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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Madeleine Gauthier, “Parascience et parareligion. Une gnose «made in Quebec».” Un article publié dans la revue Questions de culture, no 3, sous la direction de Fernand Dumont, pp. 67-84. Québec : Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC) / Leméac, 1982, 172 pp.

[67]

Madeleine GAUTHIER

Professeure associée, INRS, Centre Urbanisation, culture et société

Parascience et parareligion.
Une gnose « made in Quebec »
.”

Un article publié dans la revue Questions de culture, no 3, sous la direction de Fernand Dumont, pp. 67-84. Québec : Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC) / Leméac, 1982, 172 pp.


Introduction [67]
I.  Le phénomène gnostique [69]
II. L'ACSC et le phénomène gnostique [73]
Conclusion [83]


Introduction

Mil neuf cent soixante-dix : Angéla Tremblay Sergerie reçoit la révélation qui la place au centre d'un mouvement proposant à ses adhérents la connaissance comme voie de salut. Déjà en 1978, l'Association des chercheurs en science cosmique (ACSC), ayant son siège social à Shawinigan, regroupe plus de huit cents membres répartis dans plusieurs centres urbains du Québec.

Ce cas ne serait pas unique bien que sa prétention à se présenter comme étant une « science » semble assez particulière. Les médias décrivent le pullulement de ces mouvements qui prennent visage de sectes, d'organisation religieuses et parareligieuses depuis le début des années 70 au Québec. Mais peu d'entre eux se définissent comme associations de chercheurs. À un point tel que, pour l'observateur, il apparaît presque impossible de prime abord d'accoler un genre, une espèce, ne serait-ce qu'un nom à ce phénomène qu'il examine pour la première fois.

La classification est d'autant plus difficile que le décorum extérieur pourrait être celui d'un de ces nombreux cours de formation populaire : cours magistral dans un amphithéâtre de collège ou d'université, distribution de feuilles et de recueils polycopiés, tenue soignée, et ainsi de suite. Si l'on s'attarde quelque peu au contenu du cours, la perspective change. La démarche n'a rien de la méthode scientifique moderne bien que le vocabulaire utilisé relève tantôt de la physique, tantôt de la biologie ou de la psychologie et que des théories scientifiques soient souvent sous-jacentes à certains énoncés.

On y apprend plutôt que la science cosmique qui y est enseignée provient de révélations reçues par radiesthésie par une certaine Adéla T. Sergerie. Peu de personnes du mouvement avouent avoir connu cette septuagénaire originaire du Lac Saint-Jean mais résidant à Montréal, morte en septembre 1980. Il semble qu'elle vivait enfermée dans sa résidence depuis 1971 à attendre les communications venant d'ailleurs qu'elle transcrivait au fur et à mesure et communiquait à un groupe. Des cent soixante-dix personnes qui l'entouraient au début, trois sont restées, ce qu'elle avait elle-même prévu. Ces trois personnes représentent les caractéristiques de [68] l'archétype de l'homme nouveau que chaque membre doit devenir pour passer à une nouvelle race plus intelligente et plus spirituelle.

C'est la tendance actuellement dans les mouvements du type de l'ACSC d'être des groupes plus ouverts : c'est le cas de l'Ordre rosicrucien, par exemple, qui conduit ses activités à la vue de tous depuis sa résurgence moderne en 1909. Il devient donc relativement facile d'obtenir l'information nécessaire pour construire une monographie. Et cela d'autant plus que, dans ce mouvement, on écrit beaucoup et on diffuse avec abondance volumes, revues, recueils photocopiés. Le mouvement est en période de prosélytisme : les réunions qui ont lieu chaque semaine, sans compter les stages de fins de semaine et les symposiums, sont facilement accessibles à tous, sauf celles des petits groupes formés spontanément où on se rencontre soit sur une base d'amitié ou sur une base de degré d'évolution personnelle par suite d'une certaine persévérance dans le mouvement.

À quel phénomène peut bien se rattacher ce mouvement ? On le prétend scientifique, mais l'est-il vraiment ? On y parle de Dieu, mais est-il réellement religieux ? Il ne semble pas davantage être un mouvement à caractère purement social ou de loisirs bien qu'on semble heureux de s'y trouver et de s'y retrouver. La typologie des sectes de Bryan Wilson, construite à partir du critère de l'attitude des sectes face au monde, propose un cadre dans lequel pourrait s'inscrire l'ACSC, soit celui des sectes qu'il qualifie de « manipulationistes » ou « gnostiques ». Il caractérise ces dernières par leur insistance sur les connaissances spéciales qu'elles dispensent pour atteindre les buts qui sont habituellement ceux de la société globale où elles se trouvent.

Les moyens spéciaux offerts par ces sectes pour atteindre ces buts se concrétisent essentiellement en termes de techniques verbales et de théories métaphysiques [1].

Les principaux représentants de ce type sont la Science chrétienne, l'Unité, la Psychiana, la Scientologie et la Rose-Croix.

Comme le cas de l'ACSC semble le suggérer, y aurait-il une résurgence du mode de pensée gnostique en parallèle ou en marge de la science ? La littérature contemporaine sur le sujet nous apprend, en effet, qu'un fort courant gnostique a fait sa réapparition, en particulier dans les universités américaines, depuis les années 60. C'est Raymond Ruyer, philosophe des sciences, qui l'a fait connaître dans les pays francophones, entre autres dans La Gnose de Princeton [2]. D'après Ruyer, ce mouvement aurait même son pendant dans les pays socialistes.

Si les gnoses, comme le suggère Jean Doresse, ont usé « des sciences et des croyances propres à chaque région et à chaque époque où elles se sont manifestées [3] », il ne faudrait pas s'attendre à trouver dans le discours [69] de l'ACSC les mêmes expressions de la gnose que dans celui des physiciens de Princeton. Les membres de l'ACSC sont en effet beaucoup moins scolarisés : douze ans de scolarité en moyenne ; sans doute moins fortunés : salaire familial moyen de 15 000,00$ en 1978. Les deux tiers des membres sont des femmes dont la moitié sont des femmes au foyer ; les autres sont des employés et des cadres moyens. Les leaders sont cependant détenteurs de diplômes universitaires et sont en majorité des hommes bien que la personne inspirée soit une femme et que la présidence appartienne actuellement à une femme.

La science cosmique, même si elle se présente sous des dehors arides et hermétiques, s'apparente à un mode de pensée qui s'articule autour d'une cosmogonie. Tout ce qui se trouve dans le cosmos découle de l'énergie divine dans un ordre qui ne laisse pas de place au hasard. Des lois régissent l'univers, lois qu'il faut connaître — de là le caractère scientifique de l'ACSC selon les dirigeants — et qu'il faut vivre puisque l'homme a un grand rôle à jouer dans le cosmos. C'est lui qui unit la matière au cosmos par la force de sa pensée, d'où sa très grande puissance sur cette matière. Cette cosmogonie annonce la fin de l'ère chrétienne et le début d'une nouvelle ère qui verra une mutation de l'homme, de la cinquième race à la sixième. Bien entendu, l'appartenance à l'ACSC qui est déjà le signe d'un certain « degré d'évolution » va favoriser le développement des connaissances qui permettront d'accélérer cette évolution.

