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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Hubert Van Gijseghem, “Autre regard sur les conséquences de l'inceste père-fille.” in Revue canadienne de psycho-éducation, vol. 14, no 2, 1985, pp. 138-145. [Le 30 janvier 2014, l'auteur, Hubert Van Gijseghem, nous accordait son autorisation formelle de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès ouvert et gratuit à tous, toutes ses publications.]

[138]

Hubert Van Gijseghem, Ph.D. *

psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

Autre regard sur les conséquences
de l'inceste père-fille
.”

In Revue canadienne de psycho-éducation, Vol. 14, n°2, 1985, 138-145.

Résumé
Introduction : L'inceste comme réalisation de la pulsion de mort
Les « conséquences de l'inceste » ou l'évitement de la mort

a) La répétition compulsive
b) La scotomisation ou l'aliénation du corps et de la sexualité
c) Le maintien artificiel d'un high narcissique
d) L'établissement d'une causalité délirante

Conclusion
Abstract


Résumé

L'inceste agi, sur le plan métapsychologique, est situé ici au même niveau que le meurtre. Compte tenu de l'aspect morcelant d'une réelle saisie des intentions parentales, l'enfant, s'il veut restera l'abri du morcellement, se doit d'éviter de comprendre. Il le fera par l'une et/ou l'autre des stratégies suivantes : la répétition compulsive, la scotomisation ou l'aliénation de son corps et de sa sexualité, le maintien artificiel d'une sensation de complétude narcissique, et finalement, l'établissement d'une causalité délirante.

MOTS CLÉS : inceste père-fille, pulsion de  mort, répétition compulsive.


Introduction :
L'inceste comme réalisation de la pulsion de mort
 [1]

Deux seuls diktats régissent les choses humaines : l'interdit du meurtre et l'interdit de l'inceste. Pour en justifier l'universalité, la sociobiologie verrait probablement dans ces interdits un impératif génétique ordonné à la survie de l'espèce. Dans une optique métapsychologique psychanalytique et, plus spécifiquement, par le truchement de la deuxième théorie des pulsions, j'aimerais examiner ces deux tabous et surtout, comprendre les conséquences de la transgression du tabou de l'inceste.

L'hypothèse qui fonde le point de vue ici développé est la suivante : aussi bien le meurtre que l'inceste réalisent radicalement le but de la pulsion dé mort, c'est-à-dire, l'anéantissement, normalement endiguée ou contrebalancée par la pulsion de vie.

Qui dit tabou, dit désir. Qui dit désir, dit élan pulsionnel premier, c'est-à-dire renvoie au lien fondateur de tous les autres, le lien parent-enfant. On peut raisonnablement accepter l'idée que le désir du parent précède celui de l'enfant. À côté des désirs parentaux apparemment acceptables c'est-à-dire non frappés d'interdit, il semble y en avoir qui, au contraire, sont sévèrement proscrits : le désir de tuer son enfant, le désir d'incestuer son enfant.

Ces deux désirs prohibés sont normalement refoulés chez le parent, non sans en avoir laissé la double trace dans la psyché de l'enfant : la fascination et la peur. L'enfant veut et ne veut pas être englouti par son parent, l'enfant veut et ne veut pas servir d'objet de satisfaction libidinale à son parent. Chez l'enfant aussi, le refoulement vient normalement à la rescousse de la pulsion de vie.

Mais s'il est d'emblée justifié que le meurtre, [139] jouant carrément contre la survie de l'espèce, soit frappé d'une si radicale interdiction, qu'en est-il de l'inceste ? L'inceste serait-il donc, pour la psyché, l'équivalent de la mort ?

