unknown Jacques T. Godbout, Le don, la dette et l indentité


 

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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le don, la dette et l’indentité (2000)
Première partie 1. Le marché, la justice, la réciprocité.


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques T. Godbout [sociologue-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique – INRS-urbanisation culture et société], Le don, la dette et l’indentité. Montréal: Éditions La découverte, 2000, 190 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l’auteur, le 13 juillet 2007, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Première partie. Le don dans la parenté

1. Le marché, la justice, la réciprocité.
Quelles normes pour le don dans la parenté ?

Retour à la table des matières du livre.

 

La parenté tient le marché à distance
La parenté tient la justice à distance
 
L'aide et les services
Les cadeaux
L'hospitalité
 
La parenté tient la réciprocité à distance
 
La transmission intergénérationnelle
Les cadeaux de Noël
La réciprocité limitée 

 

Quelles sont les normes auxquelles se réfèrent les membres des réseaux de parenté ? 

La première hypothèse qui vient à l'esprit concerne le marché. La norme marchande a en effet envahi la société moderne et tend à régir la circulation des biens et des services dans tous les secteurs. Dans quelle mesure le principe marchand a-t-il aussi pénétré les échanges dans la famille ? Plutôt que le don, la famille d'aujourd'hui n'appliquerait-elle pas plutôt les lois du marché, comme la recherche de l'équivalence – et même du gain – dans les transactions entre ses membres ? 

 

La parenté tient le marché à distance

 

Il n'est pas inutile de rappeler ici deux thèses courantes à propos de l'importance et du sens de ce qui circule dans la famille. 

La thèse classique en sociologie depuis Durkheim et Parsons considère que, avec la modernisation, la famille joue un rôle économique (de production et d'échange des biens et services) de plus en plus négligeable. Elle se spécialise dans la fonction affective. Ce serait une sorte de lien social à l'état pur. Pour reprendre les termes de Karl Polanyi [1977], l'économie substantielle [1] serait de plus en plus absente de la famille. Tout ce qui circule de matériel aurait tendance à passer par le circuit du marché ou de la redistribution étatique, ne laissant à la famille et à la parenté que la responsabilité des liens affectifs où, idéalement, rien de matériel ne circulerait [de Singly, 1988]. 

Par ailleurs, une seconde approche (public choice, théorie des choix rationnels, individualisme), plus récente, a pris de l'importance avec la généralisation du modèle économique aux institutions non économiques telles que la famille. Pour elle, les rapports entre les membres de la famille sont de nature utilitaire et intéressée, et sont régis par le modèle marchand. C'est pourquoi ils sont même quantifiables monétairement. On peut rendre compte de toutes les décisions – celle de se marier, de divorcer, d'avoir des enfants, de faire tel ou tel choix éducatif, etc. – en faisant une analyse coûts-bénéfices comme s'il s'agissait de décisions économiques. En fait, pour les tenants de cette approche, ce sont des décisions économiques. 

Mais aucune des deux thèses ne se vérifie dans les réseaux que nous avons observés. En ce qui concerne le premier point, on a pu constater que, même si la parenté a recours quotidiennement au marché et souvent aux services de l'État, la circulation interne aux réseaux demeure très importante, comme l'ont déjà montré plusieurs auteurs [Bonvalet et alii, 1993; Pitrou, 1993; Roberge, 19851, ce qui se confirme dans tous les entretiens. 

Qu'est-ce qui circule ? Des biens, certes, mais surtout des services et de l'hospitalité. Les réceptions sont nombreuses, officielles ou informelles ; l'hébergement est fréquent, au moment du divorce d'un membre par exemple. Les services rendus sont innombrables, quotidiens, ou plus rares mais plus importants. À cet égard, nous avons été étonnés de constater que des relations fortes de voisinage existent dans la majorité des réseaux. De même, il apparaît que, dans la majorité des réseaux, au moins une personne est prête à prendre en charge ses parents si cela est un jour nécessaire. La présence de la mère à la maison (ou de la sœur aînée ou même de la belle-mère en l'absence de la mère) après l'accouchement demeure également une pratique courante. (D'ailleurs une partie importante des services et de ce qui circule en général est relié aux enfants : cadeaux, garde, hébergement. « Il y a eu un temps où il n'y avait même pas d'enfants à garder, il n'y avait rien qu'on pouvait échanger », va jusqu'à dire l'une des femmes rencontrées). La circulation de l'argent est également importante. Verticalement surtout, des ascendants vers les descendants, mais aussi de façon horizontale, au sein de la fratrie. 

