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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'André GUNDER FRANK, “Smith et Marx contre Weber et les wébériens: sur les origines du développement et du sous-développement dans le nouveau monde.” In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, nos 35-36, janvier-juin 1975, pp. 149-185. Paris: Les Éditions Anthropos. Un numéro intitulé: “Marxisme critique et idéologie.”

[149]

André GUNDER FRANK (1929-2005)

Smith et Marx contre Weber et les wébériens :
sur les origines du développement
et du sous-développement
dans le nouveau monde
.”

In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, nos 35-36, janvier-juin 1975, pp. 149-185. Paris : Les Éditions Anthropos. Un numéro intitulé : “Marxisme critique et idéologie.”

I. SUR LA THÈSE DE WEBER [149]

A) Signification de la thèse de Weber [149]
B) L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme [151]
C Survivances wébériennes non-orthodoxes [153]

II. SUR ADAM SMITH ET LE NOUVEAU MONDE [156]
III. SUR KARL MARX ET L'ACCUMULATION DU CAPITAL [159]
IV. L'ACCUMULATION MONDIALE DE CAPITAL, L'ECHANGE INTERNATIONAL ET LES DIFFÉRENTS MODES DE PRODUCTION DANS LE NOUVEAU MONDE [163]

A) Économies minières au Mexique et au Pérou [164]
B) Petite production agricole dans les possessions espagnoles [166]
C) Le cas des Barbades [169]
D) Le système des plantations dans les Antilles et au Brésil [169]
E) Le Sud des États-Unis : Plantations esclavagistes vs. petits cultivateurs [172]
F) Le Nord-Est des États-Unis : agriculture vs. commerce extérieur [174]

ÉPILOGUE [182]
BIBLIOGRAPHIE [183]


I. SUR LA THÈSE DE WEBER

A) Signification de la thèse de Weber

À l'interprétation marxiste du développement capitaliste et du sous-développement, Max Weber, ses disciples et ses épigones plus ou moins fidèles ont tenté d'en substituer une autre qui a réussi à prédominer aux États-Unis pour être dans un second mouvement ré-exportée dans leurs néo-colonies culturelles. Karl Mannheim (cité par Shapiro, 225) a dit de Max Weber qu'il est le Marx de la bourgeoisie ; sa veuve et biographe, Marianne Weber, a écrit de lui qu'il avait pour objectif principal de trouver une théorie capable de remplacer le matérialisme historique en tant que base d'interprétation. Divers autres auteurs, parmi lesquels Kautsky, H. M. Robertson, Sorokin, Aron, Bastide, Gerth et Mills, Marcuse, Parsons, Bendix et Gouldner, s'accordent de même à penser que les travaux de Max Weber représentent une tentative visant à infirmer la théorie marxiste de la prédominance de l'infrastructure économique sur la superstructure — ou du moins à la corriger substantiellement — en portant au premier plan le rôle des facteurs psycho-culturels et religieux dans la montée du capitalisme. Cette ambition a, bien entendu, contraint Weber à accorder aux travaux et à la méthodologie de Marx qu'il respectait comme adversaire, une attention considérable.

La philosophie de Max Weber est pessimiste en ce qui concerne la nature humaine et elle diffère en cela de l'optimisme de Smith et de Marx. Politiquement, quoique progressiste en ce qui concerne certains problèmes sociaux, Weber avait pris une position franchement réactionnaire à l'égard de certains problèmes importants de son époque : résolument favorable au nationalisme et à l'impérialisme allemands (Momsen, Shapiro), adversaire [150] farouche de la révolution soviétique de 1917 et du mouvement révolutionnaire dans sa propre Allemagne, en 1918 (Shapiro, Gerth et Mills). Il nous paraît difficile de souscrire à la thèse développée par Jozyr Kowalski dans le Bulletin Sociologique Polonais selon laquelle le respect intellectuel de Weber pour Marx, son accord avec certaines de ses analyses et certaines de ses explications historiques, s'inscriraient plutôt en faux contre l'idée de son opposition à ce dernier. La propre reconnaissance par Weber lui-même (Gabel, 175) dans son étude sur la religion chinoise, qu'elle n'a pas fait obstacle à la montée du capitalisme en Chine et la démonstration faite récemment par Rodinson que l'Islam n'a pas été, lui non plus, incompatible avec le développement capitaliste, mettent en évidence les faiblesses inévitables de la thèse de Weber. De toute manière, ses disciples américains, Parsons et son Ecole, en particulier, n'ont pas tenu compte non seulement des faiblesses de la méthode historique comparative de Weber, mais aussi (et de plus en plus) de la puissance de persuasion qu'il avait réussi à lui conférer. Utilisant Max Weber, pour satisfaire les buts idéologiques de « l'analyse sociologique moderne », dans les termes de Parsons, ses disciples américains contemporains ont dû le châtrer sur le plan scientifique.

Gouldner observe :

« La position de Weber était, en grande partie, polémique contre la conception marxiste selon laquelle les idéologies sont une "adaptation superstructurelle aux infrastructures économiques... Son Éthique Protestante était orientée contre l'hypothèse marxiste selon laquelle le protestantisme est le résultat de l'apparition du capitalisme ; plus généralement, Weber s'est opposé à la conception marxiste selon laquelle les valeurs et les idées sont des éléments « superstructurels » qui dépendent, en dernière analyse, de changements importants dans la base économique ; Weber s'est plutôt efforcé de démontrer que le développement du capitalisme européen moderne était lui-même dépendant de l'éthique protestante (Gouldner 121, 179-180).

L'offensive anti-marxiste a été portée plus avant par le disciple le plus important de Weber aux États-Unis, Talcott Parsons, qui, ce faisant, s'est affirmé comme le doyen et le porte-parole le plus influent de la sociologie « académique », américaine, comme l'écrit Gouldner :

« C'est Parsons qui avait changé. Ce qui s'est passé, en bref c'est qu'avec la dépression des années 30 et l'impact croissant du marxisme aux États-Unis, le besoin se faisait de plus en plus sentir de développer et de fortifier des alternatives intellectuelles au marxisme et de faire en sorte que le marxisme ne soit plus considéré comme une sociologie » (Gouldner, 188-189, les italiques sont de A.G.F.).

Parsons croit évidemment que lui-même et ses disciples ont réussi, car il écrit en 1965 :

« En conclusion, il faut souligner que la position anti-marxienne sur ce problème crucial - celui du statut des facteurs culturels - a dans la dernière génération été immensément fortifiée par les développements théoriques et empiriques... Ils viennent plutôt à l'appui de Weber contre Marx et Hegel... La conclusion fondamentale [151] paraît presque évidente... En sociologie, aujourd'hui, être marxiste n'est pas une position tenable » (Parsons, 1965 : 134-135).

Cependant, ces idéologues américains ne s'estiment pas satisfaits et s'efforcent d'atteindre des objectifs plus avancés ; Birnbaum conclut ainsi sa comparaison entre Marx et Weber :

« Le souci qu'à Weber des effets de l'idéologie sur le développement social, a donc son origine dans sa rencontre polémique avec le marxisme... Weber lui-même peut être amendé de la même manière. Nous avons dit qu'il a donné à la variable idéologique un statut autonome explicite dans l'analyse du changement social... Peut-être pouvons-nous dire que l'insertion d'une théorie psychologique viable dans l'analyse du procès social constitue l'étape suivante pour l'élaboration d'une théorie sociale systématique ; s'il en est ainsi, les choses sont en bonne voie » (Birnbaum, in Smelser Ed., 15-16).

De plus, comme l'observe Gouldner :

« ... Quoique le fonctionnalisme aux États-Unis se trouve en crise, sa carrière mondiale est loin d'être finie. En vérité, la carrière du fonctionnalisme et de la sociologie académique dans son ensemble, commence tout juste en Europe orientale et en Union Soviétique... De nombreux marxistes, dans le bloc soviétique comme ailleurs, manifestent une attraction croissante pour la sociologie académique, y compris le fonctionnalisme, voire pour Parsons lui-même » (Gouldner, 447, 449).

Ces « développements » ont été critiqués ailleurs par nous dans notre ouvrage Fonctionnalisme et Dialectique et en particulier dans notre Sociologie du développement et sous-développement de la sociologie (ré-édité en 1969). Ce n'est pas ici le lieu de poursuivre cette controverse mais nous voulons la garder présente à l'esprit dans la mesure où elle constitue le contexte théorique et idéologique de la question plus spécifique que nous posons ici et vers laquelle nous pouvons maintenant nous tourner.

B) L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme

Quelles sont les origines des différences — développement au Nord et sous-développement au Sud - que l'on observe aujourd'hui dans le Nouveau Monde des Amériques, et comment peut-on les comprendre et les expliquer ? Les réponses les mieux connues à cette question et les plus largement acceptées sont celles de Weber et de ses disciples, conscients ou qui s'ignorent. Cependant, ces réponses et la théorie qui les sous-tend sont loin d'être satisfaisantes car elles ne concordent pas avec l'évidence historique : elles sont théoriquement limitées et indéfendables, et en outre politiquement réactionnaires. Rejetant donc les interprétations weberiennes et néo-weberiennes, nous proposons de revenir à ia tradition classique, de remonter à Marx et à Smith, et de tenter une explication qui soit à la fois cohérente avec l'évidence historique et avec notre propre approche théorique de l'analyse du procès d'accumulation du capital dans le monde et de la transformation des modes de production.

[152]

La thèse que Weber développe dans L'Éthique Protestante et l'Esprit du Capitalisme et dans ses études comparatives des religions du monde est résumée et appliquée au Nouveau Monde dans son dernier ouvrage Histoire Economique Générale :

« Il convient de rechercher les conséquences de la conquête et de l'exploitation des vastes régions non-européennes sur le développement du capitalisme moderne... La conquête de colonies par les États européens a entraîné une gigantesque accumulation de richesses en Europe, dans chacun de ces États... Cette accumulation de richesses, entraînée par le commerce colonial a eu peu de conséquences sur le développement du capitalisme moderne — fait qui doit être souligné et qui contredit ce qu'écrit Werner Sombart. Pour Sombart, c'est la production massive et standardisée affectée à la guerre qui constitue une des conditions décisives du développement du capitalisme moderne. Cette théorie doit être ramenée à ses justes proportions... En dernière instance, le facteur qui a provoqué le capitalisme, c'est l'entreprise cohérente, stable, une comptabilité rationnelle, une technologie rationnelle, une législation rationnelle, mais, encore une fois, d'autres facteurs également. Les facteurs complémentaires nécessaires étaient l'Esprit rationnel, la rationalisation des conduites de la vie en général, et une éthique économique rationaliste... Deux types importants d'exploitations se présentaient : le type féodal dans les colonies espagnoles et portugaises, le type capitaliste dans les colonies hollandaises et anglaises... La motivation religieuse a également joué un rôle sous la forme de la répugnance traditionnelle des Puritains contre tout féodalisme de quelque sorte » (Weber, Histoire, 298, 300, 308, 354, 298, 301 - Texte anglais).

Le propre désaveu par Weber lui-même, dans le dernier paragraphe de son Éthique Protestante et Esprit du Capitalisme : « mais ce n'est naturellement pas mon but de remplacer une interprétation causale matérialiste partisane par une interprétation causale spiritualiste, également partisane, de la culture et de l'histoire », est très souvent négligé par ses disciples qui omettent d'en tenir compte dans leur pratique quand ils enchevêtrent facteurs psychologiques et armatures institutionnelles pour camoufler la structure et le développement du système économique capitaliste sous-jacent dans le monde. L'essentiel de leurs arguments a inspiré souvent la verve graphique des auteurs de bandes dessinées qui, partageant les convictions idéologiques des savants, sinon leurs prétentions scientifiques, ont tracé l'image du Mexicain paresseux dormant sous le soleil tropical, adossé au mur d'une église (catholique). Image sommaire du sous-développement ! Il aurait suffi à ce Mexicain d'être un Puritain pour que son pays connaisse le développement des pays puritains ! Sans plus. (Cf. Frank, 1969).

La thèse weberienne et, moins encore, sa plus récente version parsonienne et autres dénaturations (voir Frank, Chap. 2) est totalement insoutenable à la lumière de l'évidence. En ce qui concerne le développement du capitalisme européen, elle a, depuis longtemps, été contredite par Tawney et récusée par H. M. Robertson et d'autres, et plus récemment par Kurt Samuelsson. Comme Marx et Smith l'ont observé, le capitalisme est né dans l'Italie catholique, dans l'Espagne et au Portugal, également catholiques. Il a prospéré en Belgique catholique et chez les entrepreneurs catholiques d'Amsterdam [153] avant de gagner la Grande-Bretagne protestante. En ce qui concerne le Nouveau-Monde, l'évidence historique prouve abondamment, et le texte présent de manière moins exhaustive, que les institutions européennes n'ont pas simplement été transplantées du Vieux au Nouveau Monde. Cependant, en l'absence même de preuves exhaustives, il apparaît clairement, sans qu'il soit besoin d'une étude approfondie, que la thèse de Weber ne suffit pas à expliquer le sous-développement des Antilles et des colonies africaines et asiatiques, où les bienfaits du capitalisme britannique ont pu se répandre, et qui ont connu un sous-développement plus grave que celui des Antilles espagnoles avant que ces dernières n'aient été converties en plantations au produit destiné à l'exportation. La thèse de Weber n'explique pas non plus les différences entre le Nord et le Sud de l'Amérique du Nord anglaise. Après considération des faits historiques, Burchey écrit : « En somme, il est nécessaire de conclure que dans une mesure importante le succès du mercantilisme ne doit pas tellement au puritanisme et qu'il a été atteint dans une certaine mesure malgré lui » (Bruchey, 48, texte anglais). Gabriel Kolko soutient que « si l'alliance entre les conceptions religieuses des Puritains et la classe marchande avait été aussi réelle que Weber l'a prétendu, le conflit (entre le puritanisme et le monde du commerce) n'aurait pas surgi si rapidement » (Bruchey, 47) ; Samuelsson résume : « ainsi, notre conclusion est : que nous partions des doctrines du puritanisme et du capitalisme ou de la conception d'une corrélation entre action économique et religieuse, nous ne pouvons pas trouver d'appui aux théories de Weber. Presque tous les faits les contredisent » (Samuelsson, 154, texte anglais). De plus, même dans la faible mesure où les différences parmi les migrants du Vieux Monde peuvent avoir joué un rôle dans le Nouveau Monde, une théorie cohérente du sous-développement (ou du développement) devrait expliquer pourquoi telles ou telles personnes différentes sont allées à tels ou tels lieux différents et y ont eu des conduites différentes. Et la réponse à ces questions doit être recherchée non pas dans les caractéristiques des personnalités de ces migrants, mais dans la structure socio-économique et le mode de production des sociétés dont ils ont émigré, des sociétés dans lesquelles ils se sont intégrés et dans les rapports entre ces sociétés.