La voie la plus pertinente pour saisir le lien entre mort et inceste se trouve dans le fait que tous deux abolissent une distance. Or, il n'y a pas de désir sans distance et pas de vie sans désir. La mort, en effet, signifie l'anéantissement de l'individualité physique, donc des frontières « qui font distance » : l'être se dissoudra dans l'indifférencié du monde anorganique. L'inceste, de son côté, par l'abolition de la distance entre les générations, démolit toute possibilité de réelle individuation chez l'enfant. On sait, en effet, que c'est cette distance entre les générations qui crée l'écart nécessaire pour permettre à l'enfant de quitter l'état fusionnel ou symbiotique et ainsi se reconnaître comme une petite entité séparée en voie de développement

Cet écart est la condition nécessaire de tout élan « civilisateur » puisque, dans l'espace qu'il laisse, l'enfant, luttant contre la régression (donc la mort psychique), devra créer l'expérience transitionnelle et culturelle. Il le fera en investissant l'objet. L'objet de désir deviendra ainsi garde-fou contre la régression. Mais aussi, la génération à laquelle l'enfant n'appartient pas lui servira d'« interdicteur » par rapport à la régression, de guide et de support. L'adulte doit se poser devant Tentant comme partie prenante de l'« autre » génération tant convoité par l'enfant. Grâce à cette distance inter-générationnelle, l'enfant parvient à concéder aux parents une supériorité en termes de force et de maturité, ce qui lui permet d'accepter leurs règles. II s'agit là d'une des conditions sine qua non pour que l'enfant puisse lui-même évoluer vers l’état adulte, c'est-à-dire vers une identité séparée respectant les règles sociétales.

La distance crée donc l'écart nécessaire à la construction d'un idéal du moi, personnifié par le parent. L'idéal du moi aidera à supporter le délai, l'attente, l'absence, et encouragera aussi l'effort car, dorénavant, l'enfant désire.

L'inceste vécu abolit radicalement la distance entre les générations. En effet, le parent s'allie résolument à la pulsion régressive de l'enfant en proposant une fusion investie d'une immense charge libidinale et agressive. Il disparaît par le fait même en tant qu'objet de désir et pousse l'enfant vers le nirvana narcissique. Par l'abolition de la distance entre les générations, l'enfant subit une autre réalisation de la pulsion de mort : il se dissout dans l'indifférenciation d'un monde sans aînés, donc sans distance, sans désir.

Le rapprochement entre les deux tabous universels, en les reconnaissant comme endiguant autant de manifestations de la pulsion de mort, peut expliquer l'horreur qu'inspire la non-observance de l'un et de l'autre. Mais plus fondamentalement encore, ce rapprochement permet de comprendre que le désir (meurtrier et incestueux) non-refoulé ou même agi se solde par une angoisse morcelante et psychotisante. Du moins pour celui des protagonistes qui ressent le désir de l'autre et, éventuellement, le subit

Pourtant les deux désirs existent chez tout parent. Il en saisira d'autant plus spontanément les signes chez l'enfant lui-même. C'est ainsi qu'il lui interdira avec véhémence des gestes, même innocents, qui peuvent compromettre son propre refoulement de l'un ou de l'autre des désirs tributaires de la pulsion de mort. L'interdiction sert ainsi l'étanchéité du refoulement parental et encourage subséquemment le même refoulement chez l'enfant qui, de ce fait, pourra préserver sa vie psychique et ses chances d'individuation. Mais il s'agit là d'un dénouement heureux. Quand, de par une déficience du refoulement ou, pire, de par un effet de sa propre agonie psychique, le parent transgresse l'interdit, l'enfant, quant à lui, ne pourra faire autrement que de reconnaître l'aspect meurtrier/incestueux du. désir parental. Il comprend [140] alors que le seul moyen de préserver le parent (ou ce qui en reste) consiste à se laisser tuer physiquement ou psychiquement parce dernier. Or, il s'agit là d'une contradiction carrément morcelante ou psychotisante. En effet, l'entreprise enfantine la plus vitale, c'est-à-dire, la préservation de son objet, lui demande alors comme prix à payer, ce contre quoi elle était érigée au départ : la mort physique et psychique. Ce piège sans issu réel ne laisse à l'enfant que peu de choix Ou bien il paiera le prix : il glissera alors dans la régression psychotique ; ou bien il se défendra farouchement contre celle-ci par l'établissement d'une causalité délirante, elle-même aussi de nature fatalement psychotique. Finalement, il lui reste la possibilité d'ériger une série de stratégies contre la régression psychotique. C'est ici qu'on rejoint, je crois, les dispositifs défensifs dont les manifestations sont désignées dans la littérature par : « les conséquences de l'inceste ».

