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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Hubert Van Gijseghem, “Le passage à l'acte incestueux et ses conséquences.” in ouvrage sous la direction de Frédéric Millaud, Le passage à l'acte, chapitre 11, pp. 149-162. Paris: Masson, Éditeur, 1998. [Le 30 janvier 2014, l'auteur, Hubert Van Gijseghem, nous accordait son autorisation formelle de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès ouvert et gratuit à tous, toutes ses publications.]

[149]

Hubert Van Gijseghem, Ph.D.

psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

Le passage à l'acte incestueux
et ses conséquences
.”

In ouvrage sous la direction de Frédéric Millaud, Le passage à l’acte. Chapitre 11, pp. 149-162. Paris : Masson, 1998.


Ce qui fait défaut chez le père incestueux
D'une génération à l'autre, la transmission d'une barrière contre l'inceste
Quand survient l’inceste
Les conséquences psychologiques de l’inceste et/ou de l'abolition de la distance intergénérationnelle

La répétition compulsive
La scotomisation ou l’aliénation du corps et de la sexualité
La somatisation
Le maintien artificiel d'un « high » narcissique
L'établissement d'une causalité délirante

Les issues psychiques de l'inceste
Bibliographie


Ce qui fait défaut chez le père incestueux

Dans une recherche menée auprès de quatre-vingt-dix auteurs d'abus sexuels sur des enfants (intra- et extrafamiliaux), nous avons repéré des agresseurs parmi tout l'éventail des pathologies et des structures de personnalité (Van Gijseghem, 1988). Les grands carences étaient fortement représentés (36%). ainsi que différentes pathologies narcissiques : la structure perverse (19%). la psychopathie (17%). la paranoïa (9%). Les personnes montrant une pathologie psychotique au sens large (incluant les cas limites) comptaient pour 12% et les abuseurs du registre névrotique pour 9%. Les individus de cette dernière catégorie peuvent être considérés comme les « normaux ». du moins sous l'angle d'un paradigme qui retient la nature de la relation objectale comme critère nosologique.

Que l'abus sexuel apparaisse à tous les niveaux d'un groupe aussi hétérogène démontre bien que la pathologie en elle-même n'est pas le primun movens de l'abus. Compte tenu, cependant, de la répartition des différentes pathologies dans la population générale, nos résultats démontrent qu'un individu aux prises avec une pathologie psychique risque beaucoup plus d'abuser sexuellement un enfant qu'un individu libre de pathologie.

Pourtant, force est de constater que bon nombre de carences et d'autres représentants de diverses pathologies ne passent pas à l'acte sur le plan de la sexualité intergénérationnelle, alors qu'un certain nombre d'individus normaux commettent des abus sexuels de ce genre. Ainsi, d'autres variables qui « commandent » le passage à l'acte semblent entrer en jeu quelle que soit la structure de personnalité. Plusieurs auteurs se sont penchés sur les variables susceptibles de déclencher ou de présager un tel passage à l'acte (par exemple Finkelhor, 1984. et Hall et Hirschman. 1991). Seules les « conduites » retiennent leur attention et ils laissent dans l'ombre les facteurs étiologiques ou [150] motivationnels, n'évoquant ces derniers qu'à titre de « boîte noire » au contenu vague, sinon mystérieux et même inconnu. D'autre part, la plupart des auteurs dans ce champ précis de la recherche tiennent pour acquis que quiconque peut devenir agresseur sexuel ou incestueux sous l'effet de certains éléments déclencheurs survenant au moment où un individu se trouve particulièrement fragilisé sur le plan psychologique ou en présence de facteurs précipitants.

Une autre position, qui est d'ailleurs la nôtre, est toute différente. Peu importe l'organisation d'une personnalité, pathologique ou non, la propension au passage à l'acte sexuel intergénérationnel relèverait de l'absence d'un organisateur psychique précis. En d'autres termes, ceux qui sont privés de cet organisateur psychique seraient toujours enclins au passage à l'acte, tandis que ceux qui ont pu l'acquérir en seraient définitivement à l'abri. Il s'agirait d'une sorte de « barrière » installée chez les uns et qui fait défaut chez d'autres.

On peut d'ailleurs noter à quel point l'acte incestueux remplit d'horreur les non-enclins : ils ne comprennent pas qu'on puisse transgresser ce qui, chez eux, a pris la forme d'un tabou. N'est-ce pas là la manifestation d'une différence « structurale » entre ces deux catégories d'individus ?

D'une génération à l'autre,
la transmission d'une barrière contre l'inceste

Indépendamment de la structure d'une personnalité, une barrière contre 1"inceste, à titre d'organisateur de la vie psychique, s'installe ou ne s'installe pas.

Quelles expériences au cours du développement psychique inclineront les uns à passer à l'acte alors que d'autres n'y penseront même jamais ? Il y a tout lieu de croire que la barrière contre l'inceste est le fruit d'une acquisition en bas âge et que celle-ci présuppose la présence ou l'absence de ladite barrière chez le ou les parents.

