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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Dialectique et société.
Tome 1: Introduction à une théorie générale du Symbolique. (1986)
Présentation de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir de l'article du professeur Michel Freitag, professeur de sociologie à l'UQAM, Dialectique et société. Tome 1: Introduction à une théorie générale du Symbolique. (1986). Montréal: Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1986, 296 pages. Collection « Connaissance de la société ». [Autorisation accordée mercredi le 23 juillet 2003]. Une édition numérique réalisée conjointement par Mme Réjeanne Toussaint, bénévole, et la fille du professeur Freitag, Mme Nathalie Freitag.

Présentation

par Michel Freitag, 1986.

Ce livre intitulé Introduction à une théorie générale du Symbolique est le premier tome d'un ouvrage, Dialectique et Société, qui en comportera quatre:

1. Introduction à une théorie générale du Symbolique;
2. Les Modes formels de reproduction de la société;
3. Les Formes de la société. Essai de typologie historique;
4. La Question de la méthode dans la connaissance compréhensive.


Le projet d'ensemble de Dialectique et Société porte sur l'élaboration d'une «théorie générale de la société» entendue dans le sens de la Grand Theory (Merton) telle qu'elle fut envisagée par les classiques et dont l’œuvre de Talcott Parsons représente peut-être la dernière version systématique. (Même si elle se situe au même niveau de globalité en sa dimension critique ou polémique, il me semble en effet que l’œuvre de Jürgen Habermas procède d'une visée plus restreinte dans la reconstruction théorique qu'elle entreprend en propre en associant une conception systémique de la totalité et une interprétation communicationnelle de la socialité.) Il s'agit donc d'un genre qui n'a plus guère été pratiqué depuis quelques décennies et dont on a d'ailleurs prétendu qu'il avait été rendu anachronique par les progrès de la spécialisation scientifique et par la «complexité» de la société contemporaine. Or, il me paraît que c'est justement cette complexité qui exige d'être ressaisie dans la forme d'une pensée théorique générale, synthétique, globalisante, puisque l'abandon d'un tel projet signifierait que l'on renonce à comprendre la société actuelle dans sa spécificité structurelle et ses orientations historiques fondamentales, et que les sciences sociales se contenteraient désormais de se mettre techniquement au service des tendances objectives associées à un procès de reproduction et de développement d'ensemble qui serait devenu aveugle à lui-même, et donc globalement irrationnel parce qu'impensé, non réfléchi. C'est donc le développement même de la spécialisation à caractère technique (ou technocratique) qui entraîne une exigence accrue, et même vitale au plan intellectuel, de compréhension fondamentale, générale et systématique.

L'option épistémologique, théorique et méthodologique qui a commandé la conceptualisation entreprise dans Dialectique et Société procède du sentiment de la nécessité où l'on se trouve dans cette période de déclin des grandes formes antagonistes de théorisation héritées des classiques (fonctionnalisme, marxisme, structuralisme), d'en opérer en quelque sorte la synthèse. Il s'agissait donc de lier fondamentalement le principe de l'«orientation significative de l'action», qui est à la base de la «sociologie compréhensive» de Weber et de l'école historique allemande, avec le principe de l'unité structurelle a priori de la société (qu'on peut rattacher plutôt à une inspiration marxiste, mais qui n'est pas absent chez Durkheim ou chez Spencer), et enfin avec une conception formelle «différentielle» de la structure, sur laquelle le structuralisme a tant insisté méthodologiquement. On pourrait donc dire, au moins pour en fixer schématiquement les coordonnées, que le projet était orienté vers une synthèse de Marx, Weber, Lévi-Strauss, mais il faudrait alors faire abstraction de la critique épistémologique à laquelle il a préalablement fallu soumettre la visée de scientificité positive dont se réclament, bien que diversement, ces auteurs. Il paraît donc préférable de caractériser l'inspiration suivie en disant qu'elle se rattache à la problématique dialectique de Hegel, comprise par opposition à tout le courant positiviste qui peut, lui, se réclamer de Comte (et éventuellement du kantisme), et plus généralement du concept de scientificité tel qu'il a été développé par les sciences de la nature. Mais là aussi, les conditions de la «connaissance de la société» vers la fin du 20e siècle ne sont plus celles qui prévalaient, intellectuellement et socialement au début du l9e siècle, et il était exclu de procéder à une simple «relecture» de Hegel et à un transfert direct de ses concepts.

