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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Philippe Garigue, “Le système de parenté en milieu urbain canadien-français.” Un article publié dans La société canadienne-française. Études choisies et présentées par Marcel Rioux et Yves Martin, pp. 363-376. Montréal: Les Éditions Hurtubise HMH, ltée, 1971, 404 pp. Version française d'un article publié originalement dans la revue « American Anthropologist », 58, 6 décembre 1956, 1090-1101. [Le 7 février 2006, M. Yves Martin, sociologue, ancien sous-ministre dans le gouvernement du Québec, nous a autorisé à diffuser la totalité de ses publications.]

[363]

Philippe GARIGUE
politologue  et professeur, retraité de l'Université de Montréal

Évolution et continuité dans la société rurale
canadienne-française
.”

Un article publié dans La société canadienne-française. Études choisies et présentées par Marcel Rioux et Yves Martin, pp. 363-376. Montréal : Les Éditions Hurtubise HMH, ltée, 1971, 404 pp.

Structure de la connaissance de la parenté [364]
Aspects importants du comportement entre parents [366]
Conclusions [373]
Références [375]


Version française d'un article de : « American Anthropologist », 58, 6 décembre 1956, 1090-1101. Publication autorisée. L'auteur désire exprimer ici sa reconnaissance pour l'octroi d'une bourse de recherche, accordée par la Faculté d'études et de recherches post-scolaire de l'Université McGill. Il veut saisir cette occasion pour remercier monsieur l'abbé Norbert Lacoste et Monsieur Gérald Lemieux, de la Faculté des Sciences sociales de l'Université de Montréal, pour l'avoir aidé de leurs connaissances sur le Canada français.



Cette étude a pour objet de décrire le système de parenté chez les Canadiens français à Montréal et d'en souligner l'importance. Elle porte sur le problème soulevé par Wirth (1938) et de nombreux autres sociologues qui posent que la parenté perd de sa force dans un milieu urbain. De septembre 1954, à février 1955, nous avons interrogé 52 personnes dans 43 ménages. Etant donné que notre étude visait spécialement à vérifier l'influence qu'exerce le milieu urbain sur la parenté, nous n'avons choisi que des citadins de longue date, bien que dans certains ménages se soient trouvées des personnes nées hors de Montréal. Il ne semble pas y avoir de différences sensibles entre les familles dont les membres sont tous nés à Montréal et celles dont certains membres sont nés ailleurs. Nous avons obtenu trente « arbres généalogiques » de personnes vivant en milieu urbain depuis leur naissance. La longueur du questionnaire limitant le nombre de personnes qu'il était possible d'interroger pendant les cinq mois qu'a duré l'enquête, nous avons pu utiliser un échantillon aléatoire. Nous croyons cependant [364] pouvoir affirmer que le comportement général observé est vraiment représentatif de l'ensemble des Canadiens français urbanisés.

On a conduit toutes les entrevues en langue française et au lieu de résidence même des informateurs. La plupart de ceux-ci avaient des revenus moyens ; trois seulement avaient des revenus élevés et cinq des revenus nettement faibles. Cette étude n'a pas pour objet l'analyse de l'ensemble des répercussions de la vie urbaine sur la parenté chez tous les Canadiens français de Montréal, par exemple, l'étude de la « pathologie » de la vie urbaine. Cependant, nous avons recueilli assez de témoignages pour pouvoir répondre à une question moins vaste : quelles sont les conséquences de l'urbanisation sur la parenté ?

Le type de relations de parenté entre Canadiens français habitant les villes est une variante du type occidental général. Il s'agit d'une structure patronymique bilatérale, à deux principales dimensions : étendue dans le sens latéral et profondeur généalogique. Bien que la plupart des informateurs se montrent conscients de ce qu'est la lignée et témoignent de la fierté à l'égard de l'histoire du nom, c'est avec ceux de leur propre génération que les rapports sont les plus fréquents, et cela sans égard aux liens de consanguinité et d'affinité par alliance. Ces dimensions, latérale et verticale, impliquent des comportements différents : entre générations, les relations sont conventionnelles et comportent certaines obligations, tandis qu'entre gens d'une même génération s'opèrent des choix moins formels selon les préférences personnelles. Ce sont les relations entre parents et enfants et entre frères et sœurs qui forment le noyau même de la famille, laquelle est considérée comme une cellule autonome. Les rôles que sont censés jouer les membres plus éloignés de la parenté varieront selon que les relations avec eux sont plus ou moins conventionnelles, et qu'ils sont plus ou moins « de la famille ». Ces rôles sectionnent la parenté en un certain nombre de sous-groupes, ayant chacun des fonctions particulières. On ne compte sur l'ensemble de la parenté qu'en de grandes occasions, par exemple, lors de funérailles ; dans la plupart des cas, seuls sont concernés les sous-groupes. Les femmes jouent un rôle plus actif que les hommes au sein de la parenté et ce rôle, en plus de celui qu'elles exercent en tant qu'épouses et mères, leur confère une grande influence et assure la continuité du groupe parental en tant que tel. Quoique les informateurs se soient tous montrés très conformistes en ce qui regarde les devoirs familiaux, ils mentionnèrent toutefois certains facteurs qui, à leur avis, étaient cause de segmentation. Les plus importants de ces facteurs, selon eux, sont la mobilité sociale et la différenciation culturelle. Ils ont pour effet d'affaiblir, voire d'abolir, les rapports entre les membres de la parenté.