Ici, nous nous trouvons évidemment en plein registre de la sexualité inter-générationnelle. Dans un certain contexte, on pourrait parler du fantasme œdipien, mais, comme on sait, bien en deçà du stade œdipien, un fantasme sexuel existe qui émane, par conséquent, d'une organisation de la personnalité éminemment plus primitive.

Peu importe la sophistication du désir sexuel que dirige un parent sur son enfant et, parallèlement, de celui que l'enfant adresse à son parent, la réalisation de ce désir sera ou non inhibée. Les études sur la phase développementale œdipienne nous ont appris que, idéalement, ce désir sexuel devrait être refoulé. Or, encore une fois, ce qui est vrai pour le fantasme œdipien peut l'être tout autant pour les élans sexualisés plus primitifs impliquant deux générations.

L'observation de l'enfant montre qu'il cherche l'accès à la sexualité de son parent. Il est évident que ses élans érotisés ne peuvent se diriger ailleurs que sur le parent en tant que personne investie et accessible. En somme, l'enfant veut résolument entrer dans le lit parental et il faudra donc que la barrière ou le [151] processus d'inhibition du fantasme sexuel soit enclenché par un élément extérieur.

De l'autre côté, le parent n'est pas sans saisir le désir de son enfant et. surtout, ses appels à réaliser ce désir. Or, le parent qui fut lui-même enfant a éventuellement acquis la fameuse « barrière ». Si tel est le cas, il l'installera de facto dans la vie psychique de sa progéniture. Étrangement, cette transmission passera par la méconnaissance de la sexualité infantile. Ne pas voir ou ne pas reconnaître la sexualité de l'enfant comme elle est, traduit le refoulement parental. En ignorant la sexualité de son enfant, le parent se maintient en dehors d'elle. Par une demande enfantine trop pressante, le refoulement du parent ne créera pas seulement chez lui de l'incrédulité, mais encore une interdiction absolue. Bafoué dans son désir de réaliser son fantasme, l'enfant vit cette interdiction de diverses façons. Dans le registre œdipien, on parle de « castration », et quelque chose d'analogue prendra place dans des registres plus primitifs. Toujours est-il qu'une sensation de danger ou qu'un climat de gravité entoure l'interdiction de transgresser. Aussi, pour se mettre à l'abri du danger, l'enfant refoule-t-il à son tour le désir incestueux. L'étanchéité du refoulement chez l'enfant sera directement proportionnelle à celle du refoulement chez le parent. Dans le meilleur des cas. la sexualité de l'enfant amorcera dès lors une sorte de moratoire que la psychanalyse appelle assez justement « période de latence ». Lorsque la poussée pulsionnelle de l'adolescence surviendra, la sexualité, grâce au refoulement jadis opéré, se portera sur des objets « déparentalisés ». échappant ainsi au couperet de l'ancienne interdiction. Elle pourra donc se déployer à l'abri de la panique incestueuse.

Le refoulement de la sexualité intergénérationnelle chez le parent et l'interdiction inhérente qui parvient à l'enfant auront d'autres effets sur son développement. En effet, l'interdit remettra pour ainsi dire l'enfant « à sa place », c'est-à-dire le maintiendra dans son statut d'enfant. C'est un peu comme si le refus parental portait le message suivant : « Tu es un enfant : tu n'as pas les prérogatives de l'adulte : tu ne seras pas introduit maintenant dans la sexualité que déploient les adultes ». Le parent affirme par là la distance intergénérationnelle : « Il y a une génération d'adulte à laquelle nous, les parents, appartenons ; il y a une génération d'enfants, à laquelle toi, l'enfant, tu appartiens ». L'enfant restera donc à sa place d'enfant et verra par le fait même confirmés son état d'infériorité, son statut d'être en devenir. Ainsi son désir de devenir grand à son tour sera-t-il préservé. C'est dans la mesure même du désir non assouvi que l'enfant se situera dans une trajectoire de croissance. Un processus d'identification pourra s'amorcer, car l'enfant qui reconnaît sa propre petitesse est du même coup propulsé dans le désir de « devenir comme ceux qui sont grands. L'identification au parent et l'idéal du moi incarnés dans l'adulte qu'il veut devenir seront un puissant soutien en regard des multiples tâches qui attendent l'enfant : se développer, apprendre, renoncer, faire des efforts, obéir aux règles, s'intéresser aux choses, parcourir les chemins de la connaissance. L'enfant acceptera d'autant mieux son statut de « petit » qu'il sera mû par une promesse : tous ces efforts l'acheminent vers le statut d'adulte et les privilèges des « grands », y compris cette étrange jouissance qu'ils se partagent dans la sexualité.

[152]

Si la sexualité constitue la dimension névralgique où la distance intergénérationnelle réclame d'être maintenue, cette distance prévaut également dans bien d'autres domaines. Les parents ou la génération des adultes ont leurs propres activités, leurs propres relations sociales, leurs champs d'intérêt auxquels l'enfant n'est pas mêlé, s'il n'en est pas carrément exclu. En revanche, le parent et les autres adultes faciliteront le frayage de l'enfant avec les pairs. Alors que le triangle œdipien structure en quelque sorte la distance intergénérationnelle d'une manière quasi géométrique, celle-ci apparaît moins tranchée dans certaines organisations familiales plus primitives. Néanmoins les liens duels devront dans ce cas être gardés aussi verticaux que possible pour que le désir de l'enfant soit préservé.