Je pourrais aussi être tenté de situer ma ligne de pensée en la rapprochant de la «théorie critique» contemporaine (Habermas, Apel, Wellmer, Jauss, Giddens) ou encore du courant phénoménologique et herméneutique (Gadamer, Lorenzen, Ricœur) ou de la nouvelle critique politique (Lefort, Castoriadis, Arendt), voire de la nouvelle anthropologie politique (L.Dumont et F. Gauchet, Clastres) (voir la remarque faite à ce sujet dans la deuxième partie de cette «Présentation»). Mais dans un cas comme dans les autres, les divergences d'approche et de point de vue sont trop importantes pour que l'orientation suivie dans Dialectique et Société puisse être définie par une affiliation. Il paraît donc préférable de dire que la démarche suivie s'est surtout inspirée d'une critique épistémologique du positivisme, d'un côté, et qu'elle s'est, de l'autre, appuyée sur le rejet du modèle utilitariste dans les sciences sociales, rejet qui se fondait lui-même sur le constat d'une transformation fondamentale des dimensions économique, politique, juridique et culturelle de la société dans une période contemporaine marquée par le déclin de la modernité et où se heurtent ou se croisent diverses ébauches d'une post-modernité encore problématique.

Je voudrais maintenant présenter brièvement le plan général de Dialectique et Société, dont le présent volume n'est que le premier tome. Un principe en commande toute la démarche et toute la construction: c'est que la société peut être définie, fondamentalement, comme la structure d'ensemble des rapports sociaux, c'est-à-dire des rapports récurrents entre les pratiques sociales, et que, par ailleurs, cette structure d'ensemble ne possède pas seulement une existence positive ou empirique, mais qu'elle ressortit elle aussi à un mode d'intégration significative, parallèle mais pas nécessairement identique au mode de l'orientation significative des actions particulières, et qu'il faudra analyser à son propre compte. Cette conception implique donc d'emblée que l'on fasse intervenir une distinction analytique entre le «niveau des pratiques sociales» et le «niveau de la société», et c'est sur cette distinction qu'est construite l'articulation entre le premier volume et les deux suivants, le dernier étant réservé à l'examen des problèmes méthodologiques posés par l'approche compréhensive, interprétative et critique. Mais il s'agit là d'abord d'une distinction analytique puisque toutes les pratiques concrètes sont toujours déjà spécifiées et structurées socialement ou sociétalement, et qu'inversement, l'ordre d'ensemble de la société ne se réalise jamais qu'au travers des pratiques concrètes, particulières et singulières. Mais cette réciprocité ne supprime pas l'extériorité de ces deux niveaux l'un par rapport à l'autre (ni par conséquent les tensions et contradictions qui peuvent se produire entre eux): le concept de «pratique» (ou d'«action») se rapporte en premier lieu à l'individu sensible et agissant qui est en même temps la personne douée de la capacité de représentation et de compréhension symbolique. À ce niveau, le concept fondamental sera donc celui de «rapport sujet-objet» ou encore de «rapport d'objectivation», compris tout spécialement au niveau du «rapport significatif au monde, à autrui et à soi-même». Ce sera ce rapport qu'il s'agira de définir en sa nature et d'analyser en sa structure. Le concept de «société», de son côté, se rapporte fondamentalement au caractère a priori que possède la totalité vis-à-vis des activités particulières, et donc aux «mécanismes» qui assurent en même temps l'assujettissement des pratiques significatives à un ordre d'ensemble, et la reproduction ou la transformation de cet ordre d'ensemble à travers l'accomplissement des pratiques elles-mêmes.

Alors que le premier volume est consacré à une analyse systématique de la «pratique significative» en tant que catégorie ontologique fondamentale des sciences humaines comprises dans la perspective «compréhensive», «herméneutique» et «phénoménologique», les livres 2 et 3 abordent le problème au niveau en même temps plus global et plus concret du mode d'existence de la société et de son caractère historique. Cette dimension de «référence à la totalité» n'est d'ailleurs pas absente dans le premier volume, mais elle n'y intervient en quelque sorte qu'à titre d'horizon, notamment sous la forme de la référence au langage que comporte toute activité significative. Dans les livres 2 et 3, c'est directement le mode d'existence de la totalité qui fera l'objet du questionnement, dans sa double dimension structurelle et historique.