C) Survivances wébériennes non-orthodoxes

Néanmoins, l'esprit de la thèse weberienne (ou son fantôme) est subtil. Outre la nouvelle orthodoxie de la sociologie académique et ses récentes conquêtes ailleurs, le spectre wébérien hante également des hérétiques, tels l'économiste A. Emmanuel et l'anthropologue Darcy Ribeiro, pour ne nommer que ces deux dont le travail se consacre consciemment et explicitement à combattre l'orthodoxie à l'aide de nouvelles analyses inspirées prétendent-ils, du vieux Marx. Dans son analyse de l'échange inégal, Emmanuel soutient que les différences dans les niveaux de salaires dans les différents pays provoquent des échanges inégaux entre ces pays et que cette situation constitue, à son tour, une des raisons majeures des différences observées clans les niveaux de [154] développement. Ainsi, le taux de salaire serait la variable indépendante, restée sans explication dans son analyse. Le reconnaissant explicitement, Emmanuel consacre cependant une brève attention, marginale par rapport à sa thèse centrale sur les différents niveaux de salaires, aux « facteurs institutionnels qui déterminent en premier lieu le salaire d'équilibre, facteurs qui ne sont pas des cas fortuits exogènes à la société humaine » (Emmanuel, p. 163, texte anglais). Ensuite (pp. 164-165) et de nouveau (p. 354) il suppose ou soutient que le haut niveau initial des salaires aux États-Unis par rapport à celui des autres parties du monde et, en particulier de l'Amérique Latine, est dû en dernière analyse, au niveau plus élevé du salaire de subsistance ainsi qu'à la demande plus élevée des groupes sociaux qui ont fait les États-Unis (p. 164). Ce qui veut dire : à l'instar des néo-wébériens, Emmanuel croit que les membres des groupes sociaux qui ont fait les États-Unis étaient en quelque manière « différents » et que cette différence est à l'origine, en dernière analyse, du développement ultérieur des États-Unis, développement qui a fait ensuite boule de neige grâce aux conditions de l'échange inégal et à d'autres facteurs. En ce qui concerne l'Amérique Latine, Emmanuel soutient que ce continent a, au contraire, commencé son développement avec « un handicap relatif » à cause du niveau de vie des immigrants, au départ, et « de la transplantation aux colonies des structures cléricales et féodales de la métropole » (Emmanuel, 164). C'est ce handicap au départ, en ce qui concerne les États-Unis et l'Europe qui « en dernière analyse », explique (d'après Emmanuel) pourquoi l'Amérique Latine n'a jamais réussi à rattraper le « développement » car le mécanisme de l'échange inégal ne pouvait qu'élargir le fossé initial. Au-delà de la validité ou de la congruité de la thèse centrale d'Emmanuel sur l'échange inégal, sa « dernière analyse » est absolument inacceptable en ce qu'elle contredit le fait historique, qu'elle est théoriquement incomplète et parce qu'elle n'explique pas pourquoi tel ou tel type d'individus ou tels ou tels types d'institutions se sont installés dans telle ou telle partie du Nouveau Monde ; parce qu'un fondement théorique si mince appelle la question de la congruité de toute analyse de l'échange inégal (ou de tout autre problème) qui se fonderait sur lui ou qui l'impliquerait.

Notre problème a récemment été étudié — et dans une certaine mesure clarifié, par l'anthropologue Darcy Ribeiro, en divers ouvrages et en particulier dans Configuraciones Historicos-Culturales de los Pueblos Americanos (pp. 49-60) présenté au XXXIXème Congrès International des Américanistes, à Lima, et dans un article intitulé Culture Historical Configurations of the American People, paru en 1969 dans Current Anthropology. Nous y relevons le passage suivant :

« Bien que de nombreux facteurs y aient contribué, la performance des « Personnes Transplantées » (en particulier en ce qui concerne l'Amérique du Nord) comparée à celle des autres (en ce qui concerne une grande partie du reste du continent américain) peut s'expliquer principalement en termes de la différence entre « autocolonisation » et « domination extérieure »... D'autres facteurs qui expliquent ces différences... ont leur source dans la nature capitaliste plus avancée des sociétés d'où les Personnes Transplantées sont parties. Le plus important de ces derniers est la [155] nature plus égalitaire de la Société Transplantée (tout au moins en ce qui concerne le Nord)... et la capacité d'intégration de ses structures sociales... Les caractéristiques fondamentales sont : a) homogénéité culturelle ; b) égalitarisme considérable fondé sur des institutions démocratiques ; c) « modernité »... Les « Personnes Transplantées » provenaient de colonies d'immigrants se consacrant à la petite agriculture et au petit commerce. Elles ont toutes connu de longues périodes de pénurie... Ce n'est certes pas une coïncidence que ces « Personnes Transplantées » se trouvent dans les zones tempérées... L'immigrant européen se sent mieux dans les climats tempérés et évite, le plus possible, les régions tropicales. Le contraire est vrai des personnes adaptées aux Tropiques... Il existe un degré de parallélisme entre les attitudes à l'égard du travail et certaines idées catholiques et protestantes sur ce sujet. Ceci ne veut pas dire que ces religions aient joué un rôle causal important dans l'implantation de ces attitudes, mais simplement que toutes les deux ont favorisé le statu quo dans les sociétés où elles ont prédominé ; d'un capitalisme plus avancé dans le cas du protestantisme, aristocratiques et arriérées dans le cas du catholicisme... L'importance de cet appui ne doit pas être sous-estimé » (10-12, texte anglais).

Cette abondance de facteurs d'explication invoqués par Ribeiro reflète en vérité, à notre avis, la pauvreté considérable de cette thèse : la référence aux facteurs climatiques pour expliquer les différences de migration et d'implantation ne tient pas devant le fait évident des migrations européennes « volontaires » à partir et à destination d'une large diversité de climats et devant le fait des migrations « forcées » de main-d'œuvre en provenance d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine, d'un climat à un autre. Et dans la mesure où le climat est invoqué comme explication du développement ou du sous-développement, on ne saurait souscrire à l'argument scientifique, depuis longtemps discrédité, de Huntington. Il conviendrait alors de rapprocher les facteurs climatiques et géologiques et les modes de production qui s'y associent, ce que Ribeiro ne fait pas. La référence aux facteurs religieux fait écho aux thèses de Weber ce qui est contredit par les exemples examinés par les auteurs précités. La référence au capitalisme plus avancé dans les pays d'origine des populations migrantes n'explique rien si on n'y associe pas les différences dans la contribution fonctionnelle des sociétés récipiendaires aux stades différents de l'accumulation mondiale du capital et du développement capitaliste ; il faut également que ce rapport explique les différences dans la contribution des migrants européens, historiquement contemporains, au développement et au sous-développement de la Nouvelle Guinée et de la Nouvelle Zélande, de l'Australie et de l'Algérie. Et la référence, faisant écho à Adam Smith, à une société de petits fermiers et de petits commerçants et à son reflet en ce qui concerne l'homogénéité culturelle, l’égalitarisme et la démocratie — dans la mesure où elle est historiquement juste, ce qui, comme nous l'avons vu n'est en aucune façon le cas — ne peut servir d'explication, comme pour Emmanuel également - que si ses propres origines et causes peuvent s'expliquer et s'associer à la « différence entre auto-colonisation et domination » - ce que Ribeiro appelle le principal facteur explicatif mais qu'il ne tente pas d'expliquer. La référence que fait Ribeiro à « de nombreux facteurs d'ordre causal » laisse ainsi beaucoup de choses encore à expliquer.

[156]

II. SUR ADAM SMITH
ET LE NOUVEAU MONDE


Commençons par citer Adam Smith, dans son ouvrage sur la Richesse des Nations paru en 1776 :

« La découverte de l'Amérique et celle d'un passage aux Indes Orientales par le cap de Bonne Espérance sont les deux événements les plus remarquables et les plus importants dont fassent mention les annales du genre humain (p. 257, Tome 6, Nature de la Richesse..) Dans les chargements donc, de la plupart des navires européens qui taisaient voile vers l'Inde, l'argent a été généralement l'un des produits les plus appréciés. C'est l'article le plus apprécié dans les navires allant d'Acapulco à Manille. L'argent du nouveau continent semble ainsi avoir été l'une des marchandises principales qui faisaient l'objet du commerce entre les deux extrémités du monde... En ouvrant un nouveau marché inépuisable à toutes les marchandises d'Europe, il a ouvert la possibilité de nouvelles divisions du travail et d'améliorations dans l'art, qui dans le cercle étroit de l'ancien commerce, n'auraient jamais pu se produire faute d'un marché qui absorbe la plus grande partie des produits. Les forces productives du travail ont été améliorées et leur produit augmenté dans tous les pays différents de l'Europe, de même que le revenu réel et la richesse de leurs habitants... En même temps, un des principaux effets de ces découvertes a été d'élever le système mercantile à un degré de splendeur et de gloire auquel il ne serait jamais arrivé sans elles. L'objet de ce système est d'enrichir une grande nation plutôt par le commerce et les manufactures que par la culture et l'amélioration des terres, plutôt par l'industrie des villes que par celle des campagnes. Or, par une conséquence de ces découvertes, les villes commerçantes de l'Europe, au lieu d'être les manufacturiers et les voituriers seulement d'une très petite partie du monde (cette partie de l'Europe qui est baignée par l'Océan Atlantique et les pays voisins des mers Baltique et Méditerranéenne) sont devenues maintenant les manufacturiers des cultivateurs nombreux et florissants de l'Amérique ; elles sont devenues les voituriers et à quelques égards aussi les manufacturiers de presque toutes les différentes nations de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique (p. 259, ceci, soulignons-le, a été écrit avant la révolution industrielle)... par l'Union qu'ils ont établie en quelque sorte entre les deux extrémités du monde, par les moyens qu'ils leur ont donnés de pourvoir mutuellement aux besoins l'un de l'autre, d'augmenter réciproquement leurs jouissances et d'encourager de part et d'autre leur industrie, il paraîtrait que leur tendance générale doit être bienfaisante. Il est vrai que pour les naturels des Indes Orientales et Occidentales, les avantages commerciaux qui peuvent avoir été le fruit de ces découvertes ont été perdus et noyés dans un océan de calamités qu'elles ont entraînées après elles... Dans le court espace de deux à trois siècles qui s'est écoulé depuis que ces découvertes ont été faites, il est impossible qu'on aperçoive encore toute l'étendue des conséquences qu'ils doivent amener à leur suite. Aucune sagesse humaine ne peut prévoir quels bienfaits ou quelles infortunes ces deux grands événements préparent aux hommes dans la suite des temps » (p. 258).

Avec deux siècles additionnels d'expérience, nous voyons aujourd'hui combien Smith avait raison quand il jugeait impossible de prévoir l'ampleur des conséquences futures de ces événements. Mais ses propres observations lui permettaient de voir les effroyables malheurs qu'ils avaient déjà suscités. Smith a eu la sagesse de prévoir, au moins, la possibilité que, associés aux profits, de nouveaux malheurs pour l'humanité pouvaient résulter des nouvelles [157] formes d'échange du système mercantiliste que les disciples néo-classiques de Smith ne voient pas encore aujourd'hui, alors même qu'ils se prétendent guidés par lui et qu'ils ont eu l'occasion de tirer la leçon des événements.