En somme, la structure intergénérationnelle elle-même favorise l'instauration d'une frontière sexuelle entre les adultes et les enfants. Le maintien radical de cette distance par le parent promeut chez l'enfant le refoulement de son élan sexuel. Une fois devenu adulte, celui-ci dressera la même barrière contre l'inceste : l'idée ne lui viendra même pas de franchir l'interdit ; les tentatives de son enfant passeront inaperçues et, en viendraient-elles à crever les yeux, il appliquerait formellement l'interdit.

Quand survient l’inceste

Que se passe-t-il lorsque la barrière incestueuse est franchie ? Compte tenu de ce qui précède, il y a lieu d'avancer l'idée que la distance intergénérationnelle se trouve carrément supprimée. Le message inhérent adressé à l'enfant pourrait s'énoncer comme suit : « Tu n'as plus besoin de grandir, te voilà déjà partenaire des jouissances des grands ». Le désir sexuel de l'enfant ayant abouti à une réalisation, son désir de grandir n'a plus sa raison d'être. On peut faire l'hypothèse que l'enfant pourrait dès lors refuser son statut d'enfant et chercher à échapper aux efforts requis par sa croissance. Ainsi lézardée ou carrément supprimée, la barrière contre l'inceste pourrait ne pas jouer quand il sera lui-même devenu parent.

N'y a-t-il pas lieu d'émettre ici l'hypothèse de deux sexualités différentes et ce, au-delà des théories qui réduisent la sexualité à une stratégie évolutionniste ? Le clinicien qui aura eu l'occasion de suivre ou de reconstituer la « trajectoire » sexuelle de représentants de l'une et de l'autre sera probablement sensible à une telle hypothèse.

Quelle est l'histoire, en effet, du père incestueux en matière de sexualité ? Sans la généraliser à outrance, nous ne pouvons ici qu'en référer à un scénario typique.

En termes de sexualité, l'anamnèse du père incestueux met en relief des éléments sexuels frappants dont voici un aperçu.

- L'acte sexuel entre pairs couvrant souvent la période de l'enfance et, la plupart du temps, la période dite « de latence ». Cette « latence » alors, dans les faits, n'existe pas ;

[153]

- ponctuel et opportuniste, c'est-à-dire dépourvu d'attachement à l'égard des partenaires, cet acte tantôt homosexuel, tantôt hétérosexuel se poursuit à l'adolescence :

- à l'âge adulte, la sexualité se présente comme un « corps étranger » : elle semble coupée des éventuels investissements objectaux ou pseudo-objectaux de I'abuseur. Ainsi, même impliqués dans une relation interpersonnelle durable, ses échanges sexuels avec le partenaire ne se déploient pas en cohérence avec les autres dimensions de la relation :

- l'activité masturbatoire est souvent privilégiée.

On doit souligner ce clivage entre sexualité et lien objectal, car il pourrait bien résulter précisément du défaut de refoulement de la sexualité objectale infantile au moment où celle-ci s'est éveillée. La barrière ayant été plus ou moins symboliquement franchie dès le départ, l'inceste n'a pas de caractère illicite, et la quête de jouissance ne souffre pas d'obstacles.

Néanmoins ce clivage ou cette scotomisation de la sexualité peut également être considéré comme une stratégie de survie. En effet, on ne peut ignorer la « panique incestueuse » que certains auteurs tiennent pour universelle. A priori porteur d'angoisse, même l'inceste qui a perdu son caractère illicite doit être banalisé ou sevré de tout émoi relationnel pour échapper à l'angoisse. Et nous touchons ici au cœur de ce qu'il est convenu d'appeler « les conséquences psychologiques de l'inceste ».

Faut-il penser pour autant que le père incestueux a nécessairement expérimenté une forme de sexualité intergénérationnelle durant l'enfance ? Même si. à notre avis, il y a là un puissant antécédent, nous accordons une acception beaucoup plus large au concept de l'abolition de la distance intergénérationnelle. En deçà d'une sexualité intergénérationnelle. il existe maintes formes plus larvées, sinon symboliques, de l'abolition de cette distance, comme nous l'évoquions précédemment. Certains parlent d'inceste « moral » ou psychologique et cela même à l'intérieur de structures familiales relativement sophistiquées. Par ailleurs, ce que révèle l'anamnèse, par exemple, du grand carence est tout autre : étant donné le désert relationnel que traversa son enfance, l'autre ne sera jamais investi à titre objectai. Il ne lui viendra jamais à l'esprit qu'il convient de préserver le statut d'enfant chez sa progéniture. Son enfant sera d'emblée investi comme un objet de satisfaction, y compris la satisfaction sexuelle.