Structure de la connaissance de la parenté


Nous avons sondé les connaissances généalogiques de trente des cinquante-deux informateurs interrogés. L'étendue de ces connaissances se bornait tout au plus à savoir, — en plus du nom de famille, — à quel sexe appartenait telle personne. Par exemple, on mentionnait les enfants de la branche collatérale, [365] lorsque l'informateur savait s'il s'agissait de filles ou garçons et lorsqu'il pouvait dire quels liens généalogiques les rattachaient au groupe familial. La moyenne de ces connaissances s'étendait à 215 personnes. Le plus petit nombre était de 75 ; dix des informateurs les moins renseignés purent nommer de 75 à 120 parents ; les dix suivants, de 126 à 243 ; et les dix qui étaient les plus au courant de leur généalogie purent énumérer de 252 à 484 parents. Cette parenté se répartissait en un grand nombre de collatéraux, plutôt que sur plusieurs générations. Un informateur fournit des renseignements sur trois générations, en plus de la sienne ; dix en fournirent sur quatre générations, en plus de la sienne ; treize, sur cinq générations et six prétendaient connaître jusqu'à six générations. Les trois informateurs les plus ignorants à ce sujet peuvent être considérés comme des cas normaux. Dans un cas, l'informateur ne connaissait rien de sa branche maternelle, et dans les deux autres cas, les véritables liens de parenté bilatéraux étaient tout embrouillés, faute de bien connaître la génération précédente.

Les connaissances les plus étendues que possédaient les informateurs sur leur parenté portaient le plus souvent sur leur génération et sur celle de leurs pères et mères, ce qui représentait de la moitié aux deux tiers des personnes connues. Ce qu'ils savaient de la génération précédente se réduisait souvent à un nombre d'ascendants allant de un à huit. Quant aux troisième et quatrième générations, les informateurs n'en connaissaient, dans la plupart des cas, qu'un aïeul. Les connaissances quant aux ramifications des branches collatérales, à l'importance numérique de la famille tout entière et à sa remontée dans le temps, variaient selon l'âge, le sexe et le statut matrimonial des informateurs.

L'âge des informateurs variait de 19 à 72 ans, autour d'une moyenne de 30 ans et demi. L'étendue des connaissances portant sur les collatéraux comme sur la lignée, avait nettement tendance à s'accroître en raison de l'âge des informateurs. Le facteur déterminant du taux d'accroissement semble être le nombre de parents qui entouraient l'informateur au cours de son adolescence. Pour les informateurs d'environ quarante ans, ce qui revêtait le plus d'importance, c'était leur propre génération et la génération précédente. Pour les informateurs plus âgés, les générations qui les suivaient revêtaient une importance croissante. Ce sont les personnes mariées qui en connaissaient le plus sur la famille.

L'étendue des connaissances généalogiques semble être fonction du sexe de l'informateur : deux seulement des quinze informateurs les mieux renseignés sur leur parenté (pouvant nommer de 186 à 484 personnes) étaient des hommes. Les dix informateurs les mieux renseignés étaient tous des femmes. L'accent que met l'informateur soit sur la branche paternelle, soit sur la branche maternelle est aussi fonction du sexe : un peu plus de la moitié des hommes en connaissaient davantage sur la lignée paternelle ; les femmes étaient plus renseignées sur la lignée maternelle et cela dans une proportion de trois à un. Si l'on estime que la connaissance des prénoms des parents indique un sens familial plus éveillé, on peut établir un éventail plus restreint, allant d'un minimum de 54 à un maximum de 288 parents. [366] La proportion de parents connus aussi par leurs prénoms, par rapport à ceux qui n'étaient connus que par leur nom de famille et leur sexe, variait entre une demie et neuf dixièmes. Cette proportion n'est pas coreliée aux chiffres extrêmes de la première catégorie et on ne constatait qu'une légère augmentation dans les éventails les plus étendus. On ignorait surtout les prénoms des descendants issus de ménages avec lesquels on avait peu de contacts.

Si on classe les liens de parenté par ordre d'importance en tant que centres d'activité, les premiers sont les liens entre frères et sœurs. Ceci semble relié à l'importance numérique du groupe de frères et sœurs et à la persistance des relations entre eux après les mariages. Le nombre de frères et de sœurs qu'avaient les informateurs était, en moyenne, de cinq ; en un cas cependant il y en avait seize. Règle générale, il y a corrélation entre la connaissance que l'informateur a de sa parenté et l'importance numérique du groupe de consanguins le plus proche de lui : ses frères et sœurs, ceux de son père et ceux de sa mère. Plus ces personnes sont nombreuses, plus loin s'étend la parenté. En outre, la famille s'accroît en sens latéral par suite des mariages des frères et des sœurs, car les liens avec les beaux-frères et les belles-sœurs sont généralement assez solides. Ainsi, le « noyau » de la parenté se compose des familles domestiques unies par des liens de consanguinité : frères-sœurs, parents-enfants, et des liens contractés par les frères et les sœurs. Hors de ce noyau, la connaissance est en raison des lignées de descendants. Dans ce cas, ne seront connus que quelques-uns des membres du groupe consanguin. On doit établir quelque distinction entre la considération accordée aux membres du noyau familial et la considération accordée à ceux qui lui sont apparentés par voie de génération. Etant donné la fréquence des mariages entre cousins chez les Canadiens français, les deux modes de reconnaissance peuvent jouer en même temps. Il est impossible de dire si l'importance accordée aux liens d'affinité créés par suite des mariages des frères et sœurs pourrait être attribuable à la fréquence des mariages entre cousins ; il est cependant indubitable que nombre de liens de parenté créés par le mariage d'un frère ou d'une sœur revêtent autant d'importance que ceux qui existent entre cousins.

