US Jacques T. Godbout, Le don, la dette et l indentité


 

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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le don, la dette et l’indentité (2000)
Première partie 2. Au fondement du don, la dette


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques T. Godbout [sociologue-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique – INRS-urbanisation culture et société], Le don, la dette et l’indentité. Montréal: Éditions La découverte, 2000, 190 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l’auteur, le 13 juillet 2007, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Première partie. Le don dans la parenté

2. Au fondement du don, la dette

Retour à la table des matières du livre.

 

De quelques principes de la circulation du don
Capacités, besoins, réputation
L'excès
La liberté
 
Problèmes posés par ces principes
La liberté : don et dû
L'excès non contrôlé
La domination et la réciprocité
 
Une solution : la dette mutuelle positive
Le discours sur la dette
Interprétation
La dette positive
La dette négative
Le don et la dette mutuelle positive  

 

De quelques principes de la circulation du don 

 

Capacités, besoins, réputation

Dans la circulation de l'aide, nous avons vu que les agents sont guidés par des principes tels que les besoins du receveur, les capacités du donneur, la réputation de chacun dans le réseau. Celui qui a besoin doit recevoir, qu'il soit capable ou non de rendre, et que sa situation soit temporaire ou permanente : telle est la principale règle qui explique la circulation de l'aide dans les réseaux, et qui efface quasiment la règle d'équivalence, et même celle de la réciprocité. Les réseaux ont horreur du vide. S'il y a un manque, le réseau a tendance à le combler, sans trop se soucier de savoir s'il y a réciprocité et encore moins équivalence, ce qui n'est pas sans avoir des conséquences à long terme sur la circulation dans le réseau, lorsque ses membres se sentent dans l'incapacité de vraiment combler ce vide. Mais, le plus souvent, ce mode de circulation est bien vécu. Nos résultats confirment d'ailleurs ce que Finch et Mason avaient aussi observé : il y a une sorte d'équilibre, mais non réciproque au sens où il ne se joue pas directement dans le rapport du donateur et du donataire. Les deux règles de la capacité et du besoin sont complémentaires, l'une s'adressant au donneur (la capacité) et l'autre au receveur (le besoin). Elles tendent à s'appliquer à tous les types de don, mais elles s'appliquent avec plus de force dans le don sous forme d'aide et de service.

 

L'excès

 

Pour les cadeaux et l'hospitalité de type cadeau, la réciprocité est contournée, ou plutôt déjouée, par l'excès et le jeu avec les règles. Dans la circulation des cadeaux, il semble exister une métarègle qui consiste à donner plus que ce qui est défini par la règle énoncée par les acteurs eux-mêmes. Il y a un jeu avec la règle, ce qu'on pourrait appeler un « principe de l'excès », de la « dépense » (Bataille), bien connu d'ailleurs dans la littérature sur le don, notamment avec le phénomène du potlatch longuement commenté par Marcel Mauss, et que nous retrouvons ici à une échelle plus réduite. La signification de ce jeu avec les règles est multidimensionnelle, mais un aspect est omniprésent : le jeu avec la règle sert à personnaliser la relation, à rendre unique le lien entre le donateur et le donataire, à montrer que le geste n'est pas fait pour obéir à une règle, mais pour lui, au nom d'un lien personnel. C'est pour la même raison qu'un autre principe se révèle également très important et s'applique à tous les types de don : celui de la liberté.

 

La liberté

Nous avons vu que la liberté est une valeur essentielle dans la circulation du don dans les réseaux. Nous avons vu aussi que cette liberté est en partie favorisée par la présence de l'État et du marché qui libèrent les membres de la famille de certaines tâches. En ce sens, on voit à quel point il est délicat, avec la crise de l'État-providence, de penser pouvoir rebasculer sur les familles des fonctions que l'État assume actuellement. On ne peut le faire sans tenir compte des principes de fonctionnement des réseaux de parenté qui sont différents de ceux de l'État et du marché. 