Les conséquences psychologiques de l’inceste
et/ou de l'abolition de la distance intergénérationnelle

Les recherches rétrospectives sur des groupes cliniques d'adultes, ainsi que les études épidémiologiques débouchent sur un certain nombre d’enseignements.

Tout groupe clinique comporte un nombre significativement plus élevé de personnes ayant été incestuées durant l'enfance que les groupes témoins [154] correspondants. Riches de ces observations, les études classiques sur « les conséquences de l'inceste » ne manquent pas d'identifier un grand nombre de troubles physiques, psychiques ou comportementaux qui seraient tributaires de l'inceste. Énumérons entre autres la dépression, la psychose, l'angoisse, la dysthymie, la délinquance, le désordre sexuel, l'anorgasmie, la prostitution, l'abus d'alcool et/ou de drogue, l'instabilité affective, divers problèmes somatiques, l'insomnie, l'automutilation, les idées suicidaires, la perversion.

Par ailleurs des études épidémiologiques rétrospectives portant non pas sur des groupes cliniques, mais plutôt sur des groupes d'adultes déclarant avoir été incestués, donnent des informations différentes. Selon ces études, il est évident qu'un nombre de victimes, même de sévices les plus graves, ne développent point de problèmes sérieux, mais, au contraire, fonctionnent bien dans toutes les sphères de leur existence.

Comment interpréter ces données paradoxales ? Apparemment, les séquelles n'ont pas de caractère systématique : des stratégies réparatrices peuvent tout à fait réussir.

Plutôt que de s'attarder à l'examen de chaque « conséquence » comportementale ponctuelle possible, considérons un modèle intégré qui fera état de différentes stratégies de réparation plus ou moins efficaces. Pour ce faire, nous devrons encore en référer à l'enjeu fondamental de l'inceste, c'est-à-dire l'abolition de la distance intergénérationnelle.

Rappelons que l'acte a fait disparaître la distance intergénérationnelle. Toute réparation de cette brisure réclamera une certaine réinstallation de la distance intergénérationnelle. Celle-ci peut se produire de plusieurs façons. D'abord, qu'il y ait eu dévoilement ou pas. les effets de l'inceste seront moins graves si une autre personne adulte dans la famille maintient malgré tout la distance intergénérationnelle ou, si l'on veut, une quelconque fonction paternelle. Le clinicien a souvent observé que le père incestueux troque pour ainsi dire son statut paternel contre celui d'un pair. L'enfant le considérera comme tel mais il restera néanmoins enfant, c'est-à-dire un être désirant, dans la mesure où une autre personne remplit adéquatement la fonction parentale ou paternelle : un oncle, le grand-père, sinon la mère elle-même.

Cette condition manque le plus souvent. L'enfant fait alors face à l'absence autour de lui de réels adultes, ce qui altère son propre statut d'enfant. Dans ces cas. il est à espérer qu'un dévoilement viendra mettre fin à l'inceste et permettra de mettre en place in extremis une instance adulte tutélaire susceptible d'interdire l'inceste. Car le « père » symbolique, incarné par un juge ou toute autre autorité sociale ou judiciaire, désavouera ouvertement le « faux père » et tiendra lieu de représentant de la loi aux yeux de l'enfant. Il est également à espérer que, une fois rendu à son statut réel, l'enfant soit laissé tranquille afin qu'il puisse se réintégrer dans l'univers enfantin. Cet enfant n'a certes aucun intérêt à être « tenu » dans un statut « d'enfant incestué », que ce soit par une thérapie ou par quelque autre traitement spécial qui lui conférerait une étiquette « d'enfant de l'inceste ».

Cette dernière remarque introduit certaines réflexions sur la « réparation » à la suite de l'inceste.

[155]

Dans une famille normale, avons-nous déjà mentionné, l'acte sexuel intergénérationnel est empêché par le refoulement du désir incestueux. Il s'agit d'abord du refoulement parental qui, dans la mesure même de son étanchéité, transmettra à l'enfant le message d'une interdiction absolue, d'où, ensuite, le refoulement infantile.

En revanche, le refoulement devient à tout jamais impossible s'il y a passage à l'acte. Ce qui s'est inscrit dans la chair reste indélébile. Idéalement, un autre mécanisme devra donc intervenir qui, celui-là, n'échappe pas à la conscience : la répression (Van Gijseghem et Gauthier. 1992). En tant que stratégie de défense psychique, la répression n'a rien à voir avec le sens courant de contrainte politique ou autre, elle renvoie plutôt à la possibilité de tourner la page. Une fois l'abus stoppé, grâce au dévoilement ou à d'autres événements, l'enfant gagne absolument à reléguer le trauma aux limbes du secret. Cela n'équivaut pas à l'oubli. Grâce à certaines conditions éventuellement établies par l'adulte aidant, l'enfant devrait parvenir à passer à autre chose : les jeux d'enfants, l'école, les collections enfantines, les poupées, les amis... Le dévoilement éventuel, l'interdiction mise au jour, le rétablissement de la distance intergénérationnelle lui permettront de rapatrier au moins une part de son statut d'enfant et, ipso facto, l'aptitude au désir.

