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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La décroissance. Entropie - Écologie - Économie (1995)
Introduction à la 2e édition


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994). La décroissance. Entropie - Écologie - Économie. Présentation et traduction de MM. Jacques Grinevald et Ivo Rens. Nouvelle édition, 1995. [Première édition, 1979]. Paris: Éditions Sang de la terre, 1995, 254 pp. [Autorisation accordée par les ayant-droit et les traducteurs, MM. Jacques Grinevald et Ivo Rens, Université de Genève, le 17 février 2004] Une éditions numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure retraitée du Cégep de Chicoutimi.

Introduction à la deuxième édition, 1995

Il n'y a de richesse que la vie.

JOHN RUSKIN,
Unto this last (IV, 77).

Au moment où tout le monde parle de «développement durable» (écologiquement soutenable) et du droit des générations futures (1), Nicholas Georgescu-Roegen fait plus que jamais figure de pionnier. Mais il reste encore mal compris, quand il n'est pas tout simplement ignoré. Con-une nous avons tenté de l'exprimer dans la préface de la première édition de 1979 (que nous n'avons aucune raison de modifier aujourd'hui), Georgescu-Roegen est bien davantage qu'un économiste non conformiste et hétérodoxe, c'est un scientifique dissident. Ce sont quelques bonnes raisons, parmi d'autres, pour cette nouvelle édition accueillie par les Éditions Sang de la terre qui se sont fait remarquer ces dernières années dans le domaine encore trop mal connu de la pensée écologique.

Nous avons profité de cette réédition pour revoir entièrement l'ouvrage, corriger quelques coquilles, améliorer à certains endroits notre traduction, donner l'intégralité des références et des notes de bas de page, enfin et surtout pour enrichir cette introduction à la bioéconomie de Georgescu-Roegen d'un quatrième chapitre, ainsi que d'une bibliographie assez complète.

Ce nouveau chapitre, intitulé «La dégradation entropique et la destinée prométhéenne de la technologie humaine», n'est pas inconnu des spécialistes de langue française. Il a déjà été publié deux fois en France, mais dans des revues spécialisées. Rédigé directement en français, ce texte est celui d'une communication au colloque international «Thermodynamique et sciences de l'homme» organisé à l'université de Paris XII, les 22 et 23 juin 1981. Les actes de cette remarquable rencontre interdisciplinaire ont été édités sous la direction de Régine Melet dans un numéro hors série de la revue Entropie en 1982. Ce texte est également paru dans Économie appliquée, la revue fondée par le professeur François Perroux (1903-1987), l'économiste hétérodoxe qui fit connaître en France la Théorie de l'évolution économique (2) de Joseph Schumpeter* et qui manifesta une certaine sympathie pour son collègue Georgescu-Roegen, sans pour autant - dans ce «dialogue de sourds» - le suivre dans sa critique de la « fièvre du développement » (3) et son paradigme bioéconomique. Avec Perroux, Georgescu-Roegen (chap. II, VII) insiste sur un point capital de la vision schumpétérienne de l'évolution économique, trop souvent négligé: «Joseph Schumpeter a constamment mis en garde les économistes contre la confusion entre croissance et développement».

Le nouveau texte que nous ajoutons à cette deuxième édition de Demain la décroissance nous semble tout à fait significatif du dernier état de la pensée de Georgescu-Roegen sur la Loi de l'Entropie (les lettres capitales utilisées par notre auteur seront respectées dans cette édition) et l'évolution exosomatique de l'humanité (4). Ce texte est en effet une profonde réflexion sur la technique et l'évolution de l'espèce humaine, sur le caractère non-déterministe, proprement imprévisible, de l'invention qui caractérise, en même temps que la croissance de l'entropie, le processus évolutif de la Vie sur Terre dont nous faisons partie. Notre mathématicien devenu économiste à la suite de sa rencontre avec Joseph Schumpeter, à Harvard, s'est souvent présenté comme le seul véritable disciple de Schumpeter (5), «l'un des très grands économistes du XXe siècle» (6), longtemps occulté par Keynes mais redécouvert de nos jours par la littérature sur l'économie du «changement technique» (de l'innovation) et - d'une manière assez proche de Georgescu-Roegen, quoique différemment - par la mouvance à la mode de l'économie évolutionniste.(7)

Dans le prolongement du chapitre II (section IV) et du chapitre III, mais avec quelques arguments techniques nouveaux et une mise en vaste perspective historique qui intéresse tout particulièrement les historiens que nous sommes, ce nouveau chapitre IV souligne l'importance que notre auteur attache au rôle de la matière (et pas seulement de l'énergie) dans tout processus transformant de l'énergie en travail mécanique, comme c'est le cas dans le métabolisme global de notre activité bioéconomique. Ce point est illustré par le tableau analytique par lequel Georgescu-Roegen représente le processus qui relie l'économie et l'environnement qui se trouve déjà dans le chap. III, VI. Il est ici plus détaillé et reprend son modèle fonds-flux qui révolutionne toute la théorie de la production. Notons ici que cette métaphore physiologique du «métabolisme industriel» (selon l'expression désormais utilisée par l'écologie industrielle), est exprimée depuis l'entre-deux-guerres (8), et notamment par Alfred J. Lotka*, l'une des sources d'inspiration théorique majeures que Georgescu-Roegen partage avec la science écologique de son temps (9).

L'insistance inhabituelle de Georgescu-Roegen sur l'entropie des structures matérielles ne doit pas être considérée comme une révision de son interprétation originale de la Loi de l'Entropie mais plutôt comme une confirmation et une mise au point épistémologique (10) à l'adresse à la fois de ses critiques (qui nient la pertinence de la thermodynamique pour l'économie) et de ses alliés dans l'application des principes de la thermodynamique, mais qui ont le tort de soutenir une théorie énergétique de la valeur économique. La théorie de Georgescu-Roegen n'est pas énergétiste, mais entropique et notre auteur souligne la spécificité de son interprétation de la Loi de l'Entropie par une expression anglaise frappante: «Matter matters, too». La matière compte aussi. Georgescu-Roegen n'insiste en fait sur ce point (depuis longtemps évident pour lui) que depuis la vogue du nouveau dogme énergétiste!


Il faut préciser ici que pour Georgescu-Roegen la Loi de l'Entropie s'applique à la matière en gros (in bulk), c'est-à-dire à la matière organisée en macrostructures économiquement utilisables (auxquelles s'appliquent les variables et les principes de la thermodynamique classique). Le développement industriel, souligne notre économiste en colère contre tous ceux qui ne se préoccupent pas de la matière dans le processus de production, ne peut être indéfiniment durable (songeons a la longue durée de vie potentielle de l'espèce humaine), car ce développement économique singulier dépend non seulement de réserves accessibles limitées de combustibles fossiles non-renouvelables mais encore de structures matérielles (des minéraux utiles) qu'il faut extraire (plus ou moins difficilement) des gisements accessibles de la croûte terrestre, matières premières minérales (avec une teneur minimale en composants de valeur et une quantité maximale admissible d'ingrédients nuisibles) qui s'usent et se dégradent irrémédiablement et qu'on doit donc remplacer, de sorte que, nécessairement on épuise irrévocablement la « dot » de toute l'humanité en ressources minérales utiles et accessibles possédant une valeur industrielle.

Depuis les temps préhistoriques, le développement de la culture matérielle des sociétés humaines est associé à cette exploitation de la matière minérale concentrée localement dans des gisements exceptionnels qui occupent un infime volume par rapport aux énormes masses de l'écorce terrestre. Pendant des millénaires, cette exploitation minière est restée très marginale par rapport aux ressources naturelles renouvelables d'origines végétales et animales. Mais, depuis la révolution thermo-industrielle du XIXe siècle, l'extraordinaire croissance industrielle des nations dites modernes ou développées, est tributaire d'une exceptionnelle abondance minérale, inséparable du fantastique progrès scientifique et technique de la civilisation capitaliste occidentale. C'est cependant une illusion de la pensée linéaire, de la mythologie moderne du progrès et du développement que de croire cette abondance sans conséquences écologiques et sans limites (11).

Tout en insistant sur cette dimension géochimique du développement de la civilisation industrielle, Georgescu-Roegen en souligne aussi les aspects éthiques et politiques, car la rareté entropique des ressources minérales non-renouvelables, qui constitue un aspect majeur de la finitude terrestre de l'évolution bioéconomique de l'espèce humaine, est aussi à la base de l'inégalité entre les sociétés et du «conflit social». Ceux qui se préoccupent depuis peu des aspects écologiques du développement économique imaginent généralement qu'on va résoudre ce problème avec le recyclage, oubliant (ou niant) que notre théorie thermodynamique doit également s'intéresser à l'entropie matérielle. Le recyclage aussi a ses limites thermodynamiques. Le discours environnementaliste les ignore souvent à cause de la confusion faite entre les ressources minérales utilisées dans le «circuit économique» et les éléments chimiques qui circulent dans les grands cycles naturels (biogéochimiques) de la Biosphère (12).

La problématique entropique et écologique sur laquelle Georgescu-Roegen cherche à attirer l'attention depuis des années provient justement du fait que l'économie industrielle, contrairement à l'économie agraire des sociétés traditionnelles, ne fonctionne pas dans le seul contexte écologique de «l'économie de la nature» dont parlent les classiques de l'écologie. La croissance industrielle dépasse les limites de la Biosphère actuelle en puisant dans les réserves minérales du sous-sol de la terre. Georgescu-Roegen est l'un des très rares théoriciens du développement économique à avoir pris au sérieux l'idée - soutenue dans l'entre-deux-guerres par Lotka, Vernadsky, Teilhard de Chardin et Edouard Le Roy notamment - que l'Homme, avec la civilisation industrielle, est devenu un véritable agent géologique, l'une des plus puissantes forces du monde vivant à l’œuvre dans les transformations de la face de la Terre (13).