Une longue «Introduction générale» ouvre ce premier volume, mais elle ne se rapporte pas directement à l'objet particulier qui y est traité, mais bien plutôt à l'ensemble de Dialectique et Société. Et même là, elle se tient en quelque sorte à distance de la manière, analytique et systématique, dont les questions y sont développées, puisqu'elle veut surtout souligner l'enjeu tout à fait contemporain de notre mode d'analyse relativement à l'évolution récente des sciences sociales aussi bien qu'à la mutation qui est en cours dans la société et qui touche aussi aux formes mêmes de la socialité et de l'historicité. Mais ces deux points de vue sont étroitement liés du fait de l'intervention croissante des sciences sociales dans les conditions directes de reproduction de la société («technocratisation» conjointe des sciences sociales et de la société), et de l'abandon de toute référence épistémologique à caractère normatif et a priori («révolution kuhnienne»).

Après cette introduction générale qu'il faut donc considérer à part, comme une première vue en surplomb, la suite d'Introduction à une théorie générale du Symbolique a pour objet l'analyse de ce qui me paraît être au fondement même de la spécificité ontologique de la société, de la socialité et de l'historicité, à savoir la «pratique significative». Le livre est alors divisé en deux parties, qui sont à leur tour chacune subdivisées en deux. La première partie est consacrée à une «délimitation externe» du concept de pratique sociale ou de pratique significative. Dans un premier temps, j'y procède de manière encore négative: il s'agit, à partir d'une critique épistémologique du positivisme, de saisir la place qui peut être assignée à la pratique significative à l'intérieur de la démarche des sciences positives et de l'épistémologie traditionnelle. Cela doit permettre en effet de reconnaître déjà dans la pratique ce que ces disciplines, de manière symétrique, en même temps impliquent et refoulent. La critique du positivisme n'y est donc pas faite pour elle-même, mais seulement dans l'intention de dégager de manière critique l'espace du problème de la «connaissance de la pratique», et en arrière de celui-ci, du problème de la «connaissance de la société». Cette critique du positivisme possède donc un caractère schématique, où les arguments sont poussés à la limite non seulement pour le plaisir de la polémique, mais par besoin de clarification typologique des positions ontologiques qui sont en cause. Toujours dans cette première partie, je procède alors, dans un deuxième temps, à une délimitation théorique positive de la pratique significative, en déterminant de manière formelle les rapports que celle-ci entretient avec les deux autres modalités existentielles du «rapport d'objectivation», à savoir avec l'objectivation sensori-motrice impliquée par la vie organique en général, et avec l'objectivation formalisée telle qu'elle est mise en œuvre au fondement de la connaissance scientifique moderne.

La seconde partie du présent livre est alors consacrée à l'analyse des moments ou dimensions épistémiques, en même temps fonctionnels et formels, impliqués dans le rapport d'objectivation symbolique. Conformément à la perspective dialectique adoptée, ces moments sont à leur tour distribués en deux catégories, selon qu'ils sont impliqués dans l'appropriation du réel par le sujet, ou qu'ils sont liés au contraire au procès de la reproduction du sujet lui-même dans le monde. À la première catégorie se rattachent les dimensions de l'«arbitraire opératoire», de la «détermination empirique» et de la «synthèse théorique»; à la seconde, celles de l'«expressivité normative», de la «réflexivité esthétique» et du «sens». Cette analyse typologique des moments (formels et fonctionnels) du rapport d'objectivation se présente donc comme une théorie générale de la pratique significative ou encore, conformément au titre choisi, comme une «théorie générale du symbolique». Son originalité consiste alors dans le fait qu'elle met déjà en lumière, au niveau de l'analyse purement formelle de l'objectivation significative (problème classique de la théorie de la connaissance et de l'épistémologie), les conditions de la constitution du sujet dans le monde en tant que sujet de la pratique, et que par ce biais, elle pointe aussi directement vers le problème posé par les conditions de structuration et de reproduction de l'ordre d'ensemble des pratiques signifiantes intersubjectives (problème fondamental d'une sociologie générale comprise dans la perspective d'une théorie compréhensive de l'action sociale). Cette démarche permet du même coup d'intégrer, au niveau des concepts fondamentaux (et donc aussi au niveau ontologique), une «théorie de l'action», une «théorie de la structure» et une «théorie de l'historicité», et donc de dépasser l'opposition entre «diachronie» et «synchronie» qui a été établie d'une manière si tranchée par le structuralisme formaliste.

