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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Mona-Josée GAGNON, “Souveraineté et solidarité.” Sous la direction de Michel Sarra-Bournet, assisté de Pierre Gendron, Manifeste des intellectuels pour la souveraineté suivi de Douze essais sur l’avenir du Québec, pp. 129-146. Préface de Guy Rocher. Montréal: Les Éditions Fides, 1995, 286 pp. [Michel Sarra-Bournet nous a accordé, le 20 janvier 2016, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.] [Autorisation accordée par l'auteure le 23 juin 2003 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales].

[129]

Manifeste des intellectuels pour la souveraineté
suivi de Douze essais sur l’avenir du Québec.

Deuxième partie :
Douze essais sur l’avenir du Québec

Souveraineté et solidarité.”

Par Mona-Josée GAGNON *

Étant souverainiste de longue date et du côté gauche de l'échiquier politique depuis tout aussi longtemps, je dois me considérer qualifiée pour écrire un texte associant le projet souverainiste à la notion de solidarité, en établissant si possible entre les deux un lien de causalité, le sens de ce dernier demeurant à déterminer. Mais hélas, rien n'est si simple. En persistant à construire un pont entre souveraineté et solidarité, on se situe d'emblée dans l'analyse politique, et très souvent dans la prospective et dans la spéculation.

C'est de quoi sont faites les pages qui suivent. Je pense que le seul rapprochement incontestable que l'on peut faire entre solidarité et souveraineté, c'est que les deux mots commencent et se terminent par les deux mêmes lettres. Ce texte portera donc surtout sur l'univers des possibles que mettrait au monde la souveraineté, et marginalement traitera de quelques poncifs qui encombrent le débat politique [130] lorsqu'il s'agit de conjuguer solidarité et souveraineté. Je procéderai en trois étapes. D'abord je définirai la notion de solidarité, en insistant sur la polysémie qui la caractérise et en prenant position à cet égard. Ensuite, je proposerai en quoi l'accès de la société québécoise à la souveraineté faciliterait, sur le plan logistique, la mise en place de politiques incarnant la solidarité. Enfin, en prenant le sujet par son envers, je suggérerai que l'accès à la souveraineté pourrait nous libérer collectivement d'une vision fort répandue, mais à mon sens bien perverse, de la solidarité. Le tout pour expliquer en quoi la souveraineté porte à mes yeux une promesse de solidarité, non pas en vertu de quelque pensée magique, mais tout simplement parce que le projet souverainiste, faute de se réaliser, est devenu un handicap pour la gauche québécoise, sinon une maladie chronique.

De quelle solidarité s'agit-il ?

Dans le vocabulaire du slogan, du mot d'ordre, et plus largement dans le langage politique, le mot « solidarité » claque comme un drapeau qui a toujours sa place. Tous en font grand usage au Québec, en raison de cette connotation inexorablement positive : ainsi du syndicalisme et des coalitions de tout poil, des partis politiques et des gouvernements qui se succèdent, des groupes de gens d'affaires et des groupes à base identitaire fondés sur le sexe, la condition sociale ou l'orientation sexuelle.

Les fondements sémantiques de la solidarité nous renvoient pour leur part à deux notions. D'une part, la communauté d'intérêt ou de situations : sont solidaires les gens qui ont quelque chose en commun, ce quelque chose se cristallisant dans une conscience identitaire plus ou moins nette. D'autre part, l’entraide : la solidarité implique des [131] mécanismes ou des réseaux incarnant entraide et partage, plus généralement des comportements d'entraide, et à tout le moins des attitudes susceptibles de s'actualiser au moment nécessaire.

Voilà déjà que des questions se posent. Nous sommes placés dans l'obligation de définir le fondement de la communauté d'intérêt et l'objet de l'entraide. Réfléchir sur la solidarité et sur son rapport avec la souveraineté du Québec nous entraîne à afficher nos couleurs avec plus de précision que ne le suggère habituellement une prise de position en faveur de la souveraineté.

