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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Hubert Van Gijseghem, “Le regard scientifique sur les abus sexuels envers les enfants: de la conscience du XIXe siècle à l'ignorance du XXe siècle.” in Revue de psycho-éducation et d'orientation, vol. 30, no 2, 2001, pp. 299-310. [Le 30 janvier 2014, l'auteur, Hubert Van Gijseghem, nous accordait son autorisation formelle de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès ouvert et gratuit à tous, toutes ses publications. ]

[299]

Hubert Van Gijseghem, Ph.D.

psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

Le regard scientifique sur les abus sexuels
envers les enfants :
de la conscience du XIXe siècle
à l'ignorance du XXe siècle
.”

In Revue de psychoéducation et d'orientation, Volume 30, numéro 2, 2001, 299-310.

Résumé / Abstract
Introduction
- L'abandon freudien de la théorie de la séduction
- Varendonck et sa recherche sur la suggestibilité
- Les politiques ecclésiales de la fin du XIXe siècle
Conclusion
Références

Résumé

Cette étude bibliographique et documentaire démontre que l'abus sexuel envers les enfants était bien connu au XIXe siècle. Des écrits de cette époque, particulièrement de sources médico-légales, ne fournissent pas seulement une richesse de statistiques mais encore, ils contiennent des remarques étonnement « modernes » sur les résultats quelquefois malheureux des méthodes d'investigation trop suggestives. Malheureusement cette abondance de données a été occultée dès le début du XXe siècle, Jusqu'au moment où le mouvement féministe, dans les années 70, a remis au jour les abus. Le présent article examinera rétrospectivement les composants du corpus de connaissance constitué au XIXe siècle. Il tente aussi de comprendre comment et pourquoi la société occidentale ait pu si totalement éclipser ces données pendant presque soixante-quinze ans. À cet égard, trois hypothèses seront examinées.

Mots clés : abus sexuels, fausses allégations, histoire, déni

Abstract

A bibliographical and documentary study shows that child sexual abuse was nothing if not widely-known in the XIXth century. Writings of the time, in particular those from medico-legal sources, provide not only a good number of statistics, but also contain vigorous modern-like critical comments on the sometimes unhappy results of exaggerated investigative procedures. Unfortunately, this abundant data was « forgotten » at the beginning of the XXth century, and it took the feminist movement of the 1970's to bring it back in the open. This article will examine in retrospect the main components of the body of knowledge on sexual abuse built up in the last century and then make an attempt to understand how and why Western Society tried to deny its existence for nearly 75 years. In this regard, three mains hypotheses are presented.

Key words : Child sexual abuse, false allegations, history, denial

_______________________________

[300]

INTRODUCTION

De 1900 à 1975, la littérature scientifique sur la sexualité humaine ignore l'abus sexuel, et l'inceste est qualifié d'extrêmement rare - sauf « dans la tête de certains psychanalystes » (Kinsey, Pomeroy & Martin, 1948). Aujourd'hui, on évalue qu'au moins un père sur vingt-cinq est incestueux et qu'au moins un homme sur dix transgresse un jour ou l'autre le tabou de la sexualité intergénérationnelle.

L'abus sexuel [1], pense-t-on souvent, a été mis au jour à la fin des années 1970 sous l'impulsion du féminisme. Une fois dénoncés les mauvais traitements infligés aux femmes par les maris, les féministes auraient débusqué les sévices physiques et sexuels dont leurs petits sont également victimes dans le contexte familial. Si la récente contribution féministe au signal d'alarme est indéniable, on sait maintenant que ce n'est pas le phénomène lui-même qui a pris de l'ampleur au cours des dernières décennies, mais sa visibilité. Des études historiques (dont Rush, 1980) et des études empiriques (Salter, 1992) laissent croire que, malgré une totale occultation dans les premiers trois quarts du XXe siècle, l'abus sexuel était probablement plus fréquent qu'aujourd'hui.

