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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Hubert Van Gijseghem, “Certains paradoxes dans le traitement socio-judiciaire de l'abus sexuel.” in ouvrage intitulé: L'abus sexuel de l'enfant, pp. 63-72. Fonds Houtman, 1997. [Le 30 janvier 2014, l'auteur, Hubert Van Gijseghem, nous accordait son autorisation formelle de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès ouvert et gratuit à tous, toutes ses publications.]

[63]

Hubert Van Gijseghem, Ph.D.

psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

Certains paradoxes dans le traitement
socio-judiciaire de l'abus sexuel.
Paradoxes in the sociojudicial treatment
of sexual abuse allegations
.”

In L’abus sexuel de l’enfant, pp. 63-72. Fonds Hartman, 1997.

Abstract
Une prévalence indubitable et un surnombre douteux
Faux positifs et faux négatifs
Le crime du silence et la valeur inestimable de la déclaration initiale
L'enregistrement du premier temoignage
La contamination du récit
Qui ne prete pas à la suggestion ?
Des faux positifs en toute bonne foi
Des faux négatifs en toute bonne loi ?
Une rigueur maximale est de mise
Résumé


ABSTRACT

The mere mention of validation in a case of allegation of child sexual abuse indicates the presence of a problem. The reason being the existence of what are known as false positive and false negative decisions, the former being no less dramatic than the latter. Therefore, conditions must be set up from the very start of an inquiry that will prevent all contamination, suggestion or ideological bias likely to result in false positive decisions. Moreover, and most important, in order to avoid false negative decisions, the social and judicial Systems must take into account the child reality in its emotional as well as its cognitive dimensions. Finally, our methods of investigation, treatment and prevention should be subjected to critical and rigourous scrutiny on a regular basis.

Key words : Child sexual abuse - allegation - interview - Rosenthal effect


UNE PRÉVALENCE INDUBITABLE
ET UN SURNOMBRE DOUTEUX

Selon les statistiques, l'abus sexuel d'enfants n'est pas rare, et cette réalité se révèle d'autant plus incontournable qu'elle est de plus en plus visible en raison de certains phénomènes sociaux. On s'entend généralement pour conclure, en effet, qu'à peu près 25% des filles et 12% des garçons sont victimes avant l'âge de 14 ans d'abus sexuels au sens large du terme (incluant le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le visionnement de films porno, etc.) perpétrés par un adulte. La moitié de ces abus seraient l'œuvre d'un membre de la famille. Ces résultats de la recherche contemporaine [64] ne signifient pas forcément que l'abus sexuel est plus répandu de nos jours, mais bien qu'il est davantage mis en lumière.

La visibilité de l'abus sexuel chez les enfants est surtout redevable au mouvement féministe qui a vaillamment révélé les diverses formes de violence faite aux femmes, puis aux enfants dans le contexte familial. Du coup, les processus judiciaires relatifs à ce genre de crime ont subi de profonds changements. Par exemple, depuis le début du siècle et jusqu'en 1980, on niait aux enfants la fiabilité de leurs allégations dans les causes portées devant les tribunaux. Le célèbre précédent auquel on référait d'emblée réside dans une affaire de meurtre, qui avait eu lieu en Belgique et dont les seuls témoins étaient quelques enfants. Appelé à la barre, le Gantois Varendonck avait alors démontré sur la foi d'expérimentations mises au point pour l'occasion que le témoignage des enfants ne revêt aucune crédibilité. La militance féministe a finalement eu gain de cause contre cette jurisprudence et, depuis quelques décennies, les enfants sont entendus en ce sens que la loi rend dorénavant le signalement obligatoire et que la pratique judiciaire n'exige plus la corroboration par un adulte du témoignage de l'enfant.

Personne n'oserait mettre en doute le progrès que constitue la réhabilitation du témoignage enfantin. Cependant, bien malin qui parvient toujours à la certitude en matière d'allégations dans ce domaine. En effet, les cas ne cessent de se multiplier et parmi eux, nombre de cas douteux. La question doit dorénavant se poser : abuse-t-on de l'abus ? Et, surtout, quels sont les effets pervers du traitement judiciaire et social qu'on donne actuellement au phénomène ?