Bref, l'économie substantielle demeure importante dans la parenté, même si elle a évidemment beaucoup perdu de son poids relatif. Étant enfant, lorsque ma famille voyageait, c'était rarement pour faire du tourisme, mais le plus souvent pour rendre visite à des parents qui habitaient à la campagne. Et je n'ai aucun souvenir d'être allé au restaurant avec mes parents le dimanche, mais plutôt d'être aller faire des pique-niques. Même si ces pratiques existent encore, l'utilisation du marché par la famille a connu une croissance phénoménale. Dans tous les réseaux, nous n'avons rencontré qu'une seule personne qui passe ses vacances à « faire le tour de la parenté », et elle a elle-même présenté ce comportement comme exceptionnel. Il en est de même pour l'hébergement par un membre de la parenté. L’usage de l'hôtel augmente avec le revenu, mais aussi avec l'âge. Plus on vieillit, plus on préfère aller à l'hôtel plutôt que d'être hébergé par un parent. 

En termes absolus, on utilise beaucoup le marché, et la distance parcourue est grande. Mais elle connaît des limites et ne rend pas marginal ce qui continue à être fourni à l'intérieur du réseau de parenté. On mange rarement au restaurant à Noël, et on ne fait pas garder les enfants par des étrangers lorsqu'on s'absente longtemps... En outre, on affirme souvent avoir des préférences pour le recours à la famille, pour des services importants et de nature pénible par exemple. L'hébergement, lui, demeure important dans les moments difficiles. 

À la première thèse, on peut donc répondre que, même si c'est à un degré moindre, la parenté continue à jouer un rôle significatif dans l'économie substantielle. Autrement dit, la parenté continue d'être une institution importante pour répondre aux besoins matériels des membres de la société moderne. En ce sens, il y a bien une économie de la parenté, et ses réseaux ne tendent pas à évacuer cette fonction pour se consacrer exclusivement aux liens affectifs comme le croyait Durkheim au début du siècle. 

Mais la sphère marchande pourrait malgré tout avoir pénétré l'institution familiale non pas en tant que ses membres auraient recours au marché pour acquérir des biens, mais au sens où ils se conformeraient à des normes d'équivalence – voire même de rentabilité – dans leurs transactions. Or on constate que cette pratique est quasi inexistante. 

En fait, non seulement on n'utilise pas le marché comme norme, mais on prend volontairement de la distance par rapport au modèle de l'équivalence, au prix, et surtout au gain. Faire du profit dans un échange avec un membre de la parenté est considéré comme inacceptable. Il arrive certes qu'on utilise les prix comme moyen dans certaines transactions. Il arrive que quelqu'un loue un logement à un membre de sa famille, ou reçoive de l'argent en contrepartie d'un travail effectué pour un parent, ou encore lui vende un objet. Mais la norme est alors plutôt que le prix de ces transactions s'éloigne du prix de marché. Le critère est souvent le revenu de chacun, et le prix avantage généralement celui dont le revenu est le plus bas. On s'éloigne donc non seulement du gain, mais aussi de l'équivalence. Et si parfois on recherche l'équivalence, ce n'est pas dans un esprit marchand, mais pour prendre ses distances dans une relation qui traverse une période difficile, jamais pour faire du profit. Car faire un profit (réaliser un surplus) avec un membre de la famille, cela équivaut en fait à engendrer une dette, à s'endetter. Nous reviendrons sur ce thème plus loin. Contentons-nous ici de remarquer qu'avec une telle norme, le profit peut difficilement exister. Même si beaucoup de biens et de services continuent à circuler dans la famille, le modèle (normatif) marchand est donc demeuré par ailleurs extérieur à la parenté. Ce lien social tolère mal le rapport marchand. 