Au sujet des motivations ou des ambitions des premiers colonisateurs européens des diverses régions du Nouveau Monde et des bénéfices divers qu'ils en tiraient, Smith écrivait :

« D'après le rapport de Colomb, le Conseil de Castille résolut de prendre possession d'un pays dont les habitants étaient évidemment hors d'état de se défendre. Le pieux dessein de le convertir au christianisme sanctifia l'injustice du projet. Mais l'espoir d'y puiser des trésors fut le vrai motif qui décida l'entreprise... Toutes les autres entreprises des Espagnols dans le Nouveau Monde postérieures à celle de Colomb, paraissent avoir eu le même motif. Ce fut la soif sacrilège de l'or... (pp. 170-171). Chaque Espagnol qui faisait voile vers l'Amérique s'attendait à rencontrer un Eldorado. La fortune aussi fit à cet égard ce qu'il lui est bien rarement arrivé de faire en d'autres occasions, elle réalisa jusqu'à un certain point les espérances extravagantes de ses adorateurs et dans la découverte et la conquête du Mexique et du Pérou... Elle leur offrit ces métaux précieux avec une profusion qui répondait en quelque sorte aux idées qu'ils s'en étaient faites... les premiers aventuriers qui, chez toutes les autres nations de l'Europe tentèrent d'acquérir des établissements en Amérique, y furent entraînés par de semblables chimères ; mais tous ne furent pas également fortunés... Dans les colonies anglaises, françaises, hollandaises et danoises, on n'en a encore découvert aucune, au moins aucune qui soit actuellement censée valoir la peine d'être exploitée. Cependant, les premiers Anglais qui firent un établissement dans l'Amérique septentrionale offrirent au roi, comme un motif pour obtenir leurs patentes, le cinquième de l'or et de l'argent qu'on pourrait y trouver. En conséquence, ce cinquième fut réservé à la couronne dans les patentes accordées à Sir Walter Raleigh, aux Compagnies de Londres et de Plymouth, au Consul de Plymouth, etc. A l'espoir de trouver des mines d'or et d'argent, ces premiers entrepreneurs joignaient encore celui de découvrir un passage au nord, pour aller aux Indes Orientales. Jusqu'à ce moment, ils n'ont pas été plus heureux dans l'un que dans l'autre » (op. cit. pp. 174-174).

Ces observations projettent quelque doute sur les plus récentes thèses « puritaines » concernant l'éthique protestante en Amérique du Nord et l'avidité et la paresse en Amérique du Sud. Un premier pas important est ainsi franchi vers la définition des différences objectives dans les fondements matériels qui ont présidé au développement de ces parties du Nouveau Monde.

Smith a également fourni quelques explications sur les raisons des fortunes différentes de ces régions :

« En conséquence, les colonies espagnoles, dès leur fondation, furent pour leur mère-patrie, l'objet d'une extrême attention, tandis que celles des autres nations de l'Europe furent en grande partie négligées pendant longtemps (jusqu'au moment où les exigences du développement capitaliste eussent attiré l'attention d'autres Européens que les Espagnols, vers les Antilles, quoique non pas celle des Espagnols du continent). Les premiers n'eurent pas peut-être plus de succès, en conséquence de  [158] cette attention ; ni les derniers ne se sont trouvés plus mal en conséquence de cette négligence » (Smith, 534, version anglaise).

Ailleurs, il observe encore :

« Dans la disposition de leurs surplus, ou de ce qui était en plus et au-dessus de leur propre consommation, les colonies anglaises ont été favorisées et ont pu disposer d'un marché plus étendu (et on peut ajouter pour investir aux fins de leur propre développement le surplus dérivé de leur production locale et du commerce international) que celui de toute autre nation européenne. Chaque nation européenne a essayé plus ou moins de monopoliser pour elle-même le commerce de ses colonies... mais la manière dans laquelle ce monopole a été exercé par les différentes nations a été très différente » (Smith, pp. 541-542, version anglaise).

Cette distinction qu'opère Smith entre les différentes manières d'exercer le monopole et sa remarque sur leurs conséquences sur le succès enregistré par les diverses colonies, peut paraître ne mener qu'à une explication en termes de facteurs exogènes du sous-développement. Mais bien que Smith reconnaisse des différences importantes dans « la disposition des surplus » ou dans les niveaux d'égalité ou d'exploitation des échanges avec l'extérieur associés à des types différents de rapports « métropole-colonie », ses remarques font également état de différences qui y sont nécessairement associées dans les modes de production « internes » des colonies « négligées » mais prospères et des colonies non-négligées et non-prospères.

En 17-76, année de l'Indépendance de l'Amérique, Smith écrivait dans ses Causes de la prospérité des nouvelles colonies concernant la situation des diverses régions de l'Amérique du Nord :

« Chaque colon a plus de terres qu'il ne lui est possible d'en cultiver. Il n'a ni fermage à acquitter, presque point d'impôts à payer. Il n'y a pas de propriétaire qui vienne partager le produit de son travail et la part qu'y prend le souverain n'est ordinairement qu'une bagatelle. Il a tous les motifs possibles d'augmenter autant qu'il le peut, un produit qui lui appartiendra presque tout entier... Il s'applique donc à rassembler de tous les côtés des ouvriers et à se les assurer par les salaires les plus forts ; mais ces salaires élevés, joints à l'abondance des terres et à leur bon marché, mettent bientôt ces ouvriers en état de le quitter, pour devenir eux-mêmes propriétaires et salarier aussi, avec la même libéralité, d'autres ouvriers... Dans les autres pays, la rente et les profits s'accroissent aux dépens des salaires et les réduisent presque à rien, en sorte que les deux classes supérieures écrasent la dernière ; mais dans les colonies nouvelles, les deux premières classes se trouvent obligées, par leur propre intérêt, à traiter la classe inférieure avec plus d'humanité et de générosité, au moins dans les colonies où cette dernière classe n'est pas dans un état d'esclavage » (texte français, p. 175).

Et dans les colonies anglaises en Amérique du Nord, même les esclaves étaient moins exploités qu'ils ne l'étaient dans les colonies anglaises ou françaises des Antilles.

Ainsi, Adam Smith, le « père » de la science économique moderne, ou plutôt, de l'économie politique classique, a davantage à offrir à l'étudiant penché sur la Richesse des Nations que les trois premiers chapitres sur la [159] division du travail, ce qui représente à peu près - comme on l'a souvent observé à juste titre - ce qu'un lecteur moderne mal informé peut espérer tirer de cette lecture (c'est-à-dire, aussi loin que nous avons été dans le cours professé à l'Université de Chicago par Frank Knight sur l'histoire de la pensée économique). Le disciple de Knight et, par la voie de Herbert Simon, son héritier, Milton Friedman, s'est complètement détourné de Smith, et l'a remplacé par Alfred Marshall, en tant que « père » de l'analyse économique que Friedman nous conseillait d'étudier à partir des notes en bas de page des Principes de l'Économie de Marshall (1890), reléguant virtuellement à l'oubli l'ensemble du texte - si riche - et ses annexes}. Ainsi, le capitalisme et ses bénéficiaires, poursuivant leurs objectifs idéologiques, se servent-ils de l'économie « marginale » afin de scotomiser le fond du problème qui est la nature systématique du capitalisme mondial, ses causes historiques et les malheurs effroyables (comme Smith les qualifie) entraînés par la division du travail dont la dimension systématique et historique a fait l'objet d'une partie importante, bien qu'aujourd'hui négligée, de l'économie politique classique de Smith.

III. SUR KARL MARX
ET L'ACCUMULATION DU CAPITAL


Marx a reconnu sa dette à Smith et Ricardo dans l'analyse de l'échange et de la distribution dans l'économie de marché et, sans abandonner mais approfondissant plutôt la perspective historique et mondiale de l'économie politique classique, il l'a étendue à l'analyse du procès de production et d'accumulation du capital. Dans l'expansion et le développement du capitalisme mercantile, les différentes parties du Nouveau Monde se sont intégrées au système avec leurs différents modes de production qui ont contribué chacun à leur façon au procès d'accumulation du capital.

Un siècle après Smith, Karl Marx observe le même processus historique et élabore des instruments théoriques pour étendre l'analyse du système de marché au mode de production dans l'accumulation capitaliste et à son développement :

« Bien que nous trouvions les premiers débuts de la production capitaliste dès les 14ème ou 15ème siècles, sporadiquement dans certaines villes méditerranéennes, l'ère capitaliste commence au 16ème siècle... L'histoire moderne du capital date de la création au 16ème siècle d'un commerce s'étendant dans le monde entier et d'un marché tout aussi étendu... Les colonies assuraient un marché aux manufactures qui naissaient et par le moyen du monopole de ce marché, une accumulation accrue. Les trésors capturés hors de l'Europe par un pillage non déguisé, la réduction à l'esclavage et l'assassinat, refluaient vers la mère-patrie et étaient transformés en capital... En vérité, les méthodes de l'accumulation primitive sont rien moins qu'idylliques... Dans l'histoire moderne, il est notoire que la conquête, la mise en esclavage, le vol, l'assassinat, en résumé, la force, jouent le rôle principal. La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes Orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, [160] voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore (T. I, p. 193). Les différentes méthodes d'accumulation primitive... jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes au dernier tiers du XVIIIème siècle dans un ensemble systématique embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste... toutes sans exception exploitent le pouvoir de l'État, la force concentrée et organisée de la société afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. Et en effet la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique... (p. 193). Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool... Pour cette ville orthodoxe, le trafic de chair humaine constitua la méthode d'accumulation primitive. En somme, il fallait pour piédestal à l'esclavage dissimulé des salariés en Europe, l'esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde. Le capital vient (au monde) suant le sang et la boue » (Le Capital, T. I, p. 202).

Dans le volume III du Capital, Marx écrit encore que le procès d'accumulation capitaliste et de développement dans la métropole, non seulement s'appuie sur les méthodes mentionnées d'accumulation primitive, mais bénéficie également des forces du marché d'échanges qui en résultent par l'intermédiaire du commerce étranger avec les colonies :

« Pour autant que le commerce extérieur fait baisser le prix soit des éléments du capital constant, soit des subsistances nécessaires, en quoi se convertit le capital variable, il a pour effet de faire monter le taux du profit en élevant le taux de la plus-value et en abaissant la valeur du capital constant. D'une façon générale, il agit dans ce sens du fait qu'il permet d'élargir l'échelle de production. Ce faisant, il accélère d'une part, l'accumulation, mais d'autre part aussi la chute du capital variable, par rapport au capital constant et par là, la baisse du taux de profit. De même, l'extension du commerce extérieur qui était la base du mode de production capitaliste à ses débuts en est devenu le résultat, à mesure que progressait la production capitaliste en raison de la nécessité inhérente à ce mode de production de disposer d'un marché toujours plus étendu. (Ricardo n'a pas vu du tout cet aspect du commerce extérieur). Voici une autre question qui, par son caractère spécial, déborde à proprement parler les limites de notre étude : le taux de profit général est-il augmenté par le taux de profit plus élevé que rend le capital investi dans le commerce extérieur et surtout dans le commerce colonial ? Des capitaux investis dans le commerce extérieur sont en mesure de donner un taux de profit plus élevé parce que d'abord on entre ici en concurrence avec des pays dont les facilités de production marchande sont moindres, de sorte que le pays le plus avancé vendra ses marchandises au-dessus de leur valeur bien qu'il les cède à meilleur compte que les pays concurrents... Le pays favorisé reçoit en retour plus de travail qu'il n'en a donné en échange, bien que cette différence soit empochée par une classe particulière. Donc, si le taux de profit est plus élevé parce qu'en général, il est plus élevé dans le pays colonial, ce fait peut, si les conditions naturelles sont favorables, aller de pair avec de bas prix des marchandises. Il se produit une péréquation, mais pas à l'ancien niveau, comme le pense Ricardo » (Marx, III, p. 250).

Ces remarques sur la fonction du commerce international au XIXème siècle, ont été citées et commentées par Preobazhensky, dans ses études sur l'accumulation primitive, dans les années 20 ; elles contiennent les prémisses [161] de l'analyse de l'Échange Inégal, publiée par Emmanuel en 1969, et nous y reviendrons dans notre propre commentaire de l'échange inégal aux XIXème et XXème siècles.

Revenant aux débuts du développement capitaliste et du sous-développement, Marx souligne le rapport entre la circulation marchande et le mode de production dans l'accumulation et le développement capitaliste, dans le chapitre intitulé Faits Historiques sur le capital marchand, dans le Volume III du Capital :

« Il n'est pas douteux que les grandes révolutions des XVIème et XVIIème siècles que les découvertes géographiques provoquaient dans le commerce et qui entraînaient le développement rapide du capital marchand, constituent un facteur essentiel ayant hâté le passage du mode de production féodal au mode capitaliste ; c'est justement ce fait qui a provoqué des conceptions tout-à-fait erronées. La soudaine extension du marché mondial, la multiplication des marchandises en circulation, l'émulation parmi les nations européennes pour se rendre maîtresses des produits asiatiques et des trésors américains, le système colonial, contribuèrent dans une large mesure à faire sauter les limites féodales de la production. Cependant, le mode de production moderne, dans sa première période, celle des manufactures, se développait seulement là où les conditions s'en étaient créées au cours du Moyen-Age. Qu'on compare par exemple la Hollande avec le Portugal. Si au XVIème siècle, et en partie encore au XVIIème, l'extension subite du commerce et la création d'un nouveau marché mondial exercèrent une influence prépondérante sur le déclin de l'ancien mode de production capitaliste, cela s'est produit à l'inverse sur la base du mode de production capitaliste une fois créé. La base de ce dernier est constituée par le marché mondial lui-même. D'autre part, l'immanente nécessité pour le mode capitaliste de produire à une échelle sans cesse plus grande, incite à une extension perpétuelle du marché mondial, de sorte que ce n'est pas ici le commerce qui révolutionne constamment l'industrie, mais c'est le contraire. La domination par le commerce est maintenant liée à la prépondérance plus ou moins grande des conditions de la grande industrie. Comparer par exemple l'Angleterre et la Hollande... Il y a donc une triple transition : Premièrement, le commerçant devient directement un industriel ; deuxièmement, le commerçant fait des petits patrons ses intermédiaires ou encore achète directement au producteur autonome ; il le laisse nominalement indépendant et ne touche pas à sa méthode de production ; troisièmement, l'industriel devient commerçant et produit directement en gros en vue de commercer » (Marx, III, Editions Sociales, pp. 341-342) *.

