US Jacques T. Godbout, Le don, la dette et l indentité


 

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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le don, la dette et l’indentité (2000)
Deuxième partie. 6. Don aux étrangers et tiers secteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques T. Godbout [sociologue-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique – INRS-urbanisation culture et société], Le don, la dette et l’indentité. Montréal: Éditions La découverte, 2000, 190 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l’auteur, le 13 juillet 2007, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Deuxième partie. Le don aux étrangers

6. Don aux étrangers et tiers secteur

Retour à la table des matières du livre.

 

Pour une autre approche du tiers secteur
L’évolution supposée inéluctable du tiers secteur vers des modèles classiques d'organisation
Le contre-exemple des alcooliques anonymes
Mutations dans le tiers secteur
La question de l’efficacité du tiers secteur
l’État et le tiers secteur. Le déni de confiance
Le marché et le tiers secteur : le problème de la philanthropie
Vers une redéfinition du tiers secteur
Au-delà de l’utilité, le lien social

 

Que nous apprend le fait de partir des réseaux primaires pour aborder le don aux étrangers et le tiers secteur ? Est-il possible, grâce à cette approche, d'apporter un nouvel éclairage sur ce dernier ? Des sociologues italiens comme Donati et Colozzi [1995, p. 66] critiquent avec raison l'approche qui consiste à appliquer au tiers secteur les catégories de l'État et du marché. La plupart des analystes considèrent que le marché et l'État représentent la façon normale de faire circuler les biens et les services ; et un auteur comme Seibel affirme qu'aucune théorie économique n'arrive à expliquer pourquoi ce n'est pas le marché qui intervient quand l'État ne peut pas et inversement, puisque le tiers secteur n'est de toute façon ni efficient ni efficace [Colozzi, Bassi, 1995, p. 61]. La question a le mérite d'être clairement, voire brutalement posée. Mais mal posée selon nous parce qu'elle définit le tiers secteur dans les termes des deux autres seulement. 

 

Pour une autre approche du tiers secteur 

 

À juste titre, un certain nombre d'auteurs souhaitent un renversement de perspective, et en appellent même à « un changement de paradigme » [Colozzi, Bassi, 1995, p. 65] en mettant sur le devant de la scène le tiers secteur et en tentant de le comprendre à partir de la société et non à partir du marché (ou de l'État). En partant de ce qui circule dans les liens primaires, et en le comparant au don entre étrangers comme nous venons de le faire, nous pensons nous situer dans cette perspective. Un tel point de départ peut-il contribuer de manière inédite ou spécifique à la compréhension de ce qui se passe dans ce secteur que Donati [1993] désigne par l'expression de « privato sociale » ? 

Un premier apport nous paraît résider dans le fait que nous n'utilisons pas les catégories et les concepts du marché et de l'État pour circonscrire et analyser le tiers secteur. Autrement dit, nous ne le considérons plus comme un « tiers » secteur, mais comme un lieu où quelque chose circule au sein de relations sociales spécifiques. Il ne s'agit plus de le différencier du marché et de l'État à l'aide de concepts appartenant à ces univers mentaux. Cette démarche devient secondaire. C'est la sphère des liens primaires qui devient le point de départ de l'analyse, à rebours des cadres d'analyse les plus courants où les concepts liés au marché et à l'État sont omniprésents et les phénomènes liés à la sphère des liens primaires traités au contraire comme des aspects tout à fait marginaux. 

Parce qu'elles ont pour point de départ les modèles marchand et étatique, les analyses du tiers secteur sont centrées sur l'organisation de la production et la relation salariale. Et c'est à partir de ces catégories que Siebel en conclut que le tiers secteur n'est ni efficient ni efficace. Mais les catégories d'offre et de demande, d'organisation face à un environnement, sont des catégories propres à l'État et au marché. Non seulement elles ne s'appliquent pas au tiers secteur dans ce qu'il a de spécifique, mais ce fait même constitue peut-être bien justement une spécificité de cette sphère sociale. Car ce secteur émane de la communauté. Or le modèle communautaire ne connaît pas la rupture producteur-usager à l'origine des modèles marchand et étatique. En conséquence, des catégories telles que l'offre et la demande dans le secteur marchand ou l'organisation et son public dans les appareils d'État y sont peu pertinentes [Godbout, 1987]. Ce n'est pas seulement l'homo œconomicus qui constitue une abstraction de la réalité sociale [Colozzi, Bassi, 1995, p. 65], mais aussi ces catégories de l'offre et de la demande sur lesquelles le modèle marchand est basé et d'où provient précisément son caractère abstrait. Le rapport communautaire est fondamentalement différent du rapport producteur-usager ou consommateur-producteur [1]. Et plus le couple producteur-usager s'applique à une organisation quelle qu'elle soit, plus cette dernière se rapproche de l’État ou du marché, même si elle n'en a pas toutes les caractéristiques et même si elle est mixte. On aura donc un continuum qui se situe à l'un des pôles très près des liens primaires où cette distinction est absente, et à l'autre au plus près du modèle étatique ou marchand. 

Pour mettre en évidence les potentialités d'une approche par le don pour la compréhension de ce qui se passe hors du marché, de l'État et des liens primaires, reprenons à nouveaux frais quelques thèmes récurrents dans la littérature sur le tiers secteur. 

 

L’évolution supposée inéluctable du tiers secteur
vers des modèles classiques d'organisation
 

L'observation des conditions d'apparition des organismes du tiers secteur permet de constater qu'ils naissent justement souvent dans un contexte communautaire, c'est-à-dire sans cette distinction entre producteurs et usagers. Mais on observe également qu'avec le temps, ils se transforment et abandonnent fréquemment ce mode de fonctionnement. La conclusion la plus courante tirée de ce constat est la suivante : le modèle communautaire est une phase transitoire, instable, volatile. Tout organisme communautaire qui atteint une certaine maturité organisationnelle tend nécessairement vers le modèle salarial, la bureaucratie et l'institutionnalisation d'une rupture entre producteurs et usagers – ou alors il disparaît. Déviantes, sortes de (petites) monstruosités dans la modernité [2], ces organisations sont vouées soit à disparaître soit à se transformer en organisations standard, marchandes ou étatiques/publiques. « La formalisation et la bureaucratisation seraient le destin inévitable de toute organisation » [Colozzi, Bassi, p. 155]. C'est une autre formulation de la loi d'airain de l'oligarchie énoncée par Michels au début du siècle [1914-1971]. 