Les fins que la science cosmique vise sont le développement complet de l'homme sur les quatre plans : physique, intellectuel, psychique, spirituel, et sont liées aux grandes questions que l'homme se pose sur l'existence. Un des documents de base de l'ACSC porte d'ailleurs ce titre : Les trois grandes questions de l'homme. Que sommes-nous ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Les succès matériels comme la santé, le développement de certaines facultés comme la voyance, ne sont pas à dédaigner parce qu'ils servent à confirmer les résultats obtenus au plan spirituel. Les moyens pour atteindre les objectifs de la science cosmique sortent habituellement de l'ordinaire : séances de « codage » (répétition de phrases un certain nombre de fois et à un certain rythme), exercices de développement des neurones pour apprendre à contrôler la matière, et ainsi de suite. Les rassemblements des membres se font dans un climat fraternel sans prétention de classes, mais dans un grand respect de ceux qui sont « plus avancés » et qui sont souvent, en même temps, les leaders.

Avant d'affirmer qu'il s'agit bien d'une gnose dans ce cas, un premier regard sur le phénomène est nécessaire pour en dégager les traits essentiels.

I. Le phénomène gnostique

Dans la préface au livre de R.M. Grant, H.-l. Marrou dit de la gnose qu'elle est « une des tendances les plus constantes de l'esprit humain [4] ». [70] Même si tous les auteurs n'acceptent pas d'emblée que la gnose soit « un phénomène spécifique [5] » qui a une structure essentielle et une articulation de ses divers éléments autour de cette structure, la plupart reconnaissent qu'il y a une tradition gnostique, tantôt chrétienne (sectes des premiers siècles du christianisme : simonisme, ophisme, etc.), tantôt helléniste (Hermès Trismégiste), syrienne (Saturnus), juive (Kabbale) ou autre venant de divers pays de l'Orient.

La Gnose est dans l'histoire des idées un phénomène pérenne. [...] La métaphysique gnostique s'est continuée et développée avec la Kabbale juive, Jacob Boehme, Spinoza, Leibniz, Schelling, Hegel pour ne nommer que les plus célèbres. [...] Ce sont toujours les mêmes protagonistes qui sont en présence, les mêmes options fondamentales d'où procèdent des métaphysiques constantes dans leurs conclusions[6]

Ruyer situe d'emblée la gnose, celle des savants, dans la lignée de l'ancienne. La nouvelle gnose se caractérise cependant par son refus du mythe auquel elle substitue une vision du monde fondée sur le sens que peut révéler la science. C'est le seul « mythe conforme [7] », ajoutera cet auteur. Les gnostiques contemporains n'admettent pas, en effet, que science et gnose soient incompatibles.

L'opération pour passer de la science la plus rigoureusement science à la Gnose n'est pas une opération arbitraire. Elle est exigée par la science même. C'est un retournement sur le modèle du retournement qui a conduit de l'atome « matériel » au quantum d'action de la nouvelle physique. [...] La science décrit correctement les choses et le monde, mais à l'envers [8].

Le mot « gnose », du grec « gnôsis », signifie « connaissance » et doit être pris dans son sens absolu. Dans une analyse philologique, Puech en arrive cependant à la remarque que le mot connaissance en grec appelle un génitif désignant l'objet de la gnose [9]) Dans les textes que cet auteur étudie, cette connaissance sera celle de Dieu ou d'une propriété de Dieu à l'intérieur d'un système donné dans une vision.

Avoir la gnose, [...] c'est connaître ce que nous sommes, d'où nous venons et où nous allons, ce par quoi nous sommes sauvés, quelle est notre naissance et quelle est notre renaissance[10]

Diverses caractéristiques de la gnose apparaissent dans cette définition. Celle-ci n'est pas d'abord apprise ou construite, elle est donnée dans une vision qui est celle des « yeux de l'âme ». Cette vision n'est pas un acte de foi, la foi étant considérée par le gnostique comme « inférieure à la connaissance [11] » [71] mais elle se présente comme la réponse à des questions que se pose l'homme ou encore comme le moyen nécessaire pour assurer son salut.

[...] grâce à la connaissance qu'ils ont de leur vraie nature, ils sont en train de regagner le monde d'en haut ; ils ont été rachetés du monde inférieur : nés dans ce monde-ci, nous renaissons pour retourner dans le monde de l'esprit[12]

Grant poursuit en disant que la connaissance essentielle pour le gnostique, c'est la connaissance de soi.

Il s'intéresse aux détails mythologiques sur l'origine du monde et de l'homme, mais seulement parce qu'ils expriment et illuminent sa compréhension de lui-même[13]

Le mythe est l'un des traits spécifiques de la pensée gnostique, malgré l'objection de Ruyer soulignée plus haut. C'est par le mythe que le gnostique explique sa situation présente et se représente les moyens pour s'en sortir. Le mythe fait appel à l'imagination, faculté que le gnostique développe au plus haut point et qui le dispose à parvenir à des visions ou intuitions qui ne sont pas seulement le fruit de la raison.

Certains thèmes reviennent dans la plupart des mythes gnostiques. L'idée du cosmos vivant qui prend son départ et évolue à partir d'un élément primordial se retrouve dans toutes les gnoses, de même que celle d'une hiérarchie des organismes qui se distinguent par une âme de plus en plus parfaite. L'homme y est habituellement représenté comme étant le microcosme de la nature, des esprits et de l'Esprit qui sont au-dessus de lui. Disons un mot de ces esprits intermédiaires, de ces éons dont parlent à peu près toutes les gnoses. Ils remplissent une fonction essentielle. Ils interviennent entre un Dieu impersonnel, qui ne peut avoir créé le mal, et la condition humaine pour laquelle le gnostique est en quête de salut. Ce sont ces esprits, dont certains sont en révolte contre Dieu qui ont contaminé le monde.

Ces êtres qui prolongent l'échelle du Cosmos par-delà l'homme et l'achèvent dans un sens suprasensible ne sont pas, pour le gnostique, une simple fiction de l'esprit ; ce sont des puissances et des forces personnelles et réelles[14]

Une place importante est accordée à la femme dans le système gnostique. Cela va du rôle prophétique (Noréa) jusqu'à celui de sauveur et de déesse (Sagesse, Mère, Barbélo). Dans la gnose des premiers siècles, la femme doit cependant retourner à la condition masculine pour atteindre la perfection céleste : le sexe, étant identifié à la matière, ne doit plus exister dans le monde spirituel.