Une autre caractéristique des Canadiens français urbanisés est la dispersion géographique de leur parenté. Les informateurs avaient tous des parents à Montréal, mais jusqu'aux trois quarts d'entre ceux-ci étaient dispersés en deçà des limites de la province de Québec, et même beaucoup plus loin au Canada et aux États-Unis.

Aspects importants
du comportement entre parents



Non seulement hommes et femmes urbanisés du Canada français perçoivent différemment la parenté, mais y jouent-ils des rôles différents. Chez les informateurs du sexe masculin l'idée de parenté évoque leurs parents du sexe masculin ; ils connaissaient beaucoup moins bien la section féminine de la famille. Toutefois, ils furent unanimes à accorder à leur mère, à leur épouse et à leurs sœurs, une grande influence tant en ce qui concerne la [367] tenue de maison qu'en ce qui a trait à nombre de choses extérieures. Nos informatrices, elles, semblaient être aussi bien renseignées sur les hommes que sur les femmes de leur parenté. Non seulement étaient-elles mieux renseignées sur la parenté en général, — à telle enseigne qu'en certains cas les épouses connaissaient mieux le milieu familial de leurs maris que ceux-ci — mais elles étaient en outre beaucoup plus au courant des « affaires de la famille ». Pour les hommes, les rapports avec la parenté sont généralement restreints aux activités de loisirs ; pour les femmes, ces rapports ont généralement pour occasion des « affaires de famille » : naissances, funérailles, mariages, maladies, etc. Un mariage ou des funérailles sont pour les femmes des occasions de travail intense. Ce sont elles qui prennent l'initiative de réunir les parents, qui proposent des échanges de visites chez les uns et chez les autres, qui se chargent de la correspondance et aussi de téléphoner aux parents pour leur communiquer les nouvelles. Elles passent aussi un temps plus considérable avec leurs parents que ne le font la plupart des hommes de la famille.

Nonobstant les variations dans les comportements des individus, cette différenciation selon le sexe est le produit de la formalisation des rôles. Selon un certain nombre de femmes mariées, qui n'étaient intimes qu'avec un petit nombre de parents de leurs maris, l'ensemble de ceux-ci s'attendaient à ce qu'elles communiquent avec eux, par lettre ou par téléphone, pour les mettre au courant de ce qui se passait dans la famille. Et c'est la femme, et non le mari, qui aurait été blâmée de ne pas l'avoir fait. Tous les informateurs, des deux sexes, affirmèrent que ce sont les femmes qui agissaient à titre d'agents de liaison entre les divers ménages dans la parenté.

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de chercher les raisons de ces différences. Elles peuvent fort bien dépendre pour une large part de ce que, règle générale, les familles sont nombreuses et de ce que la plupart des Canadiens français n'ayant pas les moyens de se payer de domestiques, les femmes sont forcées de tenir leur maison et ne travaillent à l'extérieur qu'avant d'avoir des enfants, ou parce que c'est absolument nécessaire au budget du ménage.

On aurait tort cependant de croire que ce rôle domestique est un signe d'infériorité de la femme dans la famille. Au contraire, la pérennité du système de parenté au cours des âges peut être attribuée au rôle primordial qu'elles y tiennent. Cette influence de la femme sur le milieu parental se distingue de l'autorité du mari dans chaque foyer. Le foyer a pour chef le mari, que le code civil de la province de Québec revêt d'une grande autorité ; le foyer est une cellule autonome, n'ayant qu'un seul représentant reconnu par la loi. Cependant, dans chaque foyer, cette autorité s'exerce en consultation avec l'épouse et, hors du foyer, en consultation avec la mère et les sœurs. Mais, là encore, l'exercice de l'autorité est considéré comme étant une prérogative masculine. Même parmi les frères et les sœurs, il arrive aussi, et cela notamment au décès du père de famille, que le frère aîné devienne en quelque sorte le chef de tous ses frères et sœurs. De même le grand-père possède un très grand ascendant. La structure de l'autorité, [368] outre la définition juridique qu'en donne le Code civil de la province de Québec, est donc masculine. Cette autorité est en raison de l'âge et s'exerce en ligne descendante.