C'est effectivement souvent ce qui se produit... Mais cette évolution ne signifie pas qu'elles soient déviantes. Pourquoi ? D'abord parce que ces associations contribuent à une détection précoce des problèmes, bien avant l'État. En outre elles trouvent des solutions ad hoc, qu'elles appliquent rapidement, alors que l'appareil d'État réagit beaucoup plus lentement et a toujours tendance à chercher « de grandes solutions pour de petits problèmes », comme nous disait un intervenant du secteur communautaire [3]. Corrélativement, le fonctionnement en réseaux de ce secteur lui donne une flexibilité, une souplesse et une capacité d'adaptation et d'innovation bien supérieures à l'appareil d'État, et le rend susceptible d'intervenir là où le marché ne trouve pas de demande solvable. En outre, ces organismes fonctionnent à un coût inférieur pour la société. Cet avantage conduit l'État, en période de crise, à confier à ces organismes des responsabilités et des tâches qui ne relèvent pas d'eux. Enfin ces réseaux détiennent une compétence spécifique, différente – et supérieure parfois – à celle des professionnels dans des domaines qui relèvent de la qualité du lien avec la personne aidée. Paradoxalement, cette compétence s'étend aussi du fait qu'ils vont au-delà du symptôme en agissant sur ce qui le produit. Il s'agit là d'une façon originale de faire de la prévention, très différente de celle de l'État et des institutions formelles qui ont tendance à appliquer des programmes généraux non directement liés aux personnes, alors que le bénévolat et l'entraide, en approfondissant le lien avec la personne, peuvent remonter aux causes individuelles et uniques du problème, et induire ainsi un changement global, au-delà du problème immédiat. 

Toutes ces caractéristiques ont pour conséquence que même si une partie de ces institutions réticulaires finissent par devenir des institutions formelles ou par être absorbées par elles, d'autres naissent en permanence. En outre, il est faux de dire que le destin de toutes ces associations est la disparition ou la transformation en institutions formelles relevant du secteur étatique ou du secteur marchand. Les analystes sont portés à tirer cette conclusion parce qu'ils observent le tiers secteur à partir des institutions formelles et avec les catégories de ces dernières. Mais il y a des institutions qui, loin du marché et de l'État, poursuivent leur existence et se développent selon d'autres modèles. Tel est le cas des groupes d'entraide qui constituent une part importante des associations fondées sur le don entre étrangers. Ils sont généralement peu visibles et négligés par les autres acteurs. L’État s'intéresse beaucoup plus au bénévolat qu'aux groupes d'entraide, souvent pour des raisons immédiatement intéressées. Les médias en parlent rarement, ces groupes ne faisant pas appel à eux pour des collectes de fonds ou pour réclamer des subventions gouvernementales. Quant aux autres organisations du tiers secteur, surtout celles qui s'éloignent du système de don et adoptent un fonctionnement fondé sur le rapport salarial, elles ont tendance à s'en méfier. 

Pourtant, leur importance est grande et leur fonctionnement digne d'intérêt. On ne dispose pas d'estimation globale du nombre de personnes impliquées dans des groupes d'entraide. Mais une enquête conduite aux États-Unis permettait de conclure que les dix organisations d'entraide les plus importantes rassemblaient environ un million de personnes [Romeder, 1989, p. 2]. Les groupes d'entraide interviennent dans les problèmes sociaux les plus graves de la société actuelle : alcoolisme et toxicomanies en tous genres, dépressions, violences, situations de crise, malades en phase terminale... Et actuellement ce sont eux qui défendent les droits des personnes atteintes du sida et leur apportent soulagement et réconfort. Ils forment souvent des réseaux très vastes dans de nombreux pays. 

Ce qui circule dans ces réseaux, ce n'est souvent rien d'autre que la qualité du lien lui-même. Mais c'est souvent dans le lien que se trouve la solution du problème. Un des principes au cœur des groupes d'entraide est en effet que l'aide est thérapeutique – autrement dit, que dans le geste même d'aider les autres, on peut trouver une solution à ses propres problèmes. Ces groupes apparaissent d'ailleurs souvent suite à l'insuffisance des services publics et à la dépendance qu'ils créent vis-à-vis des professionnels et des institutions. 

Examinons-les en regardant de plus près l'un d'entre eux, les Alcooliques anonymes (AA). 

 

Le contre-exemple des Alcooliques anonymes

Pourquoi choisir les Alcooliques anonymes ? Pour plusieurs raisons. Les Alcooliques anonymes sont considérés comme les premiers groupes d'entraide. Fondés en 1935, en croissance continue depuis ce temps, ils ne se sont jamais transformés en organisation bureaucratique. Ils comptent environ deux millions de membres à travers le monde [Brault, St-Jean, 1990, p. 9]. Ils constituent une source d'inspiration pour la plupart des groupes d'entraide qui se créent actuellement, même si ces derniers ne conservent pas toujours intégralement la philosophie des AA. Enfin, ils sont si efficaces que la plupart des institutions de désintoxication adoptent au moins en partie leur approche et que nombre d'entre elles s'en inspirent officiellement. Le secteur public est donc influencé par eux – sans qu'existe une tendance de ce dernier à les intégrer. 

Or le modèle des AA est communautaire. Il repose sur le don et sur un refus radical de la différence entre producteur et usager qui se traduit concrètement par le principe suivant : l'alcoolisme est considéré par les AA comme une maladie incurable ; un membre des AA est donc toujours un alcoolique, mais un alcoolique qui ne boit pas. Que ce soit ou non scientifiquement exact n'est pas ce qui importe ici, mais plutôt le fait que, avec une telle conception de l'alcoolisme, aucune rupture n'est introduite chez les membres entre celui qui vient d'adhérer et celui qui est membre depuis 25 ans. Il n'y a pas d'un côté le malade, le client, et de l'autre celui qui est guéri, le compétent, celui qui sait ; il n'y a pas d'un côté le producteur et de l'autre l'usager. En ce sens les AA, comme tous les groupes d'entraide, reproduisent une caractéristique des liens primaires, un lien communautaire très différent du rapport marchand ou étatique. Les AA poussent ce principe très loin. Ainsi, un membre qui intervient dans une réunion doit toujours commencer en déclinant son identité (le prénom seulement) et en ajoutant « je suis un alcoolique ». Ce refus radical de la distinction producteur-usager qui est à l'origine historique du système marchand et étatique est au fondement de toute la sphère du don entre étrangers. 

Les AA refusent toute interdépendance avec ces deux secteurs. En conséquence, ils se méfient de l'argent, quelle que soit sa provenance, et refusent tout argent provenant de l'extérieur, les dons des entreprises privées comme les subventions de l'État. Chaque groupe AA doit s'autofinancer. À la fin de chaque réunion, on passe le chapeau, en demandant toutefois aux personnes invitées (non membres) de ne pas donner ! Aucune publicité n'est faite. Le réseau mondial des AA s'étend autrement : en vertu du principe qu'un membre des AA doit aider un alcoolique. Loin de se diriger vers une structure bureaucratique, les AA ne cessent de s'en éloigner, puisque, si l'on en croit les seuls chiffres disponibles concernant le nombre de permanents salariés, le nombre d'employés par groupe AA a toujours été très faible et tend à diminuer constamment : d'après le Manuel de services des AA [p. 15], il serait passé de 1 pour 98 groupes en 1945 à 1 pour 391 groupes en 1961. 