FAUX POSITIFS ET FAUX NÉGATIFS

Alors que pendant quatre-vingts ans on a refusé toute valeur au témoignage des enfants, des experts se sont récemment penchés sur l'éventuel excès de crédulité qu'on lui accorde maintenant vu l'avènement de ce qui paraît être des fausses allégations reliées, par ordre décroissant, aux contextes du divorce parental, des milieux institutionnels et des garderies.

Expérience faite, on doit en effet conclure que ce genre d'affaires comporte un certain nombre de faux positifs et de faux négatifs. Il arrive, en effet, que les systèmes social et judiciaire décrètent l'absence d'abus là où l'abus a véritablement eu lieu (faux négatif) et ce, en vertu surtout de l'exigence légale de la preuve hors de [65] tout doute. Il arrive également que les mêmes systèmes concluent à des abus qui n'ont pas eu lieu (faux positifs) vu la précarité des éléments qui fondent ce genre d'accusation, car, en définitive, tout repose sur le témoignage d'un enfant dont la malléabilité reste un fait vérifiable. Autrement dit, entre la non-crédibilité absolue mise en avant par Varendonck et l'impérative exigence de voir dévoilée la violence faite aux enfants, les méthodes sûres de cribler le vrai du faux restent encore à mettre en place.

LE CRIME DU SILENCE
ET LA VALEUR INESTIMABLE DE
LA DÉCLARATION INITIALE

Puisque l'abus sexuel et l'inceste sont habituellement vécus dans un climat d'intimidation qui contraint l'enfant au silence, la déclaration des victimes se trouve rarement corroborée par d'autres éléments de preuve. Par conséquent, tout repose sur le témoignage de l'enfant d'où la nécessité d'accorder au recueil de celui-ci un soin minutieux.

D'abord, l'expérience démontre sans l'ombre d'un doute que le moment névralgique de tout le processus d'enquête réside dans la première déclaration officielle de l'enfant. La suite des événements, quels que soient les experts ou intervenants impliqués, ne jettera jamais une lumière équivalente sur la réalité des faits. En somme, le premier récit est le plus fidèle aux événements et le rappel subséquent des faits vécus manifestera que les souvenirs s'effilochent, que les tensions s'intensifient, que la malléabilité enfantine fait son œuvre et que le témoignage devient de plus en plus sujet à caution. D'où la nécessité de donner tout son poids psychologique et légal à la première déclaration officielle de l'enfant.

L'ENREGISTREMENT
DU PREMIER TÉMOIGNAGE

On ne saurait assez insister sur les avantages d'enregistrer la première déclaration officielle de l'enfant quelle que soit l'appartenance professionnelle de l'expert qui la reçoit. On parle ici d'un enregistrement audio-visuel effectué selon les règles de l'art permettant de tenir le témoignage initial, tout au long du processus à venir, pour incontournable.

Sauf en Angleterre, l'enregistrement vidéo de la première déclaration de [66] l'enfant, victime ou soi-disant victime d'abus sexuel, n'est pas chose courante. Pourtant, non seulement un tel document recèle une incomparable fiabilité par rapport aux interrogatoires ultérieurs, mais elle épargne aux enfants de répéter leur histoire ad nauseam et de subir d'intolérables pressions au cours d'un procès qui met souvent en cause un adulte éminemment significatif à leurs yeux. À cet égard, personne n'ignore les conséquences néfastes chez un enfant des diverses pressions de l'entourage, des questions saugrenues des avocats, des réactions de certains juges ou de certains jugements et des tragiques effets qu'il sent peser sur ses dires, etc. Bref, non seulement de telles expériences sont susceptibles de modifier en cours de route la formulation enfantine du récit, mais elles risquent d'aboutir à une sorte de victimisation secondaire de l'enfant, éventuellement aussi grave que la vicrimisation sexuelle en cause.

D'un autre point de vue, non seulement la visualisation du témoignage que permet l'enregistrement vidéo favorise l'observation de la gestuelle et de l'allure du jeune témoin, mais elle donne également à observer le détail du dialogue verbal et non verbal entre l'enfant et l'expert qui recueille son témoignage. Autrement dit, l'enregistrement vidéo permet de déceler toute question ou attitude qui, chez l'interviewer, pourrait infléchir les réponses de l'enfant d'une façon ou d'une autre. En ce sens, le document audio-visuel revêt un double caractère de fiabilité.