Les rapports d'égal à égal observés aux Etats-Unis entre père et enfants ou entre personnes d'âges différents n'existent pas chez les Canadiens français. Si le père laisse à ses enfants une certaine liberté d'action, leurs rapports ne sont nullement intimes. Les liens émotifs se manifestent surtout à l'égard de la mère ou de l'épouse, ou bien entre frères et sœurs. Ainsi, malgré la dépendance juridique de la femme, les rôles qu'elle remplit à titre de mère, d'épouse ou de sœur, font que c'est sur elle que se concentre la vie sentimentale de la famille. Si d'une part c'est l'homme qui détermine le rang et la condition des membres de son foyer ou du groupe familial, c'est la femme qui, d'autre part, « soude » la parenté et la dirige effectivement. Ce rôle de direction qu'elle exerce diffère de celui que remplissent les hommes âgés qui, eux, symbolisent la pérennité de la famille, mais ne sont pas les animateurs de la vie du groupe. L'axe des liens de famille, c'est donc les femmes, et certaines femmes sont effectivement considérées comme étant la tête de la parenté. Ainsi de la grand-mère d'un des informateurs, dont le rôle se résumait à une douce dictature ; presque toutes les activités parentales formelles avaient lieu chez elle.

Pour les hommes comme pour les femmes, la fréquence des rapports avec la parenté résulte d'un certain nombre de facteurs. Par exemple, si seize seulement des quarante-trois ménages interrogés nous ont dit avoir des parents dans leur paroisse, tous les informateurs nous ont déclaré qu'ils voyaient le plus souvent leur père et leur mère ainsi que leurs frères et sœurs, et cela même si ceux-ci habitaient dans des paroisses éloignées de Montréal. Ce n'est que dans les cas de parents moins proches que la distance avait espacé les contacts. Outre le degré de parenté et la situation géographique, les affinités personnelles sont un autre facteur de la fréquence des rapports entre parents. Les préférences personnelles constituent un facteur extérieur à la famille d'orientation des informateurs, ou de leurs ménages et de leurs femmes s'ils sont mariés. On peut distinguer entre reconnaissance formelle et choix personnel en ce qui concerne les relations de parenté ; quoiqu'il y ait eu chevauchement, l'aspect formaliste semble avoir joué de façon prépondérante entre les générations, particulièrement en direction ascendante, tandis que les sympathies personnelles ont fortement pesé sur le choix des relations avec des alliés à la famille ou des cousins.

Le cas d'un homme marié, âgé de 34 ans, ouvrier spécialisé dans une usine de Montréal, illustre bien ce phénomène. Nous l'avons choisi en exemple parce qu'il se classe dans la catégorie moyenne quant au nombre de parents connus, soit 233, dont 203 vivaient au moment de notre enquête. De ce nombre, 93 habitaient Montréal, dans un certain nombre de paroisses ; 72 habitaient en divers endroits de la province de Québec et 38 autres, dans l'Ontario et aux Etats-Unis. Chaque semaine, cet informateur rencontrait des membres de la famille de ses deux frères, qui résidaient à Montréal ; ses relations avec une de ces deux familles étaient plus fréquentes, car elle habitait la même paroisse que lui ; rares étaient les fins de semaine où les frères [369] ne se voyaient pas. Il visitait aussi quelquefois les parents de sa femme en fin de semaine, mais sa femme les visitait plus souvent et amenait avec elle leurs trois enfants. Il était en très bons termes avec les frères de sa femme, de même qu'avec le mari d'une des sœurs de sa femme ; il sortait parfois soit avec ses frères à lui, soit avec ceux de sa femme ou bien avec ce beau-frère. Toutefois, il était rare qu'ils se réunissent en groupe. Plusieurs fois par mois, il rencontrait plusieurs oncles et cousins qui habitaient aussi Montréal, soit par hasard, soit lors de visites communes à des tiers. Il voyait plus souvent les membres de la famille d'un de ses oncles qui tenait une épicerie où la famille venait parfois s'approvisionner. L'informateur nous révéla qu'il rencontrait de 40 à 45 parents par mois, y compris ceux d'autres générations que la sienne. Il en rencontrait beaucoup plus à certaines périodes de l'année, par exemple, dans le temps de Noël ; il estimait qu'à Noël 1954, il avait dû voir presque tous les 93 parents qui vivaient à Montréal. Il allait aussi régulièrement, à peu près une fois par mois, visiter ses propres parents, qui habitaient à quelques milles en dehors de cette ville. Il s'y rendait d'habitude avec un de ses frères, propriétaire d'une automobile ; tous deux amenaient leurs femmes et leurs enfants. Durant l'été, sa femme et ses enfants y passaient une quinzaine. Chaque fois qu'il visitait ses parents, il voyait d'habitude une de ses sœurs mariées qui habitait non loin de chez eux. Il rencontrait aussi une autre de ses sœurs mariées et sa maisonnée, quand ces personnes venaient des Cantons de l'Est à Montréal. Tous les deux ans environ, un autre de ses frères venait des Etats-Unis où il résidait avec sa famille, et alors tous prenaient part à une réunion de famille, soit à Montréal, soit à la résidence du père et de la mère. Des parents qu'il ne rencontrait pas, il avait des nouvelles soit par correspondance, soit au cours de conversations. Durant l'année 1954, il avait rencontré quelque 115 parents et avait entendu parler de 57 autres. Il admit qu'il ne portait pas aux affaires de la famille tout l'intérêt qu'il aurait dû et que sa femme en savait plus long que lui sur sa parenté. En matière d'excuse, il ajouta qu'entre ses activités de cadre syndical et l'usine, il disposait de très peu de temps libre.