L’adhésion aux AA est très libre et ses conditions particulièrement simples. Pour devenir membre, il suffit d'accepter de ne pas boire pendant 24 heures. Aucune vérification n'est faite, seul le témoignage de l'individu compte. On peut entrer et sortir d'un groupe AA, changer de groupe, revenir à sa guise. 

Les AA sont fondés sur le principe du don. Une personne qui accepte de devenir membre doit reconnaître qu'elle est alcoolique et qu'elle ne peut s'en sortir seule, que sa capacité d'en sortir lui viendra d'ailleurs, d'un don d'une force supérieure « telle que lui-même la comprend ». Une telle reconnaissance signifie que la personne rompt avec le narcissisme de l'individu moderne qui génère une confiance sans limite en ses capacités personnelles d'individu « indépendant et autonome ». (Selon plusieurs chercheurs, ce trait de personnalité tend à être amplifié chez l'alcoolique.) Reconnaître qu'on ne peut pas s'en sortir seul est la première étape à franchir. Suivent un certain nombre d'autres étapes que traverse un membre, et la dernière consiste à transmettre à un autre alcoolique ce don qu'il a reçu. 

La transformation des personnes qui adhèrent aux AA est souvent spectaculaire et profonde. Elle va bien au-delà de la maladie qu'est l'alcoolisme. Un excédent lui est donné qui dépasse de loin le but immédiat. Nous l'avons observé, et avons également entendu des témoignages de membres, et aussi de leurs proches : 

« Ma mère a été sauvée par les AA. C'était une loque. Non seulement elle ne boit plus, mais sa personnalité est transformée. Elle est épanouie. Par exemple, elle qui craignait plus que tout au monde de parler en public, maintenant elle en éprouve un grand plaisir. » 

Le contre-exemple des AA montre qu'entre l'État et le marché d'une part, les liens primaires d'autre part, des réseaux fondés sur ce que l'on a appelé le principe du don aux étrangers ont une place importante dans la société actuelle, et que ce mode de fonctionnement ne caractérise pas seulement l'étape initiale d'organisations vouées dans la société moderne à être absorbées par le secteur marchand ou étatique puisque cette organisation a plus de soixante ans. Et bien d'autres exemples auraient pu être présentés dans le secteur du bénévolat proprement dit. 

Le passage à la sphère étatique ou marchande suppose une modification du lien social existant entre celui qui donne et celui qui reçoit le service. Il introduit une rupture entre les deux. Au contraire, dans les groupes d'entraide cette distinction tend à disparaître. C'est pourquoi ces groupes ne peuvent pas être absorbés par l'État. Plus ce qui circule se rapproche du lien lui-même, moins cette activité est susceptible d'être assurée par l'État ou le marché. 

Ce cas de figure montre qu'en partant des liens primaires pour observer le tiers secteur, on évite de considérer comme anormale toute forme organisationnelle qui s'éloigne des organisations modernes de production fondées sur la distinction producteur-usager. Cela permet de focaliser l'attention sur des formes organisationnelles inédites, plus éloignées du modèle dominant. 

 

Mutations dans le tiers secteur 

Ce regard permet peut-être aussi de mieux identifier les potentialités de changement social dont ce secteur est porteur. De nombreux analystes du tiers secteur le considèrent comme le lieu d'où émergeront de nouvelles formes sociales inédites, et même la société de demain [Donati, 1996 ; Wolfe, 1989]. Mais il n'est pas facile de distinguer ce qui, dans le tiers secteur, relève de formes sociales traditionnelles, et ce qui au contraire est l'indice de l'avènement de nouveaux rapports sociaux. Par exemple, le mouvement associatif n'est pas nouveau. On peut même penser qu'il était plus vivant avant l'expansion de l'État-providence qui en a absorbé une partie significative. Au Québec, avant d'être pris en charge par l'État et les professionnels, le secteur social a été assumé en partie par un important mouvement catholique laïc (Ligue ouvrière catholique, Jeunesse ouvrière catholique, etc.) fondé sur le militantisme et le bénévolat. Selon Jean-Pierre Collin [1991], ce mouvement portait un modèle de prise en charge des problèmes sociaux différent à la fois du modèle religieux antérieur et du modèle étatique-professionnel qui allait rapidement le supplanter. – Car ce secteur, dans ses aspects tant militants que bénévoles, a eu tendance à être absorbé par l'État ou par des bureaucraties toutes fondées sur le rapport salarial et sur l'idéologie professionnelle. 

Quelle hypothèse est-il possible de formuler à ce sujet en partant du don dans les liens primaires ? Le tiers secteur est fondé sur la relation. Mais si on adopte comme point de départ les catégories du marché ou de l'État, le risque est grand de définir ces relations en y appliquant ces catégories, ce qui conduira à concevoir ces relations négativement. On définira, par exemple, les bénévoles comme du personnel non rétribué. Ce faisant, on introduit encore une définition négative de ce qui se passe en dehors du marché et de l'État, une définition par l'absence de quelque chose au lieu de le définir positivement comme dans le cadre du don aux étrangers, où le bénévolat réfère à un autre modèle, à une autre matrice que celle du rapport salarial et désigne la liberté du geste. Dans cette perspective, il importe donc de maintenir le terme de « volontaire » pour les désigner parce qu'il décrit les caractéristiques d'une relation sociale différente du rapport salarial, dans un paradigme relationnel général, alors que la catégorie « personnel non rémunéré » les définit dans des catégories étrangères à leur monde et les insère dans un autre modèle de relation sociale, celui du rapport producteur-usager, celui du contrat de travail qui a transformé une partie des activités humaines en rapports marchands. 

Si, au lieu de faire l'hypothèse que le bénévolat est condamné à devenir une forme de rapport salarial, on s'intéresse aux mutations qui se produisent par rapport au bénévolat traditionnel, on peut alors se demander si ce qui est fondamentalement nouveau n'est pas la remise en question du rapport salarial lui-même et du travail. Mais pour le voir, il faut adopter un modèle qui parte vraiment de la relation sociale et non pas des catégories propres au marché et à l'État. 

 

La question de l'efficacité du tiers secteur 

Pour les mêmes raisons, il est tentant – mais non sans danger – d'évaluer l'efficience et l'efficacité des organismes du tiers secteur avec les critères du marché et de l'État. Tentant, car l'évaluation est à la fois nécessaire et difficile. En effet, ce n'est pas parce que l'on se situe dans le tiers secteur que l'on peut être dispensé d'évaluation comme on le prétend souvent dans ce milieu rempli de bonnes intentions. Cela étant, est-il opportun d'y appliquer les critères et les méthodes d'évaluation propres au secteur marchand ou étatique ? 