Les concepts de «régulation des pratiques sociales» et de «reproduction de la structure des rapports sociaux» régissent toute la démarche qui est suivie dans les livres 2 et 3. Ces concepts se réfèrent eux aussi, comme on l'a dit, au principe ontologique de l'«orientation significative de la pratique» qui a été développé tout au long du premier volume. En effet, si la société et la réalité sociale-historique sont constituées de pratiques significatives, tout le problème de «l'unité structurelle de la société», de même que celui de la «transformation historique des structures sociales» se confond avec celui des modalités selon lesquelles la cohérence des références significatives de la pratique peut se trouver réalisée a priori. On peut relever d'ailleurs en passant que Weber, qui a tant insisté sur l'orientation significative des pratiques sociales, nie quant à lui l'existence d'une telle cohérence a priori au moins dans ses prises de positions méthodologiques, mais cela lui impose alors de «transcendantaliser» son principe de «rationalité» qui ne peut plus jouer qu'au niveau des orientations subjectives individuelles – c'est-à-dire à un niveau purement «motivationnel» – en même temps qu'il est obligé de construire toute une typologie des formes de la rationalité dans laquelle le sens même du concept devient imprécis et fluctuant (voir le développement de cette critique dans le livre 4).

L'objet propre du livre 2 (Les Modes formels de reproduction de la société) est alors de décrire les caractéristiques formelles des trois modalités fondamentales de la médiation a priori qui régit les pratiques sociales et la reproduction de leur structure d'ensemble. Ces modalités possèdent elles-mêmes déjà un caractère historique, puisque les deux premières que je nomme respectivement «mode de reproduction culturel-symbolique» et «mode de reproduction politico-institutionnel» correspondent d'assez près aux concepts classiques de «communauté» (Gemeinschaft) et de «société» (Gesellschaft) tout en en donnant des définitions beaucoup plus précises parce qu’en même temps plus formelles et plus concrètes: je veux dire alors qu'elles se rapportent directement aux modalités existentielles de la référence significative qui régit les pratiques effectives, telles qu'on peut les appréhender phénoménologiquement. Elles décrivent donc des modalités concrètes de l'emprise qu'exerce l'existence a priori de la société sur les actions non seulement particulières mais aussi singulières, tout en comprenant comment la société est elle-même de part en part constituée de telles pratiques. Il s'agit donc d'analyser non seulement des formes de la pratique sociale, mais aussi des «modes de socialisation» qui sont en même temps des «modes de socialité». Le troisième mode de régulation, que je qualifie d'«opérationnel-décisionnel», possède lui aussi un caractère historique, mais cette fois-ci plus prospectif que rétrospectif; il tente de saisir sous un concept également formel la cohérence ou la logique d'ensemble des transformations en cours dans la société contemporaine, et que l'on peut comprendre comme une prolifération de réponses purement pragmatiques apportées au déclin et à la dissolution progressive de toute référence normative a priori qui caractérise la transition de la modernité à la post-modernité.

Le livre 3 (Les Formes de la société. Essai de typologie historique) reprend la question classique – au moins pour toute perspective historiciste, qu'elle soit explicite ou occulte – de la typologisation des formes historiques de la société, mais en l'abordant à partir du point de vue analytique fourni par la typologie des modes formels de reproduction développée dans le livre 2. Il comprend donc une «application» de ces définitions formelles à une analyse interprétative des «formes de l'histoire». Cela introduit dans la problématique de Dialectique et Société la prise en considération explicite d'une nouvelle dimension elle aussi fondamentale de la réalité sociale-historique: celle de la contingence concrète inhérente aussi bien au cours souvent imprévisible des actions singulières qu'au destin parfois si «exorbitant» des procès de développement historique. C'est à cette dimension que se rattache alors l'analyse des transitions sur laquelle prend appui la description de la pluralité des formes sociétales ou des moments du développement sociétal qui peuvent être rattachés formellement à un même «mode de reproduction», ou du moins à une même combinaison typique de deux d'entre eux, comme c'est le cas particulièrement dans l'étude des sociétés «traditionnelles» où nous aurons à distinguer ces divers modèles que sont la royauté, la société de castes et l'empire.