LA CONTAMINATION DU RÉCIT

Pour des raisons plus ou moins circonscrites, qui tiennent aux fonctionnements psychique et mnémonique de l'enfant, son récit risque d'être profondément modifié au cours d'un processus judiciaire prolongé. Les interviews successives et la possible intimidation de la défense, les pressions ambiantes, les graves conséquences familiales de son témoignage, sa pudeur constamment violée par la mise au jour récurrente des événements vécus sont autant de facteurs qui influent sur les mutations du récit de l'enfant.

Cela dit, on ne saurait passer sous silence une autre source de contamination du récit : l'ambiguïté fréquente du mandat de l'enquêteur. Quand celui-ci représente un organisme officiellement dévoué à la protection de l'enfance, il doit à la fois protéger l'enfant contre l'abus présumé et faire enquête sur cet événement, ce qui n'est pas sans contradiction. Protéger présuppose, en effet, qu'il y a matière à protection, donc l'intervenant muni du double mandat intervient à partir d'une hypothèse déjà [67] installée dans sa tète. Fort de ce qu'il présume, il prête admirablement aux questions suggestives et, à tout le moins, à centrer son attention sur le contenu qui confirme l'hypothèse quitte à rester sourd aux éléments qui l'infirmeraient. C'est ce qu'on appelle « l'effet Rosenthal » ou encore « le biais du chercheur ». Vu le caractère capital de la première déclaration de l'enfant et les probables distorsions d'une interview aiguillée sur les allégations, il apparaît essentiel d'y assigner un personnel dit aveugle, c'est-à-dire libre de tout ce qui s'est dit autour de l'abus sexuel présumé. Certes, le jeune témoin a déjà dévoilé certains éléments si les choses en sont là. Ce sont précisément ces éléments qui ne devraient pas venir aux oreilles de l'enquêteur avant l'interrogatoire. Tout au plus, on l'informe qu'il sera en présence d'un enfant et que des allégations ont cours à propos de quelque chose de sexuel. Des études comparatives révèlent que plus l'enquêteur connaît d'éléments avant l'interrogatoire, plus il exerce une écoute sélective, cherchant à consolider les informations déjà reçues. Pire, il aura recours à son insu à des questions suggestives pour ce faire. Voilà l'un des nœuds du problème, car les questions suggestives constituent le piège le plus insidieux de tout le processus de l'enquête.

QUI NE PRÊTE PAS À LA SUGGESTION ?

De nombreuses études font état de l'ampleur du phénomène de la suggestibilité chez toute personne interrogée, quels que soient l'âge ou le thème abordé. Le seul 'libellé de la question peut entraîner de remarquables distorsions de la réalité chez les répondants les plus convaincus de la rigueur de leurs réponses. Semblablement, quand on réinterroge même un adulte sur un événement et ce, à quelque temps d'intervalle d'une première interview, on constate que, entre-temps, le récit s'est notoirement modifié. A fortiori quand il s'agit d'un enfant et d'un enfant qui, de surcroît, pressent toute la gravité des conséquences qui résulteront de son témoignage.

On assiste actuellement à une profusion de recherches sur le thème de la suggestibilité des enfants. La plupart des chercheurs conviennent d'une suggestibilité indirectement proportionnelle à l'âge : moins l'enfant compte d'années de vie, plus sa pensée se révèle malléable. Certains ont voulu prétendre que, malgré ce constat, l'enfant n'oublie jamais quand son propre corps est impliqué dans l'expérience sondée. Des chercheurs se sont donc penchés sur cette hypothèse en interrogeant de jeunes enfants à la suite d'un examen médical. Les résultats générés par ce genre de recherche permettent de conclure que ce n'est pas tant le souvenir de l'examen lui-même qui oriente la réponse des enfants, mais bien davantage la manière dont les [68] questions leur sont posées. On a également pu observer que les enfants qui résistent à la suggestion y succombent néanmoins lors d'une narration ultérieure des mêmes événements. Le récit se trouve entre-temps contaminé par plusieurs facteurs ambiants.