Les tenants contemporains des sciences humaines se félicitent à raison d'avoir libéré l'abus sexuel du déni populaire et scientifique mais ils ont tort s'ils se croient des pionniers en cette matière. Rappelons d'abord que le code pénal français en vigueur dès le début du XIXe siècle reconnaissait, et de façon explicite, le phénomène que nous désignons aujourd'hui par le terme générique d'abus sexuel. Voici les principaux articles (in Bayard, 1843).

Article 331

Tout attentat à la pudeur, consommé ou tenté sans violence sur la personne d'un enfant de l'un ou de l'autre sexe, âgé de moins d'onze ans, sera puni de réclusion.
Article 332

Quiconque aura commis le crime de viol sera puni des travaux forcés à temps si le crime a été commis sur la personne d'un enfant au-dessous de l'âge de quinze ans accomplis, le coupable subira le maximum de la peine des travaux forcés à temps.
Quiconque aura commis un attentat à la pudeur, consommé ou tenté avec violence, contre des individus de l'un ou de l'autre sexe, sera puni de la réclusion. Si le crime a été commis sur la personne d'un enfant au-dessous de l'âge de quinze ans accomplis, le coupable subira la peine des travaux forcés à temps.
Article 333

Si les coupables sont les ascendants de la personne sur laquelle a été commis l'attentat, s'ils sont de la classe de ceux qui ont autorité sur elle, s'ils sont des instituteurs ou des serviteurs à gage, ou serviteurs à gage des personnes ci-dessus désignées, s'ils sont fonctionnaires ou ministres d'un culte, ou si le coupable quel qu'il soit, a été aidé dans son [301] crime par une ou plusieurs personnes, la peine sera celle des travaux forcés à temps, dans le cas prévu par l'article 331 ; et les travaux forcés dans les cas prévus par l'article précédent.

Les explorateurs de la psyché humaine ne niaient pas davantage la réalité des abus sexuels. Il suffit de consulter la littérature médico-légale du XIXe siècle, surtout française, pour découvrir que, au contraire, les scientifiques étaient fort conscients de cette réalité et l'étudiaient méthodiquement.

Bien qu'on ait fréquemment parlé avant lui de l'abus sexuel, Toulmouche (1856) sera le premier médecin légiste français à saisir ses collègues de l'importance et de la prévalence du phénomène. Il écrit :

Des cas de tentative de viol ou d'actes érotiques envers des enfants ou des jeunes filles, appelés en termes légaux « attentats aux moeurs », (sont) très fréquents dans des grands centres populeux et même à la campagne... (p. 100).

C'est en 1857 que Tardieu publie son Étude médico-légale sur les attentats aux moeurs qui consacre une section importante aux abus sexuels. (H y reviendra, entre autres dans un article de 1860.) Dans les éditions ultérieures du même livre, Tardieu fournira des statistiques. Entre 1858 et 1869 pour l'ensemble de la France : 9 125 hommes en ont été accusés. Indigné par ce constat, Tardieu souligne que nombre de ces délits sont de l'ordre de l'inceste. Il écrit :

Ce qui est plus triste encore, c'est de voir que les liens de sang, loin d'opposer une barrière à ces coupables entraînements, ne servent que trop souvent qu'à les favoriser. Des pères abusent de leurs filles, des frères abusent de leurs soeurs... (6e éd ; p. 63)

Tardieu relate sa propre implication à titre d'expert dans 339 cas d'attentats sexuels sur des enfants de dix ans et moins. Plusieurs de ses vignettes cliniques concernent des enfants d'à peine quatre et cinq ans.

En 1874, Legrand du Saulle, dans son célèbre Traité de Médecine légale et de jurisprudence médicale remarquera : « Les dix premières années de-la vie sont, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'âge d'élection des attentats à la pudeur » (p. 363). Quelques années plus tard dans son livre Des attentats à la pudeur sur les petites filles Bernard (1886) citera à son tour des statistiques pénales : 36 176 cas d'abus sexuel d'enfants (jusqu'à 15 ans) sont répertoriés sur le territoire français entre les années 1827 et 1870. Des enfants d'à peine quatre ans sont visés et, souligne-t-il, beaucoup sont victimes d'inceste.