C'est en effet à partir de son propre corps que le gnostique fait sa première expérience du mal. Les systèmes gnostiques ont eu, dans certains [72] cas, des attitudes assez étonnantes envers le corps et la sexualité symbolisés tantôt dans la chaste madone, tantôt dans la déesse de l'amour sensuel et de la volupté [15]. Qu'il châtie son corps ou qu'il en use jusqu'à la limite pour le donner en pâture aux esprits bas, ces attitudes manifestent chez le gnostique le même désir de retourner grâce à ses forces spirituelles, à l'Esprit qui le délivrera de la matière.

S'il développe ces attitudes spirituelles, elles deviendront des entités pneumatiques, incorruptibles dont la réunion forme l'homme pneumatique. Ce dernier se dégage de la corporéité et devient alors, en acte, l'image de Dieu qui survit à la destruction du corps[16]

De là, les diverses théories concernant la survie de l'âme, la métempsycose et la transmigration des âmes que l'on retrouve dans toutes les gnoses jusque dans celle de Princeton, à témoin ce titre de chapitre de Ruyer : « Nous sommes vivants depuis le commencement du monde. [17] »

Puisque l'expérience du monde matériel comporte aussi la dimension temporelle, le gnostique aura la même attitude envers le temps.

Qu'on en borne le cours au terme de l'existence présente ou qu'on l'imagine se déroulant à travers une suite immense et, en principe, interminable de réincarnations, le devenir humain, brusquement et inéluctablement interrompu par la mort dans le premier cas, indéfiniment prolongé avec son cortège de désillusions et de souffrances dans le second, revêt un aspect lugubre et tragique, prend l'allure d'un drame[18]

L'importance de la dimension temporelle n'échappe pas à la gnose moderne. Ce n'est cependant pas son aspect dramatique qui est retenu mais plutôt la possibilité à travers la gnose de déborder l'histoire.

Si le « roseau pensant » est supérieur par sa pensée aux forces et aux êtres qui l'écrasent par leurs dimensions spatiales, c'est qu'il est, en fait, un géant temporel, qui « pense », qui accumule ses pensées, et surtout qui organise, informe activement et garde les informations en sa mémoire biologique depuis des milliards d'années. L'homme est un microbe, ou un « pauvre » spatial, mais c'est un milliardaire du temps[19]

Cette dernière citation comparée à la précédente laisse entrevoir une des différences que l'on rencontre dans les systèmes gnostiques. Certains auront tendance à être pessimistes, d'autres optimistes, bien que ceux qui le sont le plus comme les gnostiques de Princeton ne le soient bien souvent qu'à long terme. « [...] ils sont inquiets pour les deux ou trois siècles qui sont devant nous. » dira Ruyer [20].

Le cosmos tout entier est vécu pour le gnostique comme un drame : « Je suis au monde, mais je ne suis pas du monde. [21] » C'est en ce sens qu'il ne faut pas négliger les origines historiques de la gnose pour expliquer [73] la préoccupation du gnostique à comprendre sa situation présente et trouver les moyens de s'en sortir. Selon l'hypothèse de Grant, par exemple, la gnose chrétienne des premiers siècles serait fondée sur des espoirs apocalyptiques déçus à la suite de la ou des chutes de Jérusalem. Une analyse sociologique des systèmes gnostiques actuels conduirait peut-être à formuler de semblables hypothèses.

Bien d'autres aspects de la gnose auraient pu être retenus ici. La gnose faisant large place à l'imagination, les systèmes, les thèmes, les mythes développés par les nombreuses gnoses au cours des siècles sont aussi variés que le simonisme peut être différent du manichéisme.

L'histoire nous apprend que le courant gnostique a toujours été refoulé parce qu'il était une épine au flanc de l'orthodoxie. L'effort constant de la pensée scientifique pour se « démythologiser » et des religions pour se construire une « dogmatique » afin de s'instituer l'une et l'autre comme critère de vérité a repoussé progressivement la pensée gnostique au musée des horreurs. Grant fait le bilan de ce que les résultats de cette lutte ont signifié pour notre civilisation :

[...] le triomphe du dogme de la création sur le mythe des éons, de l'expérience collective sur la fantaisie individuelle, de l'histoire sur l'imagination désordonnée, et de l'objectivité sur la subjectivité[22]


II. L'ACSC et le phénomène gnostique

Les caractéristiques de le pensée gnostique se retrouvent-elles dans l'enseignement de la science cosmique ? À cela, il faut répondre oui, en ce que la science cosmique se présente comme une voie de salut par la connaissance. Peut-être est-elle loin de l'idéal type de la gnose qu'une certaine synthèse des travaux effectués sur le sujet permet de construire. Sans doute n'aura-t-elle pas l'influence que le manichéisme a eu sur la pensée occidentale. Il reste cependant que ce cas, comme un certain nombre d'autres, témoigne de l'existence de ce phénomène dans notre société et mérite par le fait même d'être considéré comme tel.

Une connaissance qui sauve. La page de présentation du tome 1 de Science cosmique, manuel de base de l'ACSC, fourmille d'indications quant à la nature de cette science et sa situation par rapport à la science moderne. La science cosmique y est définie comme étant « la science de toutes les sciences ». Elle englobe toutes les autres puisqu'elle veut « exposer une large fresque du tout ». Par rapport à elle, les sciences biologiques et physiques ne sont que « des découvertes de lois qui existent depuis que le cosmos s'est formé ». Cette science, pour l'auteur, est celle de l'avenir, étant donné qu'une montée scientifique fulgurante se produit actuellement qui conduira invariablement à la dimension cosmique des sciences.

La connaissance acquise dans la science cosmique est le fruit d'un entraînement du cerveau, de la pratique « du développement de la communication [74] neuronique [23] ». Les cellules du cerveau ne s'activent que sous la poussée de la volonté qui « se manifeste par des attitudes, des gestes et des paroles [24] ». Les cours de science cosmique enseignent les exercices qu'il faut faire pour réveiller le « magnétisme des neurones » qui appellent l'énergie provenant de la matière ou de la mémoire universelle.

Ces attitudes, ces gestes et ces paroles sont d'autant plus importants que la connaissance qui en découle est d'abord connaissance de soi. La méthode de la science cosmique procède habituellement du général au particulier : c'est pour connaître l'énergie psychique que l'on commence par essayer de saisir la nature de l'énergie cosmique.

Cette étude de la Science Cosmique s'efforce de nous rendre conscients de ce que nous sommes dans le cosmos, de trouver notre place dans l'univers, de découvrir l'importance de cette occupation, de découvrir les relations qu'il y a entre nous et tout le cosmos[25]

Les réponses, quatre cent dix-huit, à un questionnaire distribué aux membres en décembre 1978 confirment ce besoin de se connaître, d'évoluer personnellement en harmonie sur les « quatre plans » avec le reste de l'univers.

