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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Hubert Van Gijseghem, “Peut-on traiter le délinquant dans son «milieu naturel» ?.” in Revue canadienne de psycho-éducation, vol. 17, n 1, 1988, pp. 52-73. [Le 30 janvier 2014, l'auteur, Hubert Van Gijseghem, nous accordait son autorisation formelle de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès ouvert et gratuit à tous, toutes ses publications.]

[62]

Hubert Van Gijseghem, Ph.D. *

psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

Peut-on traiter le délinquant
dans son « milieu naturel »?
 **

In Revue canadienne de psycho-éducation. Vol. 17, n° 1. 1988, 62-73.

Résumé
Introduction
Politiques québécoises de maintien en milieu naturel
La délinquance : un problème sans origines ?
Quelques études sur la réinsertion familiale de délinquants
La famille : un rêve à préserver?
L'institution : un mandat à revigorer

Qu'est-ce qu'on aurait pu faire, quand il était encore temps?

Les finalités de l'intervention

Quel est donc le leurre qu'offre ce milieu?

Le diagnostic différentiel : un outil d'orientation, non de condamnation

Pourquoi donc le diagnostic différentiel ?

Abstract
Références


RÉSUMÉ

Cet article propose un regard critique sur les politiques et pratiques quant au maintien du délinquant dans son milieu naturel. Il passe en revue des études et observations cliniques diverses pour mettre en question la philosophie sous-jacente à la désinstitutionnalisation en général et au traitement alternatif en particulier. Des hypothèses sont proposées quant aux raisons expliquant la précarité de ce genre de traitement. L'auteur, en revanche, insiste sur le deuil du milieu naturel comme étape utile sinon nécessaire dans le processus d'une réelle réhabilitation du délinquant Encore faut-il distinguer, par un diagnostic différentiel adéquat, le jeune qui est « délinquant » de celui qui ne l'est pas.

MOTS CLÉS : Délinquance juvénile - Milieu naturel - Traitement


INTRODUCTION

« Ayant été consulté concernant la création d'une (nouvelle) institution, j'ai cru important de dire qu'il faut éviter de bâtir un immeuble coûteux ayant des dortoirs communs, des réfectoires, chapelle, etc.. Bref, il faut éviter d'organiser une maisonnée tout englobante. Plutôt il faut penser à un immeuble simple (...) ou garder les enfants dans des familles d'accueil. En fait il y a lieu de réduire les institutions, comme nous le faisons avec n'importe quelle machine, à leur forme la plus simple »

Voilà un propos bien d'actualité, peut-on se dire. Or, ce texte a été écrit en 1857 par Samuel Gridley Howe (cité dans Kirk et Lord, 1974). Depuis ce temps, comme chacun sait le balancier a eu l’occasion, entre l'idée de l'institution et de la désinstitutionnalisation, de faire son va-et-vient à quelques reprises.

Cela vaut certes quant à la réadaptation du délinquant Les politiques ministérielles en matière de réhabilitation semblent à peu près réglées sur le cycle d'une décennie - le temps que dure une équipe partisane de fonctionnaires. À noter que les bénéficiaires de chaque décennie précédente sont généralement qualifiés par l'actuelle de « génération perdue ».

Aujourd'hui, dans plusieurs pays, dont la France et - depuis moins longtemps - le Québec le cycle favorise le maintien dans le milieu naturel. Au départ, cette économique philosophie du « milieu naturel » plaît particulièrement aux États-providence hyper-endettés, [63] ce qui ne les empêchera pas de dûment rationaliser cette option : ils prêcheront les bienfaits du traitement en milieu ouvert, de la « réinsertion sociale » rapide, d'intervention minimale, de la « normalisation » et de la « responsabilisation », peu importe ce que tous ces concepts recouvrent ou veulent dire.

Ce qui frappe, par ailleurs, c'est que cette nouvelle option ainsi que le vocabulaire qui en découle se retrouvent dans tous les domaines de la relation d'aide, qu'elle concerne le cas psychiatrique, l'handicapé physique, la personne âgée, le déficient, le jeune en difficulté... La panacée semble valoir pour tous les âges, tous les problèmes, tous les contextes et ceux qui y résistent risquent l'épithète « réactionnaires ».

L'institution est souvent d'emblée perçue comme un Mal tandis que le maintien au domicile ou" au milieu naturel, comme un Sien absolu peu importe le contexte ou la nature du problème. Néanmoins, comme il est impossible d'abolir toutes les institutions, on les qualifiera de mal nécessaire.

Le discours curatif sur la délinquance juvénile, c'est bien connu, prend immanquablement la couleur du schème explicatif auquel adhère son auteur. Le sociologue proposera des correctifs sociaux ; le médecin, la pharmacothérapie ; le behavioriste, la thérapie du comportement ; le psychologue d'appartenance dynamique, l'instauration d'une relation thérapeutique.

D'autres expliquent d'abord la chose par « un concours de multiples circonstances » et, excluant l'hypothèse d'un facteur étiologique unique, l'attribuent à tout un faisceau de facteurs où toutes les sphères sont dûment représentées. C'est le compromis de la valise bio-psycho-socio… etc. Ceux-là proposeront alors une cure si éclectique qu'on aura de la difficulté à la nommer.