Comme Toulmouche et Tardieu étaient à leur époque des sommités en matière de médecine légale, on ne saurait parler de « déni » du phénomène des abus sexuels en général et de l'inceste en particulier. Ces auteurs n'ont d'ailleurs pas été les seuls à révéler le problème des abus sexuels. Presque tous les médecins légistes de renom en [302] font autant. Souvent il suffit de regarder le seul titre de leur ouvrage pour s'en convaincre. En 1885, Duval publie Des sévices et mauvais traitements infligés aux enfants. En 1886, Bernard publie Des attentats à la pudeur sur les petites filles. Lacassagne (1886) d'abord, Thoinot (1898) et Brouardel (1909) ensuite, consacrent des chapitres entiers à ce fléau. Ainsi en est-il également de Garnier (1883), de Féré (1899) et Moreau de Tours (1899). On est donc très loin de l'occultation du phénomène des abus sexuels ! [2]

Plus surprenant encore, même les fausses accusations d'abus sexuel faites de bonne foi sont chose connue. Pour introduire ce point, voici une parenthèse sur l'état actuel de la question des fausses accusations.

Au milieu des années 1980, quelques chercheurs font état de leurs doutes sur certaines allégations. Leur son de cloche a l'effet d'une bombe. Les scientifiques et surtout les professionnels concernés craignent que le phénomène des abus sexuels soit reconduit au maquis et que les victimes réelles se taisent de nouveau. Ainsi, les sceptiques à l'égard d'un certain nombre d'allégations reliées entre autres au contexte d'un divorce ou de litiges quant à la garde des enfants sont-ils quelquefois traités d'« experts propédophiles ». Un exemple typique concerne Underwager qui, en 1988, publie avec sa femme (Wakefield) Accusations of Child Sexual Abuse où les auteurs suggèrent que de 50 à 70% des allégations d'abus sexuel dans le contexte de divorce sont probablement fausses. Bien qu'ils se basaient sur des estimations d'autres chercheurs, ils ont dû par la suite faire face à une foule de poursuites de la part d'associations d'avocats du ministère public et d'autres mouvements défenseurs des victimes. Underwager a été littéralement lynché sur la place publique à titre de « scientiste propédophile », sinon à titre de « pédophile ».

En 1991, j'ai moi-même publié un article intitulé Les fausses allégations d'abus sexuel dans les causes de divorce, de garde d'enfants, de droits de visite. Pendant des années, j'ai été harcelé par des individus et des groupes qui m'ont attribué le même épithète. Pour beaucoup, semble-t-il, évoquer la possibilité de « fausses allégations » équivaut à rétablir la loi du silence. Pour démontrer ma mauvaise foi, on cite souvent l'extrait suivant qui me valut un tollé jusque devant l'Ordre professionnel auquel j'appartiens :

Voilà une mère qui garde un immense ressentiment envers son ex-mari, avec lequel elle est par ailleurs encore impliquée à propos de toutes sortes de requêtes judiciaires (...). Elle est perturbée par la situation et elle perçoit que son enfant l'est aussi. (...) Même si cette perturbation est tout à fait compréhensible en dehors d'un abus sexuel, [303] il n'en est pas de même pour la mère qui veut mettre son enfant à l'abri d'un désarroi plus grand, et qui cherche des raisons tangibles à la détresse de son enfant. En lui donnant son bain elle aperçoit une rougeur à la vulve et un vague doute naît. Puis, elle se rend compte que cette rougeur semble présente chaque fois que l'enfant a passé un week-end chez le père (...) À la prochaine rougeur, elle pose la question fatidique, la plupart du temps de façon hautement suggestive : « Est-ce que papa te touche des fois ici? » L'enfant, enjouée et câline, acquiesce, soit parce que la fantaisie ne lui est pas étrangère (...) soit qu'elle réfère tout simplement à des soins hygiéniques normaux (1991, p. 78).