[162]

Marx finit son chapitre en tirant les conclusions suivantes pour servir de guide à l'analyse théorique :

« Le premier traitement théorique du mode de production moderne - le système mercantile - a procédé nécessairement à partir du phénomène superficiel du procès de circulation, individualisé dans les mouvements du capital marchand, et il n'a par conséquent saisi que l'apparence des choses... La véritable science de l'économie moderne ne commence que lorsque l'analyse théorique passe du procès de circulation (échange) au procès de production... » (Marx, III).

Commentant les Grundrisse de Marx, un auteur récent souligne :

« Le rejet par Marx, sous le prétexte de superficialité, de la thèse selon laquelle le mécanisme du marché est un facteur de motivation causal ou fondamental ; et sa reconnaissance que le marché n'est qu'un expédient pour coordonner les diverses étapes individuelles d'un processus beaucoup plus fondamental que l'échange... le processus caché central et fondamental de la production et de l'accumulation capitalistes » (Nicolaus, 45-6).

Marx traite des problèmes de production et d'accumulation dans les diverses régions de colonisation des États-Unis et ailleurs, dans son chapitre sur « La théorie moderne de la colonisation » consacré à la critique du plan Wakefield de colonisation en Australie. « Nous traitons ici de véritables Colonies, de sols vierges, colonisés par des immigrants libres. Les États-Unis sont encore, économiquement parlant, une colonie de l'Europe » (Marx, I, 765, texte anglais) dans le sens où il s'agit d'un secteur qui absorbe ses colonisateurs :

« L'essence d'une colonie libre... consiste en ceci - que l'ensemble des terres reste encore propriété publique, et chaque colon peut en conséquence en faire sa propriété privée et son moyen de production propre... Par conséquent, aussi longtemps que le travailleur peut accumuler pour lui-même — et ceci il peut le faire aussi longtemps qu'il reste propriétaire du moyen de production - l'accumulation capitaliste et le mode capitaliste de production sont impossibles. La classe des salariés, essentielle à ces derniers, fait défaut. Comme Wakefield l'avait noté, un certain M. Peel qui avait transporté trois mille personnes à Swan River en Australie, pour les y installer, n'avait pas un seul domestique pour faire son lit ou lui donner à boire, tant que ces derniers avaient libre accès à la terre. Par conséquent le plan de colonisation systématique de Wakefield aurait dû assurer à l'Australie ce que la monopolisation des terres, la servitude et l'esclavage avaient fait pour les plantations dans le Nouveau Monde » (Marx, I, pp. 766-68, texte anglais).

[163]

IV. L'ACCUMULATION MONDIALE
DE CAPITAL, L'ÉCHANGE
INTERNATIONAL ET LES DIFFÉRENTS
MODES DE PRODUCTION
DANS LE NOUVEAU MONDE


Toute recherche sérieuse sur les origines diverses des expériences historiques et sur les voies empruntées par le développement dans les diverses régions du Nouveau Monde doit donc commencer par l'étude du procès historique d'accumulation du capital à l'échelle mondiale, car il a été la force motrice des divers processus opérant dans le Nouveau Monde, eux-mêmes parties intégrantes du processus mondial ; toute recherche doit ensuite considérer comment ce processus s'est déroulé à travers les modes de production dans les diverses parties du monde et leur rôle respectif. Les différences dans les politiques et les expériences coloniales du Nouveau Monde sont beaucoup moins dues à des différences supposées entre les colons (moins encore explicables par de telles différences), comme le soutiennent les weberiens que la conséquence de circonstances différentes rencontrées par les colons dans le Nouveau Monde et par les inférences de ces dernières sur les besoins de la métropole, ainsi que Smith l'a observé. Ou, plus explicitement : comme le soutient Gray, dans son étude classique intitulée Agriculture in the Southern United States to 1860 :

« L'expérience des nations européennes qui ont établi des colonies dans le Nouveau Monde confirme l'observation de Paul Leroy-Beaulieu, selon laquelle les politiques de colonisation doivent se conformer aux conditions des territoires colonisés. Les contrastes très accusés observés dans les politiques coloniales et leurs réalisations sont dûs en partie aux différences économiques et politiques au sein des nations colonisatrices, mais davantage encore aux différences dans les environnements naturels et les populations indigènes des pays colonisés » (Gray, II, 303, texte anglais).

Pourquoi alors ces différences dans les rapports coloniaux d'échange, les modes de production et les niveaux de salaire se produisent-elles et débouchent-elles sur des voies différentes — quoique interagissantes — de développement et de sous-développement ? Pourquoi les Espagnols ont-ils accordé à l'exploitation du Mexique et du Pérou une attention préférentielle et assuré un mode de production, un niveau de salaires et un échange inégal des biens précieux sans en retirer virtuellement aucun bénéfice, freinant au contraire l'accumulation du capital domestique et s'orientant vers le développement du sous-développement ? Parce qu'ils ont trouvé dans ces pays de l'or et de l'argent, une main-d'œuvre socialement organisée, un savoir technique, dont l'exploitation à l'aide de salaires inférieurs au salaire de subsistance pour permettre l'accumulation de capital dans la métropole européenne et le développement du commerce, exigeaient un certain mode de production et, dans les circonstances historiques changeantes, des formes institutionnelles potentiellement changeantes dans ces colonies. Pourquoi les Espagnols n'ont-ils pas agi de même dans les Antilles et certaines parties du continent et ont-ils négligé d'y implanter un mode de production aussi propre à l'exploitation que celui des Anglais dans certaines de leurs colonies ? Parce que ces [164] régions n'offraient pas les possibilités d'exploitation sans grands investissements qu'ils avaient rencontrées au Mexique et au Pérou. Pourquoi les Anglais émigrés en Amérique du Nord n'ont-ils pas suivi l'exemple espagnol et exploité la main-d'œuvre indigène pour produire de l'or et de l'argent ? Comme l'observe à juste titre Smith, ce n'est pas parce qu'ils n'avaient pas la volonté de le faire, mais parce qu'ils n'y avaient pas rencontré les mêmes facteurs. Pourquoi les Portugais, les Anglais, les Français, les Hollandais, les Allemands et, plus tard, les Espagnols et les Américains du Nord ont-ils implanté des économies d'exportation basées sur la monoculture et une main-d'œuvre sous-payée (le temps de vie utile au Brésil était de sept ans environ, le niveau du salaire de subsistance plus bas peut-être qu'au Mexique et qu'au Pérou) ; pourquoi ont-ils implanté l'esclavage, un mode de production et des rapports d'échange qui, assez proches de celui implanté par les Espagnols au Mexique et au Pérou, ont entraîné au Brésil, (dans les Antilles, dans les territoires du Sud des États-Unis, mais non dans les régions du Nord des États-Unis) le développement du sous-développement ? Parce que ces régions offraient les conditions potentielles d'une telle exploitation du travail et d'accumulation du capital, à l'aide d'un investissement initial de capital et d'importation de main-d'œuvre que les bénéfices retirés et le niveau et type d'exploitation adoptés pouvaient permettre et justifier.

Pourquoi alors les Anglais ont-ils négligé de consacrer autant de soins à leurs colonies de la Nouvelle-Angleterre et de l'Atlantique ou les Français à leurs colonies de la Nouvelle-France (aujourd'hui Québec, dont le développement n'a commencé qu'après la colonisation par les Anglais, en 1763) ? La réponse est : tout simplement parce que ces régions n'offraient pas les conditions d'un traitement analogue - monopolisation de la production, extorsion du surplus, bas salaires, échange inégal - propre à l'implantation d'un mode de production entraînant le sous-développement, comme ailleurs dans le Nouveau Monde. Ceci est au cœur même de l'explication du pourquoi certaines parties du Nouveau Monde sont entrées dans le processus du sous-développement et d'autres pas, mais n'explique pas les causes du développement. Le mode de production dans la Nouvelle Angleterre « coloniale », les rapports d'échange avec les Antilles et l'Amérique du Sud, les institutions propres à ces dernières, contiennent peut-être cette explication.

Récapitulons maintenant, à notre tour, les divers modes de production afin d'approfondir notre recherche :

A) Économies minières
au Mexique et au Pérou


Lors de la conquête du Mexique par les Espagnols en 1520, une partit de la population indigène tombée sous leur contrôle immédiat fut réduite à l'esclavage. Aboli en 1533, l'esclavage fut remplacé par l’encomienda, type d'organisation fondé sur des prestations de services et le paiement d'impôts. Les Indiens étaient assignés au service des Espagnols qui ne devenaient pas propriétaires de leur personne, de leurs terres ou autres biens, mais prélevaient [165] un tribut en services, argent, produits. Le tribut a constitué la source principale du capital des Espagnols. Les encomenderos l'ont investi dans diverses entreprises minières, agricoles, commerciales, conquêtes nouvelles, développement des échanges avec l'extérieur et accumulation du capital au Mexique même. La production communautaire à petite échelle de la période pré-coloniale était, à l'origine, le mode de production à travers lequel les populations indigènes créaient les biens payés en tribut aux Espagnols ainsi que les produits qu'elles consommaient elles-mêmes. En 1548, bien que le tribut en nature (or ou argent) fut maintenu, le tribut sous la forme de prestation de travail était interdit et remplacé par le repartimiento (distribution) institution qui, au Mexique prit le nom de catequil et au Pérou, celui de mita. Entre 1545 et 1548, une épidémie ravagea un tiers de la population indigène des deux pays (estimée à 11 millions et, plus récemment, à 25 millions au moment de la conquête) ce qui réduisit considérablement les ressources en travail indigène, en particulier dans certains secteurs plus durement frappés. Au même moment, la première grande mine d'argent était découverte à Zacatecas, ce qui augmenta de manière importante la demande espagnole en force de travail indienne. L’encomienda ne convenait plus dès lors à l'organisation des prélèvements sur les forces de travail et elle fut remplacée par le repartimiento, forme plus souple d'organisation en ce qu'un certain nombre de jours de travail/homme était attribué à chaque Espagnol par un fonctionnaire de l'État nommé juez repartidor.

D'autre part, le bénéficiaire de cette prestation de travail forcé, analogue à celle exigée aujourd'hui des prisonniers, devait payer un salaire au montant officiellement fixé. Le nombre de jours de travail/homme exigé des indigènes par le repartimiento ainsi que le niveau des salaires a différé d'un secteur à un autre et d'une époque à une autre dans l'Amérique espagnole, compte tenu des besoins et des disponibilités locales. En vérité, au Chili par exemple, l'institution de l’encomienda s'est maintenue deux siècles et le repartimiento n'a jamais été adopté. Pour des raisons diverses - industrie minière moins développée du fait de l'absence de mines importantes, force de travail moins abondante et faible organisation sociale des Indiens du pays (relativement aux Incas et aux Aztèques) l’encomienda était mieux adaptée à la situation que le repartimiento. Au Mexique, on trouvait encore le repartimiento en 1632, mais en ce qui concerne l'agriculture, il a cessé d'être pratiqué dès 1580. Dans la première moitié du seizième siècle, les propriétaires terriens qui louaient des travailleurs s'ajoutant à ceux qui leur étaient affectés par le repartimiento. devaient faire face à la concurrence des entreprises minières plus prospères et payer au « marché libre » des salaires relativement élevés, du double environ de celui assigné par le repartimiento. Assez vite cependant, avec le développement de leurs exploitations agricoles, les propriétaires terriens découvraient que ces salaires ne suffisaient pas à leur assurer la main-d'œuvre dont ils avaient besoin et leur adjoignaient des pratiques de prêts et autres. À partir de 1850. la hacienda est devenue la forme privilégiée d'organisation du travail dans l'agriculture mexicaine.

[166]

Une nouvelle épidémie ravageait en 1575-1578 la moitié environ de la population indigène. En même temps, à la suite de la baisse de la production indigène et de la demande accrue des villes, les prix agricoles montaient à pic, la production minière faiblissait par épuisement des veines les plus accessibles et des impôts plus lourds augmentaient encore le coût de la production. L'exploitation des mines devenait du coup moins profitable. Cette situation prévalut pendant un siècle environ tandis que les grandes plantations des Espagnols se développaient, produisaient des bénéfices croissants et attiraient le capital et la main-d'œuvre dans ce secteur, tous deux transférés du secteur des mines. Au Chili, les haciendas se sont développées à partir du XIXème siècle seulement, quand l'ouverture du marché de Lima au blé chilien entraîna la conversion des grands élevages en plantations intensives de blé destiné à l'exportation.

Ainsi, dans les régions minières du Mexique, du Pérou et dans une moindre mesure au Chili et dans d'autres parties de l'Empire espagnol, ce fut précisément l'exploitation des mines qui était à la base des rapports de production, non seulement dans les industries minières elles-mêmes, mais dans un grand nombre de secteurs agricoles et de services qui s'y associaient. Les fluctuations dans la demande de main-d'œuvre pour l'exploitation des mines d'or et d'argent (ainsi que du mercure utilisé pour la fonte de l'argent), le développement du commerce avec l'Orient, la diminution croissante de la force de travail locale et l'incapacité des institutions socio-politiques précolombiennes survivantes à organiser cette force de travail, la production des produits alimentaires et autres requis par l'industrie minière, ses administrateurs et bénéficiaires locaux, ont déterminé le mode de production prédominant et son évolution historique dans ces régions.