Dans ce qui suit, je n'adopterai pas le modèle habituel de la littérature, à savoir une juxtaposition de comportements « fréquemment observés dans les cas d'inceste ». Je tenterai plutôt, à partir de ce qui précède, de présenter un modèle intégré qui aura l'avantage, je l'espère, de quitter la sphère descriptive des comportements pour dégager le sens profond qui les relie.

Les « conséquences de l'inceste »
ou l'évitement de la mort


Compte tenu de l'aspect morcelant pour l'enfant d'une réelle compréhension des intentions parentales (le tuer/l'incestuer), l'enfant, s'il veut rester à l'abri du morcellement, se doit d'éviter de comprendre. Il le fera par l’une ou l'autre (ou par plusieurs simultanément) des stratégies suivantes : La répétition compulsive (sous forme d'acting-out), la scotomisation ou l'aliénation de son corps et de sa sexualité, le maintien artificiel d'une sensation de complétude narcissique, finalement, rétablissement d'une causalité délirante.

Ces stratégies ne sont certes pas exclusives à l'inceste. En fait, on les rencontre chez nombre d'êtres aux prises avec une menace de morcellement. Il serait évidemment tentant de voir un lien causal entre désir incestueux non-refoulé chez le parent et morcellement chez l'enfant. D'autant plus que la littérature abonde en hypothèses sur le lien entre le désir meurtrier parental non-refoulé et le morcellement chez l'enfant : je ne vais pas jusque là. Il reste néanmoins que nous retrouvons une fois de plus côte à côte meurtre et inceste.

Quoi qu'il en soit, en scrutant le devenir de l'enfant incestué, on ne peut qu'être frappé par la cohérence du portrait.

a) La répétition compulsive

J'examinerai cette dimension sous plusieurs angles et on pourra constater une convergence notoire de ces points de vue dans les comportements post-incestueux tombant sous la rubrique de la répétition compulsive.

Celle-ci peut-être définie comme suit : « Au niveau de la psychopathologie concrète (la répétition compulsive est un) processus incoercible et d'origine inconsciente, par lequel le sujet se place activement dans des situations pénibles, répétant ainsi des expériences anciennes sans se souvenir du prototype et avec au contraire l'impression très vive qu'il s'agit de quelque chose qui est pleinement motivé dans l'actuel » (Laplanche et Pontalis).

Il est clair que ce processus peut avoir plusieurs fonctions. Les auteurs de la définition soulignent l'absence du souvenir, mais ne pourrait-on pas affirmer que la répétition s'opère précisément pour empêcher que le sujet ne se souvienne.

Pour éviter de relier une charge émotive à son contenu original et oublié (ce qui serait trop douloureux voire morcelant) l'individu gagne à « lier » la charge émotive, libérée par [141] le refoulement, à un événement présumément actuel. Encore faut-il, pour que la charge émotive puisse être effectivement « drainée », que cet événement actuel présente suffisamment d'analogies par rapport au scénario original. Une fois l'événement actuel créé puis investi, la répétition compulsive est en place et garantit l'oubli de l'original. Ainsi peut-on dire de l'événement actuel — sujet de la répétition — qu'il est la pierre tombale du souvenir. La charge émotive étant bel et bien liée dans l'actualité, les chances sont minces qu'elle se délie pour aller réinvestir l'événement original.

Bref, on répète l'acte pour éviter de se souvenir, pour pouvoir traiter le souvenir factuel, s'il existe, sans émotion, ou du moins, pour échapper à son sens réel.