Les adultes jadis victimes d'inceste qui, néanmoins, sont parvenus à une vie relativement normale ont probablement réussi à reprendre les chemins de l'enfance indispensables au développement ultérieur. Cependant, force est de constater que cette réparation « en douce » n'est en rien facilitée par les réactions sociales au dévoilement. L'utilité ou la nécessité d'un dévoilement ne font aucun doute surtout quand celui-ci permet de stopper l'abus. Il y a toutefois lieu d'interroger la façon dont les appareils social et judiciaire s'emparent souvent  du   dévoilement  de   l'enfant.   D'interrogatoire   en   interrogatoire, l'enfant est maintenu pendant des années  dans  son statut « d'enfant de l'inceste ». Après une pénible et longue étape judiciaire, il est souvent embrigadé dans une thérapie officiellement spécialisée « pour enfants abusés ». Beaucoup d'auteurs considèrent à bon droit ces suites comme une victimisation   secondaire   quelquefois   plus   dommageable   que   la   première.   Cela expliquerait-il   que, selon   certaines   études   rétrospectives,   des   victimes d'inceste n'ayant jamais dévoilé s'en sortent d'autant mieux (par exemple : Tufts New England Medical Center, 1984) ? Sollicité à raconter ad nausean : les événements qui l'ont traumatisé, l'enfant se trouve empêché de tourner la page ou d'opérer la salutaire « répression » mentionnée précédemment. Maintenu malgré lui dans le récit dramatique, l'enfant ne peut guère passer à autre chose et il en vient à se percevoir lui-même non pas comme un enfant, mais plutôt comme un enfant incestué. Bref, l'inceste reste alors actuel, et donc « opérant », c'est-à-dire qu'il continue de produire ses effets nocifs dont, entre autres, l'angoisse morcelante.

Quand les effets de l'inceste continuent ainsi d'agir psychiquement, l'enfant doit s'en défendre en échafaudant en catastrophe des mécanismes qui sont éminemment moins adaptatifs que la répression. Ces mécanismes ont d'abord pour fonction d'endiguer l'angoisse, voire de la faire taire. Comme celle-ci émane du souvenir direct et cru de l'inceste, c'est le souvenir qui demande à [156] être détruit et il le sera non pas par un retour en douce au « secret », mais plutôt par la suppression totale ou partielle de la capacité de mentaliser.

Les stratégies visant à supprimer la mentalisation ne sont certes pas exclusives à l'inceste ou à l'abus sexuel. Elles peuvent s'activer à la faveur de toute situation intolérable dont il est impératif de faire taire le contenu morcelant. Il reste que les « conséquences de l'inceste », identifiées par la littérature comme des conduites ou des états qui génèrent des problèmes sont à mettre rigoureusement au compte de ces stratégies de survie dont voici l'énumération :

- la répétition compulsive ;
- la scotomisation ou l'aliénation du corps et/ou de la sexualité ;
- la somatisation ;
- le maintien artificiel d'un « high narcissique » ;
- l'établissement d'une causalité délirante.


La répétition compulsive [1]

La répétition compulsive sera examinée sous plusieurs angles. Laplanche et Pontalis (1967) la définissent comme suit : « Au niveau de la psychopathologie concrète, la répétition compulsive est un processus incoercible et d'origine inconsciente, par lequel le sujet se place activement dans des situations pénibles, répétant ainsi des expériences anciennes sans se souvenir du prototype et avec au contraire l'impression très vive qu'il s'agit de quelque chose qui est pleinement motivé dans l'actuel ». Les auteurs de la définition soulignent l'absence du souvenir, mais ne pourrait-on pas penser que la répétition a entre autres pour fonction d'empêcher précisément que le sujet ne se souvienne ? « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter » et l'histoire confirme abondamment ce mot fameux de Nayarama. Mais, sur un pian psychologique, n'y a-t-il pas lieu d'inverser la proposition en y insérant un lien fonctionnel : « Ceux qui répètent le passé le font pour ne pas s'en souvenir » ?

Pour éviter de « relier » une charge émotive à son contenu original (ce qui serait trop douloureux voire morcelant) l'individu gagne à « lier » la charge émotive à un événement actuel. Pour que la charge émotive puisse être effectivement « drainée », encore faut-il que l'événement actuel présente suffisamment d'analogies avec le scénario originel. Une fois l'événement mis en place, puis investi, la répétition compulsive enclôt pour ainsi dire la charge intolérable du trauma. Ainsi peut-on dire de l'événement actuel — sujet de la répétition — qu'il est la pierre tombale de l'original. La charge émotive étant tenue en respect par la répétition compulsive, les chances sont minces qu'elle se « délie » pour réinvestir l'événement traumatique.

Bref, la répétition de l'acte oblitère le souvenir, ou le dépouille de ses émanations émotives, ou dissout son sens réel.