B) Petite production agricole
dans les possessions espagnoles


Mais le Nouveau Monde n'a pas vécu tout entier la même expérience. De toutes les Antilles, celles qui sont restées espagnoles ont bénéficié de loin de la domination la plus bénigne comparée à celle qui a régné sur les colonies sucrières françaises, anglaises et hollandaises, comparée également à la situation des colonies espagnoles importantes sur le continent. Alors que les Espagnols cherchaient et trouvaient de l'or dans les mines et avant que les mines péruviennes et mexicaines eussent commencé à livrer leurs trésors, les Espagnols avaient virtuellement décimé la population indigène des Antilles dans les 50 années qui suivirent l'arrivée de Christophe Colomb (Sauer). Mais une fois que les trésors encore plus importants du continent eurent commencé à solliciter les Espagnols, le capital et les émigrants, (y compris un grand nombre en provenance des Antilles mêmes) la population espagnole installée dans les îles fut pratiquement laissée à elle-même :

« Le processus d'affectation et de division de la terre au Cuba durant les XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles, entraîna la création d'une classe de grands et de petits propriétaires descendants des premiers colons, profondément attachés au sol natal. [167] Pour la plupart, pauvres et rudes, vivant isolés du monde à cause de lois strictes interdisant tout commerce ou échange avec des étrangers, élevant des troupeaux, cultivant de petits arpents de terre, ils pratiquaient occasionnellement le commerce des viandes fumées et autres produits agricoles avec les navires qui mouillaient à La Havane une ou deux fois par an... mais à Cuba, les fondements étaient posés pour une nation nouvelle et originale, fruit de trois siècles de colonisation. Les différents systèmes d'affectation et d'utilisation des terres ont déterminé les destinées différentes des Antilles anglaises et espagnoles. Pour les premières, le déclin, pour les deuxièmes, un progrès, lent, mais constant » (Guerra y Sanchez, pp. 35-36).

Après 1760 et davantage encore après 1898, les changements politiques et économiques dans le monde et à Cuba même, ont transformé l'île en la principale plantation sucrière du monde. D'autres îles espagnoles, comme Saint Domingue et Puerto Rico, ont connu le même destin.

Ainsi, les possessions espagnoles ne produisaient pas plus que 2% du sucre des Antilles dans les années 1741-1745, soit moins de 1,5% de la production totale du Nouveau Monde. En 1766-1770, après l'essor de la production sucrière à Cuba en 1760, la contribution espagnole était de 3% et de 1,5% respectivement (Sheridan, pp. 22-23). Cependant, après l'insurrection dans la partie française de Haïti (St. Dominique), jusque-là l'île des Antilles dont la production de sucre était la plus forte, Cuba prenait cette première place :

« Au XVIIème et XVIIIème siècle, une autre possession espagnole dans les Antilles, Trinidad, languissait, colonie seulement de nom... Ainsi, Trinidad et les Indes Occidentales ont-elles vécu sous la colonisation espagnole — négligées... sans navires espagnols pour leur commerce, sans soldats espagnols pour leur défense. Et sans colons espagnols pour leur développement économique... En l'absence d'or et d'argent, l'Espagne ne s'y intéressait pas et les Espagnols non plus... Ceci est l'explication du fait que la métropole n'envoyait pas de navires, que la métropole n'envoyait pas de soldats, que les Espagnols refusaient de s'installer à Trinidad » (Williams Trinidad, II, pp. 20-21).

« Sur le continent américain occupé également par l'Espagne, les secteurs qui ne comportaient ni forte densité de population d'Indiens civilisés, ni métaux précieux, ou les deux, ont vécu la même expérience, du moins jusqu'au milieu du XIXème siècle. En Colombie, jusqu'à la moitié du siècle dernier, les industries et l'agriculture florissante des régions de l'Est contrastaient avec la pauvreté de l'Ouest et la misère du secteur central, des provinces de Boyaca et de Cundinamarca. L'Ouest était minier... à Boyaca et Cundinamarca, régnaient... les latifundias... À l'Est, la situation n'était pas différente... Il ne s'y trouvait pas de latifundias, il ne pouvait pas y en avoir. On n'y trouvait pas de mines d'or ou d'argent. Par conséquent, des noirs n'y étaient pas amenés... Des industries naissent... L'économie de la Colombie de l'Est, n'était pas orientée vers les marchés étrangers » (Nieto Arteta, pp. 79-80).

De même, en Amérique Centrale :

« Costa Rica, la région la plus pauvre et la plus isolée de cette époque, avait une structure sociale plus homogène, héritée presque exclusivement des descendants des Espagnols » (Torres, p. 16).

[168]

Ces régions n'avaient pas adopté le modèle dominant en Amérique Latine avant d'être converties en producteurs de café pour le marché mondial du XIXème siècle. L'exception la plus importante était le secteur sud et le plus isolé de ce continent et particulièrement la région de La Plata, (Argentine) aux structures sociales de production relativement plus diversifiées et plus égalitaires. Après la révolution industrielle en Europe, la demande de laine, blé et viande des pays de ce continent, l'arrivée dans les ports de l'Argentine de navires réfrigérés et la construction de routes pour les transports ont modifié la structure de classes dans ce pays et modifié l'évolution de son développement.

Ces régions de l'Amérique Latine ainsi que les Antilles, n'ont pas connu le sort des secteurs importants d'exploitation coloniale — sauf ceux à qui ce sort fut dévolu de manière intensive au XIXème siècle — et ne comptent pas parmi les secteurs modernes les plus défavorisés. Cependant, quoique dans certaines de ces régions des industries destinées aux marchés intérieurs et d'exportation, aient été créées durant la période coloniale, elles n'ont pas été en mesure de poursuivre leur développement aux XIXème et XXème siècles, une fois livrées à elles-mêmes. Dans certains cas, même, elles ont connu le développement du sous-développement dès le siècle dernier. Quoique l'histoire de leur colonisation ne comporte pas les conditions nécessaires et suffisantes au développement du sous-développement, elle ne leur a pas non plus assuré les conditions suffisantes au développement — du moins dans le cadre capitaliste du siècle dernier. Notre thèse est encore confirmée par l'expérience des autres îles des Antilles qui ont commencé comme colonies d'émigrants mais ont été plus tard converties en plantations sucrières.

Au départ, les modèles de colonisation, d'activités de production et d'organisation, et en général, le type de société installé dans certaines îles des Antilles non-espagnoles ou autrefois espagnoles, étaient fondamentalement analogues à celui des îles espagnoles, indépendamment de la nationalité, de la culture, ou de P« esprit » des colons européens. Les Anglais, mais également les Français, quoique ces derniers moins, à cause de la plus faible émigration à partir de la France — ont établi des colonies composées de petits agriculteurs se consacrant surtout à l'agriculture de subsistance et de quelques ouvriers agricoles employés dans l'agriculture destinée à l'exportation, peu développée, mais diversifiée. Mais depuis la moitié du XVIIème siècle, une à une, ces premières colonies ont été converties en colonies d'exploitation et ont été intégrées dans le processus du développement mondial du capitalisme, comme monoproducteurs spécialisés de sucre — et comme « générateurs » et fournisseurs de capitaux au processus d'accumulation du capital dans la métropole. La Hollande, pays entretenant les activités commerciales les plus importantes du monde à cette époque a tiré parti, après son éviction du Brésil, des bouleversements économiques et politiques qui ont suivi la révolution cromwellienne de 1640 en Angleterre, et entamé la colonisation de Barbades.

[169]

C) Le cas des Barbades

Des observateurs contemporains, cités et interprétés par Harlow dans son Histoire des Barbades, 1625-1685, publiée en 1926, ont écrit la chronique du début de ce processus :

« À l'époque où une grande variété de petites cultures étaient pratiquées, la terre était répartie en lopins occupés par un grand nombre de métayers. Ce système, coutumier dans les premières colonies anglaises (et comme nous le verrons plus loin, également dans les colonies espagnoles qui ne comportaient pas des Indiens civilisés et des mines), était en partie le résultat des premières allocations de petites propriétés aux premiers colons... De cette manière, l'île appartenait à une classe de nombreux petits propriétaires appliqués à leur tâche qui constituaient en vérité la charpente de la colonie. Avec l'apparition de l'industrie sucrière, cette situation se modifia. Pour réussir, la plantation sucrière exige de larges étendues de terres et une main-d'œuvre abondante et bon marché : le système hollandais de crédits à long terme assurait aux plus riches les moyens d'obtenir les deux. Mais le petit planteur disposant d'un petit nombre d'acres et d'un capital insuffisant ne pouvait pas faire face à la dépense considérable initiale exigée par l'installation d'une raffinerie de sucre. En conséquence, la terre tombait de plus en plus entre les mains de coteries de magnats... Un exemple de ce processus peut se trouver dans le cas de la propriété du Capitaine Waterman, comprenant 800 acres qui, à un moment, avait été répartie entre non moins que quarante propriétaires. À l'appui de ce même fait, Ligon mentionne les 500 acres appartenant au Major Hilliard. Avant l'introduction de la nouvelle manufacture, la plantation était estimée à 400£ ; cependant, en 1648, une moitié fut vendue pour £ 7000. Et il est évident que toutes les terres ici qui ont été utilisées pour ce travail ont connu la même évolution... Déjà en 1667, on substituait aux esclaves noirs des salariés blancs. En cette année, Major Scott déclarait qu'après examen des événements à Barbade, il avait trouvé que depuis 1643, non moins que 12 000 hommes valides avaient quitté l'île pour d'autres endroits et que le nombre de propriétaires de terres avait baissé de 11 200 petits propriétaires en 1645 à 745 possesseurs de grandes propriétés en 1667. Durant la même période, le nombre de noirs avait augmenté de 5 680 à 82 023. Finalement, il résuma la situation en disant qu'en 1667 l'île était moitié aussi forte et quarante fois aussi riche que dans les années 1645... Cette évolution observe Harlow — au cours de laquelle une colonie anglaise robuste fut convertie en rien de plus qu'une fabrique de sucre appartenant à quelques propriétaires absents et fonctionnant avec une main-d'œuvre composée de travailleurs étrangers, constitue l'échec le plus important de l'histoire de Barbados » (Harlow, 10-44, 306-310).



D) Le système des plantations
dans les Antilles et au Brésil


Le système des plantations a dominé dans le Nord-Est du Brésil, la plus grande partie des Antilles et plus tard au Sud des États-Unis ainsi que dans diverses autres régions du Nouveau Monde. En l'absence de mines importantes, de populations denses, sans parler de civilisations avancées, ces secteurs tropicaux de basses terres ne permettaient évidemment pas le type d'exploitation que les Espagnols avaient imposé au Mexique et au Pérou. Mais leurs caractéristiques géographiques et climatiques ont permis cependant leur [170] participation et contribution substantielle au procès d'accumulation du capital durant la révolution commerciale, leurs ressources naturelles une fois combinées efficacement avec l'organisation du travail et du capital nécessaire à la production d'un profit. Ces circonstances sont à l'origine du mode de production qui a déterminé le sort historique de la plupart de ces régions jusqu'à ce jour.

Gray résume ainsi ce processus :

« Le système des plantations avait sa genèse dans l'organisation économique des premiers comptoirs coloniaux ; les plantations ont succédé naturellement aux compagnies colonisatrices. Les fonctions quasi-publiques de la fondation coloniale remplies et les fonctions de gouvernement reprises par des organismes publics (quand les investissements coloniaux privés initiaux eussent prouvé qu'ils étaient des échecs commerciaux), la tâche qui restait à accomplir était de financer l'immigration et l'installation des émigrés. Le système des plantations offrait une méthode commode d'unir le capital et le travail dans la production. Il aurait été impossible au capitaliste européen d'avancer à chaque travailleur les dépenses nécessaires à son émigration et à son installation, le laissant ensuite seul pour assurer sa réussite et repayer sa dette à sa convenance. Le planteur était l'agent effectif par l'intermédiaire duquel le capital européen pouvait être utilisé de la sorte, et la plantation était l'agent de l'expansion coloniale qui réunissait et combinait trois facteurs séparés en utilisant les ressources naturelles du Nouveau Monde ; le travail de l'ouvrier industriel ou de l'esclave, le capital fourni par le marchand européen et l'activité directrice des planteurs. En quelques cas, naturellement, les planteurs eux-mêmes fournissaient une partie ou l'ensemble du capital » (Gray, 312, 311). Fréquemment, « l'établissement de plantations privées suivait en tant que troisième étape, favorisée par le fait que les nouvelles entreprises n'étaient pas obligées d'assumer les dépenses et responsabilités de la colonisation initiale, avaient l'avantage de l'expérience d'un nouvel environnement et la possibilité dans quelques cas, d'acquérir à bas prix les terres, les améliorations et l'équipement des agences coloniales qui n'avaient pas réussi. Avec le développement d'un commerce régulier, ces derniers bénéficiaient non seulement des débouchés de marché pour leurs produits, mais également d'un moyen de se procurer à crédit les ouvriers nécessaires, les esclaves et l'équipement » (Gray, II, p. 341).