S'agissant d'un pays en puissance dont une partie significative de la population souhaite l'émancipation, la communauté d'intérêt et de situation nous renverrait naturellement à la collectivité, au peuple. Or cette communauté d'intérêt et de situation n'a pas de réalité objective : le Québec est une société qu'il est de bon ton d'appeler « pluraliste » (mot creux par excellence), en pratique multiethnique, alors que le seul groupe francophone est à l'origine du projet souverainiste et que la protection de notre langue et de notre culture en sera toujours le moteur. La réalité subjective de cette communauté d'intérêt et de situation n'est pas davantage au rendez-vous, puisque les francophones sont loin d'être unanimes au sujet de la souveraineté.

Si bien que, au sein d'une société qui se veut ouverte à tous, et dans le cadre d'un projet politique qui s'articulera sur un État de droit, les appels à la solidarité désignant explicitement le groupe francophone n'ont pas de raison d'être et ne sont pas non plus conformes au genre de société que pour la plupart il s'agit de bâtir.

Revenons momentanément à l'autre versant de la notion de solidarité, soit celui de l'entraide. Nous nous [132] trouvons ici en terrain plus familier, car la solidarité a été historiquement associée aux organisations d'exclus, d'exploités, à la gauche en général. Le mot qui recouvre à lui seul la quintessence des problèmes sociaux de notre époque est celui d'exclusion. On l'utilise pour désigner des groupes d'âge, des groupes de statut par rapport au marché du travail, plus généralement des groupes ou individus caractérisés par la pauvreté et la précarité de leurs conditions d'existence.

On peut définir et documenter l'exclusion de multiples façons. Mais il y a, heureusement, moins de façons de l'analyser : il faut choisir son camp. Pour les uns, les manifestations contemporaines de l'exclusion constituent les effets, sans doute déplorables mais inévitables, du jeu des forces du marché à l'échelle internationale et de l'évolution du marché du travail. Pour ceux-là, c'est essentiellement aux individus qu'il revient de s'adapter aux mutations actuelles. De solidarité il n'est guère question, sinon sous des formes qui consistent essentiellement à lubrifier les rouages de notre économie (aide à la capitalisation, formation professionnelle...).

Pour les autres, dont je suis, les exclusions sont la conséquence directe du fonctionnement d'une économie capitaliste mondialisée, et plus généralement de rapports de pouvoir et d'exploitation. Il en est ainsi aujourd'hui comme de tout temps. Notre société, comme toutes les autres, génère des inégalités de toutes sortes, matérielles, sociales, culturelles, et ces dernières ont la mauvaise habitude de se renforcer les unes les autres. C'est pourquoi l'entraide doit être à l'ordre du jour, et pourquoi des mécanismes, publics et associatifs, doivent être mis en œuvre pour lutter concrètement contre l'augmentation des inégalités et des exclusions. Il s'agit simplement d'essayer de bâtir la société la [133] plus généreuse possible dans un contexte économique et géopolitique terriblement adverse. Dans pareille optique, la communauté d'intérêt et de situation renvoie en fait à une communauté de pensée désignant ce type d'analyse politique, qu'on peut assimiler au courant social-démocrate.

La solidarité — puisque c'est toujours celle-là qu'il s'agit d'appréhender — recouvre donc une analyse, une vision de la société québécoise d'aujourd'hui et de demain. La solidarité des uns n'est pas celle des autres : nous ne sommes pas en face d'une vision unanime. Et le rapport de la solidarité à la souveraineté est imprécis et ne fait sens que pour une partie d'entre nous. Les pages qui suivent s'inscrivent dans cette optique, et celles qui précèdent avaient pour objet de faire ressortir la polysémie du terme mais aussi l'importance de la chose.

La souveraineté pour activer
une vision de la solidarité


La souveraineté du Québec pourra servir les causes de la solidarité d'abord pour deux raisons essentielles, qui ont noms « cohérence » et « action politique ».

D'autres auteurs, dans ce volume ou ailleurs, ont fait l'illustration de l'impossibilité de mettre en application une ligne politique lorsque les compétences sont partagées entre deux États qui sont non seulement en perpétuelle relation antagonique, mais dont les occupants (les gouvernements) répondent à des contraintes politiques, c'est-à-dire électorales, différentes. Ainsi a-t-on éloquemment entendu parler de champs d'activité comme les politiques de main-d'œuvre ou de développement régional ou encore les programmes sociaux, qui se portent fort mal d'être gérés selon deux orientations, et au plus grand malheur des fonds publics. La [134] duplication des compétences, ou encore les empiétements du fédéral, permettent aussi aux deux gouvernements de rejeter sur l'autre la faute des échecs ou des déficiences, ou encore de se dispenser de développer une vision politique claire, limpide et intégrée.