[157]

La répétition compulsive assure donc à la personne incestuée ce certain « confort mental » indispensable à la survie. Également, tout comme le jeu ou les rêves répétitifs de l'enfant à la suite d'expériences douloureuses ou traumatiques, la répétition compulsive peut équivaloir à une tentative du moi d'intégrer l'événement original, de le solutionner tardivement ou même d'en ventiler la charge émotive. Elle peut même permettre à l'individu de prendre activement à son compte le caractère agressant de ce qu'il a subi lors de l'événement initial, comme dans l'exemple freudien du « fort-da ». Quoi qu'il en soit, ces mesures défensives ou ces essais de maîtrise plus ou moins efficaces empêchent l'individu d'assumer l'événement matriciel ou font obstacle à la menaçante mentalisation du conflit.

Enfin, on doit voir la répétition compulsive comme la tentative d'une décharge directe selon le modèle stimulus-réponse. Réélaborée en raison du prototype bloqué et survivant en tant qu'énergie non liée, la pulsion se déclare, éventuellement sous forme de tension ou d'angoisse, et commande une décharge motrice. Outrepassant les dispositifs habituels du délai tel que la mentalisation, elle s'actualise dans un scénario, autrement dit le sujet passe à l'acte. Vu son caractère totalisant, cène décharge demeure destructrice et mortifère. D'ailleurs, dans un autre contexte. Freud voyait dans la répétition compulsive la manifestation par excellence de la pulsion de mort. En effet, la répétition compulsive ne peut pas être fondée sur le seul principe de plaisir, puisque le contenu initial qui l'enclenche est tout sauf plaisant. D'autre part, elle répond à la mécanique même de la pulsion de mort qui pousse à retourner vers un état antérieur : dans le cas présent, il s'agit d'une inlassable réactivation d'événements porteurs de désintégration ou de morcellement.

Du point de vue phénoménologique, c'est souvent la dimension sadomasochiste que répète l'enfant incestué dans ses liens affectifs. Comme tout le monde, il a besoin de gratifier la pulsion, mais la punition s'intègre à la satisfaction. Parce que la souffrance s'y emmêle, l'accomplissement du désir devient acceptable et voilà le sujet à l'abri d'une régression psychotique. À la lumière de cette mécanique, on comprendra que l'enfant incestué érotise tout lien qui mène fatalement à l'hyperactivité sexuelle perverse, à teneur sordide, sinon morbide et fréquemment associée aux comportements autodestructeurs. Ici se manifeste clairement la relation que Freud établit entre la répétition compulsive et la pulsion de mort. Notons que bon nombre de comportements observés post facto chez les sujets incestués répondent à la stratégie de la répétition compulsive et le fait que les individus impliqués ne voient aucun rapport entre leurs troubles actuels et le trauma initial n'en est pas la moindre confirmation.

La scotomisation ou l’aliénation du corps et de la sexualité

Le phénomène de la scotomisation du corps ne peut s'expliquer qu'en référence à la notion du clivage. Le clivage est un « terme employé par Freud pour désigner un phénomène bien particulier qu'il voit à l'œuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence, au sein du moi. de deux attitudes psychiques à l'endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient [158] contrarier une exigence pulsionnelle : l'une tient compte de la réalité, l'autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production du désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s'influencer réciproquement » (Laplanche et Pontalis, 1967).

Parlant plutôt du clivage de l'objet, Melanie Klein y voit « la défense la plus primitive contre l'angoisse : l'objet visé par les pulsions érotiques et destructrices est scindé en un bon et un mauvais objets qui auront alors des destins relativement indépendants dans le jeu des introjections et des projections [...]. Le clivage des objets s'accompagne d'un clivage corrélatif du moi en « bon » moi et mauvais moi » (Laplanche et Pontalis. 1967).

En somme, l'individu en danger de régression psychotique recourt souvent à une forme de clivage afin de préserver une partie de soi ou du monde objectal. Loin de prétendre que les stratégies défensives de l'enfant incestué coïncident tout à fait avec les phénomènes décrits par Freud ou Klein, nous avons fréquemment observé chez lui un genre de clivage touchant à plusieurs niveaux. S'il peut en effet dichotomiser son monde objectai en « tout bon » et « tout mauvais », le clivage le plus important implique sa propre personne. Le plus souvent il prend la forme d'une scotomisation du corps. Un peu comme si l'enfant se disait : « Ce corps n'est plus à moi ; il n'est plus moi. On peut en faire n'importe quoi : moi, je reste derrière, en sécurité ». Il fait de son corps une sorte d'écran protecteur susceptible de préserver une part intouchée de lui-même, non participante, narcissiquement intègre. De surcroît il portera même son corps sur la ligne de feu afin de l'aliéner au point de donner toute sa mesure au clivage. En d'autres termes, pour être sûr de conserver un territoire narcissique intact, l'enfant donnera son corps en appât pendant que la « partie de soi préservée » regardera la scène avec détachement.