L'approche de Georgescu-Roegen n'est pas du tout une simple application de la thermodynamique à l'économie, et encore moins une nouvelle analogie entre physique et économie. La pensée dialectique de Georgescu-Roegen est bien plus complexe. Tout d'abord, souligne notre auteur, la thermodynamique est issue, historiquement et logiquement d'un problème économique. Bien plus, elle se présente avant tout et en fait depuis l’œuvre fondatrice de Sadi Carnot comme une «physique de la valeur économique» (14) La thermodynamique est également associée au développement des sciences du vivant et ce n'est pas un hasard si elle envahit très vite la physiologie et la biochimie, puis devient un paradigme pour l'étude de la Biosphère et des écosystèmes (avec Vernadsky et ses successeurs). La biologie, spécifique mais inséparable des sciences physico-chimiques, comme en témoigne le lancinant débat autour de ses rapports avec le deuxième principe de la thermodynamique (15), est bien entendu indispensable et fondamentale pour constituer la bioéconomie (à ne pas confondre avec la sociobiologie et d'autres formes du darwinisme social!). Statisticien et collaborateur de Pearson* (le père de la biométrie moderne),Georgescu-Roegen a suivi de près l'introduction des mathématiques dans la pensée biologique du XXe siècle, illustrée notamment par l'essor de la génétique mathématique des populations. Comme le grand biologiste et généticien Theodosius Dobzhansky (1900-1975), l'un des fondateurs de la « théorie synthétique de l'évolution », Georgescu-Roegen professe que rien n'a de sens dans les sciences du vivant sauf à la lumière de la théorie de l'évolution. Thorstein Veblen* - un économiste anticonformiste qui a beaucoup inspiré l'école institutionnaliste (ou culturaliste) à laquelle se rattache Georgescu-Roegen - avait déjà posé la question (en 1898): «Pourquoi l'économie n'est-elle pas une science évolutionniste?» (16). À la biologie évolutive, Georgescu-Roegen rattache la bioéconomie - qui n'est nullement un réductionnisme génétique comparable à la sociobiologie - parce que, tout simplement l'activité économique est la continuation de l'évolution biologique par d'autres moyens, non plus endosomatiques mais exosomatiques. La technique, c'est un aspect de la culture, et la culture, comme le pense Georgescu-Roegen avec S. Tax et Dobzhansky, «fait partie de la biologie de l'homme bien sûr, même si elle est transmise par la société et non par les gènes. C'est une caractéristique de notre espèce, aussi caractéristique que le long cou de la girafe. Les questions de biologie générale qui se posent au sujet du cou de la girafe peuvent aussi bien se poser pour la civilisation humaine. La culture est partie de l'évolution de l'homme. L'homme évolue continuellement en tant qu'espèce, peut-être plus rapidement maintenant que n'importe quelle autre espèce» (17).

Pour Georgescu-Roegen, l'entropie est une découverte aussi inattendue et bouleversante que celle, contemporaine, de l'évolution. Mais contrairement à une interprétation courante (issue de l'idéologie du progrès du siècle dernier), l'évolution ne s'oppose pas à l'entropie. Le processus de l'évolution est entropique. La Loi de l'Entropie est une loi d'évolution. L'évolution et l'entropie ne sont pas les deux «premiers principes», comme on l'a cru avec Spencer, mais les deux aspects d'un même Temps cosmique et psychologique irréversible, celui du devenir de la Nature, dont nous commençons à peine à prendre conscience.

L'énergie, souligne Georgescu-Roegen, n'est pas l'unique dimension à prendre eh compte dans ce que Lotka appelait « les fondements biologiques de la science économique » (18), contrairement donc au nouveau dogme énergétique, lequel ravive - comme l'a bien vu notre auteur qui connaît parfaitement cette histoire - l'ancien dogme énergétique si vivement critiqué à la fin du siècle dernier par Ludwig Boltzmann* (19). Les énergétistes, d'hier et d'aujourd'hui (20) n'ont en réalité pas bien compris, selon Georgescu-Roegen, toutes les implications bioéconomiques de l'entropie !

En rupture avec toute la tradition « newtonienne » des économistes qui s'inspiraient davantage de la mécanique céleste que des activités économiques, technologiques et biologiques de l'espèce humaine sur Terre,Georgescu-Roegen dévoile la signification économique, anthropologique et écologique, de la révolution thermodynamique - «révolution carnotienne» qui permet, avec une économie de pensée remarquable (21), de comprendre le rôle essentiel joué par les ressources naturelles (énergie-matière) dans le processus biophysique du développement économique, inséparable de l'histoire des techniques, des civilisations et des religions. L'aspect entropique de la dimension physique de l'activité économique, immergée (embedded selon le terme de Karl Polanyi) dans les institutions (la culture), peut d'autant moins être ignoré, souligne Georgescu-Roegen, qu'il est non seulement à la racine du «conflit social», mais encore à l'origine de la plupart des conflits guerriers qui jalonnent jusqu'à présent l'histoire des sociétés humaines.(22)

Cette «lutte pour l'entropie» (basse entropie), popularisée par le modèle de Schrödinger* de l'organisme vivant qui «se nourrit d'entropie négative» (23) est une idée - comme l'a noté Georgescu-Roegen depuis longtemps - qui remonte historiquement à une conférence sur le deuxième principe de la thermodynamique donnée à Vienne en 1886 par Ludwig Boltzmann (24).


Jay W. Forrester (25) et les auteurs du premier rapport au Club de Rome (le rapport Meadows de 1972 sur «les limites à la croissance») avaient fondamentalement raison de prendre en compte l'épuisement des ressources minérales (matières premières et combustibles fossiles), même si cet aspect (à l'entrée) du métabolisme industriel semble pour l'instant moins préoccupant que celui (à la sortie) de l'accumulation des déchets et de la pollution, comme le montre d'ailleurs le second rapport Meadows de 1992, passé presque inaperçu et qui souligne pourtant que nous sommes en train de dépasser
les limites de la capacité de charge de la Terre (26).

En grande partie grâce à Georgescu-Roegen, l'approche écologique et thermodynamique de notre surcroissance économique intéresse un nombre de plus en plus important de chercheurs (27). On commence en effet à s'apercevoir que le processus entropique (unidirectionnel) de l'économie industrielle s'intègre mal dans le fonctionnement cyclique de la Biosphère (28). D'où l'idée, de plus en plus évidente, que le «développement économique» actuel n'est pas soutenable (29).

Depuis peu, on assiste dans le monde académique de la science des ingénieurs à la naissance d'une écologie industrielle (30). Cette nouvelle approche écosystémique globale du mode de production industriel vise à analyser et à réduire l'impact écologique des activités économiques en cherchant essentiellement à minimiser l'aspect dissipatif (entropique) des flux énergétiques et matériels qui traversent le «métabolisme industriel» reliant le système économique et le système Terre. Si cette orientation de la nouvelle écologie industrielle semble prometteuse et dans la voie ouverte par Georgescu-Roegen, de nombreux problèmes, à commencer par celui des conséquences de «la quatrième loi de la thermodynamique», ne sont manifestement pas encore résolus.

La nouvelle école de l'écologie industrielle, qui plaide pour la «décarbonisation» du système énergétique et la «dématérialisation» du processus économique, peut paraître encore bien embryonnaire, voire surtout théorique (31), mais tout porte à croire qu'à l'avenir le «développement écologiquement soutenable» (32) (malheureusement souvent confondu avec la croissance) devra passer par cette «décroissance» physique des activités humaines, principalement dans les pays «surdéveloppés», gros consommateurs d'énergie et de matière. Comme l'a écrit le professeur François Ramade: «On peut imaginer ce que pourrait devenir la demande, avec l'industrialisation du Tiers-Monde, si l'on songe qu'à l'heure actuelle, moins de vingt pour cent de la population mondiale utilise la quasi-totalité de la production globale de matières premières minérales.» (33) C'est bien la voie d'une réorientation structurelle du processus de production de la civilisation industrielle qu'indique La Décroissance.

Sur cette problématique mondiale du développement et de l'environnement désormais inséparable du débat scientifique international sur le «Global Change», c'est-à-dire les transformations globales du système Terre, de la Biosphère, de sa biodiversité et de son système climatique, la communauté scientifique n'a sans doute pas dit son dernier mot. Mais ici l'incertitude scientifique, parce qu'il s'agit de l'avenir d'une évolution intrinsèquement indéterminée (mise en évidence par l'irrégularité fondamentale de l'atmosphère, aux origines de la science du chaos), est bien une propriété essentielle de l'évolution, comme Georgescu-Roegen, philosophe et expert du calcul des probabilités, n'a cessé de le souligner depuis qu'il recherche « le bon jugement », c'est-à-dire le moyen raisonnable «par lequel on, puisse répondre au fait de vivre sans connaissance divine dans un monde incertain.» (34)


Ce petit volume respecte l'ordre de difficulté croissante des chapitres de la première édition : le nouveau quatrième chapitre est le plus ardu. Mais il comporte une dimension historique et épistémologique importante, qui manquait un peu jusqu'ici et qui nous a amené a augmenter également l'index des noms cités, de sorte que le lecteur curieux pourra faire connaissance avec les énergétistes de la fin du siècle dernier, comme les Allemands Wilhelm Ostwald* et George Helm*, ou encore le grand savant français Pierre Duhem*., rarement cité dans les travaux américains de notre auteur mais évidemment aussi l'une de ses sources scientifiques (depuis ses études parisiennes dans les années 20), au même titre d'ailleurs que le physicien français Bernard Brunhes (1867-1910), dont l'admirable petit livre sur le principe de Carnot intitulé La Dégradation de l'Énergie (1908), vient heureusement d'être republié (35).


Malgré nos efforts - depuis une vingtaine d'années! - pour attirer l'attention sur l'importance des idées de Georgescu-Roegen dans le débat sur la crise écologique du développement l’œuvre maîtresse de cet «éminent économiste» (36), The Entropy Law and the Economic Process qui date de 1971, n'a toujours pas été traduite en français. Un seul des trois grands livres de notre auteur a été publié à ce jour en France. Mais La Science économique : ses problèmes et ses difficultés est malheureusement épuisé. Cette traduction, parue en 1970, n'était d'ailleurs ni intégrale ni toujours fidèle, et cela sur des points fondamentaux comme la distinction faite. par notre auteur, qui est aussi un remarquable épistémologue, entre le symbole t (le temps réversible de là dynamique) et celui qu'il note avec un T majuscule (pour désigner le temps physique irréversible de la « flèche du temps », l'entropie croissante) (37).