Il serait toutefois erroné d'en conclure que les réseaux de parenté sont non modernes. Cette modernité se manifeste notamment par le très grand désir de liberté (« indépendance » est le terme le plus souvent utilisé par les interviewés) manifesté par les membres des différents réseaux. Et si on rejette le principe marchand pour la circulation entre les membres des réseaux, on l'utilise par ailleurs pour rendre les rapports de parenté plus libres, moins obligatoires. Le marché offre une possibilité de sortir du réseau (l'exit de Hirschman) qui permet d'éviter des conflits. Mais cet exit est moins important qu'on ne l'aurait cru dans des domaines essentiels comme le vieillissement et la perte d'autonomie des parents. Les parents affirment qu'ils ne veulent pas être un fardeau pour leurs enfants ; et que, donc, si nécessaire, ils iront dans une maison de retraite – c'est-à-dire qu'ils utiliseront les institutions offertes par le marché ou par l'État. Mais les enfants de leur côté se montrent disposés à s'en occuper le plus longtemps possible, et certains offrent même de les héberger s'ils le souhaitent. En ce sens, le marché contribue, mais indirectement, à accroître la liberté des membres du réseau. Les rapports familiaux entre adultes sont de plus en plus vécus comme un univers de liberté. C'est de cette façon que la modernité et l'idéologie marchande se manifestent dans les réseaux de parenté. 

Ce qui n'empêche pas par ailleurs que le recours au réseau soit considéré comme assuré. Lorsqu'on demande aux membres des réseaux ce qui distingue les liens familiaux des autres liens, la réponse la plus fréquente est l'inconditionnalité. Le lien familial serait même le seul lien inconditionnel, et les membres de la famille seraient les seuls sur lesquels on a l'assurance de pouvoir compter... sans compter, c'est-à-dire quelles que soient les circonstances. Le réseau familial est donc doté pour ses membres d'une très grande fiabilité malgré cette liberté. 

Si ce n'est pas le principe marchand, quelle autre norme régit la circulation à l'intérieur des réseaux ? Serait-ce la norme de justice ? 

 

La parenté tient la justice à distance

 

Dans quelle mesure la circulation des biens au sein des réseaux de parenté est-elle influencée par des normes de justice, et lesquelles ? Quelle importance ses membres accordent-ils à l'égalité des contributions et des rétributions de chacun ? ou au contraire à la proportionnalité, chacun contribuant selon ses ressources ? 

Pour répondre à ces questions, passons brièvement en revue les trois circuits du don définis plus haut. 

 

L'aide et les services

Dans la parenté, ceux qui donnent ne s'attendent pas à recevoir de la personne aidée une aide égale ou équivalente. On se réfère donc rarement au principe d'égalité dans les fréquents rapports entre donateurs et donataires d'aide de diverses natures (services, secours monétaire, etc.). Bien sûr, on s'attend à une certaine manifestation de reconnaissance (petit cadeau, hospitalité dans le cas de corvées...) et à être aidé à son tour si nécessaire – et si la personne aidée est disponible et en état de rendre service le moment venu. Pourtant, ce qui sera rendu ne sera pas en rapport avec ce qui a été donné, mais avec le besoin de celui qui recevra à son tour. « Ça n'a pas d'importance, je pense que ça se vaut », est la formule qui se rapprocherait le plus d'un principe (large) d'égalité. 

Les principes qui régissent principalement l'aide sont les suivants :

 

– le besoin de celui qui reçoit. Ce principe est partout, mais il s'applique plus particulièrement aux situations de crise : décès, séparation, accident, maladie grave, etc. Il y a alors mobilisation générale des ressources selon les possibilités de chacun, sans idée de retour.
 
– la capacité, la compétence, la disponibilité de celui qui donne. Dans des circonstances moins graves, et plus courantes, un certain retour est normal ; mais ce n'est pas la norme la plus importante au sens où elle est soumise à d'autres principes comme la capacité de chacun et sa disponibilité. Ainsi, on ne se rapprochera de la norme de l'égalité que dans les cas où les besoins sont similaires et où existent disponibilités et capacités en rapport. Un exemple : si deux sœurs ont des enfants, il y aura généralement réciprocité dans la garde. Mais si une seule est mère, il pourra y avoir garde unilatérale, et le service pourra même être rendu plus fréquemment que dans le premier cas, dans la mesure où la sœur sans enfant est plus disponible.
 
– la réputation. Ce principe s'ajoute aux autres. Il y a dans chaque réseau des membres qui se sont bâti avec le temps une réputation de donneurs, de qui on attend davantage, sans que cela relève d'une norme de justice distributive.
 