Ayant longtemps analysé des organisations dans le cadre de la sociologie des organisations, j'ai été frappé par l'importance accordée à cette valeur de la liberté dans les réseaux de parenté. En sociologie, dans le cadre notamment de l'analyse stratégique, on considère que chaque acteur, pour accroître son pouvoir et son contrôle sur l'organisation, essaie de réduire ce qu'on appelle sa « zone d'incertitude ». Pour un sociologue comme Michel Crozier, l'homme est doté d'un «instinct stratégique » qui le pousse à réduire les incertitudes dans les situations d'interaction afin d'accroître son pouvoir [Friedberg, 1993, p. 210]. Or l'observation de la circulation du don dans les rapports de parenté nous conduit à croire qu'il est aussi doté de ce que l'on pourrait appeler un « instinct de donner » qui le porte alors, dans certaines relations sociales, non pas à réduire, mais au contraire à créer et à maintenir des zones d'incertitude entre lui et autrui, pour accroître la valeur des liens sociaux qui lui tiennent à cœur. 

L’acteur stratégique vise à réduire les incertitudes afin de gagner. Le rapport de don est différent. L'acteur y vise non pas à limiter la liberté des autres, mais à l'accroître, car elle constitue un préalable incontournable à la valorisation de son geste. Nous disons qu'il tend à accroître l'incertitude parce qu'il tend à réduire en permanence chez l'autre tout sentiment d'obligation, même si les obligations sont toujours présentes par ailleurs ; il tend à s'y soustraire, d'où la propension à l'excès. B. Karsenti [1994, p. 41] exprime bien cette idée de façon métaphorique : « La manière dont l'individu est obligé dans le régime du don ne correspond nullement à l'obéissance à une règle, ou à une pluralité de règles fixées au préalable, mais simplement au fait qu'il entre dans un cycle – à la manière dont on entre dans une danse –, qu'il prend place en lui et se trouve emporté dans la dynamique qui l'anime. » Dans la parenté, ce rythme, cette danse, c'est le cycle de vie et la succession des générations, qui règlent fondamentalement la circulation des biens et des services entre les différents membres – de manière à la fois libre et obligatoire, répétait Mauss dans son Essai sur le don. 

L’acteur d'un système de don tend à maintenir le système dans un état d'incertitude structurelle pour permettre à la confiance de se manifester. Car si le système est certain, ou si l'intérêt suffit pour en rendre compte, la confiance est redondante, comme le montre Orléan [1994]. C'est pourquoi les normes, quelles qu'elles soient (justice, égalité, etc.), doivent continuellement être transgressées, changées, dépassées. Il faut que se produise quelque chose de non prévu dans ce qui est obligatoire, ou alors que l'obligation ne soit pas vécue comme une contrainte et existe seulement comme une « loi » constatée par le chercheur, une loi au strict sens statistique non au sens moral [Caplow, 1984]. La norme est au fond de transgresser la norme. On comprend dès lors l'un des comportements de don le plus étrange qui soit à première vue : la négation de l'importance du don par le donateur. Mauss observe en effet que, dans le kula, « on donne comme si ce n'était rien » [Karsenti, 1994, p. 28]. « Le donneur montre une modestie exagérée », dit Mauss. Mais point n'est besoin d'aller aussi loin. Nos formules de politesse ont le même sens : de rien, di niente, de nada, my pleasure, assurent les donateurs. De cette manière, ils diminuent l'obligation de rendre et rendent le retour incertain. Ils rendent l'autre libre de donner à son tour. Comme l'a si bien remarqué C. Lefort [1951, p. 1415], « on ne donne pas pour recevoir ; on donne pour que l'autre donne ». Ainsi, le geste du don exprime les deux composantes irréductibles et apparemment inconciliables du lien social : liberté et obligation, autonomie et indépendance, individualisme et appartenance. Si le lien est minimal, on tendra vers une circulation minimale et immédiate, sans dette. Et inversement. 

 

Problèmes posés par ces principes 

Tous ces principes énoncés comme des normes par les membres des réseaux n'excluent pas la présence d'autres règles, dont certaines peuvent entrer en tension avec eux. Chacun sait par expérience qu'il nous arrive de calculer sans le dire aux autres, et même sans se le dire, et qu'il y a un jeu subtil entre ces différents principes. Mais par ailleurs, ces principes en eux-mêmes ne sont pas sans déboucher potentiellement sur des problèmes. Présentons brièvement trois d'entre eux : l'un est lié à la liberté, l'autre à l'excès, et le troisième au faible degré de réciprocité. 