Le troisième grand livre de Georgescu-Roegen, Energy and Economic Myths, publié en 1976, n'a pas eu davantage de succes en France. Non seulement il n'a pas été traduit mais il reste très peu connu, même parmi les économistes non conformistes (38). En France, un très petit nombre de chercheurs semblent avoir compris la pertinence des thèses de Georgescu-Roegen sur les rapports entre l'économie, la thermodynamique et l'écologie (voir la bibliographie en fin de volume). Certains de ces chercheurs, souvent jeunes, sont d'anciens élèves du professeur René Passet l'un des rares économistes français à s'être engagé dans la voie d'une «bioéconomie»,comme l'illustre son livre L'Économique et le Vivant, publié en 1979, au même moment que Demain la décroissance, et qui a connu en France un meilleur accueil que ce dernier. Il a d'ailleurs été récompensé par l'Académie des sciences morales et politiques qui l'a considéré comme une œuvre novatrice sans précédent... oubliant le travail pionnier de Georgescu-Roegen. Les convergences et les divergences entre ces deux hérétiques de la science économique sont hautement instructives des difficultés que rencontre toute tentative de réconcilier la rationalité économique (du capitalisme industriel occidental) et la logique écologique (de la Biosphère). Cette étude comparée, envisagée (39) dès la parution simultanée de Demain la décroissance et de L'Économique et le Vivant, reste à faire. Comme on le comprendra sans doute mieux aujourd'hui, la révolution bioéconomique de Georgescu-Roegen, encore largement invisible, est plus pertinente que jamais dans l'actualité internationale de l'après-Rio (40).


Bien des choses ont changé depuis la première édition, en 1979, de Demain la décroissance. Le contexte politique et idéologique n'est plus le même. Sur le plan intellectuel, les années 80 ont vu la mobilisation de la coopération scientifique internationale autour des problèmes de l'environnement global (parallèlement à la découverte des conséquences planétaires d'une guerre nucléaire: «l'hiver nucléaire»). On a assisté à l'émergence de l'écologie globale - la science de la Biosphère (au sens planétaire de Vernadsky) ou de Gaïa (selon le concept controversé de James Lovelock (41) - qui s'inscrit au cœur de l'étude «interdisciplinaire et holistique» du «système Terre», le très ambitieux programme international Géosphère-Biosphère qui cherche également à intégrer les «dimensions humaines», et notamment l'interférence du métabolisme industriel avec les cycles biogéochimiques de la Biosphère (42).

L'idée de réconcilier l'économie et l'écologie, déjà assez ancienne comme le note Georgescu-Roegen (chap. II, XI), est désormais à l'ordre du jour: elle fait son chemin dans la communauté scientifique, dans la recherche et l'enseignement dans les administrations publiques, nationales et internationales, et dans certains milieux économiques conscients des responsabilités du monde des affaires dans les problèmes d'environnement. Les résistances sont cependant encore fortes et multiples. On est encore loin d'une véritable réconciliation!


Parmi les milieux académiques qui reconnaissent le rôle pionnier de Georgescu-Roegen, on doit désormais mentionner l'International Society for ecological economics (ISEE), créée en 1988 à la suite de plusieurs conférences interdisciplinaires internationales sur le thème «économie et écologie», La revue académique publiée par cette nouvelle association savante, intitulée Ecological Economics, marque sans doute le début d'une ère nouvelle dans ce domaine (43). Nos universités et nos écoles devraient être profondément réformées pour faire place à cette nouvelle approche transdisciplinaire qui détruit le « mur de Berlin » séparant les sciences de l'homme et les sciences de la nature. Beaucoup reste à faire...

Parmi les fondateurs et les animateurs de cette nouvelle école de l'«économie écologique», nous devons souligner ici le nom du professeur Herman E. Daly*, dont il est question dans les textes qu'on va lire. Daly est un ancien élève de Georgescu-Roegen à l'université Vanderbilt de Nashville; il est aussi l'un des rares professeurs d'économie à avoir adopté son approche bioéconomique et cela dès 1968 (44). Il a fait un passage remarqué, de 1988 à 1993, au sein du nouveau département «Environnement» de la Banque mondiale à Washington. Depuis la Conférence de Stockholm sur l'environnement (1972), la diffusion du «changement de paradigme» de Georgescu-Roegen doit beaucoup à l'influence de Daly dans les milieux environnementalistes et écologistes. C'est notamment par l'intermédiaire de Daly que notre ami Edward Goldsmith publia dans son journal The Ecologist les deux articles de Georgescu-Roegen qui constituent ici les chapitres I et II. Malgré ses contributions tout à fait remarquables (non traduites en français (45), Herman Daly reste malheureusement tout aussi isolé par rapport aux courants dominants de la science économique que ses deux anciens maîtres, Georgescu-Roegen et Kenneth Boulding (46).

La révolution bioéconomique de Georgescu-Roegen se diffuse malgré tout progressivement dans le monde entier. En novembre 1991, en Italie, à Rome, à l'occasion du 85e anniversaire du professeur Nicholas Georgescu-Roegen, fut organisé un colloque international sur le thème «Entropie et Bioéconomie», reprenant le titre du livre de Joseph C. Dragan et Mihai C. Demetrescu, Entropy and Bioeconomics: the new paradigni of Nicholas Georgescu-Roegen (Milan, 1986, 2e éd. 1991) (47) Les actes de cette réunion de Rome, qui contiennent deux contributions de Georgescu-Roegen et de nombreuses études critiques sur son œuvre, ont été publiés en 1993 (48).


La critique de la classique métaphore mécanique, sur laquelle repose tout l'édifice de la science économique de l'Occident - qui a certes connu avec sa mathématisation sa «révolution newtonienne» (Karl Popper) (49), mais non sa «révolution carnotienne» et sa « révolution darwinienne» - est désormais amplement documentée par la frange de l'historiographie de la pensée économique qui a renoué avec la recherche épistémologique et l'historiographie des sciences (50). Cependant le retour de la métaphore organique (souhaité par Alfred Marshall*), à la faveur de la nouvelle épistémologie évolutionniste qui Simpose de plus en plus (51), reste souvent terriblement ambigu, comme on peut le voir avec la Bionomics de Michael L Rothschild, la Bioeconomics de Colin W. Clark ou de nombreux travaux en économie évolutionniste, et cela essentiellement faute de prendre en compte ce que Georgescu-Roegen a appelé « les aspects bioéconomiques de l'entropie». (52)

Comme notre auteur n'a cessé de le dire depuis son article hétérodoxe de 1960 sur l'économie agraire, l'illusion de l'idéologie de l'industrialisation, qui repose sur la vision mécaniste du monde (le paradigme de la science newtonienne), provient essentiellement de son ignorance (ou de son refoulement) de la «révolution carnotienne» et de la découverte de l'entropie 53). Au XXe siècle, le triomphe de la mécanique statistique, avec son interprétation probabiliste de l'entropie, ses «démons de Maxwell» et sa «contrebande d'entropie» (avec l'idée que l'information est de l'entropie négative, de la néguentropie!), porte, si l'on comprend bien la critique de Georgescu-Roegen,une lourde responsabilité intellectuelle dans nos mythes économiques modernes à propos de l'énergie et de la matière (54).

En effet après un temps d'hésitation vis-à-vis de la mathématisation de l'économie politique (avec Jevons* et Walras), la science économique dominante a fini par suivre une, voie très abstraite étrangement parallèle à celle de la contre-révolution (refoulant la révolution carnotienne) de la mécanique statistique (avec Boltzmann* et Gibbs*) dont Georgescu-Roegen a fait une critique originale (qui s'ajoute aux autres critiques classiques), contestant l'interprétation statistique de l'entropie et ses prolongements dans le formalisme de la théorie mathématique de l'information (55). L’interprétation de la Loi de l'Entropie de Georgescu-Roegen se situe du côté de la mouvance des penseurs holistiques (organicistes et anti-mécanistes) comme Bergson* ou Eddington* qui, dès le début du XXe siècle, pressentirent la dimension cosmologique du principe de Carnot (devenu avec Clausius, en 1865, la loi de l'entropie) (56), que le physicien et épistémologue bergsonien Olivier Costa de Beauregard a appelé «le Second Principe de la Science du Temps» (57). À cet égard, il est significatif de voir Benjamin Gal-Or, l'un des maîtres de l'école astrophysique de thermodynamique (dont fait partie Costa de Beauregard),prendre au sérieux Georgescu-Roegen et le citer dans son magistral ouvrage Cosmology, Physics, and Philosophy, qui contient deux préfaces élogieuses, de Sir Karl Popper et de Sir Alan Cottrell (58). Parce qu'il s'intéresse à tous les aspects de la Loi de l'Entropie et de la révolution carnotienne, Georgescu-Roegen a toujours été passionné par le débat cosmologique, qui est depuis des siècles, l'une des clefs de la philosophie de la nature.

Bien plus, parce qu'il est mathématicien de formation, et de vocation, Georgescu-Roegen est l'un des critiques les plus féroces de cette idéologie mathématique qu'il nomme l'arithmomorphisme, et qui consiste à croire que le monde réel, celui dans lequel nous vivons et dont nous faisons partie, est réductible aux nombres imaginés par notre culture occidentale depuis Pythagore et Platon. On sait que cette idéologie rationaliste a été le fer de lance de la Révolution scientifique moderne de l'Europe chrétienne, depuis Galilée et Descartes: par rapport à cette tradition de la science classique, dominée par l'apothéose des oeuvres de Newton et de Laplace, Nicholas Georgescu-Roegen est un critique radical, un dissident de l'Occident. Mais il nous explique aussi que, contrairement à l'opinion courante, la pensée mathématique, à l'intérieur même de la civilisation occidentale, n'est pas synonyme de réductionnisme quantitatif et arithmomorphique. La Loi de l'Entropie, qui n'a pas le même statut physico-mathématique que la loi de la gravitation, implique, selon notre auteur, un «indéterminisme entropique». Ce point capital n'a pas été assez remarqué. L'imagination mathématique a démontré qu'elle pouvait aller au delà de l'univers des quantités et s'aventurer dans le monde des qualités. Significativement, Georgescu-Roegen admire le génie longtemps incompris du mathématicien Evariste Galois (1811-1832), un révolution naire de la science (59) en avance sur son temps comme Sadi Carnot* et mort la même année que lui à l'âge de vingt ans dans un stupide duel!