Comment ne pas faire référence ici à la scène primitive où, normalement, l'enfant ne fait qu'observer la scène du rapport sexuel entre ses parents, préservant ainsi l'écart intergénérations, ce qui garde sauf son désir. D'observateur qu'il était, l'enfant incestué participe à la scène avec la complicité d'un des protagonistes. Qui plus est, l'enfant se fait acteur en même temps qu'il est victime, inscrivant dans sa chair la double dimension que, déjà, il lui attribuait : plaisir et violence. Devenu participant — souvent « à la place de », donc en court-circuitant le préalable œdipien —, il perd son existence d'enfant. Le parent ayant lui-même aboli la loi du père, l'enfant est aiguillé sur la poursuite de l'accomplissement total et son désir sexuel perd tout caractère légitime.

Par la scotomisation de son être et de son corps, l'enfant rétablirait-il sa position de spectateur ? Dans un effort ultime de survie psychique, il livre un corps qui n'est plus le sien (mais, en fait, celui de sa mère !) dans le but de redevenir l'enfant-spectateur et de rétablir pour un moment la distance salvatrice entre les générations.

Cet effort de sauvetage d'une partie de lui-même (la partie « enfant ») ne réussit toutefois jamais. C'est pourquoi il la répète sur un mode compulsif : dès qu'une situation rappelle la scène primitive avortée, l'enfant recourt au clivage.

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Du point de vue phénoménologique, la scotomisation aboutira fréquemment à la prostitution. Celle-ci, en effet, atteint simultanément le but de la répétition compulsive, ainsi que le but du clivage par la scotomisation du corps. Néanmoins, on peut discerner plus directement encore l'impératif du clivage dans l’automutilation si caractéristique, surtout, de la fille incestuée. Par cet acte froid et prémédité, elle se dépossède carrément de ce corps : « ce corps n'est pas moi... la preuve ? Voici ce que je peux en faire... et je souffre à peine ». De par cette aliénation, une fois de plus, l'enfant échappe au morcellement : si ce corps n'est pas le sien, il n'est donc pas obligé de se reconnaître partie prenante de l'inceste morcelant. Cependant, il s'agit bel et bien d'un triomphe de la pulsion de mort, serait-ce par le spectaculaire détour du « meurtre » du corps participant.

La somatisation

Dans le jeu des trois exutoires de la tension intrapsychique, la somatisation est le pendant de l'acte qui, lui, dans le contexte concerné, répond au mécanisme de la répétition compulsive. Rappelons que le troisième exutoire, soigneusement évité par le sujet, réside dans la mentalisation.

La somatisation, tout comme l'acte, répond au schéma stimulus-réponse, mais la réponse, plutôt que de prendre la forme d'une décharge motrice, s'inscrit ici directement dans les chairs sous forme de trouble, ou de maladie somatique ou psychosomatique. Les études rétrospectives sur des groupes cliniques composés d'individus souffrant d'une maladie physique, peu importe d'ailleurs laquelle, comportent plus de sujets incestués que les groupes témoins. Cela ne tient certainement pas du hasard. Ne pourrait-on pas y voir la manifestation d'un lien phénoménologique entre l'inceste en tant que vécu sur la scène du corps et le développement ultérieur de troubles corporels ? Ne dit-on pas volontiers qu'« on est puni là où l'on a péché » ? En fait, il n'est en rien fantaisiste de présumer que la personne incestuée puisse s'attaquer à la substance même où s'enracine la transgression. Nul doute, en effet, que la victime de l'inceste portera toujours cette culpabilité sans laquelle, incidemment, elle risquerait de se sentir annihilée par l'événement. Se sentir coupable laisse entendre : « J'étais là, malgré tout » ; voilà sauvegardée l'intégrité narcissique nécessaire à la survie psychique. Cependant, il y a un prix à payer : en tant que nouvelle pierre tombale de l'expérience originelle, la somatisation à la fois représente et éclipse l'événement.

Le maintien artificiel d'un « high » narcissique

Le refuge dans la toute-puissance narcissique doit être vu comme une autre voie d'évitement de la mon psychique. Dans ce cas, l'enfant ne recourt pas au clivage proprement dit, mais il érige une forme d'exaltation qui implique tout son être. Sans faille et sans blessure, il devient parfaitement invulnérable. C'est le gonflement artificiel de son intégrité narcissique qui assure le déni du morcellement.

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Comment, sur le plan étiologique, cela peut-il se produire ? Dans le cours normal des choses, un enfant renonce au fantasme de la toute-puissance quand, traversant la « séparation » d'avec la mère toute-puissante, il se retrouve petit et démuni. Néanmoins, il s'arrange d'autant mieux de cet état que l'objet dont il vient d'être dessoudé n'est pas « trop loin ». Il ne panique pas, mais afin de compenser le moi idéal perdu (qui était le fait d'une projection), il se forgera un idéal du moi qui tient lieu cette fois de source d’identification. Cet idéal du moi résulte de la « séparation » d'avec la mère et permet à l'enfant de supporter le frisson inhérent, comme s'il se disait : « Un jour je serai comme ; j'attendrai et je ferai les efforts pour y parvenir ».