L'acte de gouverner, l'organisation politique d'une société, ne se prêtent pas à ce saucissonnage bricolé que sont la constitution canadienne et le partage des compétences qui en découle. Gouverner, c'est définir une orientation qui traversera et imprégnera tous les champs de compétence. Si l'orientation générale est la solidarité, il faut que cette dernière réussisse à se nicher partout, qu'elle trouve espace au sein de tous les ministères, même ceux qui en apparence ne sont pas concernés par elle. Un idéal politique se conjugue à tous les temps, nécessairement, et se joue à tous les rythmes. Il ne souffre pas de ruptures et il a besoin de logique et de continuité.

Les exigences de coordination et de synergie supposent donc que les compétences se retrouvent à la même adresse. Relativement à la sauvegarde de la solidarité active dans un Québec souverain, il faut éviter des modes de décentralisation de l'activité publique qui hypothèquent la capacité de l'État central à redistribuer les ressources. Ainsi faut-il mettre au clair qu'il est sans objet de revendiquer que chaque région du Québec reçoive de l'État une quote-part équivalente aux impôts qu'elle génère. La lutte aux inégalités doit se jouer à tous les niveaux, et si elle est directrice à l'échelle de la société globale, elle l'est à plus forte raison entre les régions.

On peut se demander pourquoi le Québec ne pourrait pas fonctionner au sein de la fédération canadienne comme plusieurs envisagent que les régions du Québec évolueraient dans un contexte de souveraineté. Je pense que le Québec [135] a hérité d'une différence irréductible, d'ordres linguistique et culturel, qui l'empêche à jamais de s'approprier l'idéal canadien, ou même plus simplement de tolérer d'y être associé. Le mouvement souverainiste n'a pas d'autre source que la perception de cette différence. Si bien qu'un nouveau partage des compétences, dans le cadre canadien, est sans objet : nous n'avons pas de pays, de sensibilité en commun, et ces morceaux de passé que nous partageons recouvrent trop d'amertume. Le fait que nulle part ailleurs qu'au Québec on ne souhaite une nouvelle constitution est éloquent : changer ce pays qui n'en est pas un relève du bavardage.

Le retour des compétences constitutionnelles au Québec mettrait également un terme à un système de deux vitesses créé et quotidiennement sanctionné par la confédération canadienne. Chacun sait-il que les travailleurs et travailleuses du Québec ont des droits différents selon qu'ils sont à l'emploi d'entreprises œuvrant dans un secteur sous compétence fédérale ou sous compétence provinciale (québécoise) ? Que les femmes voient leurs droits à l'équité modulés ? Que des règles différentes s'appliquent en matière de santé et sécurité du travail ? Que le droit de travailler en français est encore moins affirmé au fédéral qu'il ne l'est au provincial ? Ne chipotons pas. Il est des domaines où la législation fédérale est supérieure [1]...

Il faut viser à une égalité de droits, et cela passe par un Québec souverain. Cela étant posé, chacun sait que les lois ne tombent ni du ciel ni même du Conseil des ministres : elles sont aussi le produit de rapports sociaux. Et ceci est une autre raison de souhaiter la souveraineté du Québec : l'action politique des groupes et individus qui font le pari de la solidarité s'en trouvera facilitée. L'unification des centres [136] de décision, s'agissant des grands arbitrages, facilitera l'organisation politique et forcera peut-être à plus de cohérence revendicative. On peut également penser que le gouvernement du Québec nous étant exclusif mais aussi plus proche, la population tendra à s'impliquer davantage dans les grands débats.

Assurément, ce qui précède est une opération de spéculation, comme il y en a tant d'ailleurs, avouées ou non, par les temps qui courent. Il y a un certain sens à considérer que le régime constitutionnel actuel nous préserve, d'un point de vue de gauche, du pire. Il fallait être bien malchanceux pour être gouvernés à droite au provincial et au fédéral. Pourtant c'est arrivé, et les différents paliers de gouvernement n'ont pas toujours fait office de contrepoids l'un envers l'autre.