Ce qui semble intéressant dans les réponses de cet informateur, quant à la fréquence de ses rapports avec ses divers parents, fréquence bien différente que dans le cas de sa femme, c'est qu'il ne se sentait pas d'obligations strictes qu'envers un petit nombre de parents ; hors de ce cercle restreint, la fréquence des rapports et les devoirs de politesse perdaient de leur importance. Cependant, comme tous ses frères et sœurs étaient mariés, ce cercle comprenait plus de cinquante personnes ; étant donné que certains de ces parents vivaient en dehors de Montréal et qu'il les voyait moins souvent, l'informateur s'accusa de négligence à l'égard de ses devoirs de famille. Les informateurs firent une distinction entre les obligations envers les très proches parents et les obligations envers ceux de la ligne ascendante. Selon eux, si les parents âgés, autres que le père et la mère, s'attendent à ce qu'on leur rende certains devoirs, il suffit de rares visites pour y satisfaire, par exemple, à l'occasion de Noël ou d'autres réunions de famille. Le nombre de ces réunions variait selon les informateurs ; elles avaient lieu, généralement, une fois l'an, mais pas à date fixe et d'ordinaire elles se tenaient [370] chez celui des parents dont la maison était considérée comme le centre de la parenté. Pour ne pas y assister, il fallait certes avoir une bonne excuse ; la plupart des informateurs déclarèrent qu'ils s'y rendaient volontiers. Ces réceptions rassemblaient parfois jusqu'à quarante personnes ; cela dépendait de la grandeur de l'habitation et des ressources pécuniaires des maîtres de la maison.

Les rapports les plus fréquents s'établissaient entre personnes de la même génération, et, sauf entre frères et sœurs, en général selon les préférences de chacun. C'était ce choix personnel qui décidait avant tout de ces relations, et les informateurs le reconnaissaient en disant que l'on organisait ces réunions « pour le plaisir de se retrouver ». On peut donc penser que les divers modes de connaissance de la parenté, tels que décrits plus haut, se fondent sur différents critères. On reconnaît certains droits à son père, sa mère, ses frères et sœurs, et les parents de sa femme ou les conjoints de ses frères et de ses sœurs ; on leur accorde donc priorité sur tous les autres. Reconnaître ces droits maintient à un niveau assez bas le seuil d'autonomie de la famille domestique, comme le définit la loi, de même que son existence en tant que cellule, dans la mesure où ses membres consentiront volontiers à conformer leur vie aux exigences de tels liens. On admettra certaines obligations envers les autres personnes, mais ces obligations seront moins astreignantes : assistance aux funérailles et aux mariages, correspondance, de sorte que l'autonomie du ménage, par rapport à ces personnes, est beaucoup plus grande.

Les critères sur lesquels s'appuient ces divers modes de connaissance de la parenté et qui décident de la fréquence des relations ne sauraient être classés par catégories bien tranchées. L'idée qu'on se fait de ces liens est la résultante de facteurs que les informateurs désignent comme étant des degrés dans « l'esprit de famille » ou dans « l'unité de la famille » ; aussi les opinions varient considérablement quand il s'agit de savoir quels sont ceux des parents qui ont vraiment priorité et ceux qu'on reconnaît simplement comme tels. Pour plusieurs informateurs, par exemple, les cousins ont droit à certains égards, tandis que pour d'autres, les proches par alliance sont plus chers que les cousins. Il leur était souvent difficile de déterminer l'étendue de chaque catégorie, à cause de la fréquence des mariages entre cousins. Entre les trente généalogies que nous avons recueillies, la fréquence des mariages entre cousins a varié de un mariage entre cousins au second degré, d'une part, et deux mariages entre cousins germains et quatre mariages entre cousins au second degré, d'autre part ; onze des trente informateurs firent mention de tels mariages. Dans un autre cas, trois frères épousèrent les trois sœurs ; or les deux familles qui jusqu'alors n'avaient entre elles aucun lien avaient vu se créer de multiples liens qui recoupaient les diverses dimensions de la parenté.

Fréquence des contacts et fréquence des services échangés entre parents sont interreliées. On pourrait même avancer à titre d'hypothèse que les personnes unies par des liens de famille étroits et qui se voient le plus souvent sont celles qui s'entr'aident le plus souvent : on se prête mutuellement les objets dont on a besoin, on va garder les enfants, on magasine, on tient [371] la maison lorsque la mère est malade, on échange des présents, on s'emprunte des montants considérables ou on s'aide, en général, sur le plan économique. Une jeune maman nous a dit qu'elle recevait l'aide de sa mère, de ses sœurs et de ses cousines ; elle s'adressait aussi, mais moins fréquemment, aux femmes de la famille de son mari.