Prenons comme exemple le problème de la fiabilité d'un organisme. Parce que le rapport entre celui qui donne et celui qui reçoit n'est pas fondé sur un contrat ou sur un droit reconnu légalement, il est tentant de conclure que la fiabilité des organismes fondés sur le principe du don est nécessairement plus faible que celle des organisations fondées sur les principes marchand ou étatique, où le contrôle hiérarchique et bureaucratique assure une fiabilité qui manque souvent aux organismes régis par le don [Colozzi, Bassi, 1995, p. 136]. 

Mais même s'il n'y a aucun engagement contractuel de type salarial entre le bénévole et l'organisation intermédiaire ou le bénéficiaire, et aucun rapport hiérarchique entre le bénévole et l'organisation, doit-on en conclure que la fiabilité est nulle ? Oui, si on ne se réfère qu'aux mécanismes marchands ou étatiques qui assurent d'ordinaire la fiabilité. Mais si l'analyse se rapporte aussi aux modalités de la sphère des liens primaires, on découvre un autre modèle capable d'assurer la fiabilité, mieux peut-être que le lien hiérarchique ou le contrat : la force du lien lui-même, son intensité. 

On a vu dans la première partie que le lien de parenté est défini comme inconditionnel par ses membres et qu'il est considéré comme étant le plus fiable de tous les liens dans la société actuelle. Pourquoi ? En raison d'aucune des garanties étatiques ou contractuelles marchandes – dont l'absence, si on analysait les réseaux familiaux avec ces catégories, devrait conduire à penser que le degré de fiabilité de ces derniers est faible –, mais à cause de la force intrinsèque du lien, qui est à la fois libre et obligatoire. Ne peut-on pas retrouver ce type de fiabilité dans le tiers secteur ? La question en tout cas mérite d'être posée, et le faire permet de voir comment partir des liens primaires peut améliorer la compréhension du fonctionnement du tiers secteur et éviter des erreurs d'appréciation à son sujet. On peut alors mieux comprendre, par exemple, pourquoi un membre des Alcooliques anonymes a une confiance telle en la fiabilité de l'organisme qu'il se dit assuré de pouvoir – s'il a envie de boire et a besoin qu'on l'aide – appeler quelqu'un où qu'il se trouve dans le monde et quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit. Quel appareil étatique présente une telle fiabilité ? 

Ce type de fiabilité n'exclut cependant pas les autres et ne va évidemment pas sans problèmes. Nous avons déjà relevé – en distinguant le don de la solidarité – que fondés sur une activité entièrement libre, dont on peut donc justement se libérer à tout moment, ces organismes ne peuvent pas remplacer les institutions fondées sur des obligations : obligations sociales comme dans la famille, obligations contractuelles et salariales comme avec l'État. Cette liberté a beaucoup d'avantages, mais ses limites sont évidentes : qui ferait dans une société ce que personne ne veut faire librement ? La famille et l'État demeurent donc indispensables pour les raisons même qui font tout l'attrait de cette sphère du don aux étrangers. 

Dans toute évaluation du tiers secteur, on ne doit jamais oublier que cette forme de liberté ne peut exister que parce que, par ailleurs, il y a quelqu'un quelque part pour prendre en charge ceux que la liberté aura laissés pour compte. Dans la société actuelle, c'est l'État, appareil d'assurance et de garantie de services aux orphelins des liens sociaux, et la famille, réseau d'obligations beaucoup moins libres. Ces deux institutions demeurent fondamentales, comme toutes les recherches récentes le démontrent. 

 

L’État et le tiers secteur.
Le déni de confiance 

Nous espérons avoir montré par ces exemples comment en partant du don dans les liens primaires, on peut contribuer à effectuer ce renversement de perspective que nombre d'auteurs appellent de leurs vœux pour appréhender ce lieu social polyvalent situé entre les liens primaires et l'État. Mais cette approche peut-elle être d'une aide quelconque pour mieux comprendre et – éventuellement améliorer – les rapports que l'État lui-même entretient avec les organismes du tiers secteur ? 

On sait que l'État subventionne de plus en plus de groupes et d'organismes, ce qui n'est pas sans poser un problème important, souvent au cœur des conflits entre les organismes communautaires et l'État : celui de l'évaluation. L'État considère qu'il ne peut pas ne pas évaluer ce qui se fait grâce à des fonds publics. Ce serait irresponsable. Mais on a vu que les modes d'évaluation des appareils ont tendance à être bureaucratiques et à ne pas respecter les façons d'opérer des réseaux sociaux. Les évaluations tendent à se limiter à des bilans quantitatifs (nombre de personnes rencontrées, etc.) souvent inadéquats pour une institution fonctionnant comme un réseau. Ce qui conduit certains organismes communautaires à refuser toute forme d'évaluation consécutive à un financement public, position injustifiable par ailleurs sauf si l'organisme peut démontrer qu'une telle évaluation existe en son sein et qu'elle est valable. 

On cherche encore un mode d'évaluation qui tiendrait compte à la fois des exigences de l'appareil étatique et du fonctionnement des réseaux. Cette évaluation devrait varier selon la nature et les caractéristiques des réseaux. Plus ils se rapprochent du modèle de l'appareil, plus il est légitime de les évaluer comme tels. Et inversement : plus ils fonctionnent comme des réseaux, plus une évaluation administrative et bureaucratique peut se révéler inapplicable et entraîner des effets pervers. À la limite, il peut être justifié que l'État n'ait recours qu'à des évaluations a posteriori et se fie entièrement au réseau social et aux obligations mutuelles que ses membres se reconnaissent. 

