèsent sur tout appareil d'État qui réussit à se soustraire à la boucle paradoxale de la démocratie : la bureaucratie inefficace et, à terme, le totalitarisme, le système à sens unique, de haut en bas. 

Le don est au système social ce que la démocratie est au système politique, et ce que la conscience est aux individus : un phénomène émergent impliquant tous les niveaux, émergeant de la boucle étrange que font les différents niveaux entre eux. Le système de don est une projection sociale de notre système de conscience, de cet enchevêtrement de niveaux hétérarchiques qui est ce qui modélise le mieux le système mental. L'enchevêtrement de niveaux du don est similaire : retour immédiat dans le plaisir même du don, contre-don, réactions en chaîne, amplification de la conscience du donateur, renforcement du lien, tout ce qui se passe dans un don se situe à de multiples niveaux en interaction, en hiérarchie enchevêtrée, formant des boucles étranges que le modèle du marché ne peut visualiser que comme paradoxe, et fondant le lien social comme la boucle étrange de la démocratie fonde nos systèmes politiques, comme la boucle étrange de l'intelligence fonde la conscience individuelle. Tous ces systèmes se renvoient l'un à l'autre. Ils sont isomorphes. Ils sont indécidables, au sens d'irréductibles à une loi mécanique et à un système clos [9]. Le système clos ne peut être qu'une approximation du fonctionnement d'un seul niveau, comme celui de la circulation des choses et de la loi de l'équivalence marchande, ou comme celui de ce niveau unidimensionnel vertical qu'est l'État et son principe d'égalité, isolé de son insertion dans la boucle démocratique. Le don est un « croisement » de ces deux systèmes. Le don est un système de dettes en résonance. C'est la forme élémentaire de la circulation des choses et des services, d'où procèdent le marché et l'État. 

 

Une boucle en plus, ou une boucle en trop ?

 

•    Pour Hofstadter comme pour la plupart des philosophes, l'intelligence de l'espèce humaine est une boucle de plus que celle des animaux, la boucle qui fait que l'on sait que l'on sait, ce retour sur soi-même, cette réflexion qui définit l'homme depuis les Grecs.
 
•    Pour certains penseurs de la démocratie moderne, la différence entre les primitifs et nous réside aussi dans une boucle de plus, celle qui nous octroie l'autonomie, qu'eux n'auraient pas.
 
•    Pour les libéraux utilitaristes, la supériorité du marché sur le don, c'est encore une boucle de plus, le retour sur soi qui nous apprend que tout don est un échange qui s'ignore et que le donateur est intéressé. C'est la boucle de la lucidité, qui permet de sortir de la spontanéité primitive et de la naïveté, et d'accéder à la rationalité, ou plutôt à la conscience de la rationalité, puisque tout homme est utilitariste, même s'il l'ignore ou fait semblant de l'ignorer.
 
•    Or, le don, c'est encore un niveau de plus : c'est la conscience que l'explicitation de l'échange est un niveau de trop, fixant l'échange et le transformant, lui faisant perdre sa souplesse en réduisant l'incertitude et l'indétermination, le faisant ainsi revenir à un niveau inférieur. La boucle marchande, pour le don, au lieu d'être une boucle de plus, est une boucle perverse. La conscience du refus de ce niveau est supérieure à ce niveau. C'est le niveau du langage, de la création, du flou nécessaire pour refléter l'indétermination et l'incomplétude radicale de ces systèmes, leur irréductibilité à ces systèmes déterministes que sont, par exemple, l'approche synoptique en IA et les modèles de l'appareil et du marché dans les rapports sociaux. Le don, c'est l'abandon conscient à l'absence de calcul, méta-niveau spontané qu'on peut définir comme « comportement qui résulte d'un effet d'auto-organisation » (Jorion, 1990, p. 117). Si on suit les règles, on ne sait pas donner, non plus qu'on ne sait parler une langue si on a besoin d'en suivre les règles en parlant.

 