Plus encore que la fréquence des rapports, le type de services rendus indique clairement que la parenté de naissance est préférée à la parenté par alliance. Non seulement marque-t-on une préférence pour ceux de sa lignée, mais aussi préfère-t-on se faire aider par des parents de même sexe que soi. Cependant, on a signalé des cas où la démarcation entre les lignages se brouillait. Tous les adultes de sexe féminin, consanguins ou alliés, contribuaient par exemple à préparer la réunion de famille ; toutes les femmes participaient à l'achat, à la préparation et au service des victuailles et aussi à la remise en ordre de la maison. Un autre exemple de ce genre de chevauchement nous fut fourni par un avocat ; ses parents, tant alliés que consanguins, venaient lui demander des conseils d'ordre juridique, pour lesquels il demandait des honoraires proportionnés aux moyens des uns et des autres. Des médecins déclarèrent aussi que leur parenté recourait à leurs services. Certains marchands, qui vendaient des articles nécessaires aux personnes de leur parenté, tels que des produits d'épicerie et des ustensiles de ménage, comptaient des parents parmi leur clientèle. Ceci ne veut pas dire que toutes les marchandises et tous les services étaient obtenus par l'entremise de la parenté, mais qu'une certaine solidarité économique unissait le groupe de parents. Les problèmes d'ordre moral eux aussi étaient référés aux membres de la parenté, particulièrement aux prêtres. Vingt-six des trente informateurs comptaient des religieux parmi leurs parents ; un d'entre eux en comptait onze. Un de ces prêtres, rencontré au cours d'une entrevue, nous dit qu'il était habituel qu'on lui demande d'officier aux cérémonies de baptême ; à l'occasion, ils lui demandaient conseil. Le seul service qu'il n'aimait pas leur rendre, c'était de les confesser.

Tous les informateurs avaient reçu de grands services de la part des membres de leur parenté au cours de leur vie. Une femme déclara qu'elle ne songerait jamais à s'établir en quelque endroit où elle n'aurait pas de parents ; une autre nous dit que le problème d'élever des enfants à la ville était de beaucoup amoindri lorsqu'une mère pouvait compter sur l'aide de parents. Un homme affirma que la vie eut été impossible, à Montréal, pour lui et pour les membres de sa famille, pendant la crise des années 1930, si des parents ne l'avaient aidé, par des prêts ou autrement ; un de ses beaux-frères alla même jusqu'à l'héberger et c'est par l'entremise de cousins qu'il trouva du travail. Neuf des quarante-trois ménages interrogés comprenaient trois générations ou bien avaient accueilli des parents non consanguins. Travailler à l'emploi d'un parent est chose fréquente et la plupart des informateurs déclarèrent qu'ils connaissaient des gens de leur parenté qui étaient dans cette situation-là, par exemple, dans un garage, un hôtel, une épicerie, une petite usine. On recourt parfois aux services de parents qui sont hors du cercle des fréquentations habituelles. Ainsi, on s'adresse parfois à des parents éloignés qui, par leur état et leur position sociale, sont en mesure de donner de précieuses lettres de recommandation ou de présentation. Si [372] ces parents sont des personnages politiques, on les appuiera, en demandant d'autre part leur aide. Les structures de la parenté des Canadiens français urbanisés constituent un puissant instrument d'action sur le milieu social. Ce qu'on pourrait appeler « népotisme », mais que les Canadiens français habillent du nom de « solidarité familiale », est de pratique courante.

L'une des caractéristiques les plus accusées des liens de parenté chez les Canadiens français urbanisés est leur extraordinaire souplesse. Hors du cercle des parents « prioritaires », l'électisme des sympathies personnelles compense l'étroitesse des relations formelles ; la parenté est ainsi autant liée par le choix des individus que par suite des obligations traditionnellement admises. Cette souplesse lui permet de s'adapter aux facteurs qui s'opposeraient à sa continuité. Parmi ces facteurs, il faut noter la différenciation sociale résultant de la mobilité sociale. De fait, il existe une étroite corrélation entre le rang social et la fréquence des relations. Les informateurs qui avaient le plus perdu contact avec leurs collatéraux étaient ceux qui avaient gravi l'échelle sociale. La mobilité sociale tend donc à bouleverser les relations entre collatéraux, où les préférences personnelles jouent un rôle si important, mais ne suffit pas, semble-t-il, à éloigner définitivement une personne de sa parenté. On persiste à reconnaître certaines obligations et nos informateurs ont cité des cas d'individus qui avaient aidé tous leurs frères et sœurs dans leur ascension sociale. En outre, il se reforme rapidement un cercle de parents à un niveau supérieur. Ainsi, la mobilité sociale ne semble pas entraîner un refus total des obligations envers la parenté, mais seulement un changement de palier au sein de cette parenté. Certains informateurs ont mentionné des cas où l'acceptation du conjoint d'un parent à un niveau social supérieur était conditionnée par l'obligation éventuelle d'accepter un certain nombre de parents de ce conjoint. Si ce conjoint était rejeté, il y aurait perte graduelle de contact avec le « mésallié » ; dans ce cas, la parenté se regrouperait à un niveau inférieur.