Le cas du réseau familial permet de concrétiser cette idée, car c'est précisément ce qui s'y fait. À cet égard, la famille bénéficie d'un statut privilégié. À la différence des autres réseaux sociaux de type communautaire dont nous venons de décrire les difficultés d'évaluation face à l'État bailleur de fonds, la famille est la seule institution à posséder une légitimité telle que l'État ne ressent pas le besoin d'évaluer les résultats, de vérifier que l'argent distribué (allocations familiales, assistance sociale, etc.) a bien atteint sa cible (par exemple les enfants dans le cas des allocations familiales). Il ne vérifie que l'éligibilité, jamais la façon dont l'argent est dépensé. Pourquoi ? Parce que l'État considère la famille comme un réseau social au sens le plus fort du terme, celui dont la solidarité transcende les individus. L’obligation familiale – surtout celle des parents vis-à-vis des enfants – est encore perçue comme un lien auquel on peut faire confiance, un lien fiable qui ne nécessite pas de vérification bureaucratique (à part celle de s'assurer que l'État lui-même n'est pas trompé par des bénéficiaires qui ne seraient pas des ayants droit), fiable au point qu'il n'y a pas lieu de vérifier que l'argent ne soit pas détourné à l'intérieur même du réseau à qui on le donne. Ce type de légitimité a pour conséquence que l'État fait confiance sans exiger d'évaluation, sauf exception et a posteriori. Il ne viendrait pas à l'idée du gouvernement de demander à une mère de famille un rapport annuel faisant état des dépenses effectuées grâce à ses allocations familiales, comme il le fait pourtant couramment avec les organismes du tiers secteur [4]. Le fait de pouvoir se dispenser de ces évaluations constitue un grand avantage, autant pour la famille que pour l'État. On limite la bureaucratie, et également la possibilité de rapports conflictuels entre l'État et le réseau social. Or, cet avantage procède précisément du fait que la famille n'est pas ici considérée comme un appareil, mais comme un réseau autogéré auquel l'État peut globalement faire confiance en faisant confiance à une seule de ses composantes. C'est ici la différence elle-même entre l'État et la famille qui facilite les rapports entre l'État et le réseau social, et non pas la ressemblance. 

Cela vaut pour les réseaux primaires. À l'autre extrême, pour les organismes du tiers secteur dont le fonctionnement s'apparente plus à celui des appareils ou du réseau marchand, il n'est pas question pour l'État de se fier aux obligations internes qui naissent des liens entre les membres du réseau. Car le fonctionnement ces organismes repose souvent sur une rupture avec le milieu et sur des liens d'obligation beaucoup plus faibles, une situation qui rend l'évaluation d'autant plus nécessaire. Il est certain que plus les réseaux sociaux se transforment, sous l'effet notamment des subventions publiques elles-mêmes [5], plus ils deviennent passibles d'une évaluation bureaucratique, avec tous les problèmes que cela entraîne. 

Mais il existe ici aussi une alternative à cette évaluation : on peut utiliser les mécanismes démocratiques comme moyen pour responsabiliser les organismes communautaires et comme condition pour établir un rapport de confiance qui diminue d'autant la nécessité d'évaluations tatillonnes. Les mécanismes de la démocratie locale sont sans doute un passage incontournable pour le rétablissement d'un rapport de confiance entre l'État et la société dans tous les cas où on n'a pas affaire à des réseaux d'obligations primaires comme la famille. Tout un ensemble de groupes se situent dans une zone incertaine : subventionnés par l'État, fonctionnant sur la base du rapport salarial autant que sur le bénévolat ou l'entraide, ces groupes jouent sur l'ambiguïté de leur statut pour ne pas avoir de comptes à rendre à qui que ce soit, pas plus à l'État qu'aux personnes à qui ils dispensent des services. Aussitôt que le rapport salarial devient la base du fonctionnement d'un organisme, la référence aux valeurs communautaires devient facilement un prétexte pour échapper à tout contrôle démocratique. 

Comme principe général, on peut donc avancer que plus un organisme se situe près du pôle des liens primaires, plus c'est un réseau social intense et intégré dans la communauté, plus on peut s'y fier inconditionnellement et plus l'évaluation peut avoir lieu a posteriori. Mais plus il se rapproche au contraire de la structure d'un appareil, plus il faut des garanties, marchandes (on exigera l'autofinancement) ou démocratiques (on exigera des organes démocratiques de contrôle par la communauté). 

 

Le marché et le tiers secteur :
le problème de la philanthropie 

Comme l'a montré Karl Polanyi [1957], l'histoire du marché est celle de la façon dont il a extrait certaines activités des autres secteurs pour les rendre « auto-régulées » par la loi de l'offre et de la demande. Il triomphe aujourd'hui dans de nombreux domaines, et tend à « coloniser » plusieurs activités régies par le don aux étrangers. Contrairement à l'État qui tend à tout réguler, le marché se présente toujours comme un simple moyen au service des fins et des valeurs des agents sociaux. Mais il y a une contamination des rapports sociaux par la rationalité instrumentale aussitôt que cette dernière s'installe comme intermédiaire entre les donneurs et les receveurs. L'effet du mécanisme marchand sur le don est plus subtil, mais non moins important que l'influence de l'État. L'évolution actuelle de la philanthropie permet d'illustrer ce processus. 

Le secteur marchand prend une importance croissante dans le domaine de la philanthropie, puisque les organismes philanthropiques confient de plus en plus à des entreprises (à but lucratif) l'une de leurs opérations les plus importantes : la collecte de fonds. On va même parfois jusqu'à rémunérer ces agences à la commission, ce qui n'est pas sans poser des problèmes éthiques que nous ne discuterons pas ici [6]. L'aide humanitaire elle-même n'échappe pas à cette tendance. Même si sur le terrain même du don humanitaire, on retrouve des volontaires – des donneurs [7]–, en amont le don humanitaire est aussi envahi par le marché. 

« Après avoir longtemps cru que la collecte de fonds n'avait pas besoin de professionnels, les associations sont de plus en plus nombreuses à déléguer à des agences de communication le travail de collecte. [...] Rémunération du collecteur de fonds à la commission, en honoraires, ou au pourcentage sur les frais techniques « [Hagendorf et alii, 1994, p. 17]. 

Pour trouver des donneurs, les organismes de bienfaisance font donc appel au moyen qui leur semble le plus efficace : l'appel aux entreprises commerciales. Il n'y a a priori rien d'inquiétant dans une telle opération, qui ne peut qu'accroître le nombre de dons et donc bénéficier, en final, aux personnes que ces organismes aident. Ce n'est qu'un moyen de plus pour atteindre une même fin. Il n'y a aucune raison de penser, à première vue, que l'introduction de ces agences puisse modifier les valeurs, la « philosophie » de la philanthropie elle-même. Pourtant, on constate que « l'esprit » du moyen tend à envahir l'ensemble du système. Voyons comment cela se traduit, déjà au niveau du vocabulaire, et surtout dans la manière même de concevoir le système du don philanthropique. 

À la suite de cette utilisation instrumentale, le vocabulaire commercial et de type marketing envahit le monde de la philanthropie. À titre d'illustration « Le marketing direct : outil de performance et d'évaluation [...] Il faut toujours penser marketing [...] le marché compétitif dans lequel nous évoluons [...] », dixit le programme de l'un des colloques annuels (colloque de 1995) du Forum québécois de la philanthropie, un organisme qui réunit annuellement les principales associations philanthropiques et d'aide humanitaire au Québec... 

Mais au-delà du vocabulaire, on constate que le don lui-même tend de plus en plus à être pensé selon le modèle marchand, ce qui conduit à un étonnant renversement. Comme l'affirme un journaliste, « le donateur devient un consommateur qui a un besoin de don à assouvir » [Jean Pichette, Le Devoir du 23.10.96], un consommateur de causes. Utilisant au départ l'entreprise commerciale simplement comme moyen, le monde de la philanthropie finit par intégrer le modèle de l'économie néoclassique, avec des consommateurs et des producteurs à la recherche de l'équilibre entre l'offre et la demande. 