Une connaissance qui refuse le réductionnisme. La science cosmique est globalisante en ce qu'elle prétend comprendre l'ensemble des connaissances déployées dans le temps et dans l'espace : « Les mêmes lois le régissent (le temps) et elles s'appliquent à tout ce qui existe dans le cosmos. [26] » Dans la science cosmique, il n'est pas question de parler de la partie sans se référer au tout. À titre d'exemple, ce passage tiré de Science cosmique qui aide à comprendre comment il se fait qu'on se préoccupe de l'influence des astres sur soi et sur tout ce qui arrive.

La vie intellectuelle est donc la suite logique de l'activité de l'intelligence, et l'intelligence est le produit des interactions neuroniques qui, à leur tour, sont la résultante de la force électro-magnétique, qui puise elle-même son énergie cosmique primaire qui, en touchant le noyau du neurone, se mélange selon le plan de la matrice, en énergie complémentaire et ombrée[27]

À souligner le style utilisé qu'on retrouve fréquemment dans les textes : un enchaînement qui va du plus près au plus loin, du monde matériel au monde spirituel et vice-versa.

La science cosmique refuse ensuite la parcellisation des connaissances, la trop grande spécialisation même dans ce qu'il convient d'appeler l'art de vivre qui en découle.

Pour que l'évolution soit complète et pour que le film de vie se déroule normalement, il faut donc que tous les éléments de l'homme progressent [75] en même temps. Donc, c'est bien compris, il faut évoluer sur tous les plans[28]

Une des lois universelles que le membre de l'ACSC apprend à connaître dit textuellement : « Je suis conscient que j'appartiens à un tout. » (2e loi universelle) ; une loi divine n'en dit pas moins : « Je crois à l'échange collectif de toutes les parties de l'univers. » (11e loi divine).

Un texte intitulé Réflexions, daté du 8 avril 1977 et distribué au symposium des 5 et 6 mai 1979, résume la hiérarchie que l'ACSC établit entre celui qui « connaît parfaitement les grands secrets des hautes mathématiques » et celui qui a « une conscience large comme le monde ».

Connaître globalement l'univers, les lois qui le régissent et faire entrer ces lois dans sa vie est largement supérieur à celui qui est spécialisé dans les sciences terrestres.


Un syncrétisme. Comme la science cosmique se veut « la science de toutes les sciences », il faut s'attendre à la voir puiser à diverses sources l'ensemble de ses enseignements. Ses emprunts iront tantôt du côté des sciences, tantôt du côté des religions, emprunts qu'elle réinterprétera bien entendu à sa manière.

Le vocabulaire de la science cosmique est truffé de mots scientifiques, rarement définis cependant ou définis dans un sens qui ferait sursauter bien des scientifiques, tel le « quanta » présenté lors d'un symposium comme « le premier grain de matière ». La physique fournit une bonne partie du lexique de la science cosmique et ces mots apparaissent dans la première partie du document de base, Science cosmique : atome, électron, élément, énergie, mouvement, temps, espace, et autres. Vient ensuite la biologie avec embryon, neurone, hypothalamus, évolution, mutation, etc., et enfin la psychologie : intelligence, instinct, conscience, psychisme, goût, imagination, ainsi de suite. Le vocabulaire suit en cela le mode de pensée de cette science qui observe d'abord le cosmos pour en venir à une meilleure connaissance de soi.

Le vocabulaire emprunté aux théories scientifiques est généralement polysémique. Ainsi en est-il du mot « évolution » omniprésent dans les textes et dans les cours. Il signifie parfois qu'on refuse de se figer dans le fixisme. La création n'a pas été faite une fois pour toutes, même si elle se poursuit dans le cadre d'un plan élaboré à la perfection : « [...] l'évolution est le mouvement, la marche vers un point et Dieu est mouvement et création [29] ». Évoluer, ce peut être aussi passer de la cinquième à la sixième race, c'est-à-dire devenir des êtres plus spirituels. Ailleurs, l'évolution se définit comme un progrès vers l'hétérogénéité, l'individualisation, rejoignant en cela la notion spencérienne.

L'évolution est la multiplication de ce ganglion nerveux, qui donne naissance à d'autres plus complexes jusqu'à la structure extrêmement fine et ramifiée de véritables centres de commande de tout l'organisme de l'être qui les porte, appelés neurones[30]

[76]

Une autre acception du mot en fera un synonyme d'hiérarchie.

Plus on monte dans l'échelle de l'évolution des êtres, plus cette vie intellectuelle est active, plus elle est créatrice et libre de décider ce qu'il faut accepter ou refuser pour le plus être [...] [31].

Le mot est utilisé dans ce sens sans aucune gêne pour parler des membres de l'ACSC qui ont eu la chance plus que d'autres de développer leurs neurones. « Vous êtes des choisis ! » leur clame régulièrement la présidente. L'ACSC fournit d'ailleurs des instruments pour mesurer le degré d'évolution des gens, ce qui ne comporte aucune prétention puisqu'il s'agit de savoir « où on est » et « où on va ». À un symposium, les 5 et 6 mai 1979, un orateur a fait cette distinction entre « hiérarchie de création » et « hiérarchie de valeur ». On n'accepterait que le premier sens du mot. Quelqu'un qui est parvenu à la sixième race est plus évolué qu'un autre qui en est encore à la cinquième même si celui-ci l'est plus que l'animal le plus évolué, et ainsi de suite.

Un autre exemple est celui des diverses utilisations de la notion de temps. Il n'est pas étonnant d'y retrouver en filigrane l'idée de « temps relativiste » de la physique moderne. Le qualificatif est remplacé par celui de « cosmique », mais la réalité décrite reste la même bien que présentée à la façon de la science cosmique.

Plus la matière est dense, plus le temps est lent ; plus la matière est fluide, plus le temps est rapide[32]

Pour les êtres inférieurs, le temps est extrêmement rapide, ce qui n'est pas le cas pour l'homme « dont l'âme ne doit pas mourir », et encore moins pour Dieu, pour qui le temps « n'existe pas ».

La science cosmique intègre les théories scientifiques contemporaines dans son enseignement de deux manières différentes. La première lui fera trouver dans la science un appui à ses énoncés. La science et le prestige qui lui est accordé dans la société actuelle servent alors de légitimation.

Il est donc logique qu'en les développant davantage (les cellules du cerveau), on en arrive à ces conclusions logiques au sujet de connaissances qui s'appuient sur une masse de découvertes déjà expérimentées par des hommes de science[33]

L'autre manière ne peut s'expliquer que par le caractère de la gnose elle-même : une réinterprétation des théories en accord avec l'idée de base que le plan de Dieu se réalise selon des lois de développement qu'il est possible de découvrir et que l'homme doit lui-même connaître s'il veut évoluer au même rythme que le reste de la création.