– la liberté. Il importe de respecter la liberté et l'indépendance de celui qui rendra éventuellement le service, de sorte que la norme idéale est de ne pas demander un service mais de se le faire plutôt offrir. Une aide ou un service pourront être mal vécus par le donateur, non parce qu'il n'aura pas reçu l'équivalent en retour, mais parce qu'il se sera senti obligé de donner, ou que le donataire n'aura pas marqué convenablement sa reconnaissance. Il est souvent difficile de démêler ces deux dimensions. Mais les deux motifs conduisent de toute façon à souhaiter des rapports distants, ou même l'absence de rapports. Autrement dit, en cas de problème, on tend plus à minimiser le lien qu'à réclamer justice.

 

Quand donc invoque-t-on une norme de justice dans la circulation de l'aide ? Dans les deux situations symétriques suivantes : celle du receveur de plusieurs donneurs et, inversement, celle du donneur à plusieurs receveurs. Ce n'est que dans ce dernier cas (un donneur, plusieurs receveurs) que l'on invoque couramment la norme de justice et même, souvent, le principe d'égalité. Par exemple, les parents qui soutiennent financièrement leurs enfants adultes accordent généralement une grande importance (plus grande que les enfants eux-mêmes) à la norme de justice, qui prend la forme du principe d'égalité, mais aussi du principe d'équité. Dans le cas inverse où plusieurs membres d'une famille rendent service à la même personne (les enfants aux parents âgés par exemple), le principe d'équité l'emporte sur le principe d'égalité : chacun doit faire son possible, selon ses capacités (moyens financiers, disponibilité, compétence sociale). On évaluera la contribution de chacun selon ce principe.

 

Les cadeaux

Cadeaux d'anniversaire, de retour de voyage, de Noël, cadeaux pour « services rendus », cadeaux « pour rien » : se réfère-t-on à des normes de justice pour caractériser la circulation des choses sous forme de cadeaux dans les réseaux de parenté ? 

À première vue, et même si cela peut sembler étonnant dans cet univers de la gratuité par excellence qu'est le cadeau, la norme de justice semble plus présente ici que dans la circulation de l'aide. Elle prend même la forme du principe d'égalité, voire d'une immédiateté quasi marchande, dans cet « échange » de cadeaux que constitue le rituel des cadeaux de Noël. 

Si on examine d'abord le rapport donateur-donataire, il faut distinguer entre la circulation intergénérationnelle et la circulation intragénérationnelle des cadeaux (cette dernière touchant principalement la fratrie et les conjoints « alliés »). 

Il n'y a pas de principe d'égalité entre les générations dans le rapport entre un donneur et un receveur. Tous les enfants reçoivent des cadeaux de tous (parents, grands-parents, oncles et tantes, y compris ceux qui n'ont pas d'enfants) jusqu'à un certain âge (en gros, l'adolescence). Les enfants, à partir d'un très jeune âge, font un cadeau aux parents, le plus souvent ensemble et en partageant à égalité les coûts, jusqu'à la mort des parents. Mais il n'y a pas de principe d'égalité ni d'équité de la part des parents, qui donnent également des cadeaux sans rapport avec ce qu'ils reçoivent, mais en fonction plutôt de leurs ressources et de certaines coutumes.

Mais si on examine maintenant non plus le rapport entre un donneur et un receveur, mais le rapport entre les donneurs ou entre les receveurs, la situation est différente. Comme dans l'aide, on retrouve alors la norme de justice dans la comparaison entre les enfants, c'est-à-dire entre les receveurs plutôt qu'entre le donateur et le donataire. Voici un exemple extrême d'égalité :

 

« Si elle [la mère de l'interviewé] achète un T-shirt pour un enfant, elle en achète pour les treize (petits-enfants] ; mais là, avant d'en trouver treize qui vont à tout le monde, c'est de la recherche. Ensuite, si elle achète une montre, si elle ne peut pas acheter une montre à tout le monde, souvent, c'est parce qu'elle a noté qu'il y en avait un qui n'avait pas de montre : elle va y aller par le prix, elle va trouver l'équivalent. Ces cadeaux-là sont emballés avec la même décoration dessus. Il y a une justice, une équité. C'est surtout ça que j'admire chez elle, sa manière d'être équitable. »

 

Mais, parallèlement, on applique aussi souvent le principe d'équité : on donnera, en plus du cadeau officiel, une certaine somme d'argent à celui qui vient de loin ou à celle qui est étudiante et a peu de ressources. Cette règle officieuse, sans être énoncée, n'est pas non plus cachée. 