Comment se présente ce modèle, appliqué à la philanthropie ? 

– Celui qui donne devient un consommateur de don, comme on vient de le voir. Il représente la demande. 

– Il consomme quoi ? Quel est le produit ? Il consomme les différentes « causes » qui lui sont offertes par les agences spécialisées. Comme tout consommateur dans ce modèle, il choisit rationnellement la meilleure cause en fonction de ses préférences. 

– Comme tout commerçant, les agences sont payées pour vendre ces produits que sont les diverses causes – et payées par les organismes de bienfaisance. Elles représentent les entreprises de production dans ce système. Mais en dernière analyse, elles sont payées bien sûr par les donneurs (les consommateurs de don) comme toute agence de publicité. 

– Comme dans tout marché, nous sommes donc en présence de consommateurs, de marchands, d'entreprises de production. Mais où est l’offre ? la main-d’œuvre ? Qui produit l’offre ? L'offre, ce sont les différentes misères humaines : pauvreté, maladies, handicaps, catastrophes, épidémies, guerres, etc. Et ceux qui les subissent sont les producteurs de ces misères à soulager, à guérir, à nourrir, les producteurs de ces belles causes, producteurs de tremblements de terre, de jambes arrachées par les mines antipersonnel, etc. 

Dans ce modèle ils se transforment en producteurs à la recherche de consommateurs (les donateurs) sur le marché du don, ils offrent de la misère à la demande de dons, et ils vont faire affaire avec des firmes pour établir le lien entre l'offre et la demande et présenter leur misère sous son meilleur jour (sic) pour l'adapter aux préférences des consommateurs de don. 

Et comme dans tout marché, certains produits ne seront pas achetés parce qu'ils ne correspondront pas à la demande et, toujours dans la logique de ce modèle, tant pis pour eux ! Ils n'avaient qu'à avoir une misère plus vendable, une maladie à la mode, ou alors choisir une firme plus efficace qui sache les mettre en valeur. L’optimum sera atteint si le marché fonctionne bien. 

Ce n'est pas une caricature ! C'est exactement ce qu'affirme le président du Forum québécois de la philanthropie : « Chacune des causes doit se mettre en marché si elle veut recueillir des fonds. Ce n'est pas parce qu'on a une bonne cause qu'on va se vendre nécessairement » [Le Devoir du 23 octobre 1996]. 

Qu'est-ce qui pose problème dans cette vision de la philanthropie devant laquelle on ne peut que ressentir un certain malaise ? 

Avant tout, il n'est pas inutile de rappeler que les souffrances que la philanthropie souhaite soulager sont précisément des problèmes que le marché a laissés de côté. C'est parce que ni le marché, ni l'État, ni les réseaux primaires des personnes en question n'ont pris en charge ces problèmes qu'on a recours aux organismes de bienfaisance. Ce sont tous ceux qu'on appelle les marginaux, et qui sont notamment en marge des institutions régies par le marché. L’appel au marché risque donc de produire le même résultat : marginaliser les plus démunis, les causes les moins à la mode, etc. – ce qui est d'ailleurs implicitement admis. 

Mais, plus globalement, on constate que l'intervention des entreprises a pour effet de renverser la perception normale de « l'offre » et de la « demande » dans ce secteur. On ne considère pas habituellement ceux qui ont besoin de l'argent recueilli comme des offreurs, mais au contraire comme des demandeurs. Ce ne sont pas des « producteurs », mais des « consommateurs ». Leur souffrance n'est pas un produit, ne serait-ce que parce qu'il n'y a aucune décision de produire en vue d'un marché, ni aucune possibilité d'ajuster le produit à la demande. On ne peut pas cesser de produire une cause et se recycler dans une autre plus « demandée ». 

Le premier problème, donc – et qui tombe sous le sens c'est que les causes ne sont pas des produits. Le besoin est d'abord là, il n'est pas produit, et il n'est pas du côté des donneurs (consommateurs de don), comme le présente ce modèle économique. Qui oserait dire à un sidéen ou à un Africain qu'il a produit sa maladie ou sa faim pour la vendre à un demandeur de don ? (Dans le don aux étrangers, seuls certains mendiants, probablement très minoritaires, définissent leur activité – la mendicité – comme un travail.) 

Et le donneur n'est pas non plus un consommateur (« quelqu'un qui a un besoin de don à assouvir »). Ce n'est que métaphoriquement qu'on peut dire que le donneur cherche à maximiser son profit – et encore. Le sens de son geste, indépendamment des multiples interprétations possibles en termes de degré de gratuité, est d'offrir, non de consommer. Même si on applique analogiquement le modèle de l'offre et de la demande, le donneur se situe du côté de l'offre. Et c'est alors qu'apparaît la grande différence avec les situations habituelles où le modèle marchand s’applique : dans la philanthropie, le marketing s'adresse en fait à l'offre et non à la demande. D'où le renversement. 

Tout découle de ce renversement. Dire que le donneur, c'est un consommateur, c'est appliquer le postulat de l'intérêt ; c'est indirectement dire qu'il donne dans le but de recevoir. C'est même affirmer que donner, c'est recevoir, au sens de consommer quelque chose, et c'est nier le don. En un sens, pour la première fois peut-être, le modèle marchand reconnaît le besoin de donner, mais pour le transformer aussitôt en autre chose qui convient mieux au modèle économique. Donner devient recevoir, alors qu'il s'agit de celui qui donne et fournit ainsi des ressources pour qu'un service soit rendu, pour qu'un produit soit offert. Le « consommateur », cela saute aux yeux, n'est pas le donneur ; c'est au contraire celui qui a besoin du service ainsi produit. 

On voit que le modèle fin-moyen ne peut pas se passer du postulat de l'intérêt comme fin. Même quand on veut utiliser le modèle simplement comme moyen, il contamine la fin. Il a besoin que cette fin soit conforme au modèle de la rationalité instrumentale, que le donneur devienne un consommateur de don cherchant son intérêt, même si chacun sait que le geste de donner de l'argent à un inconnu pour une cause n'obéit pas à la logique de la consommation. (Cela peut se produire, bien sûr, comme il peut y avoir des détournements de fonds, mais ce n'est pas ce phénomène qui est discuté ici.) 