La science cosmique prend aussi ses distances face à la science moderne lorsqu'elle affirme ses insuffisances.

Un grand nombre d'énoncés que l'on fait, ont déjà été expérimentés d'une manière ou d'une autre quoique superficiellement, sans en connaître bien souvent l'origine et la cause qui font déclencher ces lois[34]

[77]

Les emprunts à la tradition chrétienne sont plus diffus, bien que le dogme de la Trinité soit fondamental pour l'ACSC. Les allusions à la religion chrétienne sont plutôt discrètes afin de ne pas entamer de polémique, selon les mots mêmes d'un dirigeant lors d'un symposium. Dans le discours, il est clair, du moins pour les dirigeants, que l'ère chrétienne qui était celle des Poissons est dépassée et fera bientôt place à l'ère du Verseau qui se manifeste sous le signe de l'esprit. D'où le peu d'intérêt à puiser à cette source. Au niveau d'un certain rituel encore peu élaboré, certaines ressemblances sont frappantes : la prière à la Trinité avant chaque activité, l'imposition des mains pour guérir l'âme et le corps, un baptême cosmique qui consisterait à chasser le négatif du nouveau-né.

L'influence des religions orientales serait peut-être plus importante que celle du christianisme sur la pensée « cosmique ». Ce serait le cas pour la doctrine de la réincarnation qui y trouve son explication dans le fait que l'âme, dans son évolution, adopte divers supports (corps) jusqu'au terme de son cheminement. L'ACSC a aussi sa loi du Karma. Son insistance sur l'importance d'être positif se situe dans la même perspective et occupe une place importante dans la préoccupation des membres comme l'indiquaient les réponses à un questionnaire qui leur était adressé.

Une pensée symbolique. Dans une pensée qui se préoccupe autant sinon plus de l'univers spirituel que du matériel, l'image devient la clé de la compréhension et l'utilisation du symbole est rendue indispensable, ne serait-ce que du point de vue pédagogique. C'est par des images, des couleurs et des nombres que cette science va réussir à décrire le principe premier d'où découle toute sa doctrine : l'énergie. Du courant d'énergie rouge, qui est le plus fort, le Père, va surgir la vie, la matière, alors que la spiritualité découlera de l'énergie bleue plus légère, et ainsi de suite. Ces courants d'énergie seront présentés dans un graphique que le membre pourra lui-même colorier.

L'usage des nombres, dans la bonne tradition pythagoricienne, est indispensable pour opérer les calculs qui permettent de connaître, par exemple, l'influence des astres à la naissance. Un texte vendu lors des cours s'intitule : Comment appliquer les mathématiques cosmiques aux actes quotidiens.

Il est aussi souvent question de l'archétype, ce modèle de l'homme nouveau, lancé dans l'espace, et auquel doivent tendre les membres de l'ACSC pour parvenir à la sixième race. Cet archétype est matérialisé dans les trois personnes qui sont à l'origine du mouvement et qui sont, outre Adéla T. Sergerie, Albert Gauthier et Jean-Marie Mousseau, tous deux ingénieurs. Lors d'un symposium, ils ont été présentés, l'un comme un grand vulgarisateur, et l'autre comme le plus grand savant que la terre ait jamais porté.

La métaphore et l'analogie sont puisées à même des réalités qui font partie du décor quotidien et sont fréquemment reliées à la technique. Par exemple, la communication radiophonique aidera à comprendre le rôle [78] du psychisme dans le cerveau. Le vaisseau spatial représentera le corps : « Le corps, c'est le vaisseau spatial de votre âme. » [35]

Le symbole, comme on le voit, remplit des fonctions multiples. Il sert à représenter des choses abstraites : « La rouge et la jaune forment l'énergie orangée. [36] » Il peut aussi devenir la chose représentée : « Lorsque c'est l'énergie orangée qui est à l'origine du courant, la matière deviendra minérale, et sera légèrement teintée de rouge. [37] » Le symbole agit parfois même sur les choses : la science cosmique rejoint en cela la magie.

Placer ce tableau devant soi et appuyer le doigt sur chaque point de la ligne qui contient ce que l'on veut obtenir, ou sur tout le tableau, si on veut évoluer et guérir tout à la fois [...]. [38]

Une pensée mythique. Quels mythes retrouve-t-on dans la science cosmique et quelle utilisation en fait-on ? Considérons d'abord le mythe du « voyage de l'âme », largement présenté dans Documentation cosmique. L'âme participe de l'énergie de Dieu ; elle en est une parcelle. Elle doit prendre un ou des supports terrestres (le corps) pour évoluer jusqu'à son retour à l'île centrale. La réincarnation ne se fait cependant pas nécessairement sur terre, mais peut se réaliser sur d'autres planètes, puisqu'il existe, pour la science cosmique, d'autres mondes habités.

L'âme en partant de l'île du paradis porte en elle le plan de toute son évolution. [...] L'âme ne peut retourner à l'île du Paradis avant qu'elle ne soit devenue adulte, c'est-à-dire qu'elle puisse monter seule, comme l'homme est capable d'agir seul lorsqu'il atteint sa maturité[39]

Ce mythe est fondamental puisqu'il justifie par la suite le mode de vie, l'importance accordée à certaines choses plus qu'à d'autres, telles la connaissance, l'harmonie, la vie spirituelle.

C'est elle (l'intelligence) qui motivera le conscient et qui permettra à ce conscient de vouloir librement trouver Dieu en observant ses lois et en vivant selon son plan de vie qui le conduira à faire évoluer son âme jusqu'à l'île centrale[40]

Beaucoup d'autres mythes mériteraient d'être décrits, ceux qu'on trouve dans la Documentation cosmique, ou ceux qui sont exposés dans les cours. Les « Esprits bas » qui agissent sur les éléments en les chargeant d'idées négatives [41]) l'île centrale et Dieu qui l'habite [42]. Adam et Ève qui ont reçu comme mission d'améliorer la race humaine déjà nombreuse au moment où ils sont apparus [43], la genèse de la vie narrée de deux façons différentes comme dans la Genèse biblique [44], voilà autant d'exemples de récits à la fois étonnants et fascinants.

[79]

Une pensée créatrice. L'imagination n'est pas mise à profit seulement dans la construction du mythe. Tous les membres, à un moment ou l'autre, se sentent stimulés à produire des œuvres d'imagination. Le tome 2 de Science cosmique se termine, comme en une espèce d'apothéose, sur la manière de composer de la musique cosmique.