L'option actuelle du maintien en milieu naturel ou parental ou de l'intervention minimale se trouve supportée par une criminologie qui, selon certains (par exemple Mailloux, 1983), a résolument choisi la tangeante sociologique pour expliquer la délinquance. Par ailleurs, l'engouement du public pour l'approche existentielle-expérientielle a, d'une part, hypertrophié le « droit de l'enfant » (lire le désir de l'enfant) et, d'autre part, mythifié le « bon milieu naturel » paradisiaque à la Rousseau.

Politiques québécoises
de maintien en milieu naturel

Les récentes politiques favorisant le maintien en milieu naturel semblent trouver leur premier et plus important élan dans le rapport Batshaw du milieu des années 1970. Ce rapport, comme on se rappellera, prônait déjà le principe du maintien dans le milieu naturel comme la mesure favorisant - a priori - le mieux l'intérêt de l'enfant. Il ne manque aucune occasion d'utiliser le terme « enfermé » quand il parle de l'enfant en institution. On retrouve ensuite l'idée dans la Loi sur la protection de la jeunesse, sanctionnée en 1977. Cette loi, en effet dès ses premières lignes affirmait le principe de base qui devra servir de guide à tout le reste : « Le respect des droits de l'enfant doit être le motif déterminant des décisions prises à son sujet en vertu de la présente loi. Ces décisions doivent tendre à maintenir l'enfant dans son milieu naturel ». (Articles 3 et 4). Depuis, des modifications mineures ont été apportées aux libellés de ces articles, sans toutefois en changer l'esprit.

Plus récemment en décembre 1982, un mémoire de l'Association des Centres d'Accueil du Québec sur la vocation du Centre d'Accueil de réadaptation réaffirmait avec force que « le maintien ou le retour dans le milieu de vie habituel est (...) un a priori » (p. 115). Ce texte justifie d'ailleurs cet a priori par un raisonnement circulaire pour le moins étonnant « de fait dit-il, (…) le maintien ou le retour dans le milieu de vie habituel est un signe d'autonomie recouvrée ». Mais comment ce principe peut-il être à la fois un a priori et une conclusion empirique ?

[64]

La Loi fédérale sur les jeunes contrevenants reprendra également à son compte un a priori de ce style, bien que d'une façon moins marquée, prônant l'intervention minimale et le principe selon lequel « le droit des adolescents à la liberté ne peut souffrir que d'un minimum d'entraves » (3,8).

Cet a priori qui deviendra le leitmotiv des politiques et pratiques actuelles présuppose néanmoins une prise de position théorique : s'il faut en effet privilégier le « milieu naturel », c'est que l'on ne croit guère que ce milieu-là soit en cause quant à l'étiologie de la délinquance. Et cela malgré le fait que le rapport Batshaw, de façon extrêmement contradictoire dira que : « les enfants n'ont pas à être rééduqués parce que leurs parents ont besoin de rééducation » (Rapport final, p. 8). Est-ce à dire alors que les problèmes des enfants seraient quand même liés à leur milieu naturel ?

La délinquance : un problème sans origines ?

Par ailleurs, à part l'affirmation implicite « que ce n'est point le milieu naturel qui est en cause », on omet de dire ce qui est réellement en cause. On fait un peu comme s'il n'y avait pas de cause du tout et même, implicitement toujours, on va jusqu'à nier le phénomène de la délinquance même. (On ne parle que de comportements, d'infractions, de délits, peu souvent de l'être qui les commet). Si cela est vrai, on a alors vite fait de croire que l'on peut redresser la situation (si situation il y a) en promouvant des mesures auxquelles on donne des noms plutôt vertueux et qui font plaisir à tout le monde, comme « normalisation » et « responsabilisation ».

Ajoutons ici que, la Loi sur la protection de la jeunesse dont il était question plus haut est bien sûr une loi sociale et non judiciaire. Elle prônait globalement la nécessité d'une protection de la jeunesse. Toutefois, cette loi, de toute évidence fut un fiasco eu égard aux jeunes délinquants. Conséquemment, les tenants de cette loi ont vu avec soulagement arriver la réforme de la loi fédérale sur les jeunes contrevenants bien que, non sans un brin de pharisianisme, certains nommaient cette dernière un « net recul » par rapport à leur idéal de la non-judiciarisation et de la « normalisation ».

Même si en fait, cette loi sur les jeunes contrevenants soit venue en partie redresser la situation, il semble par ailleurs que les tenants du langage idyllique de la « normalisation » ou de la « responsabilisation » et les inconditionnels du maintien en milieu naturel se trouvent surtout parmi ceux qui n'ont vu le délinquant que de loin. Le clinicien, de son côté, en relation directe et quotidienne avec ce délinquant, aurait peut-être des raisons de se montrer sceptique à l'égard de telles mesures. L'expérience clinique confirme qu'un coup de main de la part d'un adulte bienveillant peut suffire là où la maturation apparaît comme le principal facteur de rééquilibration. Mais elle nie que cette aide puisse suffire pour une catégorie de jeunes dont le nombre est tout sauf négligeable et qui sont porteurs d'une attitude délinquante, elle-même apparemment tributaire d'une structure qui incite souvent à en parler en termes évocateurs : les « vrais » ou les « bons » délinquants. Et même si l'hypothèse de l'existence d'une personnalité délinquante a été récusée par une anti-psychiatrie et par une labeling theory, et somme toute, par le rapport Batshaw, il semble bien qu'il existe quelque chose qui réponde à cette hypothèse. Dans les paramètres de cette hypothèse, ce n'est pas le crime qui fait le criminel ou, autrement dit le criminel ne se réduit pas à son crime, lequel pourrait bien être anecdotique, situationnel, occasionnel, ou même accidentel. Le criminel recèlerait plutôt une configuration de la personnalité où le crime devient un mode singulier d'ajustement Mais le propos actuel de cette contribution n'est point de défendre l'idée d'une psychopathie ou du soi-disant « vrai délinquant ». Cela a été fait ailleurs (Van Gijseghem, 1980) et par d'autres.