En appliquant le modèle marchand à la philanthropie, on inverse les rôles. Pourquoi ? Parce qu'il n'existe pas de demande au sens strict. Dans une situation ordinaire de marché, l'offre est en principe illimitée, et on essaie d'accroître la demande le plus possible. C'est sur la demande qu'on joue pour écouler la production, et pour éviter la surproduction [Gouldner, 1989]. La publicité, le marketing s'adressent au consommateur et ont pour fonction de le convaincre de consommer. Mais dans la philanthropie, la demande est déjà là, et c'est elle qui est illimitée. On n'a donc pas besoin de la susciter ! Le producteur, c'est celui qui donne, et le consommateur c'est celui qui reçoit le don en fin de parcours. Or celui qu'on a besoin de convaincre ici n'est pas le consommateur, mais le producteur. Car la demande est là, et on ne peut pas utiliser un mécanisme marchand pour distribuer la ressource puisque, par définition, c'est une demande non solvable. Les consommateurs n'ont pas les moyens de payer puisque précisément, ils sont hors marché, ils sont le résultat d'une market failure, comme cela est généralement admis dans la littérature économique et la théorie néoclassique. Mais en revanche, il faut convaincre les donateurs. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont aucun intérêt à donner, à allouer des ressources à ce système, puisque c'est la définition même du don. Au lieu d'essayer d'ajuster la demande à l'offre, comme le marché le fait habituellement, on va donc jouer ici sur l'offre, tenter d'ajuster l'offre à la demande. Comme cette dernière est par définition ici illimitée, on tente d'accroître l'offre le plus possible – comme on tente habituellement d'accroître la demande le plus possible, l'offre étant alors potentiellement illimitée. 

Il y a donc une importante différence par rapport au modèle marchand habituel. Dans ce cadre, le marketing s'applique toujours au rapport entre le marchand et le consommateur (le receveur) et il vise à convaincre le consommateur de consommer. Autrement dit, il vise la demande, alors que dans la philanthropie il s'adresse à l'offre ; il cherche à convaincre les gens de donner, il vise les « producteurs », ceux qui donnent de l'argent, et les bénévoles qui sollicitent ces derniers. Il ne se situe donc pas au même endroit dans la chaîne qui va du donneur au receveur. On est dans un système de don, et le receveur n'ayant pas à payer n'a pas à être convaincu d'acquérir. En fait celui qui reçoit n'a rien à dire [8] dans ce système qui se trouve à cet égard à l'opposé du système marchand où le consommateur doit être séduit, et convaincu de se procurer les biens qu'on a produits « pour lui ». 

On retrouve une situation similaire dans le don d'organes. Le système s'adresse là aussi au donneur, à celui qu'on essaie de convaincre de donner ses organes. Du côté des receveurs, la demande est illimitée et la ressource est rare. Dans les deux cas, des organisations intermédiaires non marchandes procèdent à la construction sociale d'un besoin (demande) non solvable et sans limite, en croissance exponentielle. – Il y a cependant une différence importante : dans le domaine de la transplantation, en théorie on pourrait appliquer le modèle marchand, au moins partiellement ; autrement dit, acheter la ressource à ceux qui voudraient la vendre, et la vendre au plus offrant. Ce serait techniquement possible. On ne le fait pas par principe (éthique).

Dans les deux cas, nous sommes devant une situation inédite pour le marché. Le problème du marché est généralement d'écouler des produits, et son angoisse, c'est la surproduction ; alors que nous sommes en présence d'un système où tout danger de surproduction est éliminé parce que la croissance de la demande est illimitée ; le seul problème c'est que, non solvable, la demande, n'est pas une vraie demande au sens économique. Mais globalement, n'est-ce pas finalement le rêve de tout marchand et de tout producteur dans un système marchand ? 

 

Vers une redéfinition du tiers secteur 

Nous en arrivons ainsi à la vision suivante de ce tiers secteur situé entre les réseaux fondés sur le lien primaire, l'État et le marché : 

– de l'État et du marché, il a la caractéristique d'être un rapport entre inconnus ou étrangers ;
 
– des liens primaires, il a la caractéristique d'être fondé sur le don, et non sur l'intérêt (le profit) ou sur la hiérarchie ;
 
– mais la liberté face à la relation est beaucoup plus grande que dans les liens primaires. 

Par comparaison autant avec la sphère domestique qu'avec l'État et le marché, c'est donc une certaine liberté qu'il faut d'abord souligner. Le bénévolat et l'entraide sont des réseaux modernes fondés sur la liberté de celui qui donne comme de celui qui reçoit. On a vu avec quelle facilité on peut devenir membre d'un groupe AA, ou en sortir. Et tous les organismes de bénévolat insistent sur le respect de cette liberté du bénévole qui n'accepte que les obligations qu'il veut bien se donner. Par rapport aux liens familiaux ou même amicaux, il est beaucoup plus facile de se retirer de ce type de relation. Par comparaison à la sphère domestique, il faut également mentionner l'avantage inhérent aux liens avec des étrangers concernant des problèmes traités souvent avec un certain malaise dans la famille. Simmel [1987, p. 56] avait déjà remarqué, au début du siècle, que « c'est seulement à l'étranger que l'on fait les révélations et les confessions les plus surprenantes, qu'on livre des secrets que l'on cache précieusement à ses propres intimes ». La famille accepte souvent mal certains types de problèmes ou de situations. Cette fonction était antérieurement remplie par les prêtres ou les médecins. Les premiers ont disparu, les seconds n'ont plus le temps. On retrouve cet avantage dans les groupes œuvrant dans le domaine du sida, par exemple. 

En abordant le secteur associatif comme situé sur un continuum entre ces deux pôles, plus ou moins près de l'un ou de l'autre selon les organismes, on met en évidence des expériences spécifiques qui ne se définissent pas à partir des catégories du rapport marchand ou étatique. En outre, on n'évacue pas de l'analyse les réseaux qui sont le plus près du pôle des liens primaires au profit des organismes qui sont le plus près du pôle étatique ou marchand. Autrement dit, on n'oublie pas les organisations (ou les réseaux) où la dimension don est plus importante que la dimension étranger. 

On a souvent tendance à considérer qu'un tel découpage a l'inconvénient de centrer l'analyse sur des activités de plus en plus marginales, alors que ce qui serait le plus significatif dans le tiers secteur serait ce qui se situe le plus près du modèle des grandes organisations, tout en étant non-profit et non public. Et il est certes intéressant de s'interroger sur les différences existant entre un club automobile (Automobile Club) et une organisation visant le profit. Mais à condition de ne pas oublier qu'à l'autre bout du spectre, à l'autre pôle, il y a ces réseaux comme les AA, les organismes communautaires, les réseaux de parents contre le suicide des jeunes, etc., qui ne sont marginaux que dans une certaine approche de la réalité sociale. 