En un élan, toutes les vibrations de l'énergie cosmique s'élancent en une puissante harmonie dont l'écho répète de monde en monde le bonheur du Terrien d'avoir trouvé Dieu. Et, fatiguée d'émotion, la nature se tait — et l'homme solitaire lance une dernière fois ses vibrations, rouge ombré à travers l'espace, — son cri en est un d'espérance et qui se termine en une lente prière, puis en une méditation profonde[45]

À peu près à chaque rassemblement, il est loisible d'entendre chanter ou interpréter de façon très harmonieuse des pièces composées par l'un ou l'autre membre. L'auteur d'un de ces chants dira qu'il a été inspiré par un certain Dante, « poète à ses heures ».

Tous les modes d'expression sont en fait valorisés. Le décor du symposium des 5 et 6 mai 1979 a été conçu en tenant compte des vibrations de l'énergie : un savant mélange des couleurs qui donne une impression un peu surréaliste. À cette même rencontre, on présente des films intitulés Cosmic Zoom et Champs de l'espace. Un membre de l'ACSC est propriétaire d'une galerie d'art à Québec, la seule, selon lui, à exhiber des œuvres cosmiques. Il est courant d'entendre dire que l'un ou l'autre membre expose ses travaux d'artisanat.

Toujours dans cette même perspective de déploiement de l'imagination, on invite régulièrement les personnes présentes aux réunions, membres et sympathisants, à se faire des plans : « Quand vous faites des plans, faites des grands plans qui vont guider votre vie pour des siècles à venir. » Et l'orateur de poursuivre. « Le monde d'aujourd'hui est bâti sur les rêves d'hier. »

Un paragraphe de Science cosmique souligne bien l'importance du rôle joué par l'imagination dans le développement du psychisme.

L'imagination a un rôle important à jouer dans le développement psychique, ainsi que l'étude des phénomènes qu'il fait naître. Ces études activent le désir de vivre ces phénomènes soi-même, et donnent le courage de persévérer dans le travail qui les provoqueront, tandis que l'imagination inventera des moyens pour y arriver[46]


Une vision du monde qui fait peu de place à la vie en société. Il est très peu souvent question de la vie en société dans les documents diffusés par la science cosmique. Il y va d'une certaine cohérence avec les enseignements qui sont centrés sur la connaissance de soi et sur la solution des problèmes à l'intérieur de soi. Cela pourrait même aller jusqu'à dire que la dimension sociale ne fait pas partie intégrante de la science cosmique.

[80]

La société, lorsqu'on en parle, est présentée comme la cause du mal. Par exemple, si le cancer se répand, c'est que la société « est une société où l'existence de l'homme est instable... [47] ». Ou encore : « L'homosexualité se répand de plus en plus parce que la société de consommation surprotège les garçons... [48] ». Les problèmes autour de l'amour et de la procréation sont aussi causés par la société : « Les hommes qui vivent dans une constante insécurité ne peuvent dans toutes les conditions requises, procréer un enfant avec amour et bonheur de l'élever s'il vient à naître. [49] » Par contre, on situera cette cause aussi ailleurs : elle peut être une rançon de la cinquième race ou un effet de la désobéissance aux lois.

Lorsqu'il est question de la société, c'est habituellement en termes d'inquiétudes, de questions auxquelles on n'a pas trouvé de réponses. Deux types d'inquiétudes ressortent en particulier des questions posées par les participants lors des rencontres. L'un concerne la mutation qui s'en vient, l'autre, les problèmes que traverse le Québec actuellement. Par exemple, on se préoccupera de savoir si le reste de l'humanité va aussi savoir qu'il y a de grands changements qui s'en viennent ou encore, si le changement va signifier qu'on ne mourra pas. Ces questions font suite à un exposé où on leur a dit, entre autres : « Il n'y a que ceux qui acceptent le plan qui vivront. » Quant à la question du Québec, on se demandera, par exemple, si les événements entre le Québec et le Canada « ont affaire avec l'homme nouveau ». Les réponses données par les dirigeants sont généralement rassurantes : « Les maîtres cosmiques travaillent. La conjoncture économique et politique, les maîtres en tiennent compte. Ils susciteront les hommes qu'il faut. » (Gustave Lévesque, 12 janvier 1980)

Cette réponse illustre bien comment à peu près jamais, dans la science cosmique, la solution ne vient de la société, à une exception près. Il est écrit dans le tome 2 de Science cosmique que les gouvernements devenant de plus en plus conscients des problèmes de la famille établiront des « caisses d'équilibre dont les revenus pourront être pris à même l'exploitation de minerais [...] afin de ne pas fatiguer le contribuable en lui demandant des surplus d'impôt [50] ». Cette solution reflète en même temps l'orientation « magique » par certains côtés de l'ACSC. La solution paraît si simple qu'on croit se trouver devant la pierre philosophale. Elle montre aussi le type de problème auquel la personne inspirée est particulièrement sensible.

Une vision prophétique. Une science qui explore la relation de l'homme avec les mondes lointains, les esprits qui les habitent et qui, surtout, situe cette relation dans une dimension temporelle ayant comme point de départ le « moment primordial » et comme point d'arrivée le retour à l'île centrale, n'est pas sans susciter quelque vision prophétique de l'avenir. Jointe à cela une expérience plus ou moins positive de la réalité actuelle, la question de l'avenir devient centrale.

[81]

L'homme de l'ère cosmique sortira de son système solaire, et sa spiritualité atteindra un haut degré, car en passant au zéro degré du noyau cosmique, l'énergie bleue activera son sens spirituel, ainsi que son intelligence et son pouvoir psychique (degré que vous atteindrez en l'an 2000)[51]

Comme on l'a vu plus haut, c'est par la connaissance, celle des lois universelles, divines et cosmiques, que le passage de l'homme de la cinquième race à celui de l'ère cosmique pourra s'effectuer. L'ACSC admet n'être pas seule à posséder et à diffuser cette connaissance. D'autres mouvements, supposément six convergeant vers le même but, devraient se réunir bientôt. L'ACSC a reçu l'aspect scientifique de cette grande mission, selon la présidente. Parmi ces six mouvements, il y aurait le groupe danois dit de Borup qui diffuse le Lien universel, de même que la Méditation transcendantale et l'Église chrétienne universelle (secte fondée par George Roux à Avignon). On fait souvent allusion dans les assemblées à cette convergence comme pour confirmer qu'il se passe réellement des choses à l'heure actuelle : « Nous sommes à minuit moins cinq » répète régulièrement la présidente.