Venons-en maintenant à la circulation intergénérationnelle entre frères et sœurs et leurs conjoints. On observe à Noël un système courant qui, à première vue, se rapproche du principe d'égalité, voire de l'équivalence immédiate de la transaction marchande. Le système fonctionne de la façon suivante : après avoir fixé une somme d'argent à ne pas dépasser dans l'achat du cadeau, chacun choisit par tirage au sort le nom de la personne à qui il doit faire un cadeau. Chacun reçoit donc un cadeau d'un montant équivalent à celui qu'il a offert. Formellement, quantitativement, c'est presqu'un échange. Mais, selon les règles que nous nous sommes données, pour comprendre ce rituel, cherchons en le sens pour les acteurs. Il apparaît clairement que ce n'est pas l'échange qui est recherché, dans ce système qui n'est pas sans analogie avec la tournée dans les bistrots. Son sens ne réside pas dans cet échange égal, absurde au sens économique, mais dans l'expression du lien [Wuthnow, 1991, p. 293]. C'est évident lorsqu'on observe la genèse du système et sa raison d'être. 

Rappelons d'abord qu'il ne s'applique pas aux cadeaux intergénérationnels, mais seulement aux cadeaux intragénérationnels, et plus précisément aux cadeaux entre les frères et les sœurs et leurs conjoints. Or le mariage des frères et sœurs et l'arrivée des enfants font que le nombre de cadeaux finit par être considéré comme trop important par les membres de la génération intermédiaire entre les enfants et les grands-parents. C'est à ce moment du cycle qu'on introduit ce système de répartition des cadeaux qui en limite le nombre. L’introduction de ce système de tirage au sort permet alors de continuer à s'offrir des cadeaux entre adultes au lieu de limiter les cadeaux aux enfants. En limitant le nombre de cadeaux, l'objectif visé est donc de conserver la possibilité d'en offrir. Car l'alternative est souvent non pas de continuer à en donner à tous, mais de cesser d'en offrir. Du reste, on constate que d'autres cadeaux circulent parallèlement à ce système. On donne des petits extras, des cadeaux en plus de ce qui était prévu et de ce sur quoi tout le monde s'était entendu. On dépasse aussi fréquemment le montant prévu. 

La tendance à l'excès dans le don est un phénomène bien connu des anthropologues. Sans être aussi spectaculaire que le potlatch, elle est présente ici et constitue évidemment une norme très éloignée de la norme de justice. Elle consiste à jouer avec les règles, à s'en éloigner – y compris de celles que le groupe lui-même a établies. Ce dépassement des règles est général dans le cas des cadeaux. 

Enfin, comme dans le cas de l'aide, on rencontre des gens qui ont la réputation d'être de grands donneurs de cadeaux. Il arrive même que, dans le réseau, une personne passe pour en donner trop, non par rapport à une norme de justice, mais parce que l'on juge qu'elle n'a pas les ressources suffisantes. « Elle ne pense pas assez à elle [...] elle n'a pas assez d'argent et ne devrait pas faire de si gros cadeaux. » Il est clair que ce n'est pas la justice qui est en cause dans ce jugement... 

La norme de justice s'applique aussi dans le cas de ce don particulier que constitue l'héritage [Gotman, 1988]. Le principe de l'égalité entre les héritiers est important. Il l'emporte en général sur celui de la proportionnalité (rapport entre rétribution et contribution de chacun) ou sur celui des besoins de chacun. Dans un réseau, une grand-mère a appliqué le principe de la proportionnalité et a distribué son héritage en fonction des « mérites » de chacun. Cette manière de faire n'est pas allée sans problèmes, et elle a suscité des commentaires très négatifs de la part des receveurs « non méritants » ainsi qu'une certaine culpabilité chez les héritiers « méritants ». 

 

L'hospitalité

L’hospitalité peut être de type « aide » (on héberge quelqu'un qui vient de se séparer ou qui déménage) ou de type « cadeau » (réception, fêtes). Elle engendre dans les réseaux de parenté une circulation importante de biens et de services dont l'étude est généralement négligée. Il est rare que rien ne circule lorsque deux personnes se rendent visite ; au minimum, un café est offert... Globalement, on peut dire que les mêmes critères s'appliquent ici. S'il s'agit d'un service, on ne recourt pas à la norme de justice, mais à celle du besoin, de la disponibilité, de la liberté, comme nous l'avons vu plus haut. S'il s'agit de réceptions, de fêtes, d'invitations à dîner, la règle de l'alternance donateur-donataire (norme de justice relativement égalitaire) est présente. Mais plus le lien est fort, plus on tend à s'en éloigner, comme l'illustre l'extrait d'entretien suivant. 