Le sectionnement de la parenté n'a pas uniquement pour cause la mobilité sociale, mais aussi les différences qui s'établissent sur le plan culturel. Des informateurs nous ont parlé de parents qui étaient « devenus Anglais », et avec lesquels ils n'avaient guère eu de rapports par la suite. La différenciation culturelle résultait surtout de mariages avec des non Canadiens français. Dans la parenté des personnes que nous avons interrogées, la plupart des mariages se sont contractés entre Canadiens français ; chacune toutefois put citer un certain nombre d'unions avec des étrangers, mais jamais plus de trois. Il se faisait de ces mariages à tous les niveaux de la société. Les informateurs soulignèrent que ces unions entraînaient d'ordinaire la rupture de toutes relations avec le ménage, à moins que le conjoint fût catholique, qu'il parlât français et qu'il acceptât le rôle que lui assignait la parenté. Là encore, les liens de parenté en ligne latérale étaient les plus menacés ; les parents « prioritaires » restaient unis. Si le père et la mère, de même que les frères et sœurs en venaient d'ordinaire à accepter ces sortes de mariages, c'était les parents plus éloignés, pour qui le choix personnel comptait le plus, qui montraient leur désapprobation et qui rompaient avec le couple, de sorte que les enfants grandissaient sans connaître beaucoup leur parenté.

[373]

Conclusions


Les témoignages recueillis ne révèlent pas de tendance au rétrécissement, à l'américaine, du système de parenté des Canadiens français urbanisés. Ces témoignages font bien état de difficultés dans le maintien de l'unité de la famille ou de la parenté, mais rien ne permet de supposer que ces difficultés soient liées à la vie urbaine. Dans bien des cas, la parenté s'est regroupée au bout d'une période de désunion. Il semble bien que ce système se perpétuera ; loin d'être incompatibles, parenté et urbanisation semblent, chez les Canadiens français, avoir acquis des liens fonctionnels. Toute famille urbaine, tout ménage, toute personne appartient généralement à un réseau d'obligations qui découlent de la reconnaissance des liens de parenté.

La souplesse du système lui permet de s'adapter facilement à diverses situations ; ceci est dû à l'étroitesse du cercle de parents envers lesquels les Canadiens français se sentent des obligations. La parenté « prioritaire » ne forme qu'une petite partie de la parenté reconnue ; l'extension formelle de celle-ci à travers les générations est compensée par la rareté des rapports. Le nombre des collatéraux permet le choix préférentiel. Enfin, comme les obligations « prioritaires » se rapportent à un petit nombre de groupes considérables de consanguins, ces obligations et les rapports entre parents doivent toujours être multiples. Le Canadien français, généralement socialisé au sein d'une famille nombreuse, est conditionné dès son plus jeune âge à cette multiplicité.

La socialisation se fait dans un monde familial où l'autorité est exercée par l'homme et rigoureusement définie, où les besoins d'ordre affectif sont satisfaits grâce aux rapports entre frères, sœurs et cousins, entre l'enfant et sa mère, sa grand-mère et ses tantes. Ce modèle persiste à l'âge adulte mais permet alors plus de liberté, car les possibilités de choix préférentiels sont plus grandes. Etant donné que l'exercice de ces choix personnels réunira des personnes à peu près de même âge, de même condition et de même formation, tout ceci contribue puissamment à maintenir l'unité de ces sous-groupes. Ces groupes de pairs n'ont pas pour seule fonction d'occuper les loisirs ; ils forment le milieu de parenté au sein duquel seront socialisés les enfants des nouveaux couples.

Il n'entre pas dans le cadre de la présente étude d'approfondir les implications psychologiques de ce type de processus de socialisation, ou la possibilité d'éviter les contraintes qu'on attribue généralement à l'existence de nombreuses obligations familiales en les ajustant à ses préférences personnelles. Si ces ajustements ne sauraient s'étendre à toute la parenté et que persiste un noyau « prioritaire » pour assurer la continuité, la souplesse du système est assez grande pour s'adapter à une foule de situations. Bien plus, comme les femmes jouent le plus grand rôle dans les affaires de famille, sans s'identifier à la structure formelle et légale d'autorité, les relations entre parents ne sont pas tenues pour de stricts devoirs découlant du régime « patriarcal », mais pour des échanges dont on peut tirer fierté, plaisir et sécurité. Enfin, à cause du nombre des frères et sœurs, les choix préférentiels ne diminuent pas indûment la taille de la parenté, mais permettent [374] aux liens émotifs d'unir un grand nombre de parents selon l'importance accordée aux préférences émotives. Ceci aboutit à créer un type d'individu qui, tout en reconnaissant qu'il existe toutes sortes de devoirs envers la famille, y satisfait en choisissant parmi ses parents ceux avec qui il s'entend le mieux.

Ces caractéristiques des relations de parenté chez les Canadiens français urbanisés ne sont pas nouvelles ; il semble bien qu'elles durent depuis l'époque de la Nouvelle-France (Garigue, 1956). On peut penser qu'une des raisons qui expliquent cette continuité est cette souplesse mentionnée ci-haut. Tous les informateurs ont affirmé qu'il existe un prototype de la famille canadienne-française. Sans en exprimer toutes les implications, ils s'en écartaient, alléguant que cesser de se conduire comme un Canadien français, c'est « devenir Anglais ». Ces idéaux concernant la famille et la parenté n'étaient pas isolés, mais faisaient partie d'un système culturel impliquant, par exemple, le français tel qu'on le parle dans la province de Québec, un certain système d'enseignement, l'appartenance à l'Eglise catholique et diverses théories politiques relatives au statut de Canadien français au Canada. Etre membre d'une famille canadienne-française supposait des attitudes et des croyances à l'égard de quelques-uns ou de tous ces points-là.