La répétition compulsive, assure donc à l'enfant incestué ce « certain confort mental » nécessaire à sa survie. Toutefois, elle permet aussi autre chose. Comme dans le cas du jeu de l'enfant ou de ses rêves répétitifs suite à des expériences douloureuses ou traumatiques, la répétition compulsive peut encore équivaloir à une tentative du moi d'intégrer l'événement original, de le solutionner tardivement, ou même d'en ventiler la charge émotive bloquée. Elle peut même permettre à l'individu de prendre activement à son compte l'élément agressant qu'il a passivement subi dans l'événement initial, tout comme dans l'exemple freudien du Fort-da. Répétons-le, ces mesures défensives ou ces essais de maîtrise tardive, plus ou moins efficaces empêchent l'individu d'assumer l'événement matriciel ou le gardent à l'écart de la mentalisation du conflit.

Enfin, on doit voir la répétition compulsive comme la tentative d'une décharge directe selon le modèle S-R. La pulsion se déclare (réélaborée en raison du prototype oublié et survivant en tant qu'énergie non-liée, éventuellement sous forme de tension ou d'angoisse) et appelle immédiatement une décharge motrice. Sans passer par les dispositifs de « délai » tels que la mentalisation, elle s'érige en scénario agi, en acting-out. On doit alors reconnaître que cette décharge radicale, à cause de son aspect totalitaire, demeure destructrice et mortifère. D'ailleurs par un autre chemin, Freud voyait dans la répétition compulsive la preuve par excellence de l'existence de la pulsion de mort. D'une part, elle ne peut être comprise à partir du seul principe de plaisir, puisque ce qu'elle répète dans les faits est tout sauf plaisant. D'autre part elle répond à la mécanique même de la pulsion de mort qui pousse vers le retour à un état antérieur (donc, aussi, la répétition inlassable d'événements qui peuvent amener l'état antérieur, voire la désintégration ou le morcellement).

Sur un plan davantage phénoménologique, on rencontre souvent la répétition de la dimension sado-masochique dans les liens qu'établit la fille incestueuse. Comme tout le monde, la fille a besoin de gratifier la pulsion. Mais, intégrée à la satisfaction, on retrouvera aussi la punition. C'est là l'essentiel de la dimension sado-masochique qui la mettra une fois de plus à l'abri de la régression psychotique, rendant acceptable la réalisation du désir en la liant directement à la souffrance. À la lumière de ce schéma, on comprendra chez la fille incestuée l'érotisation de tout lien qui mène fatalement à l'hyperactivité sexuelle et perverse, à teneur sordide sinon morbide et associée fréquemment aux comportements autodestructeurs. C'est peut-être ici que l'on comprend le mieux le lien freudien entre répétition compulsive et pulsion de mort.

b) La scotomisation ou l'aliénation du corps et de la sexualité

On ne peut comprendre le phénomène de la scotomisation du corps qu'en référant à la notion plus documentée du clivage. Le clivage est un « terme employé par Freud pour désigner un phénomène bien particulier qu'il voit à l'oeuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence, au sein du moi, de deux attitudes psychiques à l'endroit de la [142] réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle ; l'une tient compte de la réalité, l’autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production du désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s'influencer réciproquement. » (Laplanche et Pontalis).

Mélanie Klein parlant davantage du clivage de l'objet, considère en lui, « la défense la plus primitive contre l'angoisse : l'objet, visé par les pulsions érotiques et destructrices est scindé en un « bon » et un « mauvais » objet qui auront alors des destins relativement indépendants dans le jeu des introjections et des projections (...) Le clivage des objets s'accompagne d'un clivage corrélatif du moi en « bon » moi et « mauvais » moi... » (Laplanche et Pontalis).

En somme, l'être en danger de régression psychotique utilisera souvent une forme de clivage afin de préserver une partie de soi ou du monde objectal. Loin de prétendre que le lot de la fille incestueuse coïncide tout à fait avec les phénomènes décrits par Freud ou Klein, nous avons fréquemment observé un genre de clivage chez la fille incestueuse et cela à bien des niveaux. Si elle peut en effet dichotomiser son monde objectai en « tout bon ou tout mauvais », le clivage le plus important s'opère néanmoins au niveau de sa propre personne. D'habitude, il s'incarne dans une forme de scotomisation de son corps. C'est comme si elle disait : « Ce corps n'est plus à moi, il n'est plus moi. On peut en faire n'importe quoi, moi je reste derrière, en sécurité. » Le corps devient alors en quelque sorte un écran protecteur ou une couverture qui permet de préserver une partie de soi non-atteinte, non-participante, narcissiquement intègre. Plus, le corps sera mis activement sur la ligne de feu, afin de l'aliéner, rendant ainsi le clivage net et sans bavure. En d'autres termes, pour être sûre de préserver un territoire narcissique intact, la fille donnera son corps en appât, pendant que la « partie de soi préservée » regardera la scène avec indifférence et désaffection.