Lié au problème de l'évolution est celui de la mort. L'homme à venir mourra-t-il ? Un orateur au symposium des 5 et 6 mai 1979 répond à cette question : « La religion a dit que la mort était le châtiment du péché. La philosophie a dit : c'est la loi, personne ne peut y échapper. La science cosmique a dit : le plan de l'homme, c'est un plan de vie. La mort et le mal sont la résultante de la non-connaissance des hommes. Remplacez le vieux code négatif par « jeunesse éternelle » et le passage de la mort ne vous touchera pas. » L'orateur explicitait de la sorte la 10e loi universelle : « Je suis conscient que la vie planétaire n'est que le passage d'une partie de la réalisation du plan de l'âme. »

Un millénarisme, comme on l'a vu à quelques reprises, est sous-jacent à la doctrine sur l'évolution. L'an 2000 marquera le passage d'une ère à une autre. Ce passage n'est cependant pas apocalyptique comme c'est le cas dans bien des gnoses et bien des sectes, en particulier celles qui ont une conception dualiste de la création. La conception moniste de la science cosmique en fait un regroupement des plus optimistes : « Je crois à l'unité de toutes les formes de vie et de matière issues de la même essence créatrice de Dieu. » (9e loi divine) Une des lois cosmiques consiste à dire : « Je suis positif à 100% ». (6e cosmique)

C'est cette attitude positive qui facilitera le passage d'une race à une autre et d'une ère à l'autre puisqu'évoluer, c'est se rapprocher toujours plus de l'essence divine. Il ne suffit pas d'être « positif », il faut aussi l'être avec les autres. La 10e loi divine dit : « Je crois que mon âme doit travailler en harmonie avec les autres âmes issues du même Créateur que la mienne. »

L'effet positif de l'appartenance à l'ACSC est d'ailleurs l'un des points les plus souvent soulignés par les répondants au questionnaire dont il a été [82] question plus haut : « On apprend à devenir positif et on agit positif... » ; « J'ai trouvé un goût nouveau à la vie et j'y tiens. J'aime la vie, et je la fais aimer aux autres avec le peu d'expérience que j'ai. »

La vision de l'avenir qui va prendre un tournant autour de l'an 2000 est donc remplie d'espoir malgré une lecture somme toute inquiète de la condition humaine. L'adhérent à l'ACSC ne répète-t-il pas plusieurs fois par jour cette prière qui n'est pas une supplique, mais l'affirmation d'un acte de création.

La Trinité me pénètre de sa puissante Énergie divine. Cette énergie me libère de : mes craintes, mes inquiétudes, mes angoisses, mes doutes. Elle guérit aussi mon corps et mon âme de tout ce qui est en inharmonie avec l'Univers.


Une morale qui invite à l'harmonie. Une morale découle de la connaissance des lois divines, cosmiques et universelles, codifiées en douze articles. Ce sont les lois cosmiques qui entraînent cependant directement un agir.

1. J'ai la simplicité d'un enfant.
2. J'ai la joie de vivre.
3. Je suis miséricordieux.
4. Je suis compréhensif.
5. Mes intentions sont pures.
6. Je suis positif à 100%.
7. Je suis généreux de moi-même et de mes biens.
8. Je suis libre de préjugés.
9. Je comprends et observe la loi naturelle.
10. J'ai le sens parfait de la justice.
11. Je distingue le degré d'évolution des gens.
12. Je comprends le sexe opposé.

Cette morale, développée en particulier dans le tome 2 de Science cosmique et au moment des cours, n'a pas la présentation cohérente de la doctrine. Elle touche beaucoup d'aspects de ce qui fait la trame de la vie quotidienne selon l'importance que ce mouvement attache en particulier à la santé physique et psychologique, à l'avenir de l'homme, de son travail, de la procréation et même de la race noire qui n'est pas tout à fait à l'aise sur cette planète puisqu'elle originerait d'ailleurs, selon les révélations.

La science cosmique propose même diverses thérapeutiques qui ont peu de rapport avec la médecine ou la psychologie mais qui ne sont que des supports pour l'exercice du pouvoir de la pensée sur la matière. On donne souvent l'exemple du Christ qui utilisait de la salive ou de la boue lorsqu'il opérait ses guérisons.

En résumé, il est possible de situer l'ACSC dans le cadre général des divers systèmes gnostiques tant à cause de ses objectifs qu'à cause de ses principales caractéristiques : une connaissance reçue par révélation qui est d'abord connaissance de soi et qui fait peu de cas de la dimension sociale de l'existence, un mode de pensée symbolique incluant le mythe, une vision du monde prophétique, une large place faite à l'imagination.

[83]

L'ACSC veut redonner à l'homme la conscience de sa dimension cosmique. Elle n'accepte pas de le réduire à un amas de molécules ni de le confiner à une dimension historique.

Je suis conscient que la personnalité n'est que le reflet de la personnalité qui se développe depuis de très longues années. (12e loi universelle)

L'homme appartient au temps d'avant l'histoire et à celui d'après et il est solidaire de tout ce qui s'est passé et se passera.

Je crois à l'échange collectif de toutes les parties de l'univers. (11e loi divine)

Plus qu'à l'espace et au temps, les dimensions de l'homme s'étendent aussi à son immense pouvoir sur la matière et sur le cosmos.

Je suis conscient des pouvoirs en potentiel dans le cerveau de l'homme. (8e loi universelle)

J'agis comme membre responsable de l'équilibre du cosmos. (4e loi universelle)

La façon de réaliser le dessein de Dieu sur chaque individu va se concrétiser dans une prise de conscience de soi, dans le développement de ses capacités personnelles sur tous les plans, et dans celui d'attitudes en harmonie avec le reste de l'univers. L'obéissance aux lois reste le moyen privilégié pour parvenir à ces fins. D'autres moyens proposés par l'ACSC pour réaliser le pouvoir de la pensée sur la matière, par exemple, tiennent de l'occultisme. Cela ne contredit pas les enseignements de l'ACSC qui perçoit l'homme comme une créature à peine éveillée à ses immenses possibilités.

Il ne faut pas être sceptique si des opérations semblent insolites et peu scientifiques, car c'est justement ce que vos savants ne connaissent pas qui fait croire à des superstitions, ce qui n'est très souvent que des effets de l'esprit sur la matière[52]

Conclusion

La monographie de l'ACSC permet de constater que la gnose est toujours « un phénomène pérenne », selon les mots de Tresmontant. Et cela étonne d'autant plus que le mode de pensée rationnel et objectif que propose la science contemporaine semblait avoir assuré confortablement sa place, si l'on en juge par l'importance qui lui est accordée dans nos sociétés, y compris le Québec. Par exemple, les auteurs du Rapport Parent écrivaient en 1963 :

On voit comment les progrès de la science et de la technique et l'évolution socio-économique qui en a résulté confèrent à l'éducation une importance toujours plus grande et constituent de fait le fondement de la société moderne[53]

Cela étonne aussi parce que le phénomène religieux semble nettement en recul par rapport à ce qu'il était comme lieu de recherche et de diffusion [84] d'une vérité. La Commission d'étude sur les laïcs et l'Église, résume la crise des valeurs religieuses qui a accompagné la Révolution tranquille :

Dans l'univers profane comme dans celui de la religion, on a poussé à son extrême limite la démythisation : mort de Dieu, mort de l'homme, mort des institutions [...] [54]