[65]

Quelques études
sur la réinsertion familiale de
délinquants

Regardons tout de même les présumés bienfaits du « milieu naturel ». D'abord, les résultats d'études empiriques sont carrément contradictoires. Jetons un coup d'oeil, par exemple, sur les études concernant les délinquants qui, après une période de rééducation en institution, retournent dans leur milieu familial. Leblanc (1983) dénombre soixante-dix pour cent de jeunes qui, retournant dans le milieu familial, ne présentent aucune récidive, tandis que cinquante-huit pour cent de ceux qui partent résider ailleurs se retrouvent impliqués dans un comportement délinquant. Voilà des chiffres assez encourageants pour les adeptes d'une réinsertion sociale favorisant le milieu naturel. Par contre, les données de McCord et Sanchez (1982) confondent d'autant plus que la population étudiée (Wiltwyck) est en tous points comparable à celle de Leblanc (Boscoville). Ces auteurs ne décèlent aucune différence significative entre les jeunes retournés dans leur milieu et ceux orientés ailleurs, du moins, cela demeure vrai jusqu'à ce que les sujets atteignent leur vingt-quatrième année. Toutefois, après cet âge, parmi ceux orientés ailleurs, on trouve dix pour cent de récidive, alors que parmi ceux retournés dans leur famille, on en trouve pas moins de vingt-quatre pour cent ! Voilà une différence significative et hautement inquiétante. Dans son étude sur le devenir des pensionnaires de Haus Somerberg, près de Cologne (Allemagne), Schüpp (1979) en arrive à des conclusions très analogues : la réhabilitation semble également être fonction d'un retour dans un milieu autre que celui des origines. Une recherche récente conduite par Vitaro (1986) en arrive aussi à des résultats ambigus.

D'une part, il voit moins de récidive postcure chez les jeunes qui peuvent bénéficier du support et de la présence de leur famille. Mais d'autre part, il voit aussi moins de récidive chez les jeunes qui ne retournent pas dans leur localité d'origine que chez ceux qui s'y relogent. L'étude de Diatkine (1983) produit également un son de cloche contradictoire. La vertu fait dire à cet auteur que « dans presque tous les cas, il est possible d'établir un contact avec des familles inabordables et rejetantes et souvent d'enrayer les processus qui les mettaient hors d'état de s'occuper elles-mêmes d'un enfant agressif » (p. 192). Cependant, une lecture attentive du texte démontre que de son échantillon initial composé de soixante-huit jeunes, seulement vingt-neuf sujets furent effectivement retournés dans leur famille ! Finalement, les observations du présent auteur indiquent que, sur un groupe d'adolescentes délinquantes qui quittent l'institution (elles ont alors entre quatorze et dix-sept ans), soixante pour cent retournent dans leur famille. Ce qui est beau en soi. Ce qui l'est moins est le fait que les trois-quarts de ce nombre ne s'y trouve plus après quatre mois et que les adieux furent tout sauf idylliques (enquête inédite. Centre Ste-Hélène de Pierrefonds).


La famille : un rêve à préserver ?

Le travailleur en milieu ouvert, saisi de ce qui précède, s'exclamera : voilà autant de raisons pour travailler avec ces familles. Mais, est-il vrai que, dans ces cas, la famille soit l’ultimum bonum et qu'il faille travailler pour la préserver ou pour en garantir l'unité? Un exemple frappant de l'engouement pour le travail avec la famille, bien qu'il nous éloigne quelque peu de la délinquance comme telle, se trouve dans le cas d'inceste. Certaines mesures à la mode disent à peu près ceci : ne faisons rien bouger, surtout épargnons l’entité familiale et mettons les protagonistes à table. Et voilà à table maman, papa et « sa » fille. À la même table comme dans le même lit, pour « travailler les choses ensemble ». La petite fille doit donc se pencher (une fois de plus) sur le « mal » paternel tout en absorbant le message à l'effet qu'elle en est partie prenante. Comme si, assailli dans la rue, on devait s'asseoir avec son agresseur puisqu'on a des choses à travailler ensemble. Ne convient-il pas de poser sérieusement la question suivante : dans quelle mesure le maintien [66] de ce « milieu naturel » est-il souhaitable ? Ne serait-il pas préférable que le père rencontre des mesures judiciaires, que la mère ait une chance de se refaire une vie meilleure et que l'enfant soit éventuellement pris en charge par de (vrais) adultes ?