Reprenant une formule heureuse du mathématicien et philosophe Alfred North Whitehead (1861-1947), Georgescu-Roegen nous met en garde contre « le sophisme de la concrétisation mal placée » (the fallacy of misplaced concreteness) (60) Ce message de vigilance épistémologique est également repris par Herman Daly et le théologien John B. Cobb (61). À l'instar du grand historien de l'économie antique Moses I. Finley (1912-1986), souvenons-nous de cette formule méthodologique de Georgescu-Roegen:

«Il y a une limite à ce que nous pouvons faire avec les nombres, et il y en a une à ce que nous pouvons faire sans eux.» (62)


Notre traduction de «La Loi de l'Entropie et le Problème économique» et de «L'Énergie et les Mythes économiques», a été effectuée, pour l'essentiel, en 1976, peu avant la parution du livre de Georgescu-Roegen, Energy and Economic Myths. L'idée de cette traduction n'était nullement la commande d'un éditeur quelconque et provenait de notre seule initiative, sans autre encouragement que le soutien amical de Georgescu-Roegen lui-même. L'entreprise ne fut pas facile et faillit ne jamais aboutir.

Dès octobre 1976, Armand Petitjean, qui avait cité Georgescu-Roegen dans Quelles limites? Le Club de Rome répond... (Seuil, 1974, p,46), nous a apporté son soutien personnel. Après l'expérience de sa remarquable collection «Écologie» chez Fayard, dans laquelle il avait notamment publié (en 1972) le premier rapport au Club de Rome sur «les limites à la croissance» (paru sous le titre Halte à la croissance?), et La Surchauffe de la Croissance (en 1974) du philosophe François Meyer, Armand Petitjean avait de beaux projets pour la collection « Équilibres » qu'il dirigeait alors aux Éditions du Seuil. Georgescu-Roegen, pensait-il, pourrait y être publié en même temps qu'un livre que lui annonçait Ilya Prigogine*. Mais ni Là Nouvelle Alliance d'Ilya Prigogine et Isabelle Stengers ni Demain la décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen ne parurent aux Éditions du Seuil. Le directeur de collection n'en était nullement responsable.

Aux Presses Universitaires de France, nos déboires furent plus navrants. L'Anti-économique de Jacques Attali et Marc Guillaume, qui avait inauguré en 1974 leur collection « Économie en liberté », nous semblait de bon augure. Marc Guillaume se montra très favorable à notre projet. Malheureusement, Jacques Attali fit avorter le projet. Marc Guillaume nous transmit en effet la lettre suivante, datée du 4 janvier 1979, qu'il avait reçue de Jacques Attali :

«Je trouve le texte bien naïf. Il n'est question ni des problèmes d'ordre, de désordre, d'information, de gaspillages, qui fait à mon sens le cœur de ce sujet mais enfin, Georgescu est un homme qui compte. Cependant je ne peux laisser publier dans une collection que je codirige un livre qui porte sur le même sujet que La Parole et l'Outil sans qu'il soit discuté ni même cité. Ce n'est pas par vanité d'auteur. Mais si nous faisons une collection, autant faire en sorte qu'il y ait une certaine continuité. Si les professeurs veulent bien reprendre tous ces thèmes, et en particulier, le problème de l'Ordre et du Bruit, alors la publication est possible, comme celle d'un ancêtre attendrissant. Tibi. Jacques.»

Nous, intellectuels de l'étranger, nous n'avons pas du tout aimé ce ton « parisien » et un tantinet « pharisien », et surtout cette suffisance. L'histoire des idées retiendra peut-être que Georgescu-Roegen était atterré de savoir que le président de la République française avait un tel économiste comme conseiller personnel (63).

Nous ignorons si Jacques Attali prit connaissance de cette petite lettre de lecteur parue dans le Times du 21 mars 1977 sous le titre «Music and Economics»:

«After reading Jacques Attali's musical theory of the economic process [Feb. 14], I began wondering, if that is his economics, what can his music be ?»
Nicholas Georgescu-Roegen
Strasbourg, France

Aux Éditions Calmann-Lévy, Christian Schmidt dirigeait l'excellente collection «Perspectives économiques». Il accueillit avec intérêt le manuscrit de son éminent collègue Georgescu-Roegen, mais ensuite il nous fit attendre une réponse qui ne vint jamais.

En désespoir de cause, nous nous sommes tournés vers Pierre-Marcel Favre, alors nouveau venu dans le monde de l'édition en Suisse romande et que l'ambition poussait vers des audaces que ses confrères ne se permettaient pas. Il fut séduit par notre plaidoyer pro-Georgescu et il céda à la tentation quelque peu provocatrice de publier un livre intitulé Demain la décroissance. Citant ce livre, le professeur Henri Guitton (1904-1992) a écrit: «Il peut sembler scandaleux d'intituler aujourd'hui un ouvrage Demain la décroissance, en des années où l'on nous affirme et nous répète sur tous les tons: seule la croissance nous sauvera, résorbera le chômage, ralentira l'inflation.» (64) À ce titre volontairement dérangeant nous ajoutâmes un sous-titre plus didactique et illustrant le nouveau paradigme bioéconomique: « entropie-écologie-économie».

La présentation de ce petit livre plut beaucoup au professeur Georgescu-Roegen réputé pour sa rigueur académique et la difficulté de ses travaux - qui se voyait ainsi pour la première fois en auteur populaire. Puisse ce livre le devenir!


À l'époque, les difficultés rencontrées au cours de nos démarches pour trouver un éditeur avaient accru le désir de Georgescu-Roegen de renforcer l'argumentation de ce livre pour le public français. C'est ainsi qu'il nous proposa d'intégrer une étude toute récente alors qui devint le troisième chapitre de ce petit livre d'introduction à la bioéconomie. Lorsque nous avons commencé à concevoir l'idée de ce recueil, en 1975-1976, le terme même de bioéconomie était nouveau dans les travaux de Georgescu-Roegen. Il apparaît en effet en 1975, dans-plusieurs articles, dont «L'énergie et les mythes économiques», qui forme ici le chapitre II. Depuis, ce concept s'est affirmé et diffusé, surtout dans les milieux intellectuels de sensibilité écologique. Il est d'ailleurs diversement interprété, mais il correspond ici à l'idée que le processus économique possède des racines biologiques et à la perspective d'une intégration du processus économique dans la problématique de l'évolution et du fonctionnement de la Biosphère, dont nous faisons irrémédiablement partie en tant qu'êtres vivants. L'idée que l'économie humaine s'insère dans le système Terre et doit donc être repensée dans le cadre de l'économie générale de la Biosphère est l'une des grandes idées de l'écologie, cette «science subversive» (65) dont l'essor date des années 60, et même 50, comme en témoigne le texte pionnier de l'économiste français Bertrand de Jouvenel (1903-1987) intitulé «De l'économie politique à l'écologie politique», qui date de 1957 (66).

Depuis les débuts de «la révolution environnementale» (Max Nicholson) et surtout la fin des années 80, on assiste au développement de multiples courants de pensée cherchant à réconcilier l'écologie et l'économie, l'environnement et le développement. L'héritage de Georgescu-Roegen a malheureusement été souvent dénaturé, notamment par l'écologie systémique popularisée aux États-Unis dans une perspective énergétiste par les frères Eugène et Howard Odum Cette écologie des écosystèmes, fondée sur les principes de la thermodynamique et l'étude des cycles biogéochimiques, et dont plusieurs études ont récemment retracé le développement historique dans l'Amérique de l'Après-Guerre (67), amena de nombreux auteurs à réduire les rapports entre thermodynamique, écologie et économie aux rapports entre énergie, écologie et économie, selon un réductionnisme énergétique tout aussi contestable que le réductionnisme monétaire du système capitaliste (68), comme on le verra dans la critique qu'en fait Georgescu-Roegen. L'un des pires malentendus qui entourent la diffusion des thèses hétérodoxes de Georgescu-Roegen est sans doute celui qui consiste à assimiler son analyse thermodynamique à une théorie énergétique de l'économie! Il y a beaucoup de confusions à éliminer dans cette problématique des rapports entre économie, écologie et thermodynamique.


Alors qu'il ne faisait que l'annoncer dans son troisième grand livre de 1976,Georgescu-Roegen a développé depuis (comme ici dans les chapitres III et IV) sa «quatrième loi de la thermodynamique», qui constitue une généralisation de la loi de l'entropie à la matière dont une partie (les matières premières minérales) n'est utilisable pour l'activité industrielle de l'humanité qu'au prix de sa dissipation irrévocable. Depuis 1976, Georgescu-Roegen a écrit de nombreux articles très fouillés sur ce point (voir la bibliographie en fin de volume), qui n'ont malheureusement pas encore été rassemblés dans un livre. Bioeconomics, annoncé dans la première édition du présent volume, n'a malheureusement pas encore vu le jour. Ce sera vraisemblablement un ouvrage posthume.

Les matières premières minérales (formées et accumulées dans la longue évolution géologique et biogéochimique de la croûte terrestre) qui sont accessibles à l'ingéniosité humaine constituent non seulement un patrimoine commun (à toute l'espèce humaine) dont la quantité totale est limitée (même si les limites sont difficiles à évaluer) mais encore et surtout un stock de basse entropie qui - malgré les améliorations du système technique de production, le recyclage et la lutte contre le gaspillage - s'épuise inexorablement. Les générations futures seront confrontées à cette raréfaction des ressources naturelles que nient purement et simplement de nombreux économistes à l'instar du très optimiste Julian Simon (69).