« Si ma petite sœur que j'adore venait manger chez moi le restant de sa vie et ne m'invitait jamais, parce qu'elle n'en a pas envie tout simplement par exemple, ce qui n'est pas vraiment le cas, ça ne me dérange pas, ça n'a pas à être remis, ça m'est remis, elle est là, je l'aime, je n'ai pas besoin qu'elle m'invite. Être quitte, c'est pas nécessairement... peut-être que je comprends mal la question, on l'est quitte, une fois elle vient parce qu'elle en a envie, mais peut-être qu'une autre fois, c'est moi qui ai envie qu'elle vienne, on est quitte, on s'est vus deux fois, selon son besoin et selon le mien, c'est pas de la bouffe, ça ne se calcule pas... » 

En revanche, le même interlocuteur [2] raconte ainsi une visite chez sa belle-sœur, avec qui il a des problèmes (il juge qu'il s'est fait avoir à l'occasion d'un prêt) :

 

« Chez la sœur d'Hélène [sa belle-sœur], c'est plutôt moi qui ai fait à manger, je ne veux pas m'imposer. Ça m'a coûté 300 dollars, avec deux enfants ; j'ai dépensé 300 dollars pour cette semaine-là parce que je ne veux pas de commentaires. J'arrivais avec mon enfant et l'enfant de ma conjointe, je sais qu'elle est la tante, mais j'ai apporté le dentifrice, du savon pour laver le linge, j'ai acheté la bouffe ; pour moi, c'était très important de ne pas lui être redevable parce que je sais que ça me reviendrait, je suis prudent. »

 

Par ailleurs, comme pour la circulation des cadeaux, on observe ici aussi une tendance à prendre des distances par rapport à la règle, une tendance à l'excès lorsqu'il y a alternance [voir Pollay, 1987 ; Shurmer, 1971]. Au Québec, une vieille expression est utilisée à l'adresse des invités au moment de leur départ : « Ne comptez pas les tours, on n'aime pas sortir. » Dans cette expression s'affirme une norme générale d'égalité (de type alternance : compter les tours), et simultanément qu'elle ne s'applique pas au rapport enjeu à ce moment précis. Nous sommes là en présence d'un autre exemple du jeu avec la règle dans le don. 

On peut donc conclure que globalement la norme de justice [3] est d'application limitée dans ces réseaux. L’idée de justice s'applique de façon secondaire (et souvent marginale) à la comparaison entre une contribution et une rétribution. Elle ne constitue un principe dominant qu'appliquée à une comparaison entre différentes rétributions pour une même contribution. Autrement dit, on ne l'applique pas entre un donneur et un receveur, mais entre donneurs, ou entre receveurs, d'une même personne ou d'une même institution. 

Cette constatation est confirmée par des recherches quantitatives, où on s'aperçoit en effet que les situations où la norme de justice entre en ligne de compte sont du même type que celles que nous venons d'évoquer. Ainsi, les classiques études de Homans [4] sur la justice comparent les rétributions différentes d'ouvriers d'un même patron, soit une comparaison entre receveurs. De même, l'imposante recherche de Coenen-Huther, Kellerhals et Malik [1994] sur l'entraide montre que « deux personnes sur trois estiment que, si une aide importante doit être fournie a un parent âgé, elle doit être associée à une contrepartie » [p. 155]; mais très peu de répondants (18 %) pensent que la compensation doit venir de ceux qui reçoivent l'aide (des parents), sous forme d'une part accrue de l'héritage par exemple ; ils considèrent plutôt que la compensation doit venir de l'État, ou des frères et sœurs, c'est-à-dire des autres donneurs réels ou potentiels de la famille [p. 156]. La norme de justice est donc appliquée ici encore aux différents donateurs d'un même donataire. En Angleterre, Finch et Mason [1993, p. 135] en arrivent à des conclusions similaires : « On peut logiquement penser que le devoir d'aider autrui autorise à compter sur l'aide d'autrui. Mais telle n'est pas l'opinion de nos répondants. Nos données montrent avec éclat qu'aux yeux de la plupart, c'est une erreur de s'attendre à recevoir de l'aide de la famille en cas de besoin, même en retour de services rendus, si l'on présume que cette aide viendra automatiquement [...] 83 % ont déclaré qu'il faut donner de son temps sans rien attendre en échange et seulement 13 % ont dit qu'il faut compter sur une contrepartie. » 

La norme de justice ne domine donc pas la circulation des biens et des services entre un donneur et un receveur –ni sous la forme du principe d'égalité, ni sous celle du principe d'équité. On l'invoque le plus souvent en comparant les donneurs d'un même receveur et, surtout, les receveurs d'un même donneur. Tel est le champ d'application principal de la norme de justice dans les réseaux de parenté. 