En terminant cette étude, il convient de mettre en lumière certaines de ses implications sur le plan théorique. L'une de celles-ci concerne le rapport entre la taille du groupe consanguin et le comportement envers la parenté. Nous proposons en hypothèse que le processus de socialisation au sein d'un large groupe consanguin entraîne une perception spéciale des obligations familiales. On a constaté que la taille du groupe consanguin tenait de famille, que les enfants élevés dans des familles nombreuses acceptaient comme chose normale d'avoir beaucoup d'enfants, de même que les implications de multiples liens. Les Canadiens français, un des groupes ethniques les plus prolifiques du monde occidental, ont, de père en fils, considéré comme un idéal de vie familiale d'avoir beaucoup d'enfants. Ceci soulève un problème : quelle influence a la vie urbaine sur la famille canadienne-française ? Une des thèses qui recueille le plus de suffrages veut que plus l'urbanisation est intense, moins la famille est grande et que cette conséquence de la vie urbaine est partout la même. Un certain nombre d'auteurs sont d'avis que l'urbanisation a fatalement pour effet de réduire la parenté à la famille domestique. C'est Wirth (1938) qui, le premier, a formulé cette thèse, à laquelle ont souscrit de plus récents auteurs, tels que Burgess et Locke (1953), Cavan (1953) et Kirkpatrick (1955). Bien qu'il faille admettre qu'il y a écart entre le taux de natalité dans les villes et celui des campagnes, cela ne signifie pas nécessairement que dans les villes la parenté, en tant que groupe, soit vouée à la disparition.

S'opposant à cette hypothèse universaliste, des études récentes poursuivies à Londres (Firth, Ms. ; Young, 1954 ; Shaw, 1954, Townsend, 1955) ont démontré que parenté étendue et vie urbaine peuvent aller de pair. En dépit de la tendance universelle à l'urbanisation et à l'industrialisation, il est fort peu probable que le sens familial vienne à disparaître. Le faisceau de caractéristiques sociales par lesquelles on définit d'ordinaire l'urbanisation : [375] densité de population, spécialisation professionnelle, genre particulier de relations sociales, peut exister dans des cultures très diverses. Il semble y avoir des différences culturelles fondamentales entre les définitions de la parenté formelle à Londres (Codere, 1955). Ces divergences ne sont peut-être pas tant imputables à des différences fondamentales dans les taux d'urbanisation qu'à des conceptions différentes de la famille et de la parenté.

Une étude récente (Schneider et Homans, 1955) donne à penser qu'aux Etats-Unis, les structures de parenté urbaines et rurales s'apparentent fortement. Bien que certaines sociétés soient assurément plus fortement urbanisées que d'autres, il semble que les facteurs qui contribuent à atténuer le sens familial soient les valeurs culturelles reconnues par la société et non le degré d'urbanisation. Par exemple, les Canadiens français ont adopté les façons de vivre des Américains, et cependant le régime familial des Canadiens français de Montréal semble différer fondamentalement de celui que l'on décrit comme étant celui des Etats-Unis. Qui plus est, ces différences ne résultent pas de la survivance de comportements ruraux chez les Canadiens français urbanisés, ou d'un plus long conditionnement urbain aux Etats-Unis, mais semblent résulter de divergences dans les échelles de valeurs culturelles urbaines des deux peuples.

Nombreux sont les auteurs qui ont assimilé les effets de l'urbanisation, en tant que phénomène universel, et les conséquences des valeurs culturelles telles qu'elles existent aux États-Unis. C'est compréhensible, étant donné que la plupart des études sur l'urbanisation ont été conduites dans ce pays. Toutefois, la présente étude sur les Canadiens français fait voir que les influences qu'exercent respectivement sur la famille l'urbanisation et les valeurs culturelles doivent être considérées comme distinctes.

RÉFÉRENCES


Burgess, E.W. and H.J. Locke

1953 The family. Second édition, American Book Company, New York. Cavan, R.S.
1953 The American family. Crowell, New York.

Codere, Helen

1955 A genealogical study of kinship in the United States. Psychiatry 18 : 65-79.

Firth, R.F.

Ms. Studies of kinship in London. To be published by the London School of Economies.

[376]

Garigue, Philip

1956 The French Canadian family. In a forthcoming book of essays on French Canada, edited by Mason Wade.

KlRKPATRICK, CLIFFORD

1955 The family. Ronald, New York. Schneider, D., and G.C. Homans
1955 Kinship terminology and the American kinship System. American Anthropologist, 57 : 1194-1208. Shaw, L.A.
1954 Impression of family life in a London suburb. The Sociological Review, 2 : 2 : 179-94.

Townsend, Peter

1955 The family life of old people. The Sociological Review, 3 : 2 : 175-195.

Young, Michael

1954 Kinship and the family in East London. Man, LIV, 210 : 137-39.

Wirth, Louis

1938 Urbanism as a way of life. American Journal of Sociology, 44 : 1 : 1-24.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Charles Falardeau, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le vendredi 12 février 2016 19:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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