Un autre exemple typique, bien qu'encore dans un domaine connexe, concerne le couple où règne la violence physique. Une fois de plus, dans ce cas, la mode de la thérapie conjointe s'inspire du principe implicite selon lequel il faut sauvegarder le couple ou la famille. Sous prétexte que cette violence revête un caractère symptomatique, on l'attribue à une déficience de la communication. Ce genre d'interprétation à courte vue aboutit plus ou moins à excuser l'auteur de cette violence et à faire porter l'odieux à la victime (Bograd, 1984). Encore là, faut-il vraiment sauver à tout prix l'unité de la famille? Il y a sans doute un prix à payer partout et peu importe la mesure. Peut-on dire que faire le deuil de l'unité d'une famille pathogène coûte plus que de jouer dans un scénario familial destructeur ? La récente obsession des média autour du thème des Retrouvailles illustre encore de triste façon l'absurdité du rêve de l'unification. Nous voyons l'appareil social s'agiter et faciliter, l'oeil humide, l'ouverture des anciens dossiers d'adoption. Quelle femme d'âge mûr n'a pas le goût de serrer dans ses bras le jeune adulte, fruit d'une erreur de jeunesse, que jadis, elle a laissé à quelque milieu réellement apte à le prendre en charge ? Quel enfant, fut-il adulte, ne succomberait pas à la vieille curiosité - la vieille ambivalence - de retrouver la chair dont il est issu ? Mais, dans nombre de cas quel gâchis ! Quel bouleversement de plusieurs vies là où, souvent, un deuil raisonnable avait pourtant déjà été fait

On ne saurait prendre à la légère cette question du deuil ! Dans les choses humaines - c'est notoire - on fait toujours tout pour ne rien lâcher. Et comme il est clair que derrière tout investissement objectai se profile d'abord et surtout le premier objet d'amour, c'est-à-dire la mère, n'est-ce pas finalement de la mère dent on évite si furieusement de faire le deuil ? Pour peu qu'on aille au fond des choses, qu'est-ce que le « milieu naturel » sinon la mère elle-même et tout ce qui la symbolise. Rien d'étonnant, dès lors, que le deuil du milieu naturel soit si ardu et, a fortiori, quand ce deuil doit porter sur ce qui n'a pas été. Les appareils social et judiciaire peuvent difficilement échapper à la résistance contre ce même deuil. Ainsi, il n'est pas rare de voir des mères qui placent leur enfant vingt-quatre fois en quinze ans, pour le reprendre vingt-trois fois. Ce comportement « yo-yo » a souvent pris place dès les premiers mois de la vie de l'enfant et perdure, portant en lui le mythe de l'enfant prodigue et du parent salvateur ou rédempteur sauf que, trop souvent, la vérité est inverse : il s'agirait plutôt du parent en quête de rédemption qui, avec l'aide de l'intervenant complaisant, habille l'enfant en salvateur. En effet, la vingt-quatrième fois que cette mère voudra reprendre son enfant, le principe du « milieu naturel » et/ou de la « maternité » jouera une fois de plus, et le juge optera pour la vertu. La mère recevra donc son enfant (pour une période, en moyenne, de deux mois) et l'enfant sera encore content Mais la vingt-quatrième fois aussi son rêve sera encore piétiné - et, comme à chaque fois, il s'y accrochera encore un peu plus ! Bientôt, d'ailleurs, il ne vivra que dans le rêve : dernier refuge contre le « milieu naturel » ! Il y a un tel respect du « droit » du parent à ses enfants et un tel respect du « droit » de l'enfant à ses parents, qu'on laisserait volontiers l'enfant se faire dévorer, pourvu qu'il le soit par son parent

Dans tout cela, l'idée du deuil est centrale. Pourquoi ne pas aider l'enfant à faire son deuil de ce qui n'a pas été ? Pourquoi laisser planer la promesse d'un sein rond et plein là où en réalité, il fut vide ? D'abord l'adolescent n'est plus au sein. Il devient jeune adulte et il peut voir la réalité telle qu'elle est II peut voir et reconnaître que son « milieu naturel » était et reste inadéquat II peut se rendre à l'évidence que le parent est mort, malade, fou, absent…

[67]

L'institution : un mandat à revigorer

Il est également vrai qu'on ne lâche jamais rien pour rien. L'adolescent dont nous parlons est ainsi. Ce qui veut dire que, si nous l'aidons à faire son deuil, nous avons également la responsabilité morale de l'aider à obtenir quelque chose en échange. Et ce quelque chose, c'est souvent nous-même. Une certaine prise en charge, une relation, un lieu... Serait-ce, entre autre chose, cela que nous évitons en refilant l'enfant constamment à son géniteur ? Serait-ce parce que, dans le fond, on ne veut rien savoir de ce jeune-là ? « Qu'il se débrouille avec ceux qui l'ont foutu au monde ! ».

Devant l'objection selon laquelle la « prise en charge » institutionnelle s'est avérée un échec, il faut en effet avouer que, à bien des égards, l'institution a déçu, bien que, par ailleurs, ses possibilités étaient loin d'être réellement exploitées. L'institution est devenue malade avant de pouvoir faire ses preuves. Elle est souvent devenue fief de rois-nègres préoccupés davantage de défendre territoire, budget et influence au ministère que de penser rééducation ou thérapie. Les « tables de concertation » ne voyaient des discussions surtout que sur des sommes d'argent des nombres de « lits » (« chauds, tièdes ou froids ») et de murs à bâtir. Des échanges sur un programme clinique ou thérapeutique devenaient de plus en plus marginaux et laissés, s'il y avait lieu, aux jeunes professionnels fraîchement émoulus, mais qui penseront bien à autre chose quand ils gradueront au pouvoir.

Qu'est-ce qu'on aurait pu faire,
quand il était encore temps?

Fallait-il revenir au temps des religieux et religieuses mus davantage par le caritas que par toute autre considération ? Peut-être pas. Reste que dans le caritas, il y avait aussi le care dans son acception anglaise. Le soin ! Oui, soin signifie « clinique », c'est-à-dire qui se fait près du lit du malade.