Retournons au passé ! Au seuil du XXe siècle, Brouardel, médecin légiste à Paris, auteur d'un grand nombre de livres sur la médecine légale dont Les attentats aux moeurs (1909), publication posthume d'exposés antérieurs, écrivait :

Ne croyez pas que, dans tous les cas où les enfants, de connivence avec leurs parents, arrivent à porter des accusations de cette gravité contre quelqu'un, il s'agisse de manoeuvres préméditées. Il arrive que les parents sont de bonne foi, mais que, dans leur ignorance de la pathologie infantile, ils prennent la moindre vulvite pour une conséquence d'attouchements criminels. Affolée par une constatation qui lui paraît fort grave et significative, la mère presse l'enfant de questions et arrive inconsciemment d'ailleurs à lui suggérer un récit qui servira de base à l'accusation future. Car si d'une part, un des facteurs de la calomnie est constitué par ignorance de la mère, l'autre consiste dans l'extrême suggestibilité de l'enfant. On peut lui faire croire tout ce qu'on veut et lui faire répéter les récits les plus fantaisistes, comme si elle avait réellement participé à toutes les aventures qu'elle raconte sans broncher : je me rappelle avoir été commis dans une affaire où une enfant prétendait être victime d'un attentat. Je lui suggérai le nom d'un diplomate étranger comme auteur du crime, et elle le répéta, sans hésiter devant le juge, qui était, bien entendu, prévenu par moi. Une autre fois, j'indiquai le nom d'un amiral célèbre, et, ici encore « la victime » finit par accuser cet homme dont jamais auparavant elle n'avait entendu parler (p. 56).

Ce texte sonne hypermoderne et s'il n'avait été oublié depuis longtemps, on pourrait croire qu'un Underwager ou un Van Gijseghem l'ont plagié. En fouillant un tant soit peu, on déniche des textes encore plus anciens traitant exactement du même problème. En effet, dix ans plus tôt, soit en 1898, un autre médecin légiste français de renom, Thoinot, écrivait dans son livre Attentats aux moeurs et perversion du sens génital :

Voici maintenant une nouvelle catégorie de faux attentats également très fréquents : l'accusation est fausse, mais l'accusateur est au moins de bonne foi, et l'enfant joue dans l'affaire un rôle mi-parti passif et mi-parti actif.

[304]

Voici le schéma de ces faits. L'enfant a une vulvite ; la mère s'en effraie, et songe aussitôt à un attentat, car vous savez que, dans la croyance vulgaire (et parfois aussi malheureusement dans la croyance médicale), toute vulvite infantile ne peut guère avoir d'autre source que des manoeuvres criminelles. Elle interroge l'enfant, et par son interrogatoire lui suggère l'aveu, et mieux encore, le récit d'un attentat qui n'a jamais existé que dans l'imagination de la mère, mais que l'enfant avoue pour des motifs divers : ordinairement par crainte du châtiment dont on la menace si elle persiste à nier ; ailleurs par inconscience, quelque fois même par perversité (pp. 233-234 ).

En 1885, Vibert, dans son Précis de Médecine Légale écrivait :

... souvent la constatation même de la vulvite (...) est le point de départ d'une accusation. Les parents, en s'apercevant que leur enfant est malade, soupçonnent qu'elle a été victime d'un attentat ; ils la pressent de questions, la menacent de la punir si elle ne dit rien, promettent le pardon et elle veut tout avouer. La petite fille, pour échapper aux punitions, pour plaire à ses parents, pour se rendre intéressante, fait un récit mensonger, dont les éléments lui sont fournis par l'interrogatoire même qu'elle subit ; elle désigne comme coupable une des personnes dont on lui a cité les noms, et les parents restent persuadés de la véracité de son récit qu'ils ont suggéré inconsciemment. L'enfant soutient ensuite fidèlement le mensonge qu'elle a adopté, auquel elle finit par croire elle-même (5e éd. p. 378).