Il demeure que, dans un Québec devenu souverain sous l'égide d'un parti politique de centre-gauche, le Parti québécois, en alliance avec des forces politiques assez diversifiées et dans certains cas plutôt imprécises en termes d'orientation, rien ne nous garantira qu'un parti néolibéral ou une coalition de la même encre ne vienne à prendre le pouvoir. Plusieurs sont persuadés qu'un destin aussi funeste ne saurait nous frapper, en nous prêtant une allergie « ethnoculturelle » à la droite. La gauche canadienne-anglaise a d'ailleurs longtemps prétendu que le Canada avait une fibre social-démocrate beaucoup plus accentuée que nos voisins du Sud, appuyée en cela par des auteurs très sérieux de l'un ou l'autre pays [2]. Le syndicalisme canadien-anglais s'est aussi autoglorifié avec constance (et professeurs d'université à l'appui) pour se juger plus à [137] gauche [3] que le syndicalisme américain bureaucratisé et affairiste.

Je ne prise guère ces rodomontades. À l'heure où le Reform Party est implanté solidement dans l'Ouest canadien, nos voisins de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick gouvernés à droite, il n'y a pas lieu de pavoiser. C'est non seulement un désastre géopolitique, c'est aussi un avertissement. Je ne crois pas que le Québec ait ontologiquement le cœur à gauche, ni que ses organisations politiques et syndicales ou son réseau d'économie sociale... aient bien des leçons à donner aux autres Canadiens. Le patronat québécois est aussi intransigeant et mesquin que les patronats nord-américains en général. Nous avons depuis la nuit des temps la manie de faire de nos succès des triomphes sinon des drapeaux, tout en étant bourrés de complexes. Le paradoxe, évidemment, n'est qu'apparent. La gauche québécoise a hérité de cet atavisme, et en a convaincu plusieurs que la solidarité nous est en quelque sorte innée. Je propose au contraire que nous sommes, mutatis mutandis, plutôt semblables aux autres, et que francophonie et latinité n'ont pas fait des Québécois un peuple différent, eu égard aux différents enjeux politiques qu'affrontent les sociétés contemporaines. Rien ne dit que nous ne tomberons pas dans les bras d'un leader populiste de droite. Mais finalement, comme il ne faut jurer de rien... valait-il la peine d'écrire un article sur la thématique « souveraineté-solidarité » ?

Ma réponse est dans les pages suivantes. La souveraineté du Québec aurait pour effet de libérer la gauche de ce frein efficace qu'est une question nationale qui ne se règle pas. Je suis, comme à peu près tous les souverainistes, [138] j'imagine, en faveur de la souveraineté pour des raisons qui ont trait à la survie de mon peuple, de ma langue et de ma culture. Mais la souveraineté aurait à mes yeux l'extraordinaire effet secondaire de permettre au Québec de retrouver une gauche « libérée » de l'objectif nationaliste, capable de retourner à ses affaires et de contribuer à hausser les débats politiques au Québec. C'est en effet un lourd fardeau pour la gauche de devoir porter deux projets politiques qui ne se recouvrent pas complètement. Un seul projet politique serait largement suffisant.

Souveraineté et projet de société

Le clivage social au Québec recouvre la carte du sentiment nationaliste. Toutes les organisations patronales et leurs porte-parole officiels sont contre la souveraineté, ce qui n'empêche que des figures importantes des mondes financier et industriel ne soient connues ou même ne s'affichent comme des souverainistes. Toutes les organisations syndicales [4] ont, l'une après l'autre, proclamé leur foi souverainiste et oublié leurs « oui » torturés des années 1970. Solidarité populaire Québec, qui est la coalition de groupes populaires la plus importante et la plus crédible au Québec, qui ratisse tous les horizons de l'action communautaire, a inclus dans sa charte [5] une profession de foi souverainiste. Bien entendu, tous les membres ou affiliés de la mouvance syndicale et populaire ne sont pas souverainistes, mais les [139] défections sont discrètes et proviennent rarement des têtes d'affiche.