Ce n'est pas seulement au Québec que les choses ont tourné ainsi. Visier, parlant de la situation française, déclarait ceci : « À entendre parler les administrateurs des Institutions, il faut conclure que l'Institution idéale est celle où il n'y a que les soignants » (1985). Il y a aussi le témoignage éloquent de Cérézuelle et Hassler (1983) qui écrivent sur la jaquette de leur livre décrivant une grande enquête sur le secteur rééducatif : « L'étonnant a été la découverte d'une lente montée du bureaucratisme et de l'anonymat des appareils face à un client qui n'est plus guère qu'un administré ».

Ces derniers auteurs distinguent, dans toute approche rééducative, deux finalités différentes et complémentaires : une finalité, socio-éducative et une finalité thérapeutique. Dans les faits, au Québec et ailleurs, on se rend compte qu'il y a deux langages et deux philosophies carrément différentes selon l'adhésion de l'intervenant (ou, quant à ça, du législateur) à l'une ou l'autre de ces finalités.

Or, Cérézuelle et Hassler, pour ne nommer que ces auteurs-là, soulignent avec force que les tenants des deux approches doivent tous deux, et nécessairement recourir à une approche compréhensive de leur client ou pour le dire plus explicitement, à une approche clinique. Cela conduit à la question épineuse du diagnostic différentiel, qui sera abordée plus loin. La confusion entre ces deux finalités devient visible pour peu qu'on regarde les écrits sur la question. À titre d'exemple dans le texte de l'Association des Centres d'Accueil du Québec, déjà cité, on peut lire : « Le mandat du centre d'accueil de réadaptation est (...) de réadapter cliniquement ses clients en les intégrant le plus efficacement possible à la société. » (1982, p. 95). Un tel voeu a clairement pour but de satisfaire les deux tendances, mais en essayant de servir deux maîtres on n'en sert manifestement aucun. Reste que ce genre de phrase est typique aux prises de positions politiques et administratives. En effet, opérationnaliser une « réadaptation clinique en intégrant le jeune » équivaut à l'affirmation que la réadaptation [68] clinique d’une jambe cassée consiste à apprendre à marcher efficacement avec. On oublie manifestement l’étape du traitement et de la guérison.

Le même texte, largement distribué, fait preuve d'autres inconsistances surprenantes quant à la dimension dite clinique. Par exemple : « Le centre d'accueil doit assumer la prise en charge légale du bénéficiaire au sens où il est redevable de son mandat à la société qui lui donne des moyens de remplir des commandes. Ceci n'implique en rien qu'il doive prendre le bénéficiaire en charge cliniquement. À ce titre, dans sa psychologie et son cheminement de développement, le bénéficiaire s'appartient à lui-même ». (1982, p. 96). Cette citation paraîtra encore plus surprenante si on fait encore une fois le parallèle avec le bénéficiaire aux prises avec une maladie physique. On voit difficilement l'hôpital se défaire d'une façon aussi cavalière de sa responsabilité de traiter.

Pourtant ces textes parlent tout le temps de « services de réadaptation » dont le bénéficiaire aurait besoin. Dans l'esprit de ceux qui planifient, ces services ne comportent toutefois jamais le plus important ; c'est-à-dire : le traitement. Et cela n'est pas un hasard. Déjà, le rapport Batshaw se montrait éminemment méfiant de tout ce qui s'appelle « traitement », soulignant qu'un séjour en institution ne devrait que viser : « la modification des attitudes » et « le développement des potentialités ». Pour le reste, le « règlement », disait le rapport, « est justement là pour éviter que l'enfant soit victime des sautes d'humeur » de celui qui veut traiter !

Les finalités de l'intervention

Pour revenir brièvement aux deux finalités distinctes, le texte de l'ACAQ (1982) en parle également La finalité sccio-éducative de Cérézuelle et Hassler est ici appelée : la tendance à la normalisation, tandis que la finalité thérapeutique est appelée : la tendance à la spécialisation. Toujours selon le texte de l'ACAQ, la tendance à la spécialisation travaille sur et avec ce qu'il appelle le « portrait négatif » du client (en essayant de corriger ses faiblesses) tandis que la tendance à la normalisation travaille sur et avec un présumé « portrait positif » (la mise en valeur des forces disponibles). On insinue qu'il s'agit d'un choix de société d'opter pour l'un ou l'autre de ces portraits et le rapport ne cache pas son propre choix, c'est-à-dire « le portrait positif ». Mais qu'en est-il du portrait réaliste du bénéficiaire ? Et que fait-on des éventuels droits de ce bénéficiaire à un traitement non pas de son portrait positif ou négatif, mais de lui comme être entier ? On a tant parlé des droits de tout le monde (notamment du fameux droit à la « liberté ») qu'on a en effet perdu de vue le droit du jeune au traitement.

Bien sûr, parler traitement, présuppose qu'il y a un malade. Ce qui ne paraît pas évident à tous les observateurs. Le rapport Batshaw s'érigeait vigoureusement contre l'idée selon laquelle il y aurait « un malade ». Dans un colloque récent sur les centres d'accueil, on entendait un directeur faire l'affirmation suivante : « Les jeunes qui sont en dedans n'ont qu'une seule caractéristique de plus que l'adolescent normal : celle de s'être fait prendre, et, ce qui plus est, de s'être fait prendre en charge » ! Il ne faut donc plus parler de traitement s'il n'y a plus de malade. Y a-t-il encore maladie et si oui, de quoi s'agit-il ?