Mais d'une manière générale, nous reprendrons pour l'essentiel la subdivision traditionnelle des formes de la société en société primitive (comprise comme modèle limite), sociétés archaïques (kinship societies, sociétés «gentilices», etc., à caractère prépolitique), sociétés traditionnelles (caractérisées par la formation explicite de superstructures politico-institutionnelles et idéologiques), et enfin sociétés modernes (dont il faudra alors aussi examiner les prodromes dans l'Antiquité – polis grecque, res publica, imperium et société civile romains, ainsi que les moments successifs de développement dans la modernité proprement dite – commune médiévale, république de la Renaissance, royauté absolutiste et État-nation). Tout cela nous permettra alors de prendre une vue perspective large, aussi bien sur le plan structurel qu'historique, sur les mutations en cours dans les sociétés contemporaines.

Le quatrième volume de Dialectique et Société sera entièrement consacré à l'examen des problèmes méthodologiques posés par l'approche «dialectique» de la réalité sociale-historique ou par le projet d'une connaissance compréhensive-critique de la société et de l'histoire. Deux thèmes se trouveront alors placés au cœur du débat, qui se nouera précisément autour du problème posé par leur articulation: celui de l'approche phénoménologique, interprétative ou herméneutique, compréhensive et critique de la réalité sociale-historique conçue d'emblée en sa dimension significative et subjective, que ce soit au niveau des pratiques particulières ou à celui de la totalité sociétale; et celui du «sens de l'histoire» tel qu'il fut confronté par l'historicisme. Nous ne reviendrons donc pas, dans ce quatrième livre, sur la critique du positivisme déjà effectuée dans le premier. Nous nous tiendrons à l'intérieur des positions épistémologiques et ontologiques déjà prises dans les trois premiers volumes de Dialectique et Société pour affronter les divers courants qui s'inspirent globalement des mêmes conceptions, et ceci pour aboutir à une clarification de la méthode typologique comprise alors comme instrument privilégié d'une sociologie compréhensive à caractère interprétatif et en même temps critique. Mais auparavant, il nous aura fallu examiner les problèmes posés par la nécessaire articulation entre une approche descriptive et une approche interprétative de la réalité sociale.

Quant à la partie centrale du livre, à caractère critique et polémique, elle sera elle-même subdivisée en deux. Nous commencerons par examiner la sociologie compréhensive dans sa tradition classique, en référence essentiellement à l'école historique allemande et à Weber; nous l'aborderons ensuite en certaines de ses versions modernes ou «post-husserliennes» les plus significatives: le pragmatisme d'inspiration non seulement néo-positiviste, mais aussi phénoménologique, l'ethnométhodologie et l'interactionisme, l’œuvre de Ricœur et, last but not least, celle de J. Habermas et de quelques autres auteurs qui ont développé leurs propres conceptions en constant échange avec lui.

Un plan d'ensemble de Dialectique et Société est présenté à la suite de la table des matières de ce premier volume. Il permettra d'avoir une vue plus détaillée sur le contenu des volumes suivants, à l'exception du quatrième qui n'y est que grossièrement esquissé.

La publication de cet ouvrage est le résultat d'un compromis. En 1972, j'avais écrit une thèse intitulée Dialectique et Société, Essai épistémologique sur l’objectivité historique. Cette thèse, qui n'avait pas été publiée alors, ne se référait guère au courant de la «pensée critique» (école de Francfort, Habermas, etc.) qui était encore peu connu en France. Pourtant elle partageait avec ce courant de pensée, sans en être consciente de manière précise, plusieurs sources relativement lointaines d'inspiration, comme l’interprétation dialectique et hégélianisante de Marx, la tradition de l'école historique allemande, l'influence de la phénoménologie, une certaine sensibilité «hors la lettre» à la conception structurale de la société (alliée à un refus du formalisme a-historique propre au «structuralisme» proprement dit). Plus profondément encore, elle était animée par les mêmes motivations ou intentions politico-idéologiques qui faisaient de l'«aliénation» le thème fondamental de la critique de la société moderne, et replaçaient par conséquent la dimension symbolique de la pratique au premier plan des préoccupations théoriques. Il s'ensuivait un même rejet du positivisme et de l'orthodoxie marxiste. À la différence cependant de la «pensée critique» de l'école de Francfort, je m'appuyais plus sur une connaissance (et une problématisation) du droit et de l'économie que de la «culture».