Ce clivage nationaliste, eu égard aux organisations qui représentent ce qu'il faut bien appeler les « acteurs de classe », devrait en soi être objet d'analyse. Notre intention est plus modeste, s'agissant de réfléchir aux effets de cette situation sur les organisations syndicales et populaires.

C'est surtout des organisations syndicales qu'il s'agit en fait : elles sont beaucoup plus institutionnalisées, jouent un rôle d'acteurs politiques majeurs au Québec, possèdent des ressources autonomes, des structures capillarisées et une capacité d'impact médiatique. En outre, seuls les syndicats sont des organisations dont l'action se déroule principalement dans la sphère économique... ce qui vaut à leurs dirigeants d'être considérés comme des « décideurs » à l'occasion des « forums » dont nous sommes au Québec friands.

C'est donc de ce côté que surgit la tentation de « hiérarchisation » des luttes avec son cortège d'allusions, de « menaces de chantage » ou de chantages purs et simples adressés à un gouvernement souverainiste mal noté comme employeur ou comme administrateur de la chose publique. Compte tenu de toutes les bavures et bourdes qui émergent jusqu'à la surface de l'opinion publique, on n'ose penser à ce qui se dit dans le huis-clos des suites ministérielles. Et tout ce qui va dans un sens peut aller dans l'autre : le projet souverainiste peut tempérer une critique qui autrement eût été plus acerbe.

Il n'y a pas vraiment de quoi s'étonner que les organisations syndicales vivent de façon un peu problématique leur engagement nationaliste. Ce dernier n'est après tout pas leur raison d'être. Si l'immense majorité de ceux et celles qui composent l'appareil et la militance sont sans [140] doute très majoritairement souverainistes, tous ne sont pas cependant sur la même longueur d'onde lorsqu'il s'agit de situer l'objectif souverainiste, en termes de ressources, d'efforts de mobilisation, de médiatisation... par rapport aux autres objectifs syndicaux plus traditionnels. Le fait qu'une grande partie des syndiqués soient des employés de l'État québécois complique naturellement la situation. De plus, les organisations syndicales regroupent aussi des membres anglophones ou issus de communautés ethnoculturelles les plus diverses. Enfin, la fibre nationaliste est peut-être différemment ancrée et développée selon les générations ; or les syndicats sont largement dirigés par la génération nationaliste des baby-boomers.

C'est peut-être pour répondre à ces tensions imprécises qu'il ne faut pas trop attiser que les organisations syndicales (et populaires) prennent beaucoup de soin à faire savoir que leur engagement souverainiste s'inscrit dans un projet de société (social-démocrate, axé sur la recherche du plein emploi, etc.). Rien n'est plus normal que l'adhésion à un projet de société social-démocrate de la part d'organisations progressistes. On feint d'oublier toutefois qu'on chercherait en vain un lien de cause à effet strict entre souveraineté et social-démocratie. On peut spéculer, certes, on peut trouver très probant le fait que le Parti Québécois soit plus social-démocrate que les autres partis politiques québécois, ou voir dans la présence plus grande, à l'échelle historique, de l'État québécois dans le développement de notre économie une assurance-État-providence garantie...

Il s'agit toutefois d'une vision assez naïve de la chose politique. D'une part, les différentes composantes de la société civile jouent un rôle majeur dans l'évolution de l'opinion publique et de l'action des gouvernements, dont aucun n'est à l'abri du clientélisme. D'autre part, un [141] Québec social-démocrate un jour ne le serait pas nécessairement de toute éternité : on ne peut pas arrêter l'horloge de la vie politique (à moins d'une dictature diaboliquement redoutable !). Enfin, la mondialisation des échanges économiques a fait de la géopolitique un facteur beaucoup plus important qu'auparavant.

Peu importe ! Le syndicaliste et souverainiste « politiquement correct » doit faire semblant de croire dur comme fer que social-démocratie et souveraineté constituent un inséparable tandem, aveu implicite que l'émancipation linguistique et culturelle, la pérennité de la francophonie en Amérique du Nord ne « suffisent » pas ou caractériseraient une pensée souverainiste « droitière ». Si bien que les organisations syndicales et progressistes ont mis au monde un projet de société protéiforme et fantasmatique, qui flotte sur tous les débats, qui pèse sur le gouvernement péquiste, qui défie certes les règles et enseignements de la politique mais qui semble avoir la vertu de « dédouaner », aux yeux de certains, le projet de souveraineté de son côté trop « nationaliste ».