Soixante années plus tôt, le médecin légiste Bayard (1843) avertissait déjà ses collègues et ses étudiants de l'importance de l'interrogatoire lors de l'investigation médicale d'une allégation d'abus sexuel sur un enfant :

Une discrétion et une délicatesse extrêmes sont nécessaires lorsqu'on procède à la visite des jeunes filles et des enfants ; on doit mettre beaucoup de mesure dans les questions qu'on leur adresse (...) (p. 166-167).

Et, manifestement alerté des fausses allégations faites de bonne foi, il ajoute :

Les médecins ne doivent accueillir qu'avec la plus grande réserve les plaintes des parents qui sont toujours disposés à regarder les écoulements que peuvent avoir leurs enfants comme une preuve certaine de viol. MM. Biessy Manuel médico-légal et Gapuron Médecine légale relative aux accouchements ont cité des faits dont la connaissance engagera le lecteur à apporter dans cet examen une grande prudence (p. 171)

Bien plus tôt encore, en 1824, le célèbre médecin britannique Astley Cooper (cité par Thoinot ainsi que par Vibert dans une autre traduction) constaté :

[305]

De temps à autre il arrive qu'une femme impressionnable s'alarme à la découverte d'un tel écoulement et qu'elle soupçonne son enfant d'avoir mal agi. Elle va trouver un médecin qui, par malheur, peut ne pas connaître cette maladie et qui déclare que l'enfant a un écoulement vénérien... Qu'arrive-t-il en pareille circonstance? C'est que la mère demande à l'enfant : « Qui a joué avec vous? Qui vous a prise sur ses genoux récemment ? » L'enfant répond dans son innocence : « Personne, mère, je vous « assure ». La mère reprend alors : « Oh ! ne dites pas de pareils "mensonges". Je vous fouetterai si vous continuez ». Et alors l'enfant est amenée à confesser ce qui n'est jamais arrivé pour se sauver du châtiment. Elle dit enfin : « Un tel m'a pris sur ses "genoux". » L'individu est questionné et nie énergiquement. Mais l'enfant, croyant aux menaces de sa mère, persiste dans son dire. L'homme est conduit en justice : un médecin, qui ne connaît pas bien l'écoulement dont je parlé, donne son témoignage, et l'homme est puni pour un crime qu'il n'a pas commis. (...) J'ai vu de tels cas plus de trente fois dans ma vie, et je puis vous assurer que nombre de gens ont été pendus par suite d'une pareille erreur.

Il est hautement surprenant de constater que tous ces médecins évoquent plus ou moins explicitement l'interrogatoire suggestif et la suggestibilité de l'enfant. Or, lorsqu'on fait état aujourd'hui de l'historique de l'étude sur la suggestibilité de l'enfant (par exemple, Ceci & Friedman, 2000), on attribue la paternité de cette découverte à Binet (1900) et, relativement à l'impact de ce thème sur le système judiciaire, on cite Varendonck (1911). Bref, on laissé impunément dans l'ombre ces médecins légistes qui, pourtant, ont admirablement décrit l'incidence de la suggestion dans les domaines cités. Ainsi, fait-on aujourd'hui grand cas d'une découverte que l'on croit récente, a savoir la nécessité de procéder par des interrogatoires non-suggestifs lorsqu'un doute existe qu'un enfant puisse être victime de maltraitance. Nous avons démontré que ce savoir était fort répandu il y a au moins un siècle et demi.

Au fil d'un tel retour aux sources, je me suis demandé si nous n'étions pas en train de réinventer la roue. Mais ce qui surtout se révèle inquiétant : Comment on en est venu à oublier complètement le corpus de connaissances du XIXe siècle ? Quelques hypothèses peuvent ici être avancées.