Comment ne pas faire référence ici à la scène primitive ? Normalement, dans ce fantasme, l'enfant n'est qu'observateur de la scène du rapport sexuel entre les parents, préservant ainsi l'écart inter-générations et sauvant son désir. L'inceste vécu vient toutefois perturber ce fantasme, par le fait que l'enfant, d'observateur qu'il était, devient maintenant participant avec la complicité d'un des protagonistes. Qui plus est, la fille devient actrice en même temps que victime, expérimentant donc le double sens qu'elle a déjà attribué à l'acte : plaisir et violence. Devenue participante — souvent « à la place de », donc en court-circuitant le prérequis œdipien — la fille voit son existence d'enfant détruite puisque la distance entre les générations est occultée. Elle voit également détruit son désir légitime, en ce qu'il est à jamais rivé au besoin d'une réalisation totalitaire. L'abolition de la loi du père — qui l'a invitée à « joindre la scène » — en effet, empêche la fille de renoncer à ce besoin totalitaire.

Peut-on penser que, par la scotomisation de son être et de son corps, la fille se rétablit comme spectatrice ? Dans un effort ultime de survie psychique, elle livre ce corps qui n'est plus le sien (mais, en fait, redevient celui de sa mère !) de manière à redevenir enfant-spectateur et à recréer, pour un moment, la distance générationnelle salvatrice.

Cette opération de sauvetage d'une partie intègre d'elle-même (la partie « enfant ») n'est toutefois jamais concluante ni réussie. La fille devra donc la répéter et la renouveler indéfiniment sur le même mode répétitif compulsif décrit plus haut. Chaque fois qu'une situation rappelle la scène primitive avortée, la fille recourt au clivage.

Sur le plan phénoménologique, la scotomisation aboutira fréquemment au comportement prostitutionnel. La prostitution, en fait, réalise simultanément le but de la répétition compulsive ainsi que le but du clivage par la scotomisation du corps. Néanmoins, on peut, plus directement encore, discerner [143] l'impératif du clivage dans l'automutilation si caractéristique de la fille incestuée. Par cet acte froid et prémédité, elle se dépossède carrément de ce corps : « ce corps n'est pas moi... la preuve : voici ce que je peux en faire... et je souffre à peine ». De par cette aliénation, une fois de plus, elle échappe à la nécessité d'être morcelée : si ce corps n'est pas le sien, elle n'est donc pas obligée de se reconnaître partie prenante de l'inceste morcelant. Mais encore là, il s'agit bel et bien d'un triomphe de la pulsion de mort, serait-ce par le spectaculaire détour du « meurtre » du corps participant.

c) Le maintien artificiel d'un high narcissique

Le refuge dans la toute-puissance narcissique doit être vu comme une autre édition de l'évitement de la mort psychique. La fille n'utilise pas ici le clivage proprement dit, mais elle réalise une forme d'exaltation totale où tout son être est impliqué. Elle devient totalement invulnérable, sans blessure et sans faille. Elle réalise ainsi le déni total de son morcellement en gonflant artificiellement son intégrité narcissique.

Comment, sur un plan génétique, cela peut-il se produire ? L'hypothèse quant au renoncement « normal » du fantasme de la toute-puissance veut que l'enfant, au moment de sa reconnaissance de la « séparation » de la mère toute-puissante, se retrouve petit et démuni. Il peut néanmoins s'arranger de cet état puisque cet objet dont il vient d'être dessoudé n'est pas « trop loin ». Il ne panique pas, mais afin de compenser le moi-idéal perdu (qui n'était qu'une projection), il adoptera un idéal du moi qui tient lieu cette fois d'identification. Cet idéal du moi présuppose la « séparation » de la mère et aide l'enfant à traverser le frisson inhérent, comme s'il se disait : « un jour je serai comme ; j'attendrai et je ferai les efforts pour y parvenir ».