Constater la résurgence d'un mode de pensée que la plupart considéraient comme disparu n'est qu'une première étape dans la démarche sociologique. Le niveau de l'analyse proprement dite reste à faire. Il faudra bien expliquer comment il se fait que des personnes ayant déjà atteint un certain niveau de scolarité adhèrent à une science qui n'en est pas une, selon la définition que l'on accorde à ce mot dans la société contemporaine. La science cosmique présenterait-elle suffisamment d'analogies avec les systèmes scientifiques pour que sa spécificité en soit masquée ? Cette question soulève en même temps celles de la diffusion du savoir scientifique et de sa transformation de l'émetteur au récepteur. Que représente, en fait, la science cosmique pour ses adhérents ? Serait-elle une réaction ou une compensation quant à une science officielle aseptique, réductionniste, élitiste ? Ou bien ne serait-elle que « langage vide » selon l'expression de Barbichon et Moscovici [55], langage qui servirait à l'acquisition d'un statut dans une société qui exalte quasi superstitieusement la science ?

Les réponses à ces questions ne suffiraient pas encore à décrire les circonstances d'émergence d'un tel mode de connaissance. Comme on l'a vu précédemment, les analyses sociologiques de la gnose se font rares tant en ce qui concerne les gnoses contemporaines que celles qui ont existé antérieurement. L'hypothèse de Grant qui fait sortir la gnose des premiers siècles des espoirs déçus par l'apocalypse juive trouverait-elle un pendant à l'époque contemporaine ? Est-il indifférent que l'ACSC ait surgi dans la société québécoise des années 70 ? Pourquoi ne l'avons-nous pas vu surgir auparavant si la gnose est un phénomène pérenne ?

Enfin, les rapports avec la science et la religion apparaissent si étroits dans l'histoire de la gnose, ne serait-ce que pour asseoir définitivement le prestige de l'une sur l'autre comme moyen de parvenir à la vérité, qu'il ne faudrait pas les sous-estimer dans la recherche d'une explication. L'interprétation que la science cosmique fait de certaines théories scientifiques qui concernent l'évolution, ou la connaissance de soi, par exemple, et inversement l'expérimentation que la science cosmique fait de certains pouvoirs de la pensée justifie cette incursion. En quoi le terreau culturel qui favorise le développement de la science serait-il différent de celui qui nourrit la gnose ? En quels lieux s'opère la bifurcation ? Toutes ces questions, et bien d'autres, font l'objet d'une thèse en sociologie qui devrait être terminée bientôt.



[1] Bryan Wilson, « Typologie des sectes dans une perspective dynamique et comparative », Archives de sociologie des religions, n° 16, juil.-déc. 1963, p. 58.

[2] Raymond Ruyer, la Gnose de Princeton, Paris, Fayard, 1977, 447 p., (coll. Pluriel, Le livre de poche).

[3] J. Doresse, « la Gnose », Histoire des religions, Paris, Gallimard, 1972, (Encyclopédie de la Pléiade), p. 381.

[4] Robert M. Grant, la Gnose et les origines chrétiennes, Paris, Éditions du Seuil, 1964, p. 9.

[5] Henri-Charles Puech, En quête de la Gnose, I. La Gnose et le temps, Paris, Gallimard, 1978, p. 185.

[6] Claude Tresmontant, Études de métaphysique biblique, Paris, J. Gabalda et Cie, 1955, p. 229.

[7] Ruyer, op. cit., p. 15.

[8] Id., p. 13.

[9] H.-C. Puech, op. cit., p. 165.

[10] Id., p. 165 (citation de divers textes gnostiques).

[11] R.M. Grant, op. cit., p. 17.

[12] Id., p. 18.

[13] Id., p. 18.

[14] H. Leisegang, la Gnose, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1971, p. 18.

[15] Sur cette question, voir H. Leisegang, op. cit., p. 189.

[16] H. Leisegang, op. cit., p. 54.

[17] R. Ruyer, op. cit., p. 163.

[18] H.-C. Puech, op. cit., p. 197.

[19] R. Ruyer, op. cit., p. 256.

[20] Id., p. 18.

[21] H.-C. Puech, op. cit., p. 200.

[22] R.M. Grant, op. cit., p. 156.

[23] Adéla T. Sergerie, les Trois grandes questions de l'homme, Shawinigan, l'Association des chercheurs en Sciences cosmiques du Québec Inc., s.d., p. 1, (miméo).

[24] Id., p. 32.

[25] Adéla T. Sergerie, Science cosmique, tome 1, Shawinigan, l'Association des chercheurs en Sciences cosmiques du Québec Inc., s.d., Présentation, (miméo).

[26] Id., tome 2, p. 1.

[27] Id., tome 1, p. 49.

[28] Adéla T. Sergerie, Documentation cosmique, tome 1, Shawinigan, l'Association des chercheurs en Sciences cosmiques du Québec Inc., p. 65, (miméo).

[29] A. T. Sergerie, les Trois grandes..., op. cit., p. 23.

[30] A. T. Sergerie, Science cosmique, tome 1, op. cit., p. 44.

[31] Id., p. 45.

[32] T. Sergerie, Science cosmique, tome 2, op. cit., p. 1.

[33] A. T. Sergerie, les Trois grandes questions..., op. cit., p. 2.

[34] A. T. Sergerie, Science cosmique, tome 1, op. cit., présentation.

[35] A. T. Sergerie, Documentation cosmique, tome 1, op. cit., p. 4.

[36] A. T. Sergerie, Science cosmique, tome 1, op. cit., p. 6.

[37] Id., p. 34.

[38] Id., p. 76.

[39] A. T. Sergerie, Documentation cosmique, tome 1, op. cit., p. 19.

[40] Id., p. 21.

[41] A. T. Sergerie, Documentation cosmique, tome 1, op. cit., p. 24.

[42] Id., p. 31.

[43] Id., p. 68.

[44] A. T. Sergerie, Science cosmique, tome 1, op. cit., p. 174 et 189.

[45] Id., tome 2, p. 196.

[46] Id., tome 1, p. 200.

[47] Id., tome 2, p. 30.

[48] Id., tome 2, p. 58.

[49] Id., tome 2, p. 82.

[50] Id., tome 2, p. 117.

[51] Id., tome 1, p. 144.

[52] Id., tome 1, p. 82.

[53] Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la Province de Québec, tome 1, Gouvernement du Québec, 1965, (format de poche), p. 70.

[54] Commission d'étude sur les laïcs et l'Église, L'Église du Québec : un héritage, un projet, tome 0, Montréal, Fides, 1971, p. 50.

[55] Guy Barbichon et Serge Moscovici, « Diffusion des connaissances scientifiques », Information sur les sciences sociales, vol. IV, 1, mars 1965, p. 18.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 17 novembre 2017 14:38
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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