- L'abandon freudien
de la théorie de la séduction


Masson (1984), s'élevant contre les théories freudiennes, voit en Freud le seul responsable de l'occultation des abus sexuels. Sa thèse tient à peu près dans ce qui suit

La première théorie de Freud sur l'étiologie des névroses voulait que le névrosé ait été victime au cours de l'enfance d'une « séduction » de la part d'un adulte, sous la forme d'un abus sexuel. Freud était apparemment convaincu de ce lien causal et l'aurait largement diffusé. Ses collègues scientifiques soi-disant outrés de voir si cavalièrement exposée la perversion mâle de l'époque victorienne auraient fait part de leur courroux à [306] l'intéressé et, celui-ci, sous la pression de la communauté scientifique, en 1897, aurait troqué à regret sa « théorie de la séduction » réelle contre celle du « phantasme » ou celle de la « réalité psychique » (par opposition à la réalité historique ou factuelle). En d'autres termes, l'adulte « névrosé » se souviendrait d'une séduction, mais il s'agirait d'un faux souvenir, c'est-à-dire, d'un phantasme qui relève du désir plus ou moins inconscient d'être séduit par le parent. Ainsi, Freud aurait-il échafaudé la notion du « phantasme oedipien » qui, à son tour, deviendra la pierre angulaire de sa Neurotica.

Selon Masson, ce changement de cap en douce aurait fort soulagé les victoriens et les bismarckiens (pervers) auxquels Freud avait affaire.

Toujours aux yeux de Masson, c'est ce qui explique l'occultation des phénomènes des abus sexuels chez les esprits scientifiques du début du vingtième siècle jusqu'à ce que lui-même dénonce la présumée fraude freudienne avec l'éclat qu'on connaît.

Toutefois, tel que mentionné auparavant, une simple revue de la littérature scientifique de la seconde moitié du XIXe siècle en matière de médecine légale montre que le constat des comportements abusifs était loin de faire l'objet d'un tabou. L'abandon par Freud de la théorie de la séduction n'est donc certainement pas la (seule) cause du refoulement complet de ces données. D'autant moins que Freud, à cette époque, était encore loin de la notoriété dont il jouira trente ans plus tard.

- Varendonck et sa recherche
sur la suggestibilité


En 1911, un psychanalyste flamand, Varendonck, se voit engagé comme expert par la défense dans une cause de meurtre. Deux enfants disaient avoir aperçu le présumé meurtrier et en donnaient des descriptions ambiguës. Sur ce seul témoignage oculaire, un homme était néanmoins incriminé. Varendonck s'affaira à construire quelques expériences dans lesquelles des échantillons d'enfants étaient interrogés sur l'apparence d'un professeur. Différentes modalités suggestives furent utilisées dans ces interrogatoires. Comme on pouvait s'y attendre, les enfants étaient victimes de la suggestion et Varendonck pouvait donc prouver que le témoignage oculaire des enfants n'était point fiable, L'accusé fut libéré.

Cette cause a fait jurisprudence dans l'ensemble des pays occidentaux de telle sorte que, beaucoup plus qu'auparavant, le témoignage de l'enfant a fait l'objet d'une suspicion systématique à moins qu'il soit dûment corroboré. Cette jurisprudence fut citée pendant des décennies, pratiquement jusqu'à ce que les abus sexuels furent « redécouverts » vers la fin des années soixante-dix au cours desquelles la parole des enfants prit la tournure inverse pour être tenue alors pour totalement crédible.

Il est possible que l'épisode « Varendonck » ait contribué à l'occultation des abus sexuels. Ceux-ci étant considérés les « crimes silencieux », la parole de l'enfant n'est que rarement corroborée par des éléments de preuves autres. L'enfant n'ayant plus de [307] voix, il est possible que le système judiciaire ait en quelque sorte jeté « l'enfant avec l'eau de bain ».

Il s'agit ici d'une autre hypothèse. Est-elle suffisante pour expliquer que, dès le début du XXe siècle, on rangea les inquiétantes statistiques de l'inceste et de l'abus sexuel sous la loi du silence ? Nous en doutons.