Nous pouvons donc émettre l'hypothèse que dans les réseaux de parenté, la norme de justice distributive concerne directement non pas le rapport contribution-rétribution (règle de la proportionnalité), mais la comparaison entre « pairs » (donateurs ou donataires) dans leur rapport à un tiers. Autrement dit, à l'intérieur du réseau, elle n'émerge que dans des sous-systèmes comportant ce que l'on pourrait appeler un centre de distribution. 

 

La parenté tient la réciprocité à distance 

Si ce n'est ni l'intérêt, ni la norme de justice, serait-ce « la norme de réciprocité » [Gouldner, 1960] qui régit la circulation des choses dans les réseaux de parenté ? Est-ce l'obligation de rendre qui est fondamentale, comme on l'a si souvent affirmé depuis Mauss, la littérature sur le don étant très centrée sur le problème de la réciprocité ? Sans échanger en vue d'un profit ou en recherchant l'équivalence immédiate, ou dans un esprit de justice, les partenaires ne s'attendent-ils pas à ce « qu'un service en attire un autre », comme dit le proverbe, et que les transactions s'équilibrent à plus ou moins long terme ? 

Cette norme est certes beaucoup plus présente que celles que nous venons d'examiner. Mais ce qui nous a le plus étonné, c'est qu'elle est le plus souvent néanmoins secondaire. Illustrons-le par deux cas de figure : la transmission intergénérationnelle et les cadeaux de Noël. 

 

La transmission intergénérationnelle

L'examen de la transmission intergénérationnelle met bien en évidence cette distance prise par les membres des réseaux de parenté à l'égard du modèle de la réciprocité. Différentes recherches ont été faites pour analyser le jeu de la réciprocité entre les générations, par exemple sur l'importance que les parents accordent à l'aide que leurs enfants pourront leur fournir plus tard. On constate que ni la réciprocité à court terme, ni la réciprocité généralisée ne se manifestent de façon évidente, même si elles ne sont pas inexistantes. Et d'autres recherches montrent qu'on a toujours besoin de donner à ses enfants, même quand on est vieux. On ne se contente pas de récolter ce qu'on a semé... selon un modèle simple de réciprocité généralisée [5]. 

Mais, fait plus étonnant, si le sens des comportements est pris en compte, on se retrouve même parfois, par rapport à la réciprocité généralisée, devant un modèle en quelque sorte inversé. Nous avons vu que les parents ne souhaitent pas compter sur leurs enfants lorsqu'ils seront vieux, qu'ils ne veulent pas les déranger, être un fardeau pour eux. Mais inversement, les enfants, eux, souhaitent pouvoir les aider le plus possible et espèrent qu'ils accepteront. L’analyse de réseau a permis de constater qu'au moins un membre de chacun des réseaux rencontrés se dit prêt à accueillir les parents chez lui, ou à vivre très près d'eux. Il y a donc retour probable, mais non voulu par les éventuels bénéficiaires. Est-ce de la réciprocité généralisée ? Non, car dans la réciprocité généralisée, même si le retour s'étend sur des cycles très longs, l'idée du retour existe chez le donneur au moment où le don est fait. C'est le sens accordé au geste posé par le donneur : il donne à ses enfants (et d'abord, il a des enfants) parce qu'il sait que plus tard ils l'aideront – ou dans ce but. Or, nous constatons ici non seulement l'absence de désir de retour, mais une négation de cette espérance, ce qui ne signifie pas qu'il n'y aura pas retour puisque les enfants, eux, en manifestent l'intention. 