 

La liberté : don et dû

Même si l'État et le marché ont pris en charge une partie des rôles dévolus auparavant à la parenté, il n'en demeure pas moins qu'un ensemble de tâches essentielles doivent être nécessairement accomplies par les membres des réseaux de parenté. Ce qui doit être fait peut facilement entrer en contradiction avec le principe de la liberté et engendrer des problèmes importants. Comment cette contradiction est-elle vécue ? À ce sujet, les interviewés font une distinction à laquelle ils accordent beaucoup d'importance entre le don et le dû. Tous tiennent à préciser que le dû est différent du don. Un certain nombre de choses circulent non pas pour obtenir plus, ou pour faire plaisir au receveur, mais aussi parce qu'il faut le faire en vertu de conventions, de rôles (sexuels, parentaux...), de traditions. Non seulement ce principe est différent du don, mais il est également jugé inférieur au don, inférieur à ce que les interviewés appellent le « vrai don », celui qui s'éloigne non seulement de l'esprit marchand, mais également du devoir ou de la convention sociale. À cet égard, on a pu constater que le dû qui découle de la convention sociale est, de manière étonnante, beaucoup plus présent dans les rapports de travail que dans la parenté. En revanche, le dû relevant des rôles parentaux est très exigeant. On pense évidemment, par exemple, à la division des tâches entre le père et la mère. Ici, ce qui est dû fait l'objet de négociations, de discussions, alors que le don arrive de surcroît. Cependant la frontière entre les deux domaines est non seulement variable, mais floue. Et le principal problème porte ici sur ce que chaque partenaire considère comme dû et comme don [Hochschild, 1989]. 

On doit donc retenir que l'on ne peut pas appliquer les principes décrits plus haut à ce qui circule comme un dû. Dans ce cadre, les principes d'égalité et la norme de justice sont beaucoup plus prégnants. Les problèmes se posent surtout lorsque les partenaires n'ont pas la même définition de ce qui relève du dû (et est obligatoire) et de ce qui est du domaine du don (et est libre). Le fait que le donneur et le receveur accordent un sens différent au même geste est fréquent et constitue une source importante de problèmes, comme l'a bien montré Hochschild dans son analyse des rapports de couple. « Il pense que tout lui est dû », entend-on souvent. Quand on pense que l'on a donné plus qu'on n'a reçu, on a facilement tendance à en déduire que tout nous est dû, et on n'est plus dans un rapport de don.

 

L'excès non contrôlé

 

Le deuxième problème est le suivant : comment le nécessaire excès essentiel au don (surtout dans les cadeaux et l'hospitalité) ne conduit-il pas en définitive à la destruction et aussi à l'incapacité progressive des membres à jouer un jeu qui coûte de plus en plus cher ? Shurmer [1971, p. 1242] fait à ce sujet un intéressant parallèle entre le don dans les sociétés archaïques et le rituel moderne du café chez des femmes américaines :

 

« Chez les Melpa de Nouvelle-Guinée, un échange cérémoniel oblige à rendre plus de cochons et de coquillages qu'on n'en a reçu. Rendre moins est à la fois insultant pour le receveur et dévalorisant pour le donneur. Ce rituel est très semblable au cycle du café matinal dans nos sociétés. Les femmes ne se contentent pas de se recevoir chacune à leur tour. Elles en font plus. Certaines femmes appartenant à ces groupes en arrivent à une situation où leur habileté culinaire, leur imagination ou leurs ressources financières ne leur permettent plus d'offrir des pâtisseries de luxe ou des cafés exotiques. Elles se retirent alors du groupe en déclarant qu'il est devenu trop compétitif ; ou encore les membres du groupe s'imposent un seuil à ne pas dépasser, en se limitant par exemple à l'offre de sandwichs et de biscuits. »

 

On voit dans cet exemple que la transgression des règles a des limites. Elles sont transgressées jusqu'à ce qu'elles ne soient plus transgressables sans éliminer des joueurs ; et alors de nouvelles règles sont définies, règles qui ramènent le système à la case départ, règles qui seront sans doute à leur tour progressivement transgressées. Le système est cyclique : on enfreint les règles jusqu'à ce que ce comportement menace les rapports entre les membres, ce qui conduit à édicter à nouveau des règles, et ainsi de suite. Ce qui n'empêche pas par ailleurs que les membres ayant plus de ressources puissent offrir plus, être des net givers et d'autres des net receivers ce qui est probablement plus facile dans les réseaux de parenté que dans les réseaux horizontaux (amitié) de la bourgeoisie américaine : la dimension de rivalité (agonistique – voir plus loin) est sans doute plus présente dans ce dernier cas, alors qu'elle est secondaire dans la parenté.