La thèse de Georgescu-Roegen ne signifie nullement que le recyclage soit impossible ou inutile, ni que les progrès des sciences et de l'ingénierie nous soient d'aucune aide, mais simplement qu'aucune technologie ne réussira à éliminer totalement les aspects entropiques de l'extraction, de la transformation et de l'utilisation des matières premières minérales nécessaires au mode de production industriel. La nouvelle perspective bioéconomique, significativement proche de la philosophie naturelle de la théorie Gaïa, est là pour nous rappeler notre condition géophysique et biosphérique d'êtres vivants - c'est-à-dire mortels - au sein de l'immense coévolution de la vie avec l'histoire de la Terre dans le cosmos.

La quatrième loi de la thermodynamique proposée par Georgescu-Roegen vient s'ajouter à d'autres arguments bien connus des ingénieurs, des géologues et des géochimistes, comme le coût énergétique croissant (exponentiellement) de l'extraction minière liée à la raréfaction des gisements les plus riches et les plus accessibles. Le «marché» de l'économie capitaliste est totalement incapable de tenir compte des besoins des générations futures ni d'ailleurs de ceux de nos contemporains qui sont trop pauvres pour exprimer une demande solvable. Georgescu-Roegen ne nie pas le progrès technique (historiquement imprévisible): il en souligne seulement les limites physiques et économiques (qui n'excluent d'ailleurs pas d'autres limites, biologiques, sociales, politiques et éthiques). Il nous rappelle aussi qu'il n'est pas univoquement synonyme de progrès! Le redoutable problème social du chômage est peut-être bien inséparable d'une réorientation du « progrès technique ». Dans ce domaine de la responsabilité sociale de la science et de la technique, La Décroissance est plus actuel que jamais. Le point sur lequel notre auteur insiste au soir de sa vie, et c'est la raison pour laquelle nous avons ajouté ce quatrième chapitre, c'est l'aspect proprement planétaire, évolutif, de la technique moderne, souvent symbolisée par le mythe de Prométhée, et qui est comme l'avait bien vu Schumpeter, au cœur du développement économique.

Bien plus, les arguments de Georgescu-Roegen rejoignent et renforcent ceux du philosophe Hans Jonas (1903-1993), dont Le Principe Responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique nous rappelle également que «la thermodynamique est intraitable» (70). Comme l'explique Georgescu-Roegen, la dot minéralogique dont dispose toute l'espèce humaine, considérée comme l'ensemble de tous les peuples et de toutes les générations, impliquant la prise en compte d'un avenir incertain et lointain (aux antipodes du fameux «dans l'avenir, nous serons tous morts»), est un patrimoine commun en plus d'un stock fini et non renouvelable. C'est tout le problème capital des ressources naturelles que Georgescu-Roegen inscrit dans la très longue durée de sa problématique bioéconomique. L'utilisation de la nature, de notre milieu terrestre, pose en effet le problème de l'équité non seulement entre les individus et les nations du monde actuel, mais encore entre les générations présentes et toutes les générations futures. L'équité intergénérationnelle, comme on dit ne se pose d'ailleurs pas seulement à propos des ressources, car ce n'est là que la moitié de la problématique entropique; il s'agit également et d'une manière nettement plus pressante, des limites de la capacité de charge de la Biosphère (humainement habitable). Le débat international sur les implications économiques et sociales du changement climatique induit par la dérive anthropogénique de l'effet de serre (71) est désormais là pour souligner la pertinence des questions soulevées par Georgescu-Roegen depuis des années.


Loin de nous libérer de la nature, comme on le dit trop souvent la technoscience de la civilisation industrielle nous soumet plus que jamais aux contraintes énergétiques et matérielles dont elle est tributaire. Les ingénieurs de la production industrielle savent que les principes de la thermodynamique et les contraintes de la géochimie sont incontournables. Née de l'économie des «machines à feu» de la révolution industrielle, la nouvelle science de la thermodynamique est devenue le paradigme de la civilisation thermo-industrielle, autrement dit la théorie physique de sa pratique économique. N'est-il pas logique dès lors que la thermodynamique retrouve ses origines technologiques et économiques, au plus proche voisinage des notions de travail, de puissance et de rendement valorisées par là culture occidentale depuis l'essor de l'Europe chrétienne médiévale dans laquelle s'enracine la puissance militaro-industrielle de notre civilisation moderne?

Nicholas Georgescu-Roegen, pionnier de la transdisciplinarité, nous invite à tirer les conséquences théoriques et pratiques de la thermodynamique du développement industriel, ce qui implique, bien entendu, qu'on accorde enfin une certaine attention aux dimensions sociales de la thermodynamique, la plus industrielle des sciences de la nature, la plus économique des sciences physiques. Née des sciences de l'ingénieur, au voisinage des sciences du vivant la thermodynamique est la théorie physique qui relie notre développement techno-économique a l'évolution biologique, à l'écologie globale et à la cosmologie. En mettant en évidence les rapports intimes entre la Loi de l'Entropie et le processus bioéconomique, Georgescu-Roegen dévoile une vérité proprement écologique, qui s'impose désormais à tout le monde: le développement économique ne saurait impunément se poursuivre sans une profonde restructuration et une réorientation radicalement différente. À l'opposé de ce qu'enseigne l'orthodoxie économique internationale actuelle, le développement doit être repensé dans le cadre de la Biosphère de la planète Terre dont fait partie, en tant qu'espèce solidaire du reste du monde vivant, toute l'humanité.

Jacques Grinevald et Ivo Rens,
Université de Genève, été 1994.

P.S. : Nicholas Georgescu-Roegen est décédé à Nashville (Tennessee, U.S.A.)
le 30 octobre 1994, à l'âge de 88 ans.

Notes :

1. Voir Edith Brown Weiss, Justice pour les Générations futures. Droit international, Patrimoine commun et Équité intergénérations, trad. de l'anglais, préface de J.Y. Cousteau, Paris, Sang de la terre, 1993.

2. Voir l'importante introduction de François Perroux dans Joseph Schumpeter, Théorie de l'Évolution économique, trad. de Jean-Jacques Anstett, Paris, Dalloz, 1935, pp. 1-212; cette traduction a été rééditée en 1983 sans l'introduction, qui a été republiée dans F. Perroux, La Pensée économique de Joseph Schumpeter. Les Dynamiques du Capitalisme, Genève, Droz, 1965.

3. N. Georgescu-Roegen, La Science économique, p.275. Le texte anglais original parle d'une « ill-advised development fever ». (Analytical Economics, p.395;Energy and Economic Myths, p.139.)

4. Exosomatique, littéralement «à l'extérieur du corps», est une conception biologique de la technique et une terminologie que Georgescu-Roegen emprunte à Alfred Lotka* («The law of evolution as a maximal principle» Human Biology, 1945, 17, pp.167-194), soulignant l'aspect instrumental, technique, de 1'histoire naturelle et culturelle de l'espèce humaine.

5. « Nicholas Georgescu-Roegen about himself » in Michael Szenberg, ed., Eminent Economists: their life philosophies, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p.130. Georgescu-Roegen rappelle - comme l'une des ironies de sa carrière - qu'en 1935, à la fin de son premier séjour aux États-Unis, il déclina l'invitation de Schumpeter à se joindre au département d'économie d'Harvard! Voir N. Georgescu-Roegen, «An emigrant frorn a developing country: autobiographical notes - 1», Banca nazionale del lavoro Quarterly Review, 1988, 164, pp. 3-31; et «Nicholas Georgescu-Roegen» in P. Arestis et M. Sawyer, eds., A Biographical Dictionary of dissenting economists, Aldershot Edward Elgar, 1992, pp.179-187. Les rapports entre Schumpeter et Georgescu-Roegen mériteraient de faire l'objet d'une monographie. Il existe de nos jours de nombreux économistes qui se disent «schumpétériens»!

6. Michel Beaud et Gilles Dostaler, La Pensée économique depuis Keynes. Historique et Dictionnaire des principaux auteurs, Paris, Seuil, 1993, p.66n.

7. La nouvelle école de l'économie évolutionniste, très florissante depuis les années 80, se rattache explicitement, comme la bioéconomie de Georgescu-Roegen, au débat épistémologique qui accompagne l'évolution scientifique de la théorie de l'évolution. Georgescu-Roegen est incontestablement un pionnier parmi les économistes évolutionnistes (voir la conférence Entropy and Bioeconomics, Rome, 28-30 novembre 1991), mais la plupart des économistes évolutionnistes ne partagent pas sa vision de la décroissance! On peut noter ici que Georgescu-Roegen fait remarquer que son maître Schumpeter avait anticipé, dans sa Théorie de l'Évolution économique, la vision longtemps considérée comme hérétique du grand généticien germano-américain Richard Goldschmidt (1878-1958) qui proposait de distinguer les petites mutations (continues) de la microévolution et les grandes mutations (discontinues) de la macroévolution. Goldschmidt baptisa ces macromutations des «monstres prometteurs» (hopeful monsters). L'analogie avec l'histoire des techniques est frappante: par rapport aux voitures à cheval, perfectionnées durant des siècles, les premières locomotives à vapeur ne semblent-elles pas des montres? (Cf. Georgescu-Roegen, Energy and Economic Myths, p.245.) Dans un texte plus récent [« Closing remarks: about economic growth - a variation on a theme by David Hilbert», Economic Development and Cultural Change, 1988, 36, suppl. 3, pp. 291-307], Georgescu-Roegen mentionne significativement la réévaluation récente de Goldschmidt en citant Stephen Jay Gould, «The uses of heresy», introduction à Richard Goldschmidt The Material Basis of Evolution [1940], New Haven, Yale University Press, 1982, pp. xiii-xlii. En français, voir Stephen Jay Gould, «Le retour du monstre prometteur» [Natural History, 1977, 86, pp.22-30], in Le Pouce du Panda: les grandes énigmes de l'évolution, trad. par Jacques Chabert, Paris, Grasset 1982, pp.180-187.