Dans le cas où la distance initiale entre la mère et l'enfant s'avère disproportionnée (et partant, le frisson trop intense), l’enfant panique et régresse vers l'illusion de la « communion », garante de la toute-puissance. Il tendra dès lors à rétablir la sensation de « high » que procure cette communion. L'enfant incestué peut s'ancrer (ou se réancrer) dans cette sensation à un double titre. D'une part quand l'inceste a lieu avant la « séparation » (ce qui est fréquemment le cas), la fille restera tout simplement fixée à ce stade puisque, par l'abolition de la distance potentielle, elle se voit confirmée — souvent une fois pour toutes — dans son narcissime : « mon parent et moi sommes uns ; je n'ai pas à attendre pour devenir comme, je le suis déjà ». La « séparation » dans ce cas n'est plus possible puisque la « réalisation dans l'acte » a donné corps à sa toute-puissance.

Si l'inceste a lieu après que l'enfant a déjà réalisé la séparation, les chances sont fortes que le court-circuit entre sa propre « petitesse « (réaliste) et son nouveau statut ne soit que trop spectaculaire. Le court-circuit équivaudra au « meurtre » de son être en devenir. C'est alors que, pour éviter la mort, il régressera vers le stade « d'avant la séparation » où l'illusion était encore entière.

Que l'enfant s'établisse dans l'illusion par le biais de la fixation ou par celui de la régression, il ne sera pas pour autant à l'abri de la réalité telle qu'elle est, c'est-à-dire dégrisante. Le « high » inhérent au narcissisme ne sera donc pas obtenu par enchantement, comme dans le cas de l'enfant normal qui, quand il se trouve dans ce stade de son développement, n'a pas les outils cognitifs nécessaires au reality-testing. Ici toutefois, la réalité étant ce qu'elle est (et la cognition ne pouvant pas la camoufler), le « high » devra être obtenu par le truchement de supports fantasmatiques et instrumentaux factices (le sex and drugs and rock and roll de la chanson). Sur le plan phénoménologique, la fille aura alors recours au comportement exaltant sous toutes ses formes : drogue, boisson, orgasme, grandiosité, mysticisme... ; autant de supports artificiels visant à maintenir ce « high » qui la protège, tout comme une barrière immunisanté, [144] contre la reconnaissance de la vérité. Quelquefois, la bulle protectrice narcissique peut s'élaborer et évoluer vers une véritable personnalité psychopathique grâce à laquelle le sujet se donne l'illusion d'un contrôle total et d'un pouvoir absolu sur son entourage.

d) L'établissement d'une causalité délirante

Les dispositifs défensifs décrits ne réussissent pas toujours à empêcher l'enfant de « penser ». Dans ce cas, le morcellement le guette particulièrement puisque l'idéation peut déclencher la saisie des intentions parentales. Il lui reste une dernière et ultime défense contre la « compréhension » : élaborer une causalité délirante. Il peut en d'autres termes, échappera la signification réelle de l'acte incestueux en la substituant par une signification inventée de toute pièce. C'est là la fonction essentielle du délire, voire de tout délire : il endigue le morcellement in extremis.

Conclusion

L'inceste réalise la pulsion de mort, au même titre que le meurtre. Ces deux agirs court-circuitent un développement potentiel de la vie et du désir, en mortifiant « avant l'heure ». La victime d'inceste se distingué, néanmoins de la victime du meurtre en ce qu'elle peut mettre en place des dispositifs de survie. Ces dispositifs, toutefois, n'arrivent pas à effacer « ce qui c'est passé ».

J'aimerais, dans cette optique, terminer par la transcription d'une lettre d'une patiente, incestuée par son père de 0 à 20 ans. J'ai eu cette fille en psychothérapie de 20 à 24 ans ; elle en a trente actuellement. Elle est mariée, elle a une petite famille.