 

La domination et la réciprocité

Pour les dons de type « cadeau », le jeu avec les règles peut donc parvenir à circonscrire les dangers inhérents à la spirale de l'excès du don. Mais il est insuffisant. Car dans le cas de l'aide, comment le système empêche-t-il que celui que nous avons appelé le « receveur net » ne se sente en permanence humilié, que le donneur unilatéral n'abuse de sa puissance ou au contraire ne se sente exploité par le réseau ? Ce qui se produit d'ailleurs... Mais lorsque cela ne se produit pas, lorsque la non-réciprocité est considérée comme normale et va de soi pour les membres du réseau, comment évitent-ils ces différents écueils – destruction, exclusion progressive des membres, exploitation, domination, humiliation et autres effets pervers de « l'échange inégal » si souvent pointés du doigt par les analystes du don ? Ainsi J.-L. Boilleau [1995] a montré qu'un modèle agonistique du don doit nécessairement être fondé sur la réciprocité. « La réciprocité est capitale [...] Par la grâce de la réciprocité, [les rivaux] sont préservés de toute domination. La réciprocité annihile les risques de domination » [p. 155, 191-193]. Or nous constatons l'existence de réseaux sociaux à la fois sans domination et sans réciprocité ou, pour le dire plus prudemment, où l'absence de la norme de réciprocité comme principe dominant n'entraîne pas pour autant des rapports de domination. 

Comment est-ce possible ? 

 

Une solution : la dette mutuelle positive

 

Pour tenter de comprendre comment cela est possible, examinons les discours des personnes rencontrées sur ce thème de la dette, de l'obligation de rendre, de l'importance d'être quitte, et la façon dont se vit la dette dans les rapports de don au sein de la parenté.

 

Les discours sur la dette

 

On constate d'abord que les interviewés éprouvent une certaine difficulté à répondre à cette question. Si le refus du calcul est évident et sans ambiguïté, le thème de la dette, en revanche, est un des thèmes les plus difficiles pour eux, et suscite des commentaires ambigus, voire paradoxaux ou même contradictoires, et des réflexions étonnantes. En voici quelques illustrations : 

« Je parlais de mon frère tout à l'heure. Je peux dire que je lui dois beaucoup, mais ça n'a aucun effet. Je ne ressens aucune dette ; je lui dois beaucoup dans le sens que pour moi, ça a une valeur ; ça a vraiment de l’importance ; mais l'effet sur [moi] dans le sens où je me sens en dette, non... »
 
« Je vais voir ma mère parce que c'est ma mère et que ça fait partie de mon monde, de la croyance en la conservation de qui on est d'aller la voir et de l'appeler, mais c'est pas parce que je lui dois, c'est parce que je dois, je ne lui dois pas, je veux, donc je dois. »

 

Cette même personne ajoutera ensuite : 

« La seule personne avec laquelle j'ai une "dette" – ça représente pour moi me sentir mal –, la seule personne à l'égard de qui je me sens mal, c'est mon ex-femme... Elle joue le rôle de la femme abandonnée, et je me sens coupable, je me sens responsable, alors que je ne le suis pas, j'ai fait de mon mieux... »
 
« En dette ? Non, non, c'est pas un sentiment que... non ... je me sentirais très reconnaissante ... je réalise qu'on m'a gâtée beaucoup, oui, énormément gâtée ; mais en dette comme telle, non. Je suppose qu'on se sent en dette quand... on te donne mais en même temps, on te fait sentir que tu devrais redonner et que tu ne redonnes pas. »

 

Interprétation

Nous avons tenté de comprendre le sens de ces propos qu'on retrouve chez de nombreux interviewés. La plupart d'entre eux éprouvent une certaine difficulté à parler de la dette. Mais si on distingue les deux sens du mot « dette » – que ces citations font bien ressortir : le sens courant du mot dette aujourd'hui (la dette économique) et ce qu'on pourrait appeler la dette de don, ou dette de reconnaissance –, leur discours est étonnamment similaire, et clair. 

Notons d'abord qu'au-delà de l'ambiguïté, il y a cette unanimité à dire « je dois mais je ne suis pas en dette ». Comment interpréter cette affirmation ? De toute évidence, les personnes interrogées, en s'exprimant ainsi, essaient de distinguer les deux sens de « devoir » et de « dette » : reconnaître avoir reçu d'une part, ressentir un sentiment, une obligation de rendre (comme dans un rapport contractuel) d'autre part. Dans le cadre du don, elles acceptent avec une belle unanimité le premier sens, mais rejettent le second. Dans certains cas précis, elles ont beaucoup reçu sans pour autant être en dette, et c'est ce qu'elles expriment très clairement en distinguant deux dimensions de la dette qui, habituellement, vont ensemble : quand on doit, on est en dette, et on doit rembourser – sur le modèle du rapport marchand. 