Souveraineté et classes [6]

Laissons les organisations syndicales et populaires à leurs problèmes, pour faire maintenant une coupe macrosociologique. On pourrait croire que le clivage patronal-syndical [142] face à la souveraineté prête au projet souverainiste un caractère « classiste » : il n'en est rien.

En même temps que s'est développé le mouvement souverainiste s'est accréditée une vision consensualiste de la société québécoise. Le premier gouvernement du Parti québécois, sous la houlette de René Lévesque, en a été l'impulseur initial, avec l'organisation des conférences socio-économiques (sommets) auxquels étaient en général conviés les « décideurs » afin de se livrer tous ensemble à un exercice baptisé « concertation ». Depuis, le Québec se concerte à tout propos et s'est lancé dans la quête obsessionnelle du consensus, ce dernier étant maintenant le seul aboutissement heureux d'un débat.

Non seulement aimons-nous et pratiquons-nous la concertation à toutes échelles (macro, micro, méso, locale, régionale) mais encore en faisons-nous une « marque de commerce » : nous en sommes les champions. Ainsi les grands acteurs de classe, au Québec, auraient-ils des habitudes de concertation mieux implantées que partout ailleurs. De même, les patrons québécois francophones pratiqueraient-ils une gestion paternaliste éclairée qui rend caduque la notion de conflit de classe, et pour finir les patrons et les syndicats se concerteraient-ils, à l'échelle des entreprises et des milieux de travail, à en faire pâlir d'envie le reste de l'Amérique du Nord. Il n'est jusqu'au supergourou américain Michael Porter qui n'a décerné un satisfecit aux Québécois, faisant de notre tendance naturelle à la concertation un avantage compétitif [7].

[143]

Ces pratiques de concertation, que l'on nous présente comme exclusives en dépit d'une abondante littérature qui les banalise tant elles sont répandues, sont utilisées comme faire-valoir du projet souverainiste. Notre projet réussira parce que nous avons avec la concertation le même rapport que celui qu'Obélix entretenait avec la potion magique. En prime, voilà une autre de nos « différences » par rapport au Canada anglais.

Cette vision est relayée par des chercheurs universitaires, par des hommes et femmes politiques bien entendu, mais aussi par les organisations syndicales. Le patronat institutionnel s'en fait rarement le chantre, abandonnant la tâche à des « patrons » individuels. Du côté des organisations syndicales, la définition de la réalité et de l'objectif « concertationniste » est un peu différente. On voit ce dernier comme une séance de répétition avant la mise sur pied des grands instruments institutionnels qui, dans les social-démocraties en exercice, coiffaient à la fois des orientations associées à ce courant politique (plein emploi, formation de la main-d'œuvre, programmes « actifs » de sécurité du revenu...) et l’association des grands acteurs de classe à la gestion gouvernementale.

Passons sur les malheurs des social-démocraties et sur la volatilité de nos « modèles » européens... Oublions même la dure géopolitique qui dilue l'autonomie des États nationaux et met à mal les projets politiques qui s'écartent des diktats de l'OCDE et des institutions financières internationales... Il demeure assez flagrant que le (ou l'ex) néocorporatisme-à-la-suédoise n'est pas né par génération spontanée : il a été revendiqué, imposé et bâti en raison d'un rapport de force à l'avantage du mouvement ouvrier. Le néocorporatisme en social-démocratie réunit les chefs syndicaux et patronaux à la tête d'organismes gestionnaires parce qu'ils sont, [144] théoriquement et potentiellement activement, des ennemis de classe. C'est pourquoi certains [8] n'hésitent pas à parler de lutte de classe institutionnalisée et portée à son sommet.

Les débats au Québec ressemblent parfois, pour leur part, à des appels à l'union sacrée, à la projection fantasmatique d'une société sans classes telle que Durkheim la rêvait, comme si nous hésitions entre Léon XIII et Rudolf Meidner.