8. Paul Valéry écrivait: «La machine économique est, au fond, une exagération, une amplification colossale de l'organisme.» (in Oeuvres, II, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1960, p.1071). Voir Bertrand de Jouvenel, Arcadie : essais sur le mieux vivre, Paris, Futuribles, 1968 ; Joël de Rosnay, Le Macroscope : vers une vision globale, Paris, Seuil, 1975. Le concept de métabolisme industriel est de nos jours à la base de l'écologie industrielle: voir Robert U. Ayres, «Le métabolisme industriel et les changements de l'environnement planétaire», Revue internationale des sciences sociales, août 1989,121 [«Réconcilier la sociosphère et la biosphère»], pp.401-412; Robert U. Ayres et Udo E. Simonis, eds., Industrial Metabolism, Tokyo, United Nations University Press, 1994; Braden R. Allenby et Deanna J. Richards, eds., The Greening of Industrial Ecosystems, National Academy of Engineering, Washington, D.C., National Academy Press, 1994; R. Socolow et al., eds., Industrial Ecology and Global Ecology, Cambridge, Cambridge University Press, 1994; T.E. Graedel et B.R. Allenby, Industrial Ecology, AT & T, Englewood Cliffs, N.J., Prentice Hall, 1995. En français, voir S. Erkman (1994).

9. J. Grinevald, Vernadsky and Lotka as source for Georgescu-Roegen's bioeconomics, 2nd Vienna Centre Conference on Economics and Ecology, Barcelone, 26-29 septembre 1987 (publié en espagnol: «Vernadsky y Lotka como fuentes de la bioeconomia de Georgescu-Roegen», Ecología Política, 1990, 1, pp. 99-112).

10. N. Georgescu-Roegen, «The entropy law and the economic process in retrospect», Eastern Economic Journal, 1986, 12 (1), pp. 3-25.

11. Aux États-Unis, en 1976, une séance du Joint Economic Committee du Congrès opposa le point de vue très optimiste du célèbre futurologue Herman Kahn (1922-1983) et celui de N. Georgescu-Roegen (dont la communication s'intitule «La science économique et le problème écologique de l'humanité»). Cf. U.S. Economic Growth from 1976 to 1986: Prospects, Problems, and Patterns, vol. 7 - The Limits to Growth, Studies prepared for the use of the joint Economic Committee Congress of the United States, December 17, 1976, Washington, U.S. Govemment Printing Office, 1976.

12. On oublie souvent que même les cycles biogéochimiques ne sont pas complètement fermés, de sorte que la Biosphère (au sens de Vernadsky) est, dans la longue durée de sa coévolution biogéologique, un système thermodynamique ouvert dont le métabolisme global échange de la matière avec la Géosphère (dont la lithosphère possède une dynamique interne décrite par la théorie de la tectonique des Plaques). La perturbation des cycles naturels de notre planète par le développement industriel est un phénomène très récent qui commence à peine à faire l'objet des recherches de la coopération scientifique internationale. Voir J. Grinevald, «L'effet de serre de la Biosphère: de la révolution thermo-industrielle à l'écologie globale», Stratégies énergétiques, Biosphère et Société (SEBES), 1990, 1, pp.9-34; et Sylvie Ferrari, «Notes marginales sur l'approche bioéconomique», Stratégies énergétiques, Biosphère et Société (SEBES), 1993-94, Genève, 1993, pp.93-102.

13. J. Grinevald, «L'aspect thanatocratique du génie de l'Occident et son rôle dans l'histoire humaine de la Biosphère», Revue européenne des sciences sociales, 1991, 91, pp.45-64; et «The Biosphere and the Noosphere revisited: biogeochemistry and bioeconomics», in Entropy and Bioeconomics, (Proceedings, Rome, 28-30 Nov. 1991), Milan, Nagard, 1993, pp. 241-258.

14. Le point de vue de Georgescu-Roegen est à la fois épistémologique et historique, comme le confirme l'historiographie du concept de travail mécanique que la science des ingénieurs introduisit dans la physique précisément à l'époque et dans le milieu social de Sadi Carnot. Voir François Vatin, Le Travail : économie et physique 1780-1830, Paris, PUF, «Philosophies», 1993.

15. Les idées de Georgescu-Roegen sur l'entropie et l'évolution anticipent un courant scientifique récemment illustré par Jeffrey S. Wicken, Evolution, Thermodynamics, and Information, New York, Oxford University Press, 1987, et par Bruce H. Weber et al, eds., Entropy, Information, and Evolution: new perspectives on physical and biological evolution, Cambridge, Mass., MIT Press, 1988.

16. Thorstein Veblen*, «Why is economics not an evolutionary science?», Quarterly Journal of Economics, 1898, 12, Pp.374-397; repris dans son livre The Place of Science in Modern Civilisation, and Other Essays, New York, Russel & Russel, 1919 (rééd. 1961).

17. Theodosius Dobzhansky, L'Homme en évolution, trad. fr. de G. et S. Pasteur, Paris, Flammarion, 1966, p. 34.

18. Alfred J. Lotka*, Elements of Physical Biology, Baltimore, Williams & Wilkins, 1925, p. 354 (livre réédité sous le titre Elements of Mathematical Biology, New York, Dover, 1956, et présenté alors comme «un ouvrage classique sur l'application des mathématiques à certains aspects des sciences biologiques et sociales»). Lotka a aussi exprimé ses idées en français dans Théorie analytique des Associations biologiques, première partie, Paris, Hermann, 1934.

19. Voir René Dugas, La Théorie physique au sens de Boltzmann et ses prolongements modernes, Neuchâtel, Éditions du Griffon, 1959. Remy Lestienne, «À la mémoire de Ludvig Boltzmann: l'entropie est-elle objective?», Fundamenta Scientiae, 1987, 8 (2), pp.173-184. Dans son Autobiographie scientifique (tract. de l'allemand, Paris, Albin Michel, 1960, pp.84-85) Max Planck* écrit: «C'est Boltzmann qui triompha en fin de compte dans la lutte contre Ostwald et les partisans de l'énergétique, comme j'en avais bien été convaincu personnellement [...]. Cette expérience me valut de surcroît l'occasion d'apprendre un fait que je tiens pour très remarquable: une vérité nouvelle en science n'arrive jamais à triompher en convainquant les adversaires et en les amenant à voir la lumière, mais plutôt parce que finalement ces adversaires meurent et qu'une nouvelle génération grandit à qui cette vérité est familière.»

20. L'application de la thermodynamique aux systèmes biologiques et écologiques fait l'objet d'une importante littérature scientifique et historiographique. Voir notamment Vincent F. Galluci, «On the principles of thermodynamics in ecology», Annual Review of Ecology and Systematics, 1973, 4, pp.329-357. C'est un chapitre obligé de l'histoire de l'écologie: voir Jean-Paul Deléage, Histoire de I'Écologie, Paris, La Découverte, 1991 (rééd. Seuil, «Points», 1994); Jean-Marc Drouin, L'Écologie et son Histoire, Paris, Flammarion, «Champs», 1993 ( 1ère éd. 1991); Pascal Acot, Histoire de l'Écologie, Paris, PUF, «Que sais-je ?», 1994. Voir aussi, bien entendu, les traités d'écologie systémique des frères Eugène P. Odum et Howard T. Odum, qui sont à la base de l'enseignement éco-énergétique actuel. La «révolution scientifique» de Georgescu-Roegen a fait redécouvrir l'histoire des rapports entre le paradigme thermodynamique de la fin du siècle dernier et une pensée économique non conformiste. Sur cette remontée historico-critique récente, voir le livre et la bibliographie de Juan Martinez-Alier, Ecological Economics, Oxford, Blackwell, 1987.

21. Dans ses réflexions épistémologiques sur les rapports entre économie et sciences de la nature, Georgescu-Roegen (cf. La Science économique, première partie) met en évidence l'importance de cette notion d'économie de pensée développée à la fin du siècle dernier, et notamment dans son histoire de La Mécanique, par le philosophe des sciences autrichien Ernst Mach* (1838-1916), suivi d'ailleurs sur ce point par Karl Pearson*.

22. N.Georgescu-Roegen, La Science économique, pp.94-103; The Entropy Law and the Economic Process, pp.306-315; «Inequality, limits and growth from a bioeconomic viewpoint», Review of Social Economy, 1977, 35 (3), pp. 361-375.

23. E. Schrödinger, Qu'est-ce que la vie ?, trad. de l'anglais par Léon Keffler (l950), Paris, Seuil, «Points/ Sciences», 1993, p.170.

24. Ludwig Boltzmann, «Die zweite Hauptsatz der mechanischen Wärmetheorie» [Wien, 1886], republié in Populäre Schriften, Leipzig, Barth, 1905, pp.28-50 (rééd. 1979). Trad. anglaise in L. Boltzmann, Theoretical Physics and Philosophical Problems, edited by Brian McGuinness, Dordrecht,Reidel, 1974, pp.13-32. Cf. N. Georgescu-Roegen, La Science économique, p. 83n.; The Entropy Law and the Economic Process, p.192n. À la suite de Lotka (Elements of Physical Biology, Baltimore, 1925, p. 355), la littérature transforma le mot entropie en «énergie utilisable»! Schrödinger (1944), héritier de Boltzmann, introduisit l'expression d'entropie négative (negative entropy) et, dans les années 50, le physicien français Léon Brillouin (1889-1969) - lu et critiqué par Georgescu-Roegen - contracta « negative entropy » en proposant le terme néguentropie, qui connut la fortune que l'on sait. Ce contexte historique doit être rappelé pour situer et apprécier le terme de «basse entropie» utilisé par Georgescu-Roegen.

25. Jay W. Forrester, World Dynamics, Cambridge, Mass., Wright-Allen Press, 1971.

26. D.H. Meadows, D.L. Meadows et J. Randers, Beyond the Limits, Post Mills, Vermont, Chelsea Green Publishing, 1992. Voir aussi Robert Goodland et al., eds., Environnentally Sustainable Economic Development : building on brundtland, Paris, Unesco, 1991; et Worldwatch Institue, L'État de la Planète 1994, trad. de l'américain, Paris, La Découverte, 1994, chap.I: «Capacité de charge -les limites de la Terre».