Elles tiennent toutes à prendre leurs distances avec cette interprétation de la dette, tout en admettant être en dette dans un autre sens : celui d'avoir reçu, sans pour autant avoir contracté l'obligation de rendre, mais tout en ayant le désir de donner (la reconnaissance). Ce n'est pas simple, mais c'est ce qu'ils expriment tour à tour : l'idée de la dette comme valeur positive, comme « joie », parce que le don a été fait « de bon cœur ». Qui s'oppose à la dette négative – quand « on se sent mal », dit un interviewé. Les personnes interrogées identifient ce qu'on pourrait appeler une dette positive, celle qui n'est pas vécue comme dette (à rembourser), mais comme reconnaissance : on reconnaît avoir reçu beaucoup sans pour autant ressentir une obligation, mais plutôt un désir de donner.

 

La dette positive

 

Au-delà de l'excès, et comme alternative à la destruction et aux rapports de domination et d'exploitation que l'excès est susceptible d'entraîner, il y a donc une autre voie possible que celles de la réciprocité ou du contrôle par le jeu avec les règles qu'on a examinées plus haut. Il y a ce fait que la relation peut devenir un rapport de dette positive, souvent mutuelle. 

La dette mutuelle positive est parfois exprimée comme telle dans les entretiens, même si c'est peu fréquent. Ainsi : 

« Lui [le conjoint] il a toujours l'impression que j'en fais plus que lui, et moi j'ai toujours l'impression que lui en fait plus que moi […] je pense qu'on apprécie ce que les deux font. » 

La séquence suivante montre comment on passe d'un état problématique de dette à celui de dette mutuelle positive. C'est autour des activités matinales qu'une situation potentiellement conflictuelle s'est progressivement mise en place dans ce couple. Voici comment elle s'est résolue, telle que racontée par elle et par lui. 

Elle : « Je trouvais qu'il y avait un déséquilibre, parce que le matin je me levais toujours... je faisais le petit déjeuner et le lunch de notre fille, et lui, il n'était pas capable de se lever le matin... Après de multiples discussions, on a fini par trouver une façon d'équilibrer. Ce qui fait que moi, je ne me considère plus comme lésée. C'est lui qui fait le lunch de notre fille, la veille au soir. Et il fait le mien en plus, c'est formidable ! C'est trivial, mais ses lunchs, c'est vraiment sophistiqué, c'est plus que ce que je faisais. Tout le monde m'envie au bureau. » 

Lui : « On a même trouvé un truc cette année... qui est super, moi j'ai horreur d'avoir à me lever le matin, j'ai surtout horreur d'être pressé. Alors on a convenu, je ne sais pas trop comment on en est arrivé à trouver ça, mais ça nous satisfait beaucoup tous les deux, moi je fais les lunchs, mais je les fais le soir, avant de me coucher ; là ça me permet de faire des beaux lunchs, plus élaborés que tu ne peux faire le matin, et le matin, je suis sans responsabilité autre que celle de m'occuper de moi-même ; ça fait l'affaire de tout le monde. Mais concrètement elle en fait plus que moi, parce qu'elle fait beaucoup plus de soupers... Elle est bien contente des lunchs, mais moi je trouve que c'est bien moins compliqué de faire le lunch que de faire le repas, en tout cas pour moi c'est moins compliqué. » 

L'intérêt de ce cas ne se situe pas seulement dans la résolution du conflit, mais dans l'attitude de chacun des conjoints face à cette solution. Le nouvel arrangement constitue un élément caractéristique d'un état de dette positif : celle qui profite des lunchs qu'elle n'a pas à préparer est enthousiasmée par la qualité de ces derniers et considère que c'est beaucoup plus que ce qu'elle attendait – et que ce qu'elle faisait elle-même antérieurement ; celui qui les fait dit que c'est bien peu par rapport à ce que sa conjointe fait par ailleurs. Les deux reçoivent plus qu'ils ne donnent. 