Tout cela conduisait nécessairement à reposer les problèmes épistémologiques et ontologiques que les sciences sociales positives aussi bien que le marxisme orthodoxe pensaient avoir rejetés une fois pour toutes dans le domaine de la «métaphysique» ou de l'«idéologie» C'était à la clarification de ces questions que Dialectique et Société était d'abord consacrée.

Le projet de reprendre cette thèse, une dizaine d'années plus tard, en vue d'une publication, a fait apparaître une difficulté. Idéalement, il eut fallu réécrire le texte complètement pour l'adapter à un nouveau contexte où la démarche poursuivie pouvait enfin reconnaître la place qu'elle occupait à l'intérieur d'un vaste courant de pensée, désormais connu et abondamment commenté même dans le public d'expression française. Du même coup, l'argumentation aurait aussi changé son orientation, elle se serait au moins en partie détournée de la polémique avec l'extérieur, pour s'engager plus profondément dans des discussions «internes» plus constructives et plus raffinées, comme il advient lorsque les interlocuteurs partagent en gros les mêmes présupposés. Les tentatives ébauchées dans le sens d'une telle refonte ont cependant fait craindre que l’ouvrage ne devienne trop volumineux, et qu'il y perde en outre une partie de sa cohérence propre. C'est pourquoi j'ai choisi finalement de conserver pour l'essentiel le texte de 1972, auquel ont été simplement ajoutées des notes et des précisions destinées à le rendre plus compréhensible aujourd'hui. Des modifications plus importantes lui ont cependant été apportées sur quelques points:

– La critique du «positivisme» qui servait d'introduction au texte original ne visait que l'épistémologie classique, jusqu'à Popper. Une critique de Kuhn et du pragmatisme a été rajouté dans la présente édition;

– Toute l'analyse du développement historique des sociétés, dans le livre 2, s'appuyait sur le concept de «mode formel de reproduction», et mettait en œuvre une distinction formelle entre un mode de reproduction «culturel-symbolique» et un mode de reproduction «politico-institutionnel», concepts qui s'apparentaient à l'opposition traditionnelle entre la Gemeinschaft et la Gesellschaft. Déjà je m'étais rendu compte que cette opposition ne permettait de saisir les transformations ou les mutations les plus impressionnantes de la société contemporaine qu'en leur conférant une signification négative. Le texte comprend maintenant la description d'un troisième «mode de reproduction (1)» formellement cohérent, qualifié provisoirement de mode de reproduction «décisionnel-opérationnel (2)»;

– La version originale de Dialectique et Société comportait une typologie historique des sociétés construite «déductivement» à partir des concepts de «modes de reproduction», et spécialement à partir du formalisme inhérent à la définition du mode de reproduction politico-institutionnel. Le caractère excessivement formaliste de cette typologie m'a conduit à lui en substituer une autre (3), qui rend mieux compte de la diversité effective des sociétés concrètes, et qui par ailleurs «colle» mieux à la typologie formelle des «modes de reproduction».

Ces deux dernières modifications ont entraîné une refonte complète de la partie correspondant à l'actuel livre 3.

Enfin, il a fallu rédiger une nouvelle introduction, où les positions épistémologiques et ontologiques développées dans cet ouvrage fussent au moins schématiquement confrontées à celles du principal courant de la sociologie critique contemporaine, et où ces deux versions de la «théorie critique» seraient elles-mêmes replacées dans le contexte contemporain d'une technocratisation accélérée des sciences sociales. En raison de son caractère en quelque sorte rétrospectif, cette introduction pourrait aussi bien être lue comme une conclusion, après que le lecteur ait pris connaissance du corps de l'ouvrage.