On revient toujours à la nécessité d'interpréter le don selon le sens qu'il a pour les acteurs et non pas seulement selon l'observation de ce qui circule. Quand on tient compte de cette intention, on s'aperçoit que tout est fondé sur la volonté de donner – et notamment de transmettre – plus que sur celle de recevoir (même si on reçoit). Et on peut même aller jusqu'à dire que le plus grand don qu'une génération puisse faire aujourd'hui à celle qui l'a précédée, c'est de faire fructifier ce qu'elle-même a reçu (en faisant des études, de l'argent, des enfants, etc.). C'est donc de le transmettre à son tour, plutôt que de le lui rendre par des services. 

 

Les cadeaux de Noël

Concernant les cadeaux, c'est la fête de Noël qui se rapproche le plus d'un modèle de réciprocité restreinte, ce qu'exprime d'ailleurs l'expression courante « échange de cadeaux ». Mais si on tient compte de l'ensemble de ce qui circule à Noël, on constate que cela ne correspond pas à cette image courante. Cet échange de cadeaux ne s'applique en fait qu'à une faible partie de ce qui circule à Noël : les cadeaux horizontaux entre les membres de la fratrie de deuxième génération et les affins (beaux-frères, belles-sœurs, etc.) – et encore, le plus souvent à une partie seulement des cadeaux qui circulent entre eux. En fait la plus grande partie des cadeaux qui circulent à Noël sont intergénérationnels et non pas intragénérationnels. Ils sont dirigés surtout vers les enfants et ne sont pas régis par la réciprocité. L'ensemble de ce qui circule est donc en fait bien éloigné de la réciprocité. 

 

La réciprocité limitée

 

Que conclure de ce bref examen des trois formes de don circulant dans la parenté, sinon que si la réciprocité y joue un rôle, elle est aussi continuellement déformée, restructurée par des principes qui s'en éloignent. Et que ces autres règles tendent à dominer le système de circulation des choses dans les réseaux familiaux. Cela signifie que dans tous les réseaux certains membres sont plutôt des donneurs nets et d'autres plutôt des receveurs nets [6] (net givers et net receivers, pour reprendre l'expression de Finch et Mason, 1993). – Et nous ne faisons pas référence ici aux cas où ce « déséquilibre » (par rapport à des normes d'équivalence ou d'égalité) pose un problème aux membres du réseau, mais uniquement à des cas où cette situation est considérée comme normale – donc à des cas où la non-réciprocité constitue une norme et ne menace donc pas l'équilibre des rapports entre les membres. 

Si ce n'est ni la règle de l'équivalence marchande, ni la norme de justice qui fondent le don, ni même la norme de réciprocité qui, tout en étant présente, est d'application limitée, quelle norme peut donc bien régir le don dans la parenté ? 

Au fil de nos observations, nous y avons déjà repéré différents principes actifs. Reprenons-les de manière plus systématique.


[1] Cette dernière correspond à « l'économie en tant que procès institué d'interaction au service de la satisfaction des besoins matériels » [p. 31]. Elle s'oppose à l'économie formelle, fondée sur l'échange tel que le définit Polanyi : « Un mouvement bilatéral de biens entre les personnes orienté vers le gain qui en résulte pour chacun » [p. 42]. C'est en gros la définition de l'économie néoclassique.

[2] Il s'agit précisément de celui qui admirait le sens de la justice dont sa mère faisait preuve dans le choix des cadeaux qu'elle destinait à ses petits-enfants. Nous citons de nouveau ses propos pour mettre en évidence le fait que les normes ne dépendent pas de la personnalité, mais du type de liens et de leur intensité.

[3] Nous n'abordons pas ici la question de l'hypocrisie éventuellement sous-jacente à l'expression de ces normes – voir à ce sujet Godbout et Caillé [1992] et Boltanski [1990]. Nous reviendrons plus loin sur le sens de ces normes.

[4] Voir à ce sujet Kellerhals et alii [1988].

[5] Voir à ce sujet Stoller [1985], Walker, Pratt et Oppy [19921, Rynning [19891, Dwyer, Lee et Jankowski [1994].

[6] Rappelons que nous n'arrivons pas à cette conclusion à la suite d'un calcul élaboré de ce qui circule de part et d'autre – entreprise impossible –, mais à partir de ce que les membres du réseau affirment concernant les autres membres (à partir de ce que Finch et Mason appellent la réputation de chacun dans le réseau).



Retour au texte de l'auteur: Jacques T. Godbout, sociologue, INRS-urbanisation. Dernière mise à jour de cette page le mardi 20 mai 2014 18:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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