La boucle étrange est au cœur du don comme de l'intelligence. Comment une pensée peut-elle penser, se demande Minsky ? « Comment les pensées peuvent-elles se conduire comme des agents ? » (Turkle, 1988, p. 263). Comment un don peut-il être rendu, se demande Mauss ? À quoi aboutissons-nous avec cette analogie entre le don et les principes des systèmes intelligents ? Certes pas à pouvoir modéliser le don ; mais, nous l'espérons, à donner une idée des modèles que l'on pourrait obtenir, à saisir leur niveau de complexité par comparaison avec les modèles marchand et étatique de circulation des choses, à établir leur irréductibilité à des modèles déterministes et hiérarchiques, à montrer que les autres systèmes procèdent du don, et non l'inverse, à comprendre qu'on ignore presque tout du don comme système faute de l'avoir appréhendé dans des modèles convenables, et donc que des recherches sont nécessaires si l'on espère progresser dans la connaissance du système de don et de ses multiples retours enchevêtrés. À l'instar de l'intelligence, au sens le plus large du terme, le don ne procède pas par rationalité inclusive. Cette rationalité est plutôt une constatation a posteriori. L'intelligence est le phénomène individuel le plus complexe. Le don est le phénomène social le plus complexe. C'est l'expérience qui non seulement fait accéder l'individu au collectif, mais ouvre sur le réseau universel, sur le monde, sur la vie, sur les autres états, sur l'appartenance à quelque chose de plus que lui-même. Ce que tous les systèmes de don nous apprennent, c'est une conscience de l'appartenance qui, loin de nier l'individu, en est une extension indéfinie dans des réseaux incommensurables. L'esprit du don rapproche de l'esprit tout court, quelle que soit la signification qu'on donne à ce terme. Personne ne peut se passer de cette notion, qui a quelque chose à voir avec les boucles étranges qui expriment l'infini. « Le concept de Boucle Étrange contient implicitement le concept d'infini, car qu'est-ce qu'une boucle si ce n'est une forme de représentation d'un processus infini d'une façon finie ? » (Hofstadter, 1985, p. 17). Et Bateson, à la fin de sa vie, affirmait que « les mystérieux phénomènes que nous associons à ce que nous appelons « l'esprit » ont quelque chose à voir avec [...] les caractéristiques des systèmes circulaires et autocorrecteurs » (1989, p. 244). Le don nous introduit dans un réseau universel semblable à cette allégorie bouddhiste : « Un réseau de fils infini étendu sur l'univers, dont les fils horizontaux traversent l'espace et les fils verticaux le temps. À chaque intersection des fils se trouve un individu, et chaque individu est une perle de cristal. La grande lumière de l’"Être Absolu" éclaire et pénètre chaque perle, qui reflète non seulement la lumière de toutes les autres perles du réseau, mais aussi le reflet de chacun des reflets de l'univers » (Hofstadter, 1985, p. 289).


[1]    Turkle (1988) parle de mythe porteur (« sustaining myth ») à propos des liens entre l'IA et la psychanalyse.

[2]    C'est ainsi que Casti (1989) décrit les deux approches : « top-down » et « bottom-up » (p. 290-339).

[3]    En référence à Lindblom et à son ouvrage The Intelligence of Democracy (1965).

[4]    Mais dans son livre, on ne voit pas comment il s'écarte de façon décisive du modèle hiérarchique.

[5]    Dreyfus et Dreyfus, 1988, p. 25, 26, 29, 38 ; Cowan et Sharp, 1988, p. 113 ; Reeke et Edelman, 1988, p. 153, 159 ; voir aussi Hofstadter, 1980.

[6]    Citant Friedberg, p. 525.

[7]    Cela définit plus le réseau marchand que le don, qui n'est pas plat, mais profond, temporel. Voir plus loin.

[8]    Rappelons que nous ne considérons ici que l'appareil et faisons abstraction de la dimension démocratique, qui, elle, constitue une boucle étrange.

[9]    Curieusement, Hofstadter (p. 772-779 et p. 801) termine son ouvrage en défendant la thèse réductionniste. Il affirme que la pensée obéit elle aussi à des règles précises, qu'elle relève d'un « méta-niveau inviolable », et que ce niveau, c'est son hardware, le jeu des neurones dans le cerveau, « régi par un ensemble de conventions qui lui sont extérieures » (p.775). Il invoque à l'appui de sa thèse des analogies comme le dessin des mains de Escher, paradoxe résolu par Escher lui-même, méta-niveau inviolable externe. Or, ces analogies devraient conduire Hofsdadter à la conclusion contraire : si le niveau inviolable du cerveau c'est la physique des neurones, le méta-niveau des mains d'Escher devrait analogiquement être les lois de la physique appliquées au dessin de Escher. Or, ces lois n'expliqueront jamais le fait que l'on voit dans ce dessin ce paradoxe des mains qui se dessinent mutuellement. Pour l'expliquer, Hofsdadter ne recourt pas au hardware, mais bien au contraire à un « métasoftware », un véritable deus ex machina au sens littéral de l'expression, un dieu qui s'appelle Escher, créateur du dessin. Son analogie est donc anti-réductionniste et montrerait plutôt que, pour expliquer l'intelligence, il faut recourir en effet à un méta-niveau inviolable mais qui, loin de se situer du côté du hardware, transcende même le software. C'est l'hypothèse de Dieu.



Retour au texte de l'auteur: Jacques T. Godbout, sociologue, INRS-urbanisation. Dernière mise à jour de cette page le mardi 20 mai 2014 18:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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