DES FAUX POSITIFS EN TOUTE BONNE FOI

Selon les observations de plusieurs, c'est le contexte du divorce parental qui engendre le plus de risques pour ce qui a trait aux faux positifs. En toute bonne foi, des mères bienveillantes, mais quelquefois perturbées par le naufrage conjugal et les batailles judiciaires entre ex-conjoints, observent de près les réactions de leur enfant qui revient de ses séjours chez le père. Pour peu que l'enfant soit agité, voire anxieux, et présente de surcroît, ne serait-ce que de faibles rougeurs dans la région génitale, il y a bien des chances que les statistiques relatives au phénomène de l'inceste leur remontent à l'esprit. Il n'en faut pas tant pour que l'enfant se trouve interrogé d'une manière involontairement suggestive : « Est-ce que quelqu'un te touche là ? » Dans nombre de cas, le très jeune enfant répondra par l'affirmative. Suivra donc la seconde question non moins directive : « Est-ce que papa te touche là quelquefois ? » La réponse de l'enfant peut être encore affirmative simplement parce que son père lui procure les soins hygiéniques habituels, sans compter toutes les incidences œdipiennes de l'imaginaire des petites filles qui pourraient s'emmêler au propos. D'où la mère confie son inquiétude viscérale à une amie, une sœur, une voisine qui y va de ses propres informations statistiques, sinon de ses propres questions suggestives. Voilà donc amorcée une allégation d'inceste sur la foi de bien peu de choses, et d'un interrogatoire à l'autre, l'enfant en vient à construire un récit dont les détails manifestent une telle connaissance de la sexualité que les intervenants sociaux et judiciaires auront peine à envisager une éventuelle innocence de l'inculpé. Entre autres, le recours aux poupées sexuées pour soutenir le témoignage des enfants est à signaler comme un moyen d'investigation excessivement suggestif qui devrait être interdit dans le cadre de telles investigations. On peut également mettre en question certains programmes de prévention qui ont cours dans les écoles élémentaires. Si de tels programmes aident les enfants abusés, qui ont évidemment tout intérêt à passer au dévoilement, ils risquent en revanche d'engendrer une kyrielle de fausses allégations pour peu que les animateurs impliqués déploient un zèle suspect tant leurs interventions comportent de vertu suggestive.

Les faux positifs tendent à se multiplier également quand les médias cinématographiques [69] ou d'information s'emparent pour ainsi dire du phénomène de l'inceste institutionnel. Qu'un film bien fait ou une bonne émission d'information traite de ce sujet et les services sociaux sont aussitôt débordés d'allégations.

En somme, de par son caractère tabou, ce thème a tellement de prise sur l'imaginaire qu'on peut en toute bonne foi créer des problèmes majeurs là où il n'y en avait pas. Par contre, tel qu'évoqué précédemment, le silence morbide qui entoure les délits réels complique tellement la vérification des faits qu'on ne doit par ailleurs rien négliger pour soutenir la prévention ou pour réagir là où des indices sont apparus. Tout cela n'est pas loin du paradoxe et prêche d'autant plus fortement en faveur d'une prodigieuse recherche de rigueur dans le traitement des allégations et, plus globalement, dans l'approche générale de la prévention et dans les éventuelles méthodes curatives.

DES FAUX NÉGATIFS
EN TOUTE BONNE LOI ?

Dans la plupart des systèmes judiciaires pénaux, les enfants sont privés de leur statut d'enfant devant la Cour. Quand ils témoignent, à titre de victimes ou de témoins, leur témoignage est évalué selon les critères incrustés dans la mentalité des juges. Aussi ce témoignage est-il considéré comme convaincant dans la mesure où il est clair, cohérent, consistant, certifié et même quand il se déroule dans la célérité. Aucun enfant, à vrai dire, ne peut satisfaire cette règle implicite des cinq « c ». La recherche permet même d'affirmer qu'un enfant traumatisé par l'expérience sexuelle vécue et par ailleurs affligé des autres tensions déjà évoquées, présentera un récit d'autant moins fidèle à ces critères. En revanche, si dans un autre type d'expérimentation on lui demande de mentir ou d'inventer, son récit sera tout à fait clair, cohérent, consistant, convaincant et rapide. D'où la responsabilité chez les intervenants et les penseurs des sciences psychosociales d'alerter les autorités judiciaires de l'urgence de modifier leurs pratiques séculaires quand ils font face à un enfant qui, par définition, n'a aucune capacité, lui, de s'adapter aux façons de faire des adultes.