Ailleurs, Gray spécifie :

« L'institution la plus caractéristique de la colonie de plantation est le système des plantations que l'on peut formellement définir comme suit : La plantation était un type capitaliste d'organisation agricole dans laquelle un nombre considérable de travailleurs non-libres étaient employés sous une direction et un contrôle unifiés pour la production d'une culture unique... Cette définition implique également que : a) les fonctions du travailleur et de l'employé étaient rigoureusement distinctes ; b) le système était basé sur l'agriculture commerciale sauf dans les périodes de dépression ; c)le système représentait une étape capitaliste du développement de l'agriculture puisque la valeur des esclaves, de la terre et de l'équipement exigeait un investissement de capital argent, souvent d'un montant considérable et fréquemment emprunté ; il y avait une forte tendance à assumer l'attitude de l'homme d'affaires qui juge du succès d'après le revenu net monétaire du capital investi ; et d) il y avait une forte tendance à la spécialisation - la production d'une culture unique pour [171] le marché. Il est significatif que trois des caractéristiques dans la manufacture pendant la Révolution Industrielle — commercialisme, capitalisme et spécialisation — existaient depuis la première moitié du XVIIème siècle dans le système de plantations du Sud » (Gray, p. 302, texte anglais, c'est l'auteur qui souligne).

Quoique se référant spécifiquement aux Antilles, les conséquences économiques, sociales et politiques, de l'implantation du système de plantations au Nouveau Monde sont résumées par Mintz :

« Les caractéristiques régionales des Antilles s'expriment en termes des neuf facteurs importants suivants : 1) basses-terres, sub-tropicales, écologie insulaire ; 2) extirpation rapide des populations indigènes ; 3) évolution rapide des îles en sphères du capitalisme agricole européen outre-mer, basé principalement sur l'exploitation de la canne à sucre, l'esclavage et le système de plantations ; 4) développement concomitant de structures sociales insulaires dans lesquelles la différenciation interne de l'organisation communautaire locale était faible, les groupements nationaux de classes prenaient habituellement une forme bi-polaire : domination de la métropole, accès très différencié aux terres, à la fortune et au pouvoir politique, différences physiques à la base du statut : 5) jeu réciproque des influences entre la monoculture des plantations et les petites cultures, et effets socio-culturels associés... La distinction entre la plaine côtière et les hautes terres accidentées est homologue à la différence entre les types d'entreprises agricoles des Antilles : grandes plantations concentrées sur les côtes et dans les vallées, petites entreprises et quelques haciendas dans les secteurs montagneux » (Mintz, pp. 915, 917, texte anglais).

Comme l'observent et le soulignent Smith et Marx et, naturellement, les planteurs et les esclaves eux-mêmes, les plantations ne pouvaient fonctionner qu'à condition de disposer d'une main-d'œuvre sous-payée ou d'esclaves, compte tenu de l'abondance des terres à exploiter, au départ (avec certaines restrictions dans les Antilles à cause de la faible dimension de certaines îles qui offraient par ailleurs l'avantage de rendre plus difficile aux esclaves de s'en évader). Le travail sous contrat s'est révélé impraticable en raison des difficultés accrues d'implantation dans les colonies et du faible nombre d'ouvriers importés d'Europe. L'esclavage des noirs devint la seule force de travail dans les plantations.

Chaque plantation et chaque région avaient tendance à se spécialiser dans une culture unique, en particulier durant les périodes de hausse des prix, et à s'engager dans l'agriculture extensive qui épuisait les sols et la vie des travailleurs. Parlant des États-Unis, Georges Washington expliquait :

« L'objectif des cultivateurs dans ce pays, si on peut les appeler cultivateurs est, non de tirer le plus qu'ils peuvent de leur sol, qui leur coûte — ou leur a coûté — peu cher mais de tirer le meilleur rendement possible d'une main-d'œuvre coûteuse » et il mentionne Jefferson qui a, lui aussi, expliqué que « là où la terre est bon marché et riche, le travail cher, la même force de travail dispersée sur une centaine d'acres produira plus de profits que si elle est concentrée sur des petites superficies » (cité par Gray, II, p. 449, texte anglais).

Une grande partie des profits de la plantation, provenant du commerce des esclaves et de la vente de sucre, de mélasse et de rhum allaient aux  [172] marchands et financiers de la métropole européenne (et de la Nouvelle Angleterre) ou étaient transférés à des propriétaires résidant outre-mer.

E) Le Sud des États-Unis :
Plantations esclavagistes vs. petits cultivateurs


Les territoires du Sud de la région, qui devait devenir plus tard les États-Unis, n'offraient aux Européens aucune des caractéristiques rencontrées au Mexique et au Pérou. Les colons n'y trouvèrent pas de mines. Leur population était rare et non-civilisée. L'ensemble de l'Amérique du Nord, y compris le Canada, ne comptait pas plus de 1 000 000 d'indigènes dont près de 200 000 vivaient dans les montagnes des Appalaches, où la colonisation européenne s'était implantée avant l'indépendance des États-Unis (Aptheker, Ere coloniale, 15). Mais les territoires au Sud de cette région offraient des conditions climatiques propres à l'agriculture, analogues à celles des régions de plantations des Antilles et du Brésil... Ces circonstances se sont révélées cruciales dans la détermination de l'avenir historique de la région.

Dans son ouvrage classique sur l’Agriculture au Sud des États-Unis jusqu'aux années 1860 (Agriculture in the Southern United States to 1860), Lewis Gray observe : « Par leur climat et leur organisation sociale, les colonies du Sud se situent à mi-chemin entre les deux extrêmes... mieux exemplarisées par les Indes Occidentales anglaises et la Nouvelle Angleterre » (Gray, p. 302).

Après avoir eu au début du XVIIème siècle un démarrage difficile avec les compagnies coloniales et une main-d'œuvre sous contrat (à la manière des Indes Occidentales) le développement du Sud en vint à combiner une agriculture commerciale et d'autosubsistance :

« Le planteur commercial produisait pour un marché concurrentiel, investissant du capital, dont il empruntait la plus grande partie et encourait des dépenses d'argent... le cultivateur indépendant sur le plan financier ne cherchait pas de profit, mais un moyen de subsistance. Il avait relativement peu de dépenses en argent, investissait peu de capital et n'avait pas d'obligations financières régulières. Cependant, une indépendance complète était extrêmement difficile... par conséquent le cultivateur était constamment à la recherche d'un produit qui se vendrait sur le marché... La marge relative d'indépendance et de commercialisation dans les secteurs des plantations variait d'une période à l'autre et d'une région à une autre... Dans le cours général de l'évolution économique, un phénomène significatif était la tendance du système d'esclavage et de plantation, dans des conditions favorables, à supplanter d'autres types d'économies. Ce processus s'est répété à maintes reprises. Là où les conditions favorisaient la production commerciale d'une variété de culture, les petits cultivateurs se trouvaient incapables de faire face à la concurrence puissante du travail des esclaves utilisé par les plantations. Ils étaient graduellement obligés soit de devenir des planteurs importants — et plusieurs ne possédaient pas la compétence et une maîtrise suffisante du capital pour le faire — ou de rétablir un régime d'économie strictement autonome dans une région moins favorable à l'agriculture commerciale » (Gray, II, pp. 453, 431).

D'une part, comme cela a dû être le cas pour une grande partie du développement agricole aux États-Unis et ailleurs (le Brésil, aujourd'hui) le petit cultivateur indépendant, qui investit un faible capital, crée du capital [173] par son travail de pionnier sur la terre qu'il « améliore » et contribue également à l'accumulation et à la concentration de capital quand il est supplanté par le grand planteur capitaliste qui, grâce à lui, fait l'économie d'un premier investissement :

« D'un autre point de vue, toutefois, la tendance peut être considérée comme un processus de spécialisation géographique par lequel le système des plantations a triomphé dans les régions les plus propices à la monoculture, alors que les types intermédiaires d'économie et les économies indépendantes se développaient et se maintenaient dans les régions géographiquement adaptées à ces dernières et ne se prêtant pas à une économie de plantations ou vice-versa » (Gray, II, p. 444). ... Dans les secteurs des plantations, l'agriculture commerciale était caractérisée par la tendance à la spécialisation dans la monoculture...

... Par conséquent, les mêmes conditions qui ont favorisé la commercialisation ont également favorisé la tendance à la concentration sur la production d'une seule variété de culture... Dans les régions à riz et à sucre, la tendance à la spécialisation était encore plus forte, car le désir de tirer le meilleur parti possible d'une main-d'œuvre rare se renforçait du fait que les régions du Sud, favorables à ce type de cultures, étaient plus strictement restreintes... Fondamentalement, cependant, la monoculture était le résultat de l'influence sélective de la concurrence économique orientée vers la spécialisation à l'échelle mondiale » (Gray, II, pp. 458-459).

Bruchey récapitule ces arguments dans son ouvrage intitulé The Roots of American Economic Growth, 1607-1861

« De nombreuses exploitations agricoles ou plantations ont consacré une grande partie de leurs ressources à la production d'une ou de deux cultures pour les marchés extérieurs. Dans cette catégorie, se trouvent les cultures de tabac et les plantations de Maryland, Virginie, Caroline du Nord, et de la Géorgie du Nord, et des grandes cultures de céréales de Pensylvannie, du Maryland de l'Ouest et de la Vallée de la Virginie. D'autres cultures pratiquées couramment sont celle de l'indigo dans la Caroline, du riz dans la Caroline du Sud, représentant la moitié ou les deux-tiers des exportations de la colonie, au XVIIlème siècle. Plus tard, naturellement, le coton devenait roi » (Bruchey, pp. 28-29).

Mais cette évolution eut une conséquence additionnelle. Gray observe :

« Au Sud, d'autre part, l'expansion vers l'Ouest a apporté inévitablement la dépression dans les régions délaissées, une dépression qu'il y a lieu de distinguer des périodes temporaires de baisse des prix qui affectaient périodiquement la prospérité des plantations... Les effets malheureux de l'expansion vers l'Ouest, comme nous l'avons observé, oui commencé à cire ressentis en Virginie et au Maryland avant la Révolution. A partir de ce moment-là, l'histoire de l'ancien Sud a été marquée par une expansion continue des secteurs dans lesquels la culture avait cessé d'être profitable » (Gray, II, p. 445).

Ces secteurs avaient une tendance à devenir des régions de dépression, épuisées d'un point de vue agricole, économique et social, quoique quelques-unes des plus anciennes régions du Sud aient pu se maintenir quelque temps à l'aide d'une nouvelle exportation : celle des esclaves, nés et élevés dans~ le vieux Sud et vendus au nouveau Sud.

[174]

Ainsi, quoiqu'au début le travail payé ait occupé une place plus importante que l'esclavage des Noirs (40% de la population dans certaines régions y était employée) ce dernier s'est développé beaucoup plus rapidement au XVIIIème siècle. Au moment de la révolution américaine, en 1776, le nombre d'esclaves s'élevait à 500 000, soit environ 40% de la population du Sud et près de 20% de la population (2 800 000) des colonies de l'Amérique du Nord (Aptheker, pp. 39, 41). En 1780, la population totale des treize colonies était de 2 780 000 dont 575 000 Noirs et près de 40 000 seulement (de ces derniers) dans le Sud (Historical Statistics of the United States, p. 756).

F) Le Nord-Est des États-Unis :
agriculture vs. commerce extérieur


Le Nord-Est des États-Unis, en particulier la Nouvelle-Angleterre, et à un moindre degré les provinces de New-York et de la Pennsylvanie (qui, par rapport au Sud se trouvaient dans une position socio-économique et géographique intermédiaire) offraient des circonstances très différentes de celles rencontrées ailleurs dans le Nouveau Monde - et c'est cette région du Nord-Est qui, plus tard, s'associera au développement capitaliste des États-Unis. Qu'étaient ces différences, et quel a été leur rôle dans le développement capitaliste ?

Une réponse largement accréditée à cette question est la thèse de Weber dans sa forme la plus simple ou dans les aménagements scientifiques pseudo-sociaux de ses disciples. Mais, comme le suggère l'ensemble de cette analyse, cette thèse est inacceptable des points de vue théorique et empirique. Et. nous rejoignons ici les conclusions de Kurt Samuelsson dans Religion and Economic Action et de Stuart Bruchey dans Roots of American Economic Growth qui récusent également la thèse de Weber sur les causes du développement de la Nouvelle-Angleterre :

« En Nouvelle-Angleterre, malgré une corrélation qui certainement paraît superficiellement forte, nous n'avons rien trouvé suggérant l'existence d'un lien dans le sens approfondi du mot, entre puritanisme et capitalisme. Le Sud puritain - car il a longtemps été beaucoup plus puritain que les États du Nord - est économiquement sous-développé (Samuelsson, pp. 120-121) ; et en résumé il est nécessaire de conclure que dans une mesure importante le succès du mercantilisme n'est pas tellement dû au puritanisme qu'atteint aux dépens de ce dernier » (Bruchey, p. 48).

En vérité, même dans la mesure où de tels facteurs culturels chez les immigrants, sont ou paraissent associés au développement capitaliste, il serait nécessaire d'expliquer pourquoi certaines personnes ont émigré en certains lieux et non en d'autres. Et si les Yankees étaient de nature tellement entreprenante, pourquoi ne sont-ils pas allés au Sud ou dans les Antilles exercer leur talent d'entrepreneurs, là où le commerce d'exportation offrait plus d'opportunités ? Ainsi, pour avoir valeur explicative, tout facteur culturel important devrait tenir compte des rapports socio-économiques dans les régions d'accueil des émigrés (et non dans celles dont ils sont partis) et de [175] la manière dont ces dernières s'insèrent au système mondial du capitalisme mercantile.