27. Voir les « textes sur Georgescu-Roegen » dans la deuxième partie de la bibliographie en fin de volume, qui ne donnent cependant qu'un aspect d'une bibliographie générale nettement plus importante. Voir surtout Charles A. S. Hall et al., Energy and Resource Quality: The ecology of the economic process, New York, Wiley-Interscience, 1986; et John Peet Energy and the Ecological Economics of Sustainability, Washington, D.C., Island Press, 1992.

28. D'où le titre du livre du biologiste américain Barry Commoner, The Closing Circle, New York, Knopf, 1971, trad. fr.: L'Encerclement Paris, Seuil, coll. «Science ouverte», 1972. Cette opposition entre le symbole du cercle (associé dans le paradigme classique de l'économie de la nature à l'équilibre, à l'harmonie et à la beauté de la Terre) et celui de la flèche est bien connue de la littérature sur la philosophie naturelle du Temps à laquelle on devrait rattacher The Entropy Law and the Economic Process.

29. La littérature critique est trop peu connue, voir la synthèse de Joel Jay Kassiola, The Death of Industrial Civilization : the limits to economic growth and the Repoliticization of advanced industrial society, New York, State University of New York Press, 1990.

30. Suren Erkman, Écologie industrielle, Métabolisme industriel et Société d'utilisation, étude effectuée pour la Fondation pour le progrès de l'homme, Genève, octobre 1994, 276p. (qui contient une impressionnante bibliographie). Significativement, les premiers ouvrages de synthèse de cette nouvelle discipline - comme B. R. Allenby et D. J.Richards, eds., The Greening of Industrial Ecosystems (National Academy of Engineering, Washingtion, D.C., National Academy Press, 1994) et R. U. Ayres et U. E. Simonis, eds., Industrial Metabolism : restructuring for sustainable development (Tokyo, United Nations University Press, 1994) - font référence à The Entropy Law and the Economic Process de Georgescu-Roegen.

31. L'enquête de Suren Erkman indique l'article de Robert Frosch et Nicholas Callopoulos (« Des stratégies industrielles vivables», Pour la Science, novembre 1989, 145, pp.106-115) comme point de départ de l'essor de ce courant de pensée, qui possède des racines évidemment plus anciennes. Voir aussi Jesse H. Ausubel et Hedy E. Sladovich, eds., Technology and Environment, National Academy of Engineering, Washington, D.C., National Academy Press, 1989. Les actes du colloque «Industrial Ecology», organisé par C. Kumar N. Patel, les 20-21 mai 1991 à l'Académie nationale des sciences, à Washington, publiés in Proceedings of the National Academy of Sciences, USA, février 1992, 89 (3), pp. 793-884, constituent l'une des premières manifestations académiques d'un mouvement essentiellement endogène à la R-D des plus grandes entreprises industrielles du monde.

32. Voir William C. Clark et R. E. Munn, eds., Sustainable Development of the Biosphere, Laxenburg, IIASA, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.

33. F. Ramade, Écologie des Ressources naturelles, Paris, Masson, 1991, p. 95.

34. N. Georgescu-Roegen La Science économique, p.201.

35. B. Brunhes, La Dégradation de l'Énergie, Paris, Flammarion, «Champs», 1991 (éd. originale, 1908). La préface de cette récente édition semble malheureusement ignorer les auteurs qui ont récemment ravivés la mémoire de B. Brunhes (sans parler ici de sa place dans l'histoire du paléomagnétisme). On a oublié aussi que Jean Brunhes (1869-1930), dans son grand livre de Géographie humaine, citait longuement le livre de son frère aîné à propos de «l'économie destructive».

36. Reconnu désormais par les ouvrages biographiques ou encyclopédiques dans le domaine de la pensée économique contemporaine. Voir Mark Blaug, Great Economists since Keynes; Brighton, Wheatsheat 1985; The New Palgrave: a dictionary of economics, Londres, Macmillan, vol.2, pp. 515-516; Jan A. Kregel, ed., Recollections of Eminent Economists, Londres, Macmillan vol. 2, 1989; Philip Arestis et Malcolm Sawyer, eds, A Biographical Dictionary of dissenting economists, Aldenhot, Edward Elgar, 1992; Michael Szenberg, ed., Eminent Economists; Cambridge, Cambridge University Press, 1992; Michel Beaud et Gilles Dostaler, La Pensée économique depuis Keynes, Paris, Seuil, 1993.

37. Cette distinction capitale entre la variable cardinale t (avec un petit t) et la variable ordinale T (avec un grand T), inséparable de la critique de l'arithmomorphisme (« une superstition aussi dangereuse que l'ancien animisme ») (La Science économique, p.43), va de pair, chez Georgescu-Roegen, avec l'idée que «le sens plein de la loi [de l'entropie] est que l'entropie de l'univers augmente à mesure que le Temps s'écoule à travers la conscience de l'observateur. Le Temps dérive du courant de la conscience, non pas du changement de l'entropie, ni, pour ce domaine, du mouvement d'une horloge. En d'autres termes, la relation entre le temps et n'importe quel "sablier" est exactement le contraire de ce que l'on est généralement enclin à penser.» (La Science économique, p.71, notre traduction corrigée àpartir de Analytical Economics, p. 69 ; The Entropy Law and the Economic Process, p.133.) Le fait que la flèche du temps de l'entropie croissante va dans le même sens que notre conscience de l'écoulement irrévocable du temps (la durée bergsonienne) est ainsi lourd de sens, notamment pour les rapports entre l'aspect «physique» et l'aspect «psychique» (le flux immatériel de «la joie de vie») de notre existence. La littérature spécialisée sur cette question de la «flèche du temps» (l'anisotropie ou l'irréversibilité du temps), qui est remarquable depuis les années 60, n'a malheureusement pas encore pris en considération Georgescu-Roegen.

38. Le nom même de N.Georgescu-Roegen, qui a pourtant enseigné et publié en France, n'est pas mentionné une seule fois dans Jean Weiller et Bruno Carrier, L'Économie non conformiste en France au XXe, siècle, Paris, PUF, coll. «Économie en liberté», 1994.

39. Questions à la Bioéconomie, Paris, Cahiers du GERMES, Cahier nº 4, juin 1980.

40. Voir Ivo Rens, « Après Rio, quelles stratégies ? », Stratégies énergétiques, Biosphère et Société (SEBES), 1992-1993, Genève, 1992, pp.5-21; voir aussi le dossier «L'explosion démographique contre le développement durable», Stratégies énergétiques, Biosphère et Société (SEBES), 1993-1994, Genève, 1993.

41. James Lovelock, La Terre est un être vivant. L’Hypothèse Gaïa, trad. de l'anglais [1979}, Paris, Flammarion, «Champs», (1986) 1993; Les Âges de Gaïa, trad. de l'anglais [1988], Paris, Robert Laffont, 1990. Mitchell B. Rambler et al., eds., Global Ecology: towards a science of the Biosphere, Boston, Academic Press, 1989. Il y a certaines affinités épistémologiques (et certaines sources communes) entre la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis et la bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen.

42. Voir Académie nationale des sciences (USA), Une Planète, un Avenir, trad. de l'américain, préface de Jacques Grinevald, Paris, Sang de la terre, 1992, qui contient la bibliographie de base. Voir aussi Robert Socolow, ed., Industrial Ecology and Global Change, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.

43. Voir Frank-Dorninique Vivien, Économie et Écologie, Paris, La Découverte, coll. «Repères», 1994.

44. H. E. Daly, «On economics as a life science» Journal of Political Economy, 1968, 76 (3), pp. 392-406 (rééd. in H. E. Daly et K. N. Townsend, eds., Valuing the Earth economics, ecology, ethics, Cambridge, Mass., MIT Press, 1993, chap.XIII).

45. Voir toutefois H. E. Daly, « Il n'y a pas de croissance durable», Silence, décembre 1991 et Transversales Science/Culture, janvier-février 1992, 13, pp.10-11. Robert J.A. Goodland et H.E. Daly, «Les instruments requis», in C. Mundall et D.J. McLaren, eds., La Terre en péril: métamorphose d'une planète, publié pour la Société royale du Canada, Ottawa, Les Presses de l'Université d'Ottawa, 1990, pp. 295-309.

46. Contrairement à Georgescu-Roegen et Boulding, Daly est ignoré dans le remarquable ouvrage de Michel Beaud et Gilles Dostaler, La Pensée économique depuis Keynes (Paris, Seuil, 1993); et dans les autres ouvrages du même genre.

47. J. Grinevald, «La première conférence internationale de bioéconomie», Transversales Science/Culture, janvier-février 1992, 13, p.8; «La révolution bioéconomique de Nicholas Georgescu-Roegen. À propos de la première conférence internationale de bioéconomie à Rome les 28-30 novembre 1991», Stratégies énergétiques, Biosphère et Société (SEBES), octobre 1992, pp-32-34; «Georgescu-Roegen: bioéconomie et biosphère», Silence, avril 1993,164, pp.4-14.

48. European Association for Bioeconomic Studies, Entropy and Bioeconomics. First International Conference of the E.A.B.S., edited by J.C. Dragan, E.K. Seifert, M.C. Demetrescu, Milan, Nagard, 1993.

49. K. Popper, Misère de l'Historicisme, trad. de l'anglais, Paris, Plon, 1956, p. 60. Voir N. Georgescu-Roegen, La Science économique, p.20; The Entropy Law and the Economic Process, p. 41; et J. Grinevald, « Le sens bioéconomique du développement humain: l'affaire Nicholas Georgescu-Roegen », Revue européenne des sciences sociales, 1980, 51, p.60; «La thermodynamique, la révolution industrielle et la révolution carnotienne », Entropie, nº hors série «Thermodynamique et sciences de l'homme», 1982, p. 24, n28.