Après un processus de négociation fondé sur le principe de l'équivalence (domaine du dû), le résultat est un rapport de dette mutuelle positif qui échappe à l'équivalence et fait que chacun considère qu'il reçoit plus qu'il ne donne, notamment parce que l'un des partenaires en fait plus que ce que la négociation exigeait. C'est une belle illustration du jeu sophistiqué entre les différents modèles de circulation des biens et des services. 

La dette positive existe lorsque le receveur ne perçoit pas chez le donneur l'intention de l'endetter par son geste – ce qui est étroitement lié au plaisir d'être en dette, élément essentiel de l'état de dette positif. Ou encore lorsque le donneur a déjà reçu dans le plaisir du receveur (Sénèque). Cette dette est vécue non comme un fardeau, mais comme un privilège, une chance.

 

La dette négative

La réciprocité limitée conduit à prendre au sérieux le discours des interviewés sur la dette, à chercher à le comprendre et à suggérer qu'il contient deux dimensions contradictoires qui, une fois isolées, permettent d'interpréter de façon beaucoup plus claire leur discours. Différents auteurs reconnaissent cet état de dette ; mais il est vu souvent négativement seulement, tel qu'il se présente dans le modèle marchand de l'équivalence. Dans ce cadre, la dette est, presque par définition, négative au sens où c'est quelque chose dont il faut se libérer. « Dans ce jeu infini de la circulation d'équivalences, être un individu revient à ne rien devoir à personne » [Berthoud, 1994, p. 53]. La liberté moderne est essentiellement l'absence de dette. « Le couple constitué par l'individualisme et l'économie néoclassique essaie de fonder l'éthique du comportement de l'homme n'ayant aucune dette envers quiconque. C'est ce qui fonde la revendication de cette théorie d'être reconnue comme le discours de la liberté » [Insel, 1994, p. 88]. Il ne s'agit pas de nier l'existence et l'importance de ce phénomène de la dette négative, mais d'affirmer qu'il n'épuise pas la notion de dette parce qu'il existe aussi un état de dette positif.

 

Le don et la dette mutuelle positive

 

Rappelons d'abord que dans la parenté, la réciprocité est présente dans les faits et aussi comme norme de référence, à la différence de l'échange marchand qui est rejeté comme norme. Mais on a vu qu'elle est souvent limitée et semble souvent là pour être transgressée par d'autres principes : besoins, capacités, réputation, liberté, excès. Lorsque ces principes prennent le dessus, on dira que c'est le don qui domine la circulation des choses. Mais qu'est-ce donc que ce système de don ? La gratuité, au sens d'absence de retour ? Non. Car dans les faits, le retour est souvent plus grand que le don. Pour résumer ce qui vient d'être dit, on pourrait définir le don comme un système dans lequel le « rendre » se dissout comme principe au point que, à la limite, on ne rend plus, on donne seulement – ou, au contraire, on est toujours en train de rendre, l'important étant ici que la différence entre rendre et donner s'estompe et n'est plus significative. On pourrait poser que l'état de dette positif émerge lorsque le receveur, au lieu de rendre, commence à donner à son tour [1]. On passe de l'obligation de rendre au désir de donner.

Lorsque ce principe devient dominant entre deux agents, on a affaire à un rapport de don, ce qui ne veut pas dire que les autres principes (réciprocité, justice...) cessent pour autant d'être actifs. C'est le jeu simultané de ces différents principes qui spécifie avec le temps, pour chaque réseau auquel nous appartenons, ce qui est dû et ce qui est don, ce qu'il est légitime d'attendre, ce qui à la limite peut même être demandé, et aussi ce qu'il n'est pas légitime de demander, et ce qui arrive en plus, comme un don. 

Plus l'état de dette positif prend de l'importance, moins il est possible d'identifier dans une relation qui est débiteur et qui est créditeur. Chacun a tendance à croire qu'il doit, mais cela ne le gêne nullement et il n'a pas envie d'être quitte. Ce n'est plus une préoccupation. Des auteurs – dont des spécialistes de la famille – expriment peu ou prou cette idée : « Les intéressés sont incapables de savoir à un moment donné et surtout dans le cours du temps s'ils sont créanciers ou débiteurs » [Pitrou, 1992, p. 232]. J. Piaget écrit [1977, p. 110] : « [...] on ne réclame jamais tout son dû et on ne paye jamais toutes ses dettes : la circulation des valeurs sociales repose au contraire sur un vaste crédit, perpétuellement entretenu, ou plutôt constamment effrité par l'usure et l'oubli mais constamment reconstitué. » Et Gouldner [2], dans son article célèbre sur la réciprocité [1960], parle de l'existence de « mécanismes qui amènent les gens à rester en dette et les empêchent de rendre tout ce qu'ils doivent » [p. 175 – souligné par lui]. 