Une autre tentative d'explication du développement dans le Nord-Est des États-Unis tient compte de certains facteurs socio-économiques quoique souvent sans abandonner la thèse de Weber. Ces facteurs socio-économiques et la prétendue explication fondée sur ces derniers, sont symbolisés par les petits agriculteurs indépendants (yeomen) et peuvent se résumer comme suit : possibilités économiques exceptionnellement égales, et importantes, dues à l'accès facile aux terres, à une égalité relative dans la répartition des revenus, conditions qui ont favorisé le développement d'un marché intérieur, d'une démocratie politique considérable et d'une homogénéité ethnoraciale. Ces facteurs sont soulignés par des auteurs classiques tels que Smith (déjà cité) et de Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique (publiée entre 1835 et 1840) et ils trouvent un écho également chez des écrivains anti-libéraux contemporains comme Ribeiro (cité plus haut). Bien entendu, également à des niveaux divers d'importance, par des historiens, des économistes, des sociologues, des spécialistes de la science politique, etc. Ces facteurs constituent des parties essentielles de la tradition idéologique tissée par la science sociale nord-américaine moderne pour expliquer le développement des États-Unis et justifier leur politique actuellement réactionnaire (cf. America The First New Nation, par Seymour Lipset).

Bruchey résume comme suit ces caractéristiques socio-économiques et leur plus grande concentration dans la Nouvelle-Angleterre :

« Malgré l'existence dans les colonies d'inégalités considérables dans la dimension des propriétés agricoles et des terres à bail, il semble que relativement peu de personnes qui désiraient avoir des terres ne réussissaient pas à les obtenir. Le prix de la terre « n'était pas trop élevé pour le colon »... Fondamentalement, la parcelle confortable dévolue au cultivateur rendait possible dans toutes les colonies la distribution de petites propriétés individuelles que les cultivateurs pouvaient exploiter eux-mêmes... Citons ici l'argument de Cari Bridenbaugh selon lequel le paupérisme dans les communautés les plus rurales était presque inexistant au XVIIème siècle » (Bruchey, pp. 25-26)

Bruchey se demande ensuite :

« Les considérations de cette sorte soulèvent la question si la structure de la société coloniale était favorable à la croissance. Quelle était la rigidité de la structure de classe ? ».

et il répond :

« ... Probablement dans peu de sociétés dans l'histoire les moyens de subsistance ont-ils été plus largement répartis parmi la masse de la population autant que dans l'Amérique coloniale » (Bruchey, pp. 57-59).

Rendre compte du développement économique capitaliste dans le Nord-Est, en termes des caractéristiques socio-économiques et autres de même nature, exige encore d'expliquer pourquoi et comment elles ont permis ou ont entraîné ce type de développement dans la région et pourquoi d'autres [176] régions ayant des caractéristiques analogues, du Nouveau Monde ou d'ailleurs (La Plata ou Sao Paolo, par exemple), n'ont pas connu le même développement. Toute tentative dans ce sens révèle que l'intégration, la participation et la fonction du Nord-Est dans le système en expansion du capitalisme mercantile et de l'accumulation du capital, y différaient considérablement et que des facteurs particuliers ont joué un rôle clé dans l'amorce de ce développement.

Adam Smith offre quelques explications sur les différences socio-économiques et politiques entre le Nord et le Sud de la région qui devait devenir les États-Unis ainsi qu'avec les autres colonies. Le type d'implantation et de répartition de la propriété des terres dans le Nord ainsi que le niveau de salaires relativement élevé des salaires pratiqués associés à la possibilité d'exploiter un travail non payé (ainsi que l'observe Marx), ne sauraient s'expliquer par la disponibilité matérielle des terres, car au début, cette disponibilité était plus grande dans le Sud et dans les autres colonies. Au contraire, c'est la pauvreté relative des terres et les conditions climatiques — bien entendu, l'absence aussi de mines — qui les rendaient plus facilement accessibles. C'est la possibilité de soutirer des profits plus élevés — monocultures pour l'exportation — que dans la Nouvelle-Angleterre qui a été déterminante dans la différenciation du développement de ces régions. Mais de tels profits n'étaient possibles dans le Sud et aux Antilles qu'à la condition de limiter le libre accès aux terres, en monopolisant les secteurs les plus riches, et d'apporter des restrictions à la mobilité de la main-d'œuvre par le moyen de l'esclavage et du servage.

Ces différences dans les possibilités de profit expliquent également, comme l'observe Smith, les raisons pour lesquelles les Anglais ont « négligé » le Nord par rapport à l'« attention » qu'ils ont consacrée (tout comme les Français d'ailleurs) au Sud et aux îles des Antilles productrices de sucre. Elles expliquent également l'« attention » des Espagnols pour les mines et leur peu d'intérêt pour leurs autres colonies. Si cet intérêt n'a pas amélioré le développement des colonies, comme l'observe encore Smith, c'est naturellement parce que les contrôles et les institutions politiques et économiques qui le coiffaient, visaient précisément à exploiter et à développer le plus possible les profits — alors que le faible intérêt de la métropole pour les territoires du Nord a laissé les colons à peu près libres de se débrouiller tout seuls. « Le capital anglais s'intéressait peu à la Nouvelle-Angleterre » écrit Bruchey ; et Nettles (in W.A.Williams, p. 10). soutient que « les politiques appliquées en Nouvelle-Angleterre différaient matériellement dans leur caractère et leurs effets, des politiques adoptées dans le Sud ». On peut probablement dire la même chose en ce qui concerne d'autres régions « négligées » du Nouveau Monde qui, comme la Nouvelle-Angleterre, n'offraient pas alors les possibilités de production et d'exploitation des régions minières et de plantations et ne se trouvaient pas, par conséquent, condamnées au sous-développement entraîné ailleurs par le capitalisme mercantile. Mais ces autres régions n'ont pas bénéficié non plus de la participation particulièrement [177] privilégiée de la Nouvelle-Angleterre au développement du capitalisme mercantile.

Les colonies du Nord-Est en sont venues à occuper une place privilégiée dans le système capitaliste mercantile en expansion et dans le procès d'accumulation du capital, ce qui leur a permis de participer à l'exploitation du Sud, des Indes Occidentales et même de l'Afrique et, indirectement des régions minières de l'Orient. Cette position privilégiée — qu'elles étaient seules à avoir dans le Nouveau Monde — doit être considérée comme ayant contribué crucialement au développement économique du Nord-Est durant la période coloniale et au succès de la politique d'indépendance. Cette position privilégiée et ce rôle ont eu des effets positifs sur les activités de transport dans les régions du Nord, leur participation financière aux exportations et importations du Sud, au commerce avantageux avec l'Inde Occidentale et au commerce des esclaves ; les manufactures du Nord-Est ont travaillé surtout pour l'exportation ; l'accumulation du capital s'est surtout concentrée dans les villes du Nord.

Durant la période coloniale, les manufactures s'étaient développées davantage dans le Nord que dans le Sud, la différence restant moins importante alors, qu'ultérieurement au XIXème siècle. Cette différence a été parfois attribuée à une croissance du marché intérieur, plus forte au Nord qu'au Sud, croissance attribuée à son tour à une répartition du revenu relativement plus égale au Nord, ainsi qu'à la spécialisation du Sud dans l'agriculture pour l'exportation, l'esclavage, etc. Quels que soient le mérite théorique ou la faiblesse de cet argument, le développement des manufactures dans les colonies, en particulier au XVIIIème siècle, dépendait considérablement du marché d'exportation.

Dans son étude sur Le développement économique des États-Unis, 1790-1860, Douglas North observe, se référant à 1790 :

« Qu'elle qu'ait été la fraction de la population rurale impliquée dans le marché domestique, il est impossible d'échapper à la conclusion que ce marché était faible et peu concentré, car une faible partie seulement de la population pouvait constituer un marché pour la production commerciale. Ne soyons pas surpris que la demande intérieure de marchandises et de services n'ait pas provoqué un retournement rapide des personnes vers ce marché ni qu'il se soit maintenu à une échelle ne rendant possible que les manufactures pour les besoins ménagers. Si les États-Unis des années 1790 avaient constitué un marché clos, leurs possibilités de croissance auraient en vérité été limitées » (North, p. 18).

Le premier Secrétaire Américain du Trésor, Alexander Hamilton, avait dans son fameux « rapport sur les manufactures » (1791) fait la liste d'une grande variété de manufactures divisées en 17 catégories. En 1772, près d'un tiers de la production de fer de l'Amérique du Nord avait été exportée (Bruchey, p. 22) et une grande partie des manufactures qui n'étaient pas directement exportées n'en dépendaient pas moins indirectement du commerce d'exportation et de transport :

[178]

« La plus grande partie des manufactures commerciales, s'articulait étroitement aux besoins du commerce avec l'extérieur, consistant en matériel destiné à l'équipement des navires, cordages, chantiers, boiseries... chantiers navals... » (Bruchey, p. 22).

Parmi ces derniers, les chantiers ont joué le rôle le plus important pour le développement de la Nouvelle-Angleterre. L'Acte de Navigation de 1661 a eu un effet très net sur le développement américain :

« Il a stimulé les constructions navales... mais ne les a pas créées. Le gouvernement de l'Angleterre avait éliminé les Hollandais du commerce de l'Amérique anglaise avant que les constructions navales anglaises soient en mesure de satisfaire tous les besoins de la colonie... La Nouvelle Angleterre a bénéficié directement de l'expulsion des Hollandais du commerce de la Nouvelle Angleterre » (Nettels, pp. 9-10).

Il a été estimé qu'au moment de la déclaration d'Indépendance en 1776, un tiers de la flotte marchande britannique avait été construite dans les colonies (Harper, p. 46).

Les tentatives mercantiles anglaises d'interdire ou même de restreindre d'autres manufactures dans les colonies du Nord sont restées pour la plus grande part sans succès. Le programme anglais d'exploitation des chantiers navals dans les colonies du Nord pour l'exportation en Grande-Bretagne, n'a pas atteint ses objectifs et il a même contribué au développement de l'Amérique. Et les lois contrôlant l'embarquement ou le transbordement de certains produits du commerce colonial entre le Nouveau Monde et les métropoles européennes, quoiqu'elles aient agi négativement sur les exportations agricoles en provenance des Antilles et des régions du Sud, n'ont pas empêché en certaines manières — même non-intentionnellement - le développement du Nord et de ses industries. Jusqu'en 1764, cela a été le cas, malgré l’Acte des Molasses de 1773, sur le commerce de la mélasse qui a donné lieu à la création de distilleries de rhum, à leur tour, à l'origine d'un commerce avec la métropole particulièrement florissant et de l'accumulation capitaliste locale. On s'accorde largement aujourd'hui (i.e. Harper in Schreiber, p. 41) avec les thèses de Beard et Schlesinger (pp. 19-20) selon lesquelles les lois contre les manufactures n'ont pas sérieusement agi contre les colonies du Nord et selon lesquelles les lois commerciales n'ont pas sérieusement affecté les intérêts de ces dernières avant 1763. Ce n'est qu'après la Paix de Paris signée cette année-là et en raison des dettes considérables contractées durant la guerre de Sept Ans - que les Anglais, ayant éliminé les Français de l'Amérique du Nord (ainsi que l'Inde) imposèrent des impôts particulièrement lourds dans ces colonies, donnant ainsi un coup de frein aux affaires autrement normales des marchands du Nord et les poussant à s'allier avec des planteurs du Sud et à s'associer à la Déclaration d'Indépendance en 1776.

Ainsi, les petits propriétaires paysans (Yeomen) et les petites manufactures destinées à la consommation locale n'ont, en aucune manière été le moteur principal du développement des régions du Nord ni la source de l'accumulation du capital durant la période coloniale. Au contraire, comme l'observe Samuelsson :

[179]

« Dans la Nouvelle-Angleterre, il fallait quitter l'agriculture pour devenir riche ou même accéder à un niveau de vie à peine un peu plus élevé. Le commerce des fourrures, les transports maritimes et le commerce des esclaves sont devenus les branches les plus importantes de la vie économique. Et ces occupations parce qu'elles procuraient des bénéfices plus importants que ceux que l'on pouvait retirer d'autres commerces, permettaient des plus-values qui pouvaient être utilisées pour des projets nouveaux et plus ambitieux » (Samuelsson, p. 114).

Au-delà de la participation croissante du Nord aux expéditions outremer, au financement et au commerce des exportations principales en provenance du Sud, le Nord est devenu le chaînon le plus important du commerce colonial et des esclaves qui rendait possible l'exploitation rentable de la production du sucre dans les Indes Occidentales (y compris dans les Antilles françaises) ; et cette participation dans le système mercantile capitaliste devint à son tour un facteur essentiel dans l'accumulation du capital et dans le développement capitaliste dans le Nord lui-même :

« Les colonies de Sa Majesté dans ces (Indes Occidentales) régions ne peuvent pas, en temps de paix prospérer, ni subsister en temps de guerre sans un lien avec les peuples de la Nouvelle-Angleterre » (William Lord Willoughby au Privy Councy, 18 Décembre 1667, cité par Harlow, p. 286).

La production sucrière pour consommation européenne et l'accumulation de capital par l'économie des Antilles signifiait que :

« Il n'y a pas d'île que les anglais possèdent dans les Indes Occidentales capable de subsister sans l'aide du continent (américain) car nous transportons pour eux leur pain, leurs boissons et toutes les denrées nécessaires à la vie, leur bétail et leurs chevaux pour cultiver leurs plantations, les bois de toutes sortes pour construire les tonneaux pour leur rhum, leur sucre et leur mélasse sans lesquels ils ne pourraient en avoir aucun, les bateaux pour transporter leurs marchandises aux marchés européens, en vérité, les maisons mêmes où ils habitent sont transportées sous forme de charpentes, ensemble avec les fers qui les supportent, de sorte que leur existence, beaucoup plus que leur prospérité dépend entièrement du Continent » (Samuel Vetch in 1708 cité par Williams, p. 111).