Conclusion

La solidarité est une chose trop sérieuse pour en confier l'exercice à un projet d'émancipation nationale. Et un projet d'émancipation nationale est une chose trop sérieuse pour vouloir lui faire porter les solutions à tous les maux du Québec. Sérions les problèmes, arrêtons de les confondre.

Le Québec est une société de classes, les inégalités augmentent et de nouveaux modes d'exclusion se dessinent sous nos yeux. À commencer par un mouvement d'éclatement du salariat (vu comme lien d'emploi continu), face auquel l'inaction est totale et dont il faudrait faire une priorité, non pas en cherchant illusoirement à stopper ce mouvement, mais en établissant des contrôles et balises, en dessinant aussi un nouveau devoir à l'État pour ceux et celles qui ne verront jamais l'ombre d'une convention collective et d'un régime d'avantages sociaux.

Cessons de transformer tous les enjeux politiques en colonnes de chiffres qui se rempliront grâce à l'action des marchés. Il faut remettre en haut de tous les débats les valeurs sociales et humaines. Mais à l'évidence nous ne [145] nous débarrasserons de la manie économiste que lorsque le Québec sera sorti du débat constitutionnel, donc souverain.

Cessons d'occulter les coûts de transition que supposera l'accession à la souveraineté. Arrêtons ces autres querelles de chiffres. Le Québec est un pays assez riche pour assumer ces coûts de transition. La discussion sur la distribution de ces coûts sera le premier grand test d'une société qui se veut solidaire.

Je demeure convaincue que l'accession du Québec à la souveraineté renforcera politiquement la gauche en général, et le syndicalisme en particulier, pour le plus grand bien des couches sociales menacées par les processus d'exclusion. Une gauche anémiée, une gauche qui est au four et au moulin en même temps, ne contribue pas comme elle le devrait au débat politique. Et c'est la qualité de notre démocratie qui en souffre aussi. Souverains, nous retrouverons les clivages sociopolitiques qui caractérisent toutes les sociétés de classe. Et nous pourrons, comme société, faire le choix de la solidarité plutôt que celui de l'entrepreneurship. Et peut-être même, à force d'y réfléchir, arriverons-nous à pratiquer l'une sans étouffer l'autre. Après tout, hausser le débat politique, c'est aussi sonner le glas d'une pensée politique dont l'usage du cliché est le pain bénit.

[146]



* Département de sociologie, Université de Montréal. Service de la recherche de la FTQ.

[1] Par exemple : la durée normale du travail hebdomadaire.

[2] Par exemple, Seymour Martin Lipset, Continental Divide : The Values and Institutions of the US and Canada, New York, Routledge, 1990.

[3] Le syndicalisme canadien a coutume de qualifier son action de « social unionism ».

[4] À l'exception de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD), qui par principe n'intervient pas dans les débats politiques, et de la plupart des syndicats indépendants. Restent donc CSN, CEQ et FTQ.

[5] Solidarité populaire Québec, 1994, La charte d'un Québec populaire : le Québec qu'on veut bâtir.

[6] L'auteure a traité beaucoup plus en détails ces questions dans plusieurs écrits, et fourni moult références dans : Mona-Josée Gagnon, « La participation institutionnelle du syndicalisme québécois : variations sur les formes du rapport à l'État », dans J. Godbout (dir.), Questions de culture, n° 17, 1991, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, p. 173-204 ; Mona-Josée Gagnon, Le syndicalisme : état des lieux et enjeux, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994 ; Mona-Josée Gagnon, « Le nouveau modèle de relations du travail au Québec et le syndicalisme », Revue d'études canadiennes, vol. 30, n° 1, 1995, p. 30-40.

[7] Cité dans P. Gagné et M. Lefèbvre, 1993, L'entreprise à valeur ajoutée. Le modèle québécois, Montréal, Publi-Relais (préface de Gérald Tremblay, ministre).

[8] Par exemple, le sociologue suédois W. Korpi.



Retour au texte de l'auteur: Mona-Josée Gagnon, sociologue québécois Dernière mise à jour de cette page le lundi 16 octobre 2017 15:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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