Au Canada, selon Statistique-Canada, la valeur monétaire du travail non rémunéré (incluant le secteur des liens primaires et celui du don aux étrangers) représente 34 % du PIB. Après avoir longtemps diminué, la tendance s'est renversée [Statistique Canada, 1995, p. 8-9]. On est passé de 26,1 % à 34,0 % du PIB entre 1986 et 1992. On ne peut douter de l'envahissement progressif des principes marchand, salarial, professionnel pour des activités et dans des secteurs antérieurement régis par le principe du don, comme l'a montré l'exemple de la philanthropie. Mais en même temps on ne peut pas non plus douter de la remise en question de la société salariale telle que nous l'avons connue, et de l'impasse dans laquelle se trouve le modèle de la croissance. La proportion des activités des membres de la société qui passe par le travail salarié ne peut pas croître indéfiniment. On atteint la saturation. Mais en même temps, le travail salarié envahit ce qui était auparavant régi par le don, sous l'égide du bénévolat. Et les deux mouvements sont intimement liés. Car si les campagnes de financement prennent autant d'importance, c'est en partie parce que l'État participe moins, donc parce qu'il y a moins de travailleurs salariés affectés à des tâches qui deviennent dès lors de plus en plus du ressort du tiers secteur. 

 

Au-delà de l’utilité, le lien social 

Le don est l'étude de ce qui circule, mais dans un modèle où le sens de ce qui circule (son aspect symbolique) est nécessairement pris en compte. De ce point de vue, la caractéristique essentielle de cette sphère du don aux étrangers, c'est le refus du rapport instrumental à autrui, le refus du désenchantement du monde. Le geste bénévole est un geste de réenchantement du monde. Une chose est certaine : il est impossible d'en comprendre la spécificité avec un modèle d'analyse utilitariste, qu'il soit d'inspiration marxiste ou marchande. En d'autres termes, le sens des gestes posés par ces millions de personnes qui donnent à des étrangers ne s'épuise pas dans le rapport d'utilité matérielle de ce qu'ils reçoivent en retour (profit), ou au contraire de ce qu'ils ne reçoivent pas (exploitation). Le sens de leur geste est à rechercher dans le geste lui-même, dans la relation voulue pour elle-même et non instrumentale. En ce sens, le rôle du don aux étrangers va bien au-delà de sa contribution ponctuelle à la résolution des problèmes sociaux précis, même si ce rôle, on l'a vu, est loin d'être négligeable. En œuvrant parallèlement à toutes ces institutions qui, dans le cadre du rapport salarial ou du rapport marchand, tout en libérant les individus de leurs obligations et des structures autoritaires traditionnelles, contribuent dans la société moderne à éloigner et à séparer les membres les uns des autres, le don aux étrangers nourrit le lien social et est à ce titre un instrument privilégié de prévention des problèmes sociaux – et aussi de solidarité. 

À propos de cette dernière, Durkheim [9] affirmait qu'elle était la condition pour que l'homme « cesse de chercher en soi-même l'unique objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin qui le dépasse, il s'aperçoive qu'il sert à quelque chose. La vie reprend un sens à ses yeux parce qu'elle retrouve son but et son orientation naturelle ». « Mais quels sont les groupes les plus aptes à rappeler perpétuellement à l'homme ce salutaire sentiment de solidarité ? » se demande-t-il. Le bénévolat et l'entraide, et plus généralement l'association en font sûrement partie. Le don aux étrangers irrigue le tissu social, et c'est pourquoi Titmuss croyait que le don du sang en était le plus beau symbole. « Les rapports sociaux engendrés par un échange de don sont parmi les plus importantes forces qui tiennent un groupe social ensemble » [Titmuss, 1972, p. 73]. Ce qui nous conduit à revenir sur la nature du don dans la société moderne.


[1] C'est peut-être pour cette raison qu'au Québec on désigne souvent le tiers secteur par l'expression « secteur communautaire ». Cette dénomination, peu fréquente au niveau international, me semble intéressante parce qu'elle met l'accent sur une dimension négligée par la plupart des analystes de ce secteur. Dans les noms donnés à ce secteur dans la littérature internationale, on trouve nonprofit sector, charitable sector, philanthropic sector, informal sector, third sector, independent sector, voluntary sector, économie sociale, etc. [cf. Colozzi, Bassi, 1995, p. 17], mais pas cette dénomination de « secteur communautaire ».

[2] À ce sujet, voir Seibel, cité par Colozzi et Bassi [p. 61].

[3] Un exemple parmi tant d'autres : dans plusieurs régions du Québec, plusieurs années avant que les pouvoirs publics ne commencent à prendre conscience du problème, des parents ont mis sur pied des associations pour lutter contre le suicide des jeunes.

[4] Ce n'est pas parce que l'État ne se soucie pas de l'usage qui en est fait. Au contraire. Rappelons à cet égard le grand débat qui a eu lieu au Québec sur les allocations familiales au moment où le gouvernement fédéral mettait en application ce programme : à qui allait être envoyé l'argent ? La petite histoire raconte que ce débat aurait entraîné un triple changement d'adressage des enveloppes ! Finalement, le mouvement des femmes de l'époque l'a emporté, et les chèques ont été adressés à la mère et non au père. Retenons-en la raison : l'argument retenu fut qu'il y avait plus de probabilités que l'argent serve véritablement aux enfants si on adressait le chèque à la mère plutôt qu'au père. C'est donc le sentiment maternel, c'est-à-dire ce qui, au sein même de la famille, est le plus éloigné de la logique individualiste, qui a motivé cette décision.

[5] Le fait même de financer un organisme induit souvent une transformation de ce dernier, et notamment de ses rapports avec la clientèle à cause de l'importance accrue des salariés que le financement public entraîne, une situation qui conduit l'organisme à s'éloigner des intérêts du milieu. Un lien salarial s'établit qui rapproche l'organisme communautaire, dans ses rapports avec sa clientèle, soit du modèle de la relation marchande, soit du fonctionnement des appareils dans leurs rapports avec leurs publics. Un tel type de rapport nécessite une évaluation.

[6] Voir à ce sujet Linda Chateauneuf [1995, p. 6].

[7] Ce sont les nouveaux missionnaires. À la différence des missionnaires, on ne donne plus toute sa vie, mais quelques années seulement. Les années de jeunesse (« les plus belles... ») en général. La retraite aussi (les années d'or ! ?). Les valeurs sont ici très importantes : religieuses ou spirituelles – ou encore la foi dans le développement (durable...).

[8] Cette absence de pouvoir n'est pas sans effet pervers, le don étant reçu par des receveurs qui, souvent, n'ont rien demandé, en particulier dans le don humanitaire [Fairchild, 1996 ; Latouche, 1992, 1998]. Sur ce thème, voir le chapitre suivant.

[9] Cité par Ferrand-Bechmann [1991, p. 416].



Retour au texte de l'auteur: Jacques T. Godbout, sociologue, INRS-urbanisation. Dernière mise à jour de cette page le mardi 20 mai 2014 18:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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