Hochmann écrit à ce sujet « La biographie de nos psychopathes offre d'étranges similitudes. Un père inconnu ou tenu éloigné ou encore complètement dévalorisé et renvoyé aux piteuses compensations de l'alcool par l'enflure démesurée du champ maternel. Une mère folle, parfois cliniquement, parfois de manière latente, oscillant entre le rejet le plus cru et les conduites réparatrices d'un maternage sans bornes, changeante, imprévisible, n'offrant à l'enfant aucune sécurité émotionnelle mais l'alternance entre un paradis fusionnel, apaisant de tout besoin, et le renvoi aux ténèbres extérieures, à la froidure d'un univers dominé par la haine... Une telle structure barre définitivement l'accès au symbolique et à la loi. La loi, comme système de référence, [69] comme code étranger et préexistant à la fois à la mère et à l'enfant, également imposée aux deux, n'a plus ici aucun sens. Tout système légal renvoie au fond à deux interdictions fondamentales ; l'interdiction du parasitisme dont la forme positive peut s'énoncer « tu te sépareras de ta mère et cesseras de te nourrir de son corps » et le tabou de l'inceste qui s'écrie encore « tu chercheras partenaire sexuel en dehors de ton sang ». Toute loi signifie donc une expulsion hors d'une enceinte : celle corporelle de la mère d'abord, celle institutionnelle du clan familial ensuite. Or, la mère du psychopathe est, à elle seule, une institution... » (1976, pp. 620-621).

Les propos de Hochmann sont d'autant plus dignes d'intérêt qu'il a essayé de traiter le délinquant dans un milieu de style « clinique externe », sans réel arrêt d'agir et en plein contact avec le milieu naturel. Il conclut avoir « renoncé à toute espérance » de pouvoir faire quelque chose avec cette population dans les conditions mentionnées. Par ailleurs, à l'instar de beaucoup d'autres, l'auteur ne manque pas de souligner le lien entre, d'une part le malfonctionnement de l'individu et, d'autre part, le milieu naturel.

S'il est vrai que le malfonctionnement dont il est question trouve sa source et son alimentation dans le milieu familial, alors quelques alternatives s'imposent traiter le milieu familial, traiter l'individu dans ce milieu ou carrément séparer l'individu de ce milieu.

Traiter le milieu familial s'est probablement avéré possible pour une foule de mal-fonctionnemerrts purement situationnels ou dûs à une communication déficiente au sein de la famille. Dans les cas de délinquance réelle ou de psychopathie, le traitement dans et par le milieu échoue toutefois invariablement d'une part, à cause des multiples surdéterminismes et ramifications du milieu, et, d'autre part, de l'effet néfaste de l'agir qui annule tout effort d'élaboration mentale ou de mentalisation. À ce propos, Cleckley (1976) prétendait que la thérapie ambulatoire du psychopathe n'est pas plus facile que ne serait l'ablation chirurgicale de la vésicule biliaire à un lièvre en pleine course.

Un peu de nuance s'impose ! Cela ne signifie pas que l'on devrait faire l'économie de tout travail auprès de cette famille ou qu'elle devrait être mise au rancart du fait que l'enfant nécessite une prise en charge intensive. Pas plus d'ailleurs que l'institutionnalisation doive être considérée comme une mise au rancart de l'enfant. Il est souvent possible d'accompagner ces familles, du moins ce qui en reste, tout au long du processus de rééducation du jeune, éventuellement dans le but de favoriser progressivement une plus grande responsabilité parentale. On peut croire que le placement du jeune, donc la séparation parent-enfant peut contribuer à un réaménagement positif de la dynamique familiale. Mais, encore une fois, le but de cette aide n'est pas, in se, de retourner le jeune le plus rapidement possible dans sa famille ni de « réunir » les membres dispersés. Dans bien des cas, cette réunification n'est aucunement souhaitable et il est quelquefois de loin préférable que le(s) parent(s) lâche(nt) l'enfant et que l'enfant lâche le{s) parent(s), même si les deux parties continuent, s'il y a lieu, de bénéficier d'une aide... Bref, « l'union » ne devrait jamais être un objectif plus important que la chance d'être traité. Aulagnier, pourtant farouche partisane de la thérapie conjointe (parents-enfants), dit ceci sur cette question : « Si face à certains couples, (...), je suis convaincu que le mieux pour le sujet serait de rompre toute relation, qu'il est vain d'espérer qu'ils renoncent à leur oeuvre de démolition, dans d'autres cas une sorte d'alliance thérapeutique est possible... » (1984, p. 51). Il ne s'agit donc pas d'opposer des approches, en l'occurrence, l'approche institutionnelle et l'approche familiale. Il ne s'agit pas non plus de remplacer une « panacée » par une autre mais plutôt de tenir compte des réels besoins du jeune d'un côté et des besoins de la famille, de l'autre. Ces besoins ne coïncident toutefois pas nécessairement.