En tout cas, tout au moins les instances judiciaires doivent-elles se laisser interroger par certains faits. Si de 30 à 35% des enfants réellement incestués se rétractent au cours du processus légal, on peut penser que cela tient tout simplement au fait que leur récit de toute évidence fait l'objet de doutes de la part des adultes, qu'ils en ont finalement assez de répéter toujours la même histoire pourtant difficile [70] à raconter, qu'ils se voient souvent poser des questions intrusives, c'est-à-dire qui violent leur pudeur. En plus, à cause de l'absence de corroboration, l'enfant reste littéralement pris avec la difficile fonction de l'accusation, sa déclaration étant la seule preuve. Or, qui l'enfant incestué accuse-t-il ? La plupart du temps, il s'agit d'un adulte qui n'est pas qu'un abuseur, mais aussi un être cher, une figure éminemment significative à laquelle il est lié depuis toujours et qui, de surcroît, est souvent le pourvoyeur de la famille. Quel enfant peut résister à une telle charge sans hésitation ?

D'autres facteurs courants entrent en ligne de compte dans les cas de faux négatifs. Les déclarations initiales de l'enfant peuvent, à la longue, se voir niées ou contredites pour des raisons de nature cognitive. Par exemple, la mémoire enfantine s'allège plus vite de ses souvenirs qu'une mémoire mature. Cependant, ce sont surtout les détails périphériques qui s'estompent, alors que l'action centrale d'un événement tend à rester, elle, bien vive dans la mémoire des enfants. Les enquêteurs seront d'ailleurs portés à recueillir surtout ces détails périphériques, espérant ainsi trouver in extremis des éléments de corroboration. C'est là, précisément, que la clarté et la cohérence du récit risquent de faire défaut. On sait aussi que le fonctionnement intellectuel des enfants est inapte aux estimations. Les questions qui ont trait à la durée, à la taille ou à l'âge d'un individu ne recevront pas de réponses certifiables et cela n'a rien à voir avec la vérité des faits. Le mettre en contradiction sur l'un ou l'autre de ces points ne devrait avoir aucun poids dans l'évaluation de son témoignage.

Deux formes de mémoire sont opérantes chez l'enfant, comme d'ailleurs chez l'adulte : la mémoire dite de scénario et la mémoire dite épisodique. Cette dernière fonctionne déjà bien chez les jeunes enfants : ils peuvent raconter un événement isolé d'une façon remarquablement exacte. Ce n'est que plus tard que les enfants développent la mémoire de scénario qui stocke pour ainsi dire un ensemble d'événements de nature semblable pour en faire une sorte de scénario de référence, quitte à dégager ce qui relève de tel épisode si cela se trouve demandé par la situation. Dans le cas d'un jeune enfant abusé sexuellement, cette distinction n'ayant pas lieu, il peut facilement introduire dans son récit les éléments d'un épisode donné dans un autre épisode, en étant tout à fait certain de ce qu'il raconte. Il s'agit là d'une source importante de confusion, parce que, invité à raconter un événement précis, contrairement à l'adulte, l'enfant n'invoquera pas son incapacité de distinguer adéquatement les différents épisodes faisant partie d'une série. Il mêlera les choses d'une façon à irrémédiablement rendre incrédible son récit. Bref, on devra exiger [71] que les tribunaux interrogent les enfants à titre d'enfants et évaluent leurs réponses en fonction de la manière dont les enfants répondent compte tenu de leur développement tant psychique que cognitif.

UNE RIGUEUR MAXIMALE EST DE MISE

Vu l'importance des enjeux impliqués dans un procès en matière d'abus sexuels, tant pour le présumé coupable que pour l'enfant et la famille tout entière, il va sans dire à quel point la rigueur est de mise chez tous les professionnels appelés à déployer leur expertise. Dans ce cas, rigueur veut dire prudence, tenue à jour des connaissances en ce domaine, recours au bon sens et, quoi qu'il en soit, attention prioritaire à l'enfant qui, en tant qu'enfant, mérite d'être traité comme la plus faible de toutes les personnes engagées dans le processus.