50. Voir notamment l'ouvrage controversé de Philip Mirowski, More Heat than Light: economics as social physics, physics as nature's economics, Cambridge, Cambridge University Press, 1989 (dédié the most profound economic philosophers of the 20th century: Thorstein Veblen, Nicholas Georgescu-Roegen»). Voir aussi P. Mirowski, ed., Natural Images in Economic Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1994. L'originalité de Georgescu-Roegen n'est pas seulement de critiquer l'épistémologie mécaniste des économistes ; elle est aussi et surtout de découvrir les aspects économiques de la révolution thermodynamique, tout en cherchant à répondre au défi lancé par la question de Veblen: «Pourquoi l'économie n'est-elle pas une science évolutionniste?» Voir aussi J. M. Naredo, La Economia en evolución. Historia y perspectivas de las categorias básicas del pensamiento econômico, Madrid, Siglo XX, 1987.

51. Voir surtout Geoffrey M. Hodgson, «The mecca of Alfred Marshall» (Economic journal, 1993, 103, pp. 406-415), et son livre Economics and Evolution: bringing life back into economics Cambridge, Polity Press, 1993 (dédié à «Nicholas Georgescu-Roegen and Richard R. Nelson, and to the memory of George L.S. Shackle, who moved us from equilibrium and showed us the way to evolution»).

52. N. Georgescu-Roegen, «Bioeconomic aspects of entropy», in L. Kubat et J. Zeman, eds., Entropy and Information in Science and Philosophy, Amsterdam, Elsevier, 1975, pp. 123-142. Sur les ambiguïtés du mot bioéconomie, voir J. Grinevald, «Notes marginales sur l'approche bioéconomique de Sylvie Ferrari», Stratégies énergétiques, Biosphère et Société (SEBES), 1993-1994, Genève, 1993, pp.93-102. Voir aussi Donald Worster, Les Pionniers de l'Écologie, tract. de l'américain (1977), Paris, Sang de la terre, 1992, p.315.

53. En plus des textes rassemblés dans le présent volume, voir en français N. Georgescu-Roegen, «De la science économique à la bioéconomie», Revue d'économie politique, mai-juin 1978, 88 (3), pp. 337-382.

54. Voir surtout N. Georgescu-Roegen, « Myths about energy and matter »,Growth and Change, 10, pp. 16-23.

55. N . Georgescu-Roegen, La Science économique, pp. 76-82; The Entropy Law and the Economic Process, chap. VI («Entropy, Order, and Probability»), pp. 141-169, et Appendice B, pp. 388-406. Voir Gabriel Lozada, « Georgescu-Roegen's critique of statistical mechanic evisited », in J.C. Dragan et al., eds., Entropy and Bioeconomics, Milan Nagard, 1993, pp. 389-398. La critique de Georgescu-Roegen s'ajoute notamment à celle de Karl Popper (La Quête inachevée, trad. de l'anglais, Paris, Calmann-Lévy, 1981, chap. XXX, XXXV et XXXVI). L'histoire critique de cet important épisode de la pensée scientifique contemporaine n'est pas encore achevée, à peine est-elle esquissée. La littérature de référence dans ce domaine n'a généralement pas encore pris acte de la critique de Georgescu-Roegen, auteur curieusement « oublié » par la remarquable anthologie de Harvey S. Leff et Andrew F. Rex, eds., Maxwell's Demon : entropy, information, computing (Bristol, Adam Hilger, 1990). La dérive de la notion d'entropie vers l'abstraction mathématique et la théorie de l'information est bien illustrée par Raphael D. Levine et Myron Tribus, eds., The Maximum Entropy Formalism, Cambridge, Mass., MIT Press, 1979.

56. Rudolf Clausius, Théorie mécanique de la Chaleur, trad. de l'allemand par F. Folie, Paris, Eugène Lacroix, 1868 [réimpression : Éditions Jacques Gabay, 1991], p.420.

57. O. Costa de Beauregard, Le Second Principe de la Science du Temps: entropie, information, irréversibilité, Paris, Seuil, 1963. La confrontation des thèses de Georgescu-Roegen avec celles de Costa de Beauregard (reprises par Joël de Rosnay et bien d'autres) serait d'un grand intérêt pour l'anthropologie des sciences et l'histoire des idées.

58. B . Gal-Or, Cosmology, Physics, and Philosophy, New York, Springer, 1982, pp.465-466. Pour un résumé des développements de l'école astrophysique de thermodynamique dans les années 60, voir B. Gal-Or, «The crisis about the origin of irreversibility and time anisotropy», Science, 7 avril 1972, 176, pp.11-17; «Entropy, fallacy, and the origin of irreversibility», Annals of the New York Academy of Sciences, 4 octobre 1972, 196, pp. 305-325; «Philosophical problems of thermodynamics» in L. Kubat et J. Zeman, eds., Entropy and Information in Science and Philosophy, Amsterdam, Elsevier, 1975, pp.211-230 (ouvrage collectif auquel Georgescu-Roegen a collaboré).

59. N . Georgescu-Roegen (la Science économique, p.59): «La révolution peut-être la plus importante des mathématiques modernes fut provoquée par la notion de grouper d'Evariste Galois.» Voir aussi N. Georgescu-Roegen, «Are there minds that think above their time? The case of Hermann Heinrich Gossen», Rivista Internazionale di Scienze Económiche e Commerciali, 1984,12, pp. 1141-1161.

60. N. Georgescu-Roegen, La Science économique,p.108 (nous ne suivons pas cette traduction); The Entropy Law and the Economic Process, p.321. Voir A. N. Whitehead, Science and the Modern World, New York, Macmillan, 1925, p.75. (trad. fr: La Science et le Monde moderne, Paris, Payot 1930; nouvelle trad., Éditions du Rocher, 1994) ; Process and Reality: an Essay in cosmology, New York, Macmillan, 1929, p. 11. Nous avons suivi la traduction donnée par Félix Cesselin, La Philosophie organique de Whitehead, Paris, PUF, 1950, p. 200.

61. H. E. Daly et J. B. Cobb, jr., For The Common Good: Redirecting the economy toward community, the environment, and a sustainable future, Boston, Beacon Press, 1989.

62. N. Georgescu-Roegen, «Nature de l'espérance et de l'incertitude» (1958), in La Science économique, p.201; cité dans Moses I. Finley, L'Économie antique, trad. de l'anglais, Paris, Minuit 1975, p.26.

63. N. Georgescu-Roegen, « An emigrant from a developing country autobiographical notes - I » op. cit., p. 14.

64. H. Guitton, Le Sens de la Durée, Paris, Calmann-Lévy, 1985, p. 172.

65. Selon l'expression de 1964 de l'écologiste américain Paul B. Sears (1891-1990), popularisée par l'une des premières anthologies du genre: Paul Shepard et Daniel McKinley, eds., The Subversive Science: essays toward an ecology of man, Boston, Houghton Mifflin Company, 1969.

66. B. de Jouvenel, «De l'économie politique à l'écologie politique» (Bulletin S.E.D.E.I.S., 1er mars 1957), repris in La Civilisation de Puissance, Paris, Fayard, 1976, chap. VI pp. 49-77.

67. Chung Lin Kwa, Mimicking Nature: the development of systems ecology in the United States, 1950-1975, Université d'Amsterdam, 1989; Joel B. Hagen, An Entangled Bank: the origins of ecosystem ecology, New Brunswick, Rutgers University Press, 1992; Frank Benjamin Golley, A History of the Ecosystem Concept in Ecology, New Haven, Yale University Press, 1993. Voir aussi les -récents livres français (de P. Acot; J.-P. Deléage; J.-M. Drouin) sur l'histoire de l'écologie.

68. Voir la doctrine éco-énergétique de Gonzague Pillet et Howard T. Odum (E3: Énergie, Écologie, Économie, Genève, Georg, 1987, p.183): «En particulier, Georgescu-Roegen semble avoir tort pour ce qui est de la matière (qui, pour lui, se dissipe) et qui, en réalité, n'est perdue que localement car elle est recyclable par les grands systèmes naturels.»

69. Au début des années 80 les éditions Princeton University Press espéraient publier Bioeconomics de Georgescu-Roegen pour contrebalancer l'optimisme de l'ouvrage controversé du professeur Julian L. Simon*, The Ultimate Resource, Princeton, Princeton University Press, 1981 (trad. fr.: L'Homme,notre dernière chance: croissance démographique, ressources naturelles et niveau de vie, Paris, PUF, 1985). Voir aussi J. Simon et H. Kahn, eds., The Resourceful Earth: a response to Global 2000, New York, Blackwell, 1984, également très controversé chez les écologistes.

70. H. Jonas, Le Principe Responsabilité: une éthique pour la civilisation technologique, trad. de l'allemand [19791 par Jean Greisch, Paris, Cerf, 1990, p.256. Voir aussi Michel Serres, Le Contrat naturel, Paris, Flammarion coll. «Champs», (éd. originale 1990) 1992.

71. Débat scientifique dont l'histoire possède significativement les mêmes dates et le même gradient de croissance que la civilisation industrielle occidentale: cf. J. Grinevald, «L'effet de serre de la Biosphère: de la révolution thermo-industrielle à l'écologie globale», op. cit., et «De Carnot à Gaïa: histoire de l'effet de serre», La Recherche, mai 1992, pp. 532-538. Voir les rapports de l'IPCC (Intergovernemental Panel on Climate Change), le groupe d'experts intergouvernemental pour l'étude du changement climatique créé conjointement par l'OMM et le PNUE en 1988. Voir aussi l'excellente analyse politique de Philippe Roqueplo, Climats sous surveillance : limites et conditions de l'expertise scientifique, Paris, Economica, 1993. Sur les aspects de droit international public, voir Sten Nilsson et David Pitt, Protecting the Atmosphere. The Climate Change Convention and its Context, Avant-propos d'Ivo Rens, Londres, Earthscan, 1994. Sur les aspects économiques: Sylvie Faucheux et Jean-François Noël, Les Menaces globales sur l'Environnement, Paris, La Découverte, «Repères», 1990; Peter Hayes et Kirk Smith, eds, The Global Greenhouse Regime: who pays? Science,economics and North-South politics in the Climate Change Convention, Tokyo, United Nations University Press, Londres, Earthscan, 1993.

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Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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