- Les politiques ecclésiales
de la fin du XIXe siècle

Voici une troisième et plus audacieuse hypothèse, d'ordre socioculturelle et ecclésiale. Le déni reposerait-il aussi sur l'idéalisation et l'inviolabilité de la famille patriarcale, suscitées par l'autorité catholique ? Avant l'ère moderne et jusqu'au tournant du XXe siècle, sauf dans l'aristocratie et dans la bourgeoisie, la famille apparaît comme une entité vague et mouvante, encore loin de constituer le noyau de l'organisation sociale et religieuse qu'elle deviendra plus tard (Ariès, 1960, 1977, de Mause, 1974). Or, vers la fin du XIXe siècle, paraît une série de textes ecclésiaux qui présentent la famille comme le véhicule clé de la transmission de la foi et de la « revanche des berceaux » dont l'Église d'alors a grand besoin.

En 1880, Léon XIII publie une encyclique sur le mariage chrétien et la famille, Arcanum divinae, qui reprend le discours des traditionalistes du XIXe siècle : encore à l'abri du libéralisme ou de la critique sociale, la famille est sacrée (il s'agit bien évidemment de la famille rurale protégée de l'anticléricalisme répandu par les Lumières et ensuite par la Révolution française).

Léon XIII, dans cette encyclique propose sans ambages un patriarcat non discutable. « L'homme est le prince de la famille et le chef de la femme (...) Pour ce qui regarde les enfants, ils doivent être soumis à leurs parents... » Léon XIII, insistera sur le même thème dans son encyclique Rerum Novarum (1891) dans laquelle il pose le père comme « l'autorité et le gouvernement » de la famille.

Glorifiée, la famille est comparée à celle de Nazareth dont on commence seulement à ce moment-là à faire la promotion. Léon XIII toujours, dans sa lettre apostolique, Neminem fugit (1892), donne en effet la sainte Famille pour modèle aux familles catholiques dont le père, à l'instar de saint Joseph, doit être le pilier et le gardien. Malgré le discours d'un Rousseau auquel la Révolution française fera écho, l'Église cherche à réhabiliter la société patriarcale par le biais des familles où le père, représentant de Dieu, dirige en roi et en maître sa maisonnée.

Ce n'est peut-être pas par hasard qu'un grand libertin comme Gide à la toute fin du XIXe siècle, s'écrie : « Familles, je vous, hais ! foyer clos ; portes refermées ; possession jalouse du bonheur... » (1897, p. 74).

L'inviolabilité de la famille patriarcale telle que proposée par l'Église de la fin du XIXe favorise ce que Gelles et Straus (1962) appellent une « violence légitimée » : le père [308] se trouve culturellement autorisé à contraindre ses enfants par la force (in Kellerhals, Troutot et Lazega, 1984).

Bien sûr l'Église vise dans les faits à régulariser la sexualité et à responsabiliser les pères qui semblent ne faire que peu de cas de leur progéniture et encore moins de la fidélité ou de l'intégrité de la famille. La position de l'église en promouvant le patriarcat a donc certes un but et un effet civilisateur, mais elle a pu engendrer des effets pervers.

Au début du XXe siècle, l'enseignement de l'Eglise se fait résolument nataliste. Taudière (1911), dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique (tome 1) écrit : « croissez et multipliez, prescrit Dieu, qui veut la multiplication de l'espèce, le nombre pour faire le plus possible d'heureux élus » (colonne 1880).

Quelques années plus tard (en 1920), les États généraux des familles (très catholiques) de France, adoptent une déclaration des droits de la famille dont le premier se lit : « La famille a le droit de se multiplier. C'est d'elle que la patrie tient ses citoyens, ses soldats, ses artisans/ses missionnaires, ses pionniers » (cité dans : Bréchon, 1976).