Prudence, cela veut dire éviter à tout prix la victimisation secondaire de l'enfant en lui épargnant toute démarche inutile. Cela veut dire aussi respecter son statut d'enfant et tenir compte des capacités et des limites universelles, qui incombent à une intelligence et à un psychisme enfantins. Cela veut dire porter une minutieuse attention à tous les facteurs, qui peuvent encourager l'émergence en toute bonne foi de faux positifs, et à tous les méandres ou astuces judiciaires, qui encouragent de près ou de loin l'occurrence de faux négatifs.

Recourir au bon sens, cela veut dire réfléchir au bien-fondé de certaines pratiques, techniques ou boîte à outils propices à la suggestivité. Cela veut dire également exercer une juste dose de doute cartésien eu égard aux divers catalogues d'indicateurs standards comme, par exemple, les indicateurs médicaux d'abus potentiels ou les listes d'indices comportementaux.

Bref, il s'agit de défendre l'enfant contre toutes les violences possibles en tenant compte du fait que toute mesure sociale, si bien intentionnée soit-elle, porte, elle aussi ses effets pervers et prête à d'autres formes d'exploitation. Ainsi en est-il de l'abondante médiatisation de l'abus sexuel et de certaines mesures préventives : elles ont des effets salutaires pour les enfants et les adolescents effectivement ou potentiellement abusés, mais, en revanche, certaines façons de faire donnent des proportions obsessionnelles à cette plaie sociale et prêtent à l'accroissement des fausses allégations. Ainsi en est-il des procédures judiciaires qui accueillent dorénavant le témoignage des enfants : elles soutiennent d'une manière indispensable la [72] recherche de la vérité et, en ce sens, elles tiennent une fonction éminemment protectrice à l'égard de l'enfance, mais, en revanche, certaines applications sont si douloureuses et perturbatrices pour les jeunes victimes qu'elles en sortent encore plus mal en point.

En conclusion, parmi les méthodes d'évaluation d'une situation présumée d'abus sexuel, celles qui sont jusqu'à ce jour considérées comme les plus prometteuses concernent l'analyse de contenu des témoignages des victimes. Nous n'insisterons jamais assez pour exiger que soit favorisée au maximum la plus grande limpidité possible des déclarations de l'enfant, entre autres par l'enregistrement. Ces moyens sont fort accessibles, peu coûteux, techniquement faciles à réaliser, mais on se heurte trop souvent aux lenteurs des systèmes et aux hésitations frileuses de certains professionnels. L'indubitable et scandaleuse prévalence de l'exploitation sexuelle des enfants dans nos sociétés, mais aussi certains dérapages des systèmes judiciaire et social, devraient porter tous les corps professionnels impliqués à vaincre les travers et les résistances des dits systèmes qui entravent le secours dû à cette fragile population mais qui interfèrent aussi quelquefois avec la recherche de la vérité.

RÉSUMÉ

Le seul fait que l'on parle de validation d'une allégation signifie qu'il y a problème. Il y a, en effet, des décisions que l'on qualifie de faux positifs et d'autres que l'on appelle des faux négatifs. Si ces derniers sont dramatiques, les premiers ne le sont pas moins. Des conditions doivent être mises en place, dès le début d'une enquête, pour éviter toute contamination, toute suggestion, tout biais idéologique pouvant engendrer des faux positifs. Mais aussi, et surtout, les appareils social et judiciaire ont intérêt à considérer la réalité-enfant, dans ses dimensions affectives et cognitives, afin de créer des conditions d'enquête susceptibles d'éviter les faux négatifs. Enfin, nos méthodes d'investigation quant à la véracité d'une allégation d'abus sexuel ainsi que nos méthodes de traitement et de prévention, doivent régulièrement faire l'objet d'un regard critique le plus rigoureux possible.

Mots-clés : Abus sexuel - allégation - effet Rosenthal - entrevue non suggestive



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 19 février 2015 9:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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