« Bonjour. Je vous écris une fois de plus parce que je ne me sens pas très bien, pour f instant rien pour moi a de l'importance même pas d'être aimée. Je sais que je suis en crise mais je ne sais ni pourquoi, ni quand ça partira. Vous savez, il est très difficile de subir ces crises, elles partent et reviennent très souvent J'ai honte, parce que j’ai un bon mari, une belle famille qui m'aime bien, en fait je n'ai pas de raison d'être si dépressive. Je suis quasi incapable de jouir de ce que f aide bien, pourtant Dieu sait combien j'essaye, parce que je vois combien d'efforts j'essaie de faire pour jouir d'une vie assez saine et les résultats que j'ai eus, c'est-à-dire cette crise qui revient toujours, je n'en peux plus. Je ne suis pas folle, mais ce sentiment d'impuissance et de détachement de tout m'effraie, parce que à ce moment-là, je suis suicidaire. Une chose me retient c'est la considération que j'ai pour mon mari, je ne connais pas les raisons de ma douleur, j'en connais que les symptômes. Je suis triste de penser que je ferais une bien piètre mère (elle est enceinte). S'il fallait qu'ils me voient ainsi (ses enfants) cela les rendrait comme moi, quelle vie me reste-t-il, pourquoi me demande-t-on de faire comme si rien ne c'était passé quand je sais que je n'oublie rien. « Fais comme si » mais ce n'est pas comme ça. Je suis maître mais quelquefois je me perds, tout s'écroule, mes efforts, mon optimisme, mes espoirs. Je souffre vraiment beaucoup et pour cette raison, j'aimerais devenir folle ou mourir. Si vous saviez le désarroi dans lequel je me trouve lorsque je suis en crise. Je ne peux continuer comme cela sans rien faire. Je suis certaine que je ne vivrai pas longtemps que ce soit d'une manière ou d'une autre II est triste d'avouer que je n'ai pas vraiment réussie m'en sortir, d'un côté je me sens coupable, d'un autre côté je me sens déséquilibrée. Les souffrances sont trop fortes pour les joies que me donne la vie. Vous savez que je m'identifie à mon père dans mes rêves, dans mes fantasmes, c'est moi qui est l'agresseur mais ce que je comprends pas c'est pourquoi j'agresse toujours des jeunes filles Pourquoi je ne suis pas une agresseur envers l'homme. Je fais ce que mon père faisait mais sur une autre moi-même. Je revis les mêmes choses mais en étant le jouisseur. Dans ces rapports il n'y a que la rage, la haine, le dégoût Pourquoi tout ce mal ? Qu'est-ce que j'ai fait pour être torturée comme cela. Tout cela est infernal Est-ce que c'est moi qui dois payer pour tout, toute ma vie. Soit dit en passant mon temps à aller en consultation [145] me faire traiter ou encore en souffrant toujours ainsi jusqu'à ce que je mette fin à mes jours. Alors ce que j'ai toujours voulu éviter, arrivera. On dira qu'elle n'était pas normale, elle était bizarre, pauvre fille etc. Pourquoi, pourquoi, ce n'est pas pire que ceux qui se font massacrer au Vietnam ou en Amérique du Sud. — (Aucune signature)

Mieux qu'une longue analyse, cette lettre illustre de façon frappante mes propos antérieurs.

Abstract

Incest, on the metapsychological level, is seen here as the equivalent of murder. In view of the fragmenting aspect which an understanding of the parental intentions implies, the child, if it wants to stay away from psychotic fragmentation, has to avoid comprehension. lt will do this by one or the other of the following strategies : repetition compulsion, scotomisation or alienation of his body and his sexuality, the artificial maintenance of a feeling of narcissistic integrity and, finally, the elaboration of a delirious causality.



* Professeur, École de psycho-éducation, Université de Montréal

[1] Tout au long de ce texte, je réfère à l'inceste de loin le plus fréquent : celui qui implique la fille prépubère.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 18 février 2015 11:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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