Dans le cas où la distance initiale entre la mère et l'enfant se trouve disproportionnée (et, partant, le frisson trop intense), l'enfant panique et régresse vers l'illusion de la « communion » garante de la toute-puissance. Dès lors, il cherchera à maintenir la sensation de « high » que procure cette communion. L'enfant incestué peut s'ancrer (ou se réancrer) dans cette sensation à un double titre. D'une part quand l'inceste a lieu avant la phase de séparation (ce qui est fréquemment le cas) l'enfant se fixe à ce stade, puisque l'abolition de l'éventuelle distance le confirme — souvent une fois pour toutes — dans son narcissisme : « Mon parent et moi sommes un » ; ainsi, il n'a pas à tendre vers ce qu'il est déjà devenu. La « séparation » dans ce cas n'est plus possible puisque la « réalisation dans l'acte » a donné corps à sa toute-puissance.

Si l'inceste a eu lieu après que l'enfant a déjà réalisé la séparation, les chances sont fortes que le court-circuit entre sa propre « petitesse » (réaliste) et son nouveau statut ne soit que trop spectaculaire. Le court-circuit équivaudra au « meurtre » de son être en devenir. C'est alors que, pour éviter la mort, il régressera vers le stade « d'avant la séparation » où l'illusion était encore entière.

Que l'enfant s'établisse ou se rétablisse dans l'illusion par le biais de la fixation ou par celui de la régression, il n'est pas pour autant à l'abri de la dégrisante réalité. Le « high » inhérent au narcissisme ne sera donc pas obtenu par enchantement comme il en est de l'enfant non encore séparé dont l'appareillage cognitif échappe au reality-testing. Le « high » devra donc venir par le truchement de supports fantasmatiques et instrumentaux factices (le sex and drugs and rock and roll de la chanson). Du point de vue phénoménologique, l'enfant recourra à des moyens qui entraînent un état d'exaltation tels que la drogue, la boisson, l'orgasme, la grandiosité, le mysticisme..., autant de chemins qui détournent de la brutale réalité. Quelquefois, la bulle narcissique peut engendrer une véritable personnalité psychopathique par laquelle le sujet se donne l'illusion d'une maîtrise totale et d'un pouvoir absolu sur son entourage.

L'établissement d'une causalité délirante

Les dispositifs défensifs décrits ne réussissent pas toujours à empêcher l'enfant de « penser ». Dans ce cas, le morcellement le guette d'autant plus que l’idéation peut déclencher la saisie des sens de l'inceste. Il lui reste une ultime défense contre la « compréhension » ; élaborer une causalité délirante. En [161] d'autres termes il peut échapper à la signification réelle de l'acte incestueux en lui substituant une signification inventée de toutes pièces. C'est là la fonction essentielle du délire, voire de tout délire : il endigue le morcellement in extremis.

Ainsi avons-nous vu une jeune adulte victime d'inceste se prétendre princesse égyptienne. Organisé en véritable délire, le scénario était dûment supporté par les hallucinations correspondantes et par un mode de vie qui l'encourageait. Aux yeux de l'observateur averti, le sens du délire est à peine déguisé : dans les dynasties égyptiennes, ne devait-on pas procéder à des unions consanguines, c'est-à-dire incestueuses, pour préserver le sang divin ? Voilà donc la jeune fille à l'abri de l'angoisse morcelante, puisque statut pharaonique oblige !

Les issues psychiques de l'inceste

Si les études rétrospectives n'ont jamais permis que l'énumération des conséquences de l'inceste, celles-ci trouvent des cohérences évidentes dès qu'on les envisage sous l'angle des mécanismes décrits précédemment.

Le trauma de l'inceste débouche sur différentes issues possibles.

Dans le meilleur des cas, une réparation peut s'élaborer à travers une répression en douce qui relègue l'expérience traumatique dans une zone secrète. Cette issue n'est possible que dans la mesure où l'enfant se trouve réinstallé dans son statut d'enfant, c'est-à-dire d'être désirant et ce grâce soit à la présence d'un adulte de l'entourage qui assure désormais le maintien de la distance intergénérationnelle, soit en donnant à l'enfant un père symbolique qui rapatrie l'interdit et exclut le père réel du statut d'adulte :

faute de conditions favorables à une telle « réparation », l'enfant pourrait être maintenu dans l'actualité de l'inceste, soit parce qu'il est contraint au récit réitéré de l'événement, soit parce qu'on lui appose l'étiquette d'« enfant incestué ». Dès lors, tout rappel de l'accomplissement du désir incestueux risque de l'engouffrer dans une angoisse morcelante. D'où la nécessité pour l'enfant de mettre en place un ou plusieurs mécanismes de survie susceptibles d'occulter la mentalisation qui retracerait le drame fondamental. Bien que les mécanismes concernés remplissent cette fonction, ils ne sont pas sans effets pernicieux. Ce qu'on appelle habituellement « les conséquences fâcheuses de l'inceste » renvoie précisément à ces effets.

Bibliographie

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Van GIGSEGHEM H. Autre regard sur les conséquences de l'inceste père-fille. Revue canadienne de psycho-éducation 14, 138-145, 1985.



[1] Cette section se fonde sur un texte déjà paru (Van Gijseghem. 1985).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 18 février 2015 8:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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