Dès lors que le couple exerce à plein sa fécondité et que, modelée a l'effigie de la structure hiérarchique de l'Église, la famille laisse toute l'autorité au pater familias : ce qui se passe dans les familles peut bien échapper à la visibilité, l'essentiel est sauf. Le père devient lui-même intouchable. Il peut régner sur sa famille comme un empereur ou comme un ogre. L'inceste intergénérationnel est cantonné en marge du « pensable » et, d'ailleurs, son déni revêt un caractère exclusivement institutionnel. L'intelligence populaire n'en est pas dupe : « on lave son linge sale en famille » ou « du moment que ça reste dans la famille » rigole-t-on dans les chaumières. Dans le discours officiel toutefois, l'inceste intergénérationnel n'existe pas ou plus. Ou, s'il existe, il serait contreproductif de le dénoncer. Aussi une foule de confesseurs ont-ils probablement été mis au courant de la prévalence élevée de l'inceste parent-enfant. Jamais pourtant un mot là-dessus de la part de l'Église qui, en revanche, fustige tout autre désordre sexuel dans les sermons et dans les livres de morale.

On objectera ici que, au contraire, l'Église a toujours tenu pour fondamentale la morale biblique qui fait de l'inceste un interdit. Dans l'encyclique sur le mariage et sur la famille Arcanum Divinae, déjà mentionné, Léon XIII dénonce bien tout « amour dissolu et libre » et il en réfère à saint Paul condamnant un citoyen de Corinthe, coupable d'inceste. Cet inceste ne concerne toutefois aucunement le lien physique entre un adulte et un enfant mais bien celui de deux adultes liés par des liens familiaux. Si l'Église se défend bien d'avoir gardé le silence sur l'inceste en général, à notre connaissance, elle n'a jamais mis en garde les familles et encore moins les pères contre l'inceste commis sur les enfants. Aurait-on sacrifié l'intégrité sexuelle de l'enfant sur l'autel de l'autorité paternelle et de l'inviolabilité de la famille qui, une fois constituée, ne saurait être autrement que sainte?

L'écrin restera scellé jusqu'à la poussée du féminisme dans les années soixante-dix. Rappelons, que le militantisme féministe avait, justement, pour objet [309] l'abolition du patriarcat. Lorsque celui-ci, du moins en Amérique du Nord, se met à battre de l'aile, du coup et typiquement, on « redécouvre » l'inceste et l'abus sexuel. Nous sommes en 1975 ou 1976 ; L'Europe, étant moins atteinte par cette poussée féministe, et cela malgré mai 1968, (et, mine de rien, restée significativement plus patriarcale) devra attendre une autre décade avant de redécouvrir à son tour que les abus sexuels existent.

CONCLUSION

Si l'on tend à situer la révélation des abus sexuels et de l'inceste à la fin des années soixante-dix, la documentation historique montre que le phénomène était bien connu du monde judiciaire et du monde scientifique dès le début du XIXe siècle, du moins en France.

Là question est donc de savoir ce qui, pendant les trois premiers quarts du vingtième siècle, a si résolument favorisé le refoulement de cette réalité.

Pour comprendre ce phénomène, nous avons évoqué l'avis de Masson qui dénonce l'abandon freudien de la théorie de la séduction. Ensuite nous avons rapporté l'impact qu'ont eu sur le système judiciaire les études de Varendonck. Enfin, nous avons ajouté une hypothèse plus personnelle qui tient dans les politiques fortement patriarcales que prôna l'Église catholique à la fin du XIXe siècle en faveur d'une sacralisation de l'entité familiale. Il est possible que les trois facteurs cités conjugués à d'autres non identifiés aient joué jusqu'à ce que le féminisme, de par son attaque virulente du patriarcat, aitremis au grand jour la réalité de l'inceste.

RÉFÉRENCES

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[1] Dans la suite du texte, cette expression désignera précisément l'abus sexuel d'enfants.

[2] Il est notable que de grands auteurs autres que français de la fin du XIXe siècle tels que Möll, Krafft-Ebing et Havelock Ellis semblent avoir minimisé l'importance des abus sexuels sur les enfants. Ils voient cette « perversion » comme plutôt rare et due peut-être à des tares génétiques. Un seul auteur francophone partage leur opinion : Forel (1905) dont les publications ont fait école malgré les observations contraires des études citées que signèrent ses compatriotes une ou deux décennies plus tôt.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 février 2015 16:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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