Quoique les producteurs et les marchands de l'Amérique du Nord n'aient pas remplacé les Anglais dans le commerce des Antilles, leur capacité de production, leurs coûts de transport moins élevés et, particulièrement en temps de guerre, leur possibilité d'accès aux îles sucrières des Indes Occidentales (Anglaises, Françaises et quand les Espagnols ont augmenté leur production à la fin du XVIIIème siècle, à ces dernières également) ont donné à l'Amérique du Nord un sérieux avantage dans la concurrence — et ont rendu leur propre développement dépendant de ce marché extérieur :

« Les seuls articles produits dans la colonie (Rhode Island) qui se prêtent à l'exportation en Europe consistent en... le tout s'élevant à environ £ 5000 par an... et ne constituant qu'une très faible proportion de la dette contractée pour des marchandises anglaises. Ce ne peut donc être que le commerce qui puisse aider à payer cette dette. Comme il n'y a pas de marchandises dans la colonie qui convienne au marché européen, mais les rares articles mentionnées plus haut ; et comme les autres marchandises produites pour l'exportation ne peuvent trouver d'autre marché [180] que dans les Indes Occidentales, il s'en suit nécessairement que les relations avec ces dernières doivent être le fondement de tout notre commerce. Et, il est indubitablement vrai que seulement par la poursuite de ces relations avec d'autres branches qui sont entretenues en conséquence de cela, nous provient la possibilité de payer pour de telles quantités de marchandises britanniques » (Rapport au Board of Trade, présenté par la législation de Rhode Island, 24 janvier 1764, in Stavarianos, éd. 118).

Non seulement Rhode Island mais toute l'Amérique du Nord et en particulier le développement de la Nouvelle-Angleterre dépendaient pour beaucoup du commerce avec les Indes Occidentales :

« En 1770, les colonies continentales ont envoyé aux Indes Occidentales près d'un tiers de leurs exportations de poisson salé et près de la totalité de leurs saumures ; sept-huitièmes de leur avoine, sept-dixièmes de leur blé, presque la totalité de leurs pois et fèves, la moitié de leur farine, tout leur beurre et fromages, plus d'un quart de leur riz, presque la totalité de leurs oignons ; cinq-sixièmes de leur bois de pin, de chêne, et de cèdre, plus de la moitié de leurs tonneaux et cerclages ; tous leurs chevaux, moutons, porcs ; leur volaille, leur savon et leurs bougies. Comme nous l'a dit le Professeur Pittman, c'est la richesse accumulée dans le commerce avec les Indes Occidentales qui, plus que toute autre chose, est à la base de la prospérité et de la civilisation de la Nouvelle-Angleterre et des colonies du Centre » (Williams, p. 108).

De plus, l'accumulation du capital dans la Nouvelle-Angleterre était basée substantiellement sur sa participation au commerce triangulaire :

« Au milieu du XVIIIème siècle, le commerce d'esclaves de la Nouvelle-Angleterre était triangulaire, comme le commerce de Liverpool, mais il était plus simple et même plus symétrique. Essentiellement il était basé sur trois marchandises : le rhum, les esclaves et la mélasse. À son port d'embarquement, le navire embarquait un cargo qui consistait principalement ou entièrement, en rhum... En Afrique, le rhum était échangé contre autant d'esclaves qu'il permettait d'acheter, souvent à un taux de deux cents gallons par esclave. Le cargo noir était ensuite vendu aux Indes Occidentales et une partie des produits de la vente était investie en mélasse, habituellement achetée dans les îles françaises ou espagnoles, où elle était moins chère. À la dernière étape du voyage, le navire retransportait la mélasse à la Nouvelle-Angleterre, où elle était distillée et transformée en rhum, pour acheter davantage d'esclaves » (Mannix, pp. 159-160).

Benjamin Franklin, parlant devant une Commission de la Chambre des Communes britanniques en 1766, expliquait encore comment la Pennsylvanie pouvait importer l'équivalent de £ 500 000 de marchandises de l'Angleterre tous les ans en exportant seulement £ 40 000 à cette dernière ; en réponse à la question qui lui avait été posée : « Comment, alors, payez-vous le reste ? » :

« Le reste est payé par nos produits transportés aux Indes Occidentales et vendus soit sur nos propres îles, soit aux Français, Espagnols, Danois et Hollandais ; par les mêmes produits transportés dans d'autres colonies en Amérique du Nord, en Nouvelle-Angleterre, en Nouvelle-Ecosse, en Terre-Neuve, en Caroline et en Géorgie ; par les mêmes produits transportés dans diverses parties d'Europe comme l'Espagne, le Portugal et l'Italie. Dans toutes ces places nous recevons soit de l'argent, soit des [181] lettres de change, ou des marchandises qui peuvent être remises à l'Angleterre ; tout cela, ensemble avec les profits sur l'industrie de nos marchands et de nos marins, du fait de ces voyages circulaires, et les frets chargés par leurs navires, converge finalement en Angleterre, pour équilibrer la balance et payer les marchandises anglaises utilisées continuellement dans la province ou vendues aux étrangers par nos marchands » (cité in Faulkner, pp. 80-81).

John Adams, l'un des pères de l'indépendance et de la liberté nord-américaine a noté la sagesse divine et la bénévolence de l'ensemble de ce système capitaliste mercantiliste et de son développement :

« Le commerce avec les îles des Indes Occidentales fait partie du système américain de commerce. Ils ne peuvent pas plus se passer de nous que nous ne pouvons nous passer d'eux. Le Créateur nous a placés sur le globe dans une telle situation que nous avons besoin les uns des autres » (cité par Williams, p. 121).

Et nous pouvons observer que le Créateur a pris également soin de placer sur le même globe le travail d'esclave des noirs que les capitalistes américains et antillais (en même temps que les Européens) pouvaient exploiter et sans lequel ni les uns ni les autres n'auraient réussi ce qu'ils ont fait : contribuer au développement de l'Angleterre et de la Nouvelle-Angleterre et au sous-développement de la plus grande partie du Nouveau Monde, de l'Afrique et plus tard, de l'Asie également.

L'importance du commerce triangulaire, du moins en ce qui concerne le parcours de certains navires, a été mise en question, il n'y a pas longtemps, par G. M. Walton, JEH, en septembre 1968 : (« New Evidence on Colonial Commerce »), qui soutient que la plus grande partie de la navigation consistait en petits voyages de cabotage entre deux ports. De plus, Walton minimise l'importance du commerce direct de l'Amérique du Nord avec l'Afrique, dont il prétend qu'il n'atteignait que moins de 1 % du total.

D'autre part, James F. Shepherd et Gary M. Walton soulignent l'importance des bénéfices « invisibles provenant des transports vers les colonies de l'Amérique du Nord :

« Les historiens ont généralement reconnu que les gains « invisibles » étaient probablement importants en ce qu'ils payaient les déficits du commerce anglais (de l'Amérique du Nord)... Les profits émanant des transports constituaient sans aucun doute la source la plus importante de profits de la vente de services pour les colonies... Quand on considère les profits « invisibles » relativement importants, l'ensemble des déficits dans le commerce des marchandises de la Nouvelle Angleterre et des colonies de moindre importance apparaît substantiellement réduit et les balances des colonies du Sud apparaissent comme des surplus. L'importance des commerces avec les Indes Occidentales et l'Europe du Sud vers la Nouvelle Angleterre et les colonies du Centre est évidente... À partir de 1768, et jusqu'en 1772, les bénéfices provenant des transports maritimes venaient en second, seulement après le tabac (et étaient suivis par le pain et la farine, le riz, le poisson et l'indigo dans cet ordre). La vente des services maritimes aux acheteurs d'outre-mer était une partie importante de l'activité de marché coloniale, en particulier en ce qui concerne la Nouvelle Angleterre qui gagnait 54 pour cent de tous les bénéfices des transports maritimes coloniaux... Les entrées de capitaux en Nouvelle Angleterre et dans les colonies du Sud étaient faibles... l'accumulation [182] croissante de capitaux dans ces colonies serait due presque entièrement à l'épargne coloniale et non à l'investissement étranger » (Shepard et Walton, 234, 235, 255, 256, 258, 261).

Ce n'est pas dans ce sens que la situation coloniale des colonies de l'Amérique du Nord a bénéficié à leur développement économique. Mais l'accumulation de capital, en particulier en Nouvelle-Angleterre, ne dérivait pas non plus simplement de l'expansion du marché intérieur ou de la demande effective et de l'épargne des petits propriétaires fermiers. Elle dérivait de la place particulière de ces colonies et de leur participation au commerce colonial !

ÉPILOGUE

« Le commerce des colonies anglaises de l'Amérique du Nord est si curieusement circonstancié, par des causes permanentes, si complexe, qu'il s'agit d'une question éminemment difficile à étudier et à mettre en lumière avec une clarté tolérable telle qu'elle puisse être comprise ; ceci peut-être est la cause expliquant pourquoi si peu a été tenté et encore moins fait, dans cette recherche compliquée mais très intéressante.

Ce qui distingue très particulièrement et très malheureusement la plupart de ces colonies anglaises du Nord, de toutes les autres, qu'elles soient anglaises ou appartiennent à toute autre nation, c'est que leur sol et leur climat est incapable de produire quoi que ce soit qui puisse servir à être envoyé directement à la Mère Patrie. Cependant, malgré ce désavantage fatal, leur situation et les circonstances sont telles qu'elles sont obligées d'emporter et de consommer de plus grandes quantités de manufactures anglaises que toute autre colonie ; leurs longs hivers froids exigent des vêtements abondants mais leurs neiges longues et abondantes leur rend impossible d'élever des moutons et de se procurer ainsi la laine nécessaire à leurs besoins. De plus, les mêmes longs hivers empêchent le travail des esclaves d'être de quelque avantage que ce soit dans les colonies ; ceci, ensemble avec les territoires sans fin qui les entourent, encore non défrichés et déserts (devant être peuplés) font la main-d'œuvre si rare et si coûteuse qu'aucune sorte de manufacture ne peut y être installée et soutenue dans ces colonies : et il apparaît ainsi, d'une part que les habitants sont obligés, par nécessité, d'importer de grandes quantités de marchandises de la Mère Patrie et d'autre part, il est non moins évident que la nature leur a contesté le moyen de retourner quoi que ce soit directement pour payer ces marchandises.

Quand ces circonstances singulières seront pleinement connues, et dûment considérées, il sera plus aisé de trouver quelle est la cause du fait qu'un plus grand nombre de navires et de transports sont utilisés par les peuples de ces colonies que par tout autre peuple du monde ; incapables de payer directement, ils sont obligés de le faire par la voie d'un circuit commercial et une pratique qui ne s'imposent pas dans les autres colonies. Les marchandises qu'ils exportent sont généralement d'une nature telle qu'elles doivent être consommées dans le pays où elles sont vendues les premières, et qu'elles ne supportent pas d'être ré-expédiées à tout autre pays ; d'où il arrive qu'aucun autre marché n'en prendra une grande quantité ; ceci oblige les gens à chercher des marchés dans toutes les parties du monde qu'ils puissent atteindre, où ils peuvent vendre leurs marchandises, pour tout prix tolérable, et de se [183] procurer de tels produits en retour qui peuvent leur servir immédiatement, ou par divers échanges commerciaux, de faire un paiement chez eux » (An Essay on the Trade of Northern Colonies of Great Britain in North America, 1764, Callender, pp. 51-52).

Traduit de l'anglais par Eddy Trêves

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*  Sweezy, Dobbs et Takahashi ont également analysé la priorité relative de l'échange et de la production dans ce procès, en Europe, mais ils ont négligé de poser la question en ce qui concerne les aspects coloniaux du système capitaliste. Sweezy conclut la discussion par la question suivante : « Pourquoi le capitalisme a-t-il succédé au féodalisme ? Si on est d'accord avec Dobbs, comme je le suis, que la période à partir du quatorzième siècle jusqu'à la fin du seizième siècle a vu la décadence du féodalisme mais à peine encore les premiers débuts du capitalisme, cette question est vraiment troublante... En vérité, le déclin du féodalisme s'est accompagné (je dirais, à été causé par) de la généralisation de la production de marchandises d'usage courant, et comme Marx l'a souligné à plusieurs reprises "la production de marchandises d'usage courant et la circulation de ces marchandises, le commerce, constituent les préalables historiques de la naissance du capital". (Capital, I). Mais les préalables historiques ne sont pas, à eux seuls, une explication suffisante » (Sweezy). Les questions que pose Sweezy concernent l'Europe (quelques lignes plus loin il fait appel à de nouvelles recherches sur les origines de la bourgeoisie industrielle) quoique la question puisse également être comprise comme se référant à l'ensemble du système capitaliste. Mais elle ne se réfère pas en particulier aux causes et au procès de transition dans les colonies asiatiques, africaines et américaines, qui est notre domaine spécifique d'intérêt et de recherche. Quelle que soit la difficulté à répondre à la question de Sweezy, la réponse à notre question, une fois qu'elle est posée, doit être trouvée dans les faits et l'analyse que nous présentons.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 octobre 2017 9:02
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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