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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Hubert Van Gijseghem, “À propos de l'usage des termes «abus sexuel» et «abuseur».” in revue Psychologie Québec, novembre 1996, p. 14. [Le 30 janvier 2014, l'auteur, Hubert Van Gijseghem, nous accordait son autorisation formelle de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, en accès ouvert et gratuit à tous, toutes ses publications.]

[14]

Par
Hubert Van Gijseghem, Ph.D.

“À propos de l'usage des termes
« abus sexuel » et « abuseur »”

In revue Psychologie Québec, novembre 1996, p. 14. Chronique “Idées.”


Nous publions dans la rubrique « Idées » des textes de réflexion rédigés par des psychologues à l'intention de leurs collègues. Les textes soumis à la rédaction de la revue doivent être d'intérêt pour l'ensemble des lecteurs, ils peuvent traiter de questions reliées à la pratique de la psychologie ou de questions sociales ou d'actualité. Les manuscrits ne doivent pas dépasser5S feuillets de 25 lignes (60 frappes). Toutes les « Idées » sont bienvenues, les disquettes sont fort appréciées et seront retournées aux auteurs.

Au Québec, quand sont apparues les expressions « abus sexuel » et « abuseur », d'aucuns ont dénoncé haut et fort l'inexactitude linguistique, sinon sémantique, des termes. « Abus », disait-on. souligne l'exagération dans l'usage d'une réalité bonne en soi. Ainsi abuse-t-on de la bonne chère ou d'une permission, etc. À partir de cette position, lorsqu'on parle de la sexualité qui implique l'enfant, on ne peut pas facilement concevoir qu'« un peu c'est bon mais trop c'est abuser ». Les dénonciateurs du terme le disqualifiaient également comme étant un vulgaire anglicisme. Nous reviendrons sur ce point, mais examinons d'abord l'objection linguistique ou sémantique comme telle. Disons d'abord que le mot « abus » au sens d'« usage excessif » est une invention tout à fait contemporaine. Selon le dictionnaire étymologique et historique du français (Larousse, 1993), depuis le XIVe, le terme « abus » (du latin abusus mauvais usage) garde son sens latin de « mauvais usage », d'« erreur », d'« illusion », et même d'« injustice » lequel se développe à partir du XVIIe siècle.

On ne doit donc pas s'étonner que dans le « Petit Larousse » contemporain on trouve, à côté de l'acception « excès », aussi les usages plus classiques. Le Petit Larousse définit « abuser » comme le fait de » tromper quelqu'un en profitant de sa complaisance ou de sa crédulité ».

Le « Petit Robert » définit « abus », entre autre, comme « coutume mauvaise » et » abuser » comme « duper, etc. ». En plus, le même dictionnaire cite l'expression « abuser d'une femme » comme : « la posséder quand elle n'est pas en situation de refuser ». L'illustration est des plus évocatrices : « Alexandre VI était accusé d'abuser de sa propre fille Lucrèce » — attribuée à Voltaire (XVIIIe siècle) et mettant en scène une situation nettement incestueuse.

Le recours aux termes « abus » et « abuseur » ne relève donc pas d'un anglicisme comme on s'est plu à le décrier. Sa racine est bien latine et ce seraient plutôt les Américains qui l'auraient empruntée au français. Un bref rappel historique nous permettra de dégager l'itinéraire des expressions qui nous occupent dans le contexte de la sexualité déréglée.

C'est un Français qui a entrepris les premières études sur l'agression sexuelle des enfants. En 1857. Ambroise Tardieu publiait en effet sa désormais célèbre Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, traitant principalement et pour la toute première fois du commerce sexuel entre l'adulte et l'enfant. Parmi d'autres termes. Tardieu recourt souvent à celui d'« abus » : par exemple, son père a abusé d'elle dès l'âge de dix ans (6e éd.. p. 183). Les disciples de Tardieu conserveront le terme comme en fait foi. par exemple, la traduction française en 1883 du livre classique de Moll sur les uranistes, nom utilisé par cet auteur pour désigner les home-sexuels. On lira, par exemple : dans un des cas (...) il s'agit d'une mère qui abusait de son fils âgé de 9 ans. (6e éd., p. 185), ou encore Krafft-Ebing prétend avoir vu (...) chez un jeune homme dont d'autres individus abusaient « per os » (p. 285). Bref, utilisé par Tardieu et les autres dans son sens originel, l'expression « abus sexuel » ne fait aucunement problème sur le plan sémantique.

Là où subsiste peut-être une difficulté d'ordre linguistique, c'est dans l'emploi de « abuseur » à titre d'adjectif ou de substantif. En effet, je ne l'ai trouvé que dans le Thésaurus Larousse (1991) avec la mention « rare ».

Bref, faut-il continuer à lever le nez sur les termes de l'« abus sexuel » ou même de celui d'« abuseur » ? Nous croyons avoir démontré que d'un problème d'ordre linguistique, il n'y en a point. Le disqualifier comme « anglicisme » relève de l'absurde, ce serait plutôt les Anglo-saxons qui pèchent de gallicisme.

Soulignons enfin qu'en Europe francophone, lorsque l'étude de la sexualité intergénérationnelle a ressurgi, on a tout naturellement opté pour le vocabulaire français traditionnel, c'est-à-dire : « abus sexuel » et même « abuseur ».

N.D.L.R. Effectivement, après vérification. l'Office de la langue française recommande toujours de ne pas utiliser le terme « abus sexuel » qu'il considère comme un anglicisme. La linguistique étant une science qui évolue lentement, il est difficile de prévoir quand les mots rejoindront la réalité thérapeutique.

Hubert Van Gijseghem est psychologue en pratique privée.

Références

Dictionnaire étymologique et historique du français (1993). Paris : Éditions Larousse.

MOLL. A. (1893). Les perversions de l'instinct génital. Paris : Carré et Naud.

Petit Larousse (1993). Paris : Éditions Larousse.

Petit Robert (1990). Paris : Les dictionnaires Robert.

TARDIEU. A. (1857). Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs. Paris : Lib. J.B. Baillière et Fils.

Thésaurus Larousse (1991). Paris : Éditions Larousse.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 19 février 2015 10:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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