Autrement dit, on n'est jamais quitte, on est perpétuellement en état de dette, mais on n'essaie pas de s'en acquitter. Telle est l'idée essentielle de la dette mutuelle positive. C'est un état de confiance mutuelle qui autorise un état de dette sans culpabilité, sans inquiétude, sans angoisse. Cet état se reconnaît au fait que la dette devient libre : on est en dette et libre. L’état de dette face au partenaire n'est plus redouté, il est au contraire valorisé. 

La majorité de nos relations de don ne se situent évidemment pas seulement et en permanence dans cet état. Il y a constamment passage d'un état à l'autre avec la même personne, et les rapports de don se situent le plus souvent quelque part entre ces deux types que constituent la réciprocité d'une part, l'état de dette d'autre part. L’état de dette mutuelle positive est le plus souvent un horizon, ou un état qui peut parfois être atteint, précieux mais toujours fragile. Ainsi la relation de couple peut commencer par un stade quasi marchand d'échange réciproque et progresser vers un état de dette mutuelle positive. Mais elle peut également commencer par un état de dette mutuelle intense, et évoluer vers les autres stades. 

Sans nier l'importance des autres principes, nous considérons donc qu'il est nécessaire d'ajouter cette notion d'état positif de dette pour rendre compte du sens des systèmes de circulation des choses dans les réseaux de parenté. Autrement dit pour comprendre le sens de ce qui circule, nous avons besoin, en plus de la distinction entre don et dû, en plus des normes de justice et de réciprocité et de principes tels que l'excès, d'ajouter ce principe de la dette positive et de voir comment elle s'articule aux autres. 

C'est pour nous le principal résultat de cette recherche sur le don dans la parenté, tant au niveau théorique qu'au plan pratique. Car ce type de relation n'est pas souvent pris en compte dans la théorie sociologique. Et dans la pratique sociale, les intervenants sociaux apprennent-ils à tenir compte de la capacité de don des réseaux de parenté auprès desquels ils interviennent ? Sont-ils assez soucieux de la nécessité de tout faire pour accroître cette capacité, notamment lorsque leur action concerne les enfants ? Il est pourtant évident que l'importance de l'aide et du soutien que les personnes en difficulté – les « clients » des intervenants sociaux – pourront obtenir de leur réseau de parenté dépend des caractéristiques et de l'intensité de la circulation du don dans ce réseau [3]. 

Autant pour mieux comprendre la dynamique des réseaux de parenté que pour mieux intervenir, il devient de plus en plus indispensable d'étudier la circulation du don dans la société.


[1] On en arrive à des paradoxes, comme chez Derrida [1991] : si Derrida croit le don impossible, c'est parce qu'il conserve dans sa vision du don un élément essentiel du modèle économiste, dans le moment du « rendre ». Il en parle toujours comme constituant une restitution, un remboursement, un acquittement [p. 25 sq., mais aussi ailleurs], pour en conclure ensuite que ce n'est pas un don, ce que font aussi les économistes à leur manière pour nier l'existence du don. Jamais il ne reconnaît que dans le don, rendre est aussi un don et ne peut donc pas être conçu comme un acquittement, une restitution. Ce n'est que lorsqu'on a reconnu cela qu'on peut commencer à essayer de penser le don sans retomber dans le modèle marchand. Or, me semble-t-il, Derrida ne le reconnaît clairement nulle part. (Voir surtout p. 26-27, son « point de départ », dont on pourrait reprendre presque chaque affirmation en ce sens.) Et si on tient compte de cette dimension, et aussi de l'implicite, notion qu'il n'utilise pas, on peut en arriver à penser non pas « qu'il n'y a plus de don dès que l'autre reçoit » [p. 271 mais dès que l'autre rend au lieu de donner à son tour.

[2] Voir aussi à ce sujet Finch et Mason [1993, p. 55], Belk et Coon [1993, p. 403], Latouche [1993, p. 124].

[3] Sur ce point, voir Johanne Charbonneau [1997].



Retour au texte de l'auteur: Jacques T. Godbout, sociologue, INRS-urbanisation. Dernière mise à jour de cette page le mardi 20 mai 2014 18:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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