La deuxième option concernerait le traitement de l'individu tout en le laissant dans son [70] milieu. À remarquer dès le départ que ce n'est pas seulement dans le cas du délinquant que cette approche s'est avérée une faillite. Prenons le cas de la psychiatrie, où on a massivement désinstitutionnalisé à partir d'une couple d'illusions dangereuses telle que la foi dans le pouvoir guérisseur des neuroleptiques et telle que la croyance en les vertus d'une psychiatrie communautaire. La réalité est que, dans la très grande majorité, les patients désinstitutionnalisés meurent de faim dans les ghettos, deviennent clochards ou forment des sous-cultures sordides (McKay, 1985). À ce propos, on ne s'étonne pas de voir dans les revues américaines Time et Newsweek des essais et articles faisant état de la faillite dramatique des politiques de désinstitutionnalisation des malades mentaux. À titre d'illustration, nous ne citerons que les titres de ses articles : When liberty really means neglect (Krauthammer, 1985); Catch-22 for the mentally ill (Wish, 1985) et, finalement un cover-story extrêmement alarmiste dans le Newsweek portant comme titre et sous-titres: Abandoned. They are America's castoffs – turned away from mental hospitals and into the streets. Who will care for them. Well-meant reforms have shattered our system for treating the chronic mentally ill - and left thousands of them to scrape by in the streets. (Morganthau et al., 1986). D'ailleurs, au Québec, dans les médias populaires, des voix analogues commencent à s'élever (Demers, 1986; Bagnal, 1987).

Dans le cas de la délinquance, on a également fondé de l'espoir sur certaines illusions pour « traiter » dans le milieu naturel. D'aucuns (par exemple : Carney, 1978 ; Lion, 1978) diront que ce travail peut avoir du succès, pour peu que le praticien gagne la confiance du jeune délinquant. Encore une fois, l'observateur averti reconnaîtra que la relation de confiance ne garantit guère le moindre succès d'un traitement II saura que la confiance résulte bien plus du fait que le jeune prend son praticien pour acquis, ce qui donne à ce dernier les traits de « l'ami sans influence ». Paradoxalement les auteurs qui ont prôné le traitement en externe ont néanmoins souligné l'importance de l'arrêt de l'agir. Ainsi, Lion (1978) affirme avoir « à l'occasion menacé le jeune psychopathe de terminer le traitement s'il n'arrêtait pas ses agirs » ! Sachant que ce genre de client s'est vu imposer le thérapeute par un juge ou par sa famille, on l'imagine facilement mort de rire devant une telle semonce. Autant dire au criminel incarcéré qu'il sera renvoyé s'il ne se range pas !

La Loi fédérale sur les jeunes contrevenants semble être victime de la même illusion quand elle parle de « responsabilisation » ou de « prise de conscience des conséquences des actes criminels sur les victimes » voire de « réparation ». Justement le délinquant dont il est question ici connaît parfaitement bien ce qui est « bien » et ce qui est « mal », il connaît parfaitement bien les conséquences de ses actes criminels sur les victimes. Le fait est que la chose l'indiffère, mais qu'il jouera, s'il le faut l'air de violon que la loi voudra bien entendre pour éviter, par exemple, une mise sous garde. Il n'y a pas de mesure corrective là-dedans, pas plus qu'il y a traitement !

En effet, le traitement d'un délinquant ne s'inscrit guère dans le mouvement de son propre désir. Son désir est ailleurs. II va, en fait, vers le milieu naturel, puisque c'est le « naturel » de ce milieu qui demeure source de « high » pour lui, donc source de non-changement De nos jours, les appareils social et judiciaire tendent à obéir bien trop à ce fameux « désir » du jeune. Combien de fois n'a-t-on pas entendu l'avocat exhorter le juge : « Mais ce jeune désire rester dans sa famille ». Voilà un argument auquel nul bon père de famille ne peut rester indifférent Le jeune restera donc dans sa famille. Il a été dit ailleurs que l'appareil judiciaire confond souvent d'office droit de l'enfant et désir de l'enfant (Centre Ste-Hélène, 1980 ; Boscoville, 1980). On peut dire que la loi qui privilégie comme règle de base « le maintien dans le milieu naturel ou d'intervention minimale » est victime de la même confusion. Il est par ailleurs, notoire que les enfants et adolescents désirent rester ou retourner dans le milieu naturel [71] même s'ils y sont sévèrement maltraités ou agressés.

Quel est donc le leurre qu'offre ce milieu?

Il a été dit plus haut que le milieu naturel est avant tout extension et symbole de la mère : dents de la mère selon l'expression de Hochmann dont l'un des patients psychopathes déclarait « Ma mère, c'est comme l'alcool, je sais que ça me détruit mais je ne peux m'en passer » (1976, p. 628). N'est-ce pas d'ailleurs dans cette perspective qu'on peut comprendre le succès du mouvement Alcooliques Anonymes ? Carrément il sèvre l'alcoolique de cette source de high qu'était l'alcool. Et si c'était vrai, dans le cas du délinquant que c'est le « naturel » (i.e. le pulsionnel) du milieu qui lui procure son high ?