Je dois enfin m'excuser auprès du lecteur d'avoir d'une manière sans doute excessive recouru à la schématisation comme mode d'analyse et comme mode de construction conceptuelle et d'avoir peut-être surtout abusé de ce procédé dans l'argumentation polémique. Ainsi, la manière dont je pré-sente le contexte théorique et épistémologique dans les sciences sociales ne paraîtra guère plus généreuse vis-à-vis de tous ceux qui pourraient se sentir quelques affinités avec la démarche suivie ici qu'envers ceux qui furent choisis, en exagérant les contrastes, pour faire figure d'adversaires exemplaires. Mais c'était peut-être le prix qu'il fallait payer pour atteindre la systématicité recherchée. On devrait sans doute prendre plus de soin à ne pas blesser ses amis, surtout lorsque les vrais ennemis ne sont même pas nommés, quand s'étale partout avec suffisance et arrogance l'inconscience néo-libérale. Quant à elle, la «pensée de gauche» paraît n'avoir plus la force de porter, voire même de supporter son héritage, et elle court le risque de s'éparpiller à tous les vents, en proclamant qu'on ne peut plus penser l'histoire et qu'il faut se réfugier dans l’arbitraire formel, à moins que ce ne soit dans le quotidien et dans l'immédiat. Or cela est nécessairement faux, quand justement l'histoire inpensée et le système aveuglément piloté par les intérêts les plus étroits risquent de nous entraîner à l'abîme comme les moutons de Panurge. D'ailleurs, l'intention de ce livre n'était pas de penser l'histoire présente, mais seulement d'aider la pensée à revenir à pied d’œuvre, à se retrouver elle-même pour se remettre en face de ses propres fins.

*    *    *

C'est une juste coutume nord-américaine que de remercier, lors de la publication d'un ouvrage, les personnes qui furent directement associées à l'élaboration et à la discussion des thèses qui y sont présentées, ou à la recollection critique du matériel qui s'y trouve examiné. Je ne peux pas citer toutes ces personnes, mais il y en a que je ne saurais omettre. C'est le cas de Gilles Gagné, professeur au Département de sociologie de l'Université Laval à Québec, d'Olivier Clain, qui enseigne au même département, ainsi qu'au Département de philosophie de l'Université de Montréal, de Jacques Mascotto, mon collègue au Département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM); c'est aussi le cas de Pierre Bérubé et de Manfred Bischoff, qui préparent un doctorat de sociologie à l'Université du Québec à Montréal. Je voudrais enfin remercier particulièrement Jean-Manuel de Queiroz, de l'Université de Rennes et professeur invité au Département de sociologie de l'UQAM. Les discussions que j'ai eues avec eux tous ont été essentielles dans le travail de révision entrepris en vue de la publication de ce livre, et tous retrouveront, ici et là, une part de leur propre pensée.

Je voudrais enfin associer à ce livre mes parents, à qui j'en dois le contenu en ce qu'il peut avoir de profond, et Aloyse Freitag-DuPasquier, qui m'a aidé à trouver la patience de la forme.


Notes :

(1) Ce concept sera précisément défini plus loin, mais il convient peut-être d'en révéler tout de suite l'idée directrice. La réalité sociale étant comprise comme l'ensemble des pratiques sociales concrètes, le concept de «société» renvoie à la récurrence (à travers le temps social) de certains rapports déterminés entre ces pratiques. Cette récurrence, sur laquelle repose l'idée même de «structure sociale», ne peut à son tour être imputée – si l'on maintient l'analyse dans la même perspective concrète – qu'à l'existence de «mécanismes réels, c'est-à-dire eux-mêmes sociaux» de régulation des pratiques sociales. On peut dire alors que ces mécanismes de «régulation» assurent la reproduction de la société.
(2) Ce concept a déjà été présenté dans «Transformations de la société et mutations de la culture», Conjoncture, nos II et III (automne 1982 et hiver 1983), Montréal (reproduit dans le Bulletin du MAUSS, nos 11 et 12, 3e trimestre 1984 et ler trimestre 1985, Paris).
(3) Déjà développée dans un manuscrit intitulé Une théorie pour la Nation, à paraître en 1986.

Retour au texte de l'auteur: Michel Freitag, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 22 janvier 2007 8:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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