Bien sûr le sevrage n'est pas la mesure ultime. On sait que les Alcooliques Anonymes remplacent le high destructeur de l'alcool par un autre, moins destructeur celui-là. De la même façon, nous pourrons prôner la substitution du milieu naturel par un autre et c'est ce qu'on a souvent reproché aux défenseurs de l'institution. Autre milieu qui évidemment pourrait être tout aussi destructeur pour peu que l'institution, comme l'exprime encore Hochmann, rejoigne « le parasitisme essentiel du psychopathe en reproduisant celui, tout-puissant, de sa mère » (1976, p. 629). En dernière analyse, le « salut » ne réside pas dans la simple substitution au milieu naturel d'un milieu artificiel. Il s'agit plutôt de supporter (après traitement !) chez le jeune, l'élaboration d'un processus de deuil à l'égard de l'institution elle-même. C'est souvent dans la mesure où le jeune réussira à faire le deuil de l'institution (et du leurre du parasitisme qu'offre celui-ci) qu'il sera également en mesure de faire le deuil du milieu maternel et, donc, de sa quête totalitaire d'un high délinquant ou autre. Sans cela, le délinquant, on le sait, s'arrange pour rester toute sa vie à la remorque de maman. Il n'en fait strictement jamais son deuil, (comme e//e ne fait jamais son deuil de lui). De sa prison, feu le criminel Blass, écrivait à sa mère : « Vous avez bien raison de dire que vous êtes ma meilleure et la plus fidèle d'entre toutes, ma vieille amour reste la seule qui pense à moi, lorsque je sortirai, je gâterai que ma vieille amour seulement., et puis j'ai bien hâte de voir les gens qui nous regarderont et qui croiront que vous êtes une vieille riche qui amène son jeune amour en voyage »... « Je vous remercie beaucoup pour le mandat poste qui accompagnait votre lettre » (Shoofey, 1980).

Le diagnostic différentiel :
un outil d'orientation, non de condamnation

On aura compris qu'une des pierres angulaires de cette longue argumentation est la nécessité du diagnostic différentiel. C'est là une notion très peu populaire, même si on parle d'office de la nécessité d'évaluation ou de rapports « prédécisionnels » de tout genre. Déjà le rapport Batshaw s'inspirait radioélément du labeling theory américain quand il affirmait qu'il fallait éviter le diagnostic : « plus grave encore, ces diagnostics nuisent à l'enfant, ils lui ferment les portes de certains services, ils lui bloquent certaines possibilités, ils suscitent le rejet et l'exclusion, ils risquent de conduire à la destruction du jeune » (p. 27). Cela est, bien sûr, vrai quand on utilise le diagnostic bêtement, c'est-à-dire, corne une étiquette, plutôt que d'en faire une hypothèse de travail qui permet une stratégie d'intervention adaptée aux besoins de l'enfant Le rapport Batshaw suscitait beaucoup plus d'interrogations quand il affirmait « une évaluation devrait porter surtout sur les services requis et non sur les caractéristiques du jeune » (p. 28). Or, comment peut-on savoir quels sont les services requis pour ce jeune, quand on ne connaît pas les besoins de ce dit-jeune ? Et ces besoins, sont nécessairement tributaires des caractéristiques du jeune. C'est par des affirmations de ce genre qu'on réalise comment le clinicien a été tenu loin des « faiseurs des politiques ».

Pourquoi donc le diagnostic différentiel ?

[72]

Le terme délinquant en effet, est plus qu'ambigu. C'est à la fois un adjectif et un substantif. « Délinquant » comme adjectif désigne habituellement un acte ou une attitude contraire à ce que la loi ou les conventions sociales stipulent comme légal ou convenable. Toutefois, dans le schème adopté dans cette contribution, n'est pas nécessairement délinquant qui pose l'acte délinquant, vu que l'acte délinquant de toute façon, n'est qu'un symptôme parmi d'autres et peut donc être utilisé comme solution occasionnelle par n'importe quelle personne au même titre que, par exemple, la somatisation. Délinquant, comme substantif, réfère ici plutôt à ce que certains auteurs appellent la personnalité antisociale, la structure caractérielle ou dans sa forme extrême, la psychopathie. Il s'agit ici du seul type qui devrait être appelé délinquant. Il serait capital de cesser d'appeler délinquant ou délinquante ces garçons et ces filles qui sont désignés par les termes « délinquant névrotique, délinquant psychotique, délinquant carenciel, délinquant occasionnel, etc. ». En réalité, il s'agit là de névrotiques de psychotiques, de carences, d'adolescents éventuellement normaux qui posent des actes antisociaux à titre de valves de sécurité au même titre qu'ils utiliseront plusieurs autres symptômes dans le but de rétablir un équilibre psychique précaire. Ils devraient, par conséquent, être traités comme tels. Espérons qu'on ne les retrouve pas dans nos institutions pour « délinquants ».

Par contre, si on veut parler de cure pour le vrai délinquant, on ne peut faire l'économie d'un lieu où il peut amorcer le deuil du « mifieu-naturel-maternel-pulsionnel », ce paradis auquel, sans ce lieu, il ne peut ni ne veut renoncer.

ABSTRACT

This article proposes a critique of the politics and practice of keeping the juvénile delinquent in his "natural milieu ». It reviews studies and clinicaJ evidence questionning the philosophy underlying desinstitutionnalization and the use of alternative treatment methods. Explanations of the difficulties met in those treatment methods are discussed. The author argues for the usefulness or even the necessity of a mourning process of the "natural milieu » to bring about true rehabilitation for the delinquent youngster. Adequate differential diagnosis between « real », occasional or neurotic delinquents has to be established.

KEY WORDS : Juvénile delinquency • Natural milieu - Treatment - Institution


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* Professeur. Ecole de psycho-éducation. Université de Montréal.

** Un premier jet de cette argumentation fut présenté à Vaucresson en Mai 1965. Une version ré-éladorée fut donnée au Congrès de Shawbridge-Pinel en Novembre 1985. La présent texte est le fruit d'une réflexion beaucoup plus poussée et mise a jour.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 20 février 2015 12:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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