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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L'entrée dans la modernité. Science, culture et société au Québec. (1986)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de M. Marcel Fournier, L’entrée dans la modernité. Science, culture et société au Québec. Montréal : Les Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1986, 240 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 12 décembre 2002 pour cette oeuvre et toutes celles publiées sau Québec]

Introduction

Hier comme aujourd'hui, la question du progrès soulève les plus vives passions. Des observations de voyageurs étrangers aux 18e et 19e siècles aux études empiriques de sociologues et d'ethnologues, un seul et même constat : manifestement nécessaire, l'entrée du Québec dans la modernité apparaît difficile, impossible. Dans cette partie septentrionale du Nouveau-Monde, la modernité est pendant longtemps identifiée au Mal: tantôt à la France «laïque et libre penseuse», tantôt à l'Amérique matérialiste et capitaliste. Il n'y a pas refus du changement, mais celui-ci ne paraît acceptable qu'à la condition de maintenir une fidélité au passé.

Du Canada français, Marshall McLuhan aimait dire qu'il avait dans son histoire franchi deux siècles, passant directement du 17e au 20e siècle et qu'en comparaison avec le Canada anglais, qui était demeuré dans le 19e siècle, il était mieux pourvu pour entrer dans le siècle prochain. Si ce siècle devait être celui du Canada, pourquoi le suivant ne serait-il pas celui du Québec? C'est la thèse du «privilège du retard historique»: pour la petite collectivité franco-phone d'Amérique, le handicap de son accès tardif à la modernité, qui apparaît déjà ancienne, pourrait très bien se révéler un avantage et lui permettre de devenir post-moderne avant toutes les autres. S'il y a «spécificité du Québec», celle-ci réside moins dans son «retard» que dans la façon dont s'est réalisé le changement.

L'histoire de la «modernisation» de la société québécoise est bien connue. Manifeste à partir du milieu du 19e siècle, ce processus, pour les uns trop rapide et pour les autres trop tardif, implique des changements profonds de l'économie et de l'organisation sociale et politique : industrialisation et urbanisation du territoire, mobilisation-mobilité des populations, différenciation des groupes et des classes et multiplication des conflits sociaux, séparation de l'Église et de l'État, laïcisation des institutions, etc. (1) Tout ne date donc pas de la Révolution tranquille et des années 60. La société québécoise n'a pas un beau matin balancé, selon l'expression de Paul-Émile Borduas, «la tuque et le goupillon» et elle n'est pas, comme par génération spontanée, sortie d'une longue période de léthargie, de la «grande noirceur» pour accéder soudainement à la lumière, à la modernité. En faisant de l'arrivée au pouvoir du Parti libéral du Québec le moment de la rupture entre l'ancien régime et le nouveau, on a rendu la période antérieure immobile, archaïque. L'image qui s'est imposée est celle du « retard », de la « tardiveté ». Certains ont même qualifié le Canada français de «communauté médiévale moderne».

Cette impression bien ancrée dans les croyances a quelques raisons d'être. Les innovations ont souvent été introduites progressivement, pièce par pièce, au fur et à mesure qu'étaient réunies les conditions de leur réalisation. D'une manière générale, à la guerre frontale, on a préféré la guerre des tranchées, celle des courtes avancées et des petites victoires. Pas de rupture mais une lente évolution sous le signe de l'équilibre, de la mesure et du juste milieu. Le Québec s'est ainsi retrouvé, pour reprendre le titre d'une monographie classique du sociologue américain Everett C. Hughes, à la «rencontre de deux mondes». Et plus que tout autre moment, les années 30 et 40 semblent avoir constitué une «sorte de zéro entre le passé et l'avenir (2)»: il y a d'abord la crise économique, des trajectoires sociales brisées, une mise en disponibilité d'individus et de groupes ; ensuite la guerre, une ouverture au monde, une multiplication des communications et un accès à de nouvelles technologies. Du Québec, on dira, avec Jacques Godbout, qu'il a alors deux Têtes à Papineau (3): l'une tournée vers le passé, repliée sur elle-même et fidèle protectrice de la langue, des traditions et du patrimoine; l'autre ouverte sur l'international, préoccupée d'universel et ardente avocate du progrès, de la science et de la démocratie. Cette opposition divise la collectivité francophone, elle tiraille ceux-là mêmes qui se sont engagés dans l'action: c'est le conflit du «national» et du «social», de la foi et de la raison, bref la querelle apparemment indépassable des anciens et des modernes. L'enjeu de ce débat est indissociablement intellectuel et politique: l'introduction d'un mode de con-naissance scientifique opposé au savoir doctrinal et à la culture lettrée remet en question la légitimité de la culture, du mode de gestion des élites devenues traditionnelles (Église, notables locaux, etc.). Elle invite au changement des mentalités et des institutions, en particulier des institutions scolaires (collège classique, université).

Dans cette querelle, la stratégie des intellectuels est virtuellement une stratégie du «pouvoir spirituel (4)» qui consiste à opposer le «pouvoir des idées» au pouvoir politique. En ce sens, le savoir qu'ils constituent est plus qu'un discours de légitimation pour la classe dominante, il devient aussi une condition d'exercice de tout pouvoir. Au Québec, peut-être plus qu'ailleurs. Le savoir deviendra un contrepouvoir entre les mains des intellectuels, un moyen de contester les pouvoirs politiques et religieux ; il apparaîtra, dans le même temps, comme leur moyen d'accéder à des positions de pouvoir.

Toute notre histoire nationale ne se résume pas à la seule confrontation qui à la fois oppose et unit le prêtre et l'homme politique. Déjà au tournant du siècle, de nouvelles figures s'imposent : le journaliste et le fonctionnaire occupent l'espace public et, par leur mode d'action indirecte, ils développent de nouveaux rapports à la politique; ils entendent exercer une influence intellectuelle et politique sans s'engager dans l'action politique, ni appartenir à un groupement religieux. Ensuite, avec le développement de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique, l'université devient progressivement un centre de plus en plus important de la vie intellectuelle: au clerc-pédagogue se substitue le professeur-chercheur, et l’«homme de lettres» ou l'érudit laisse la place à l'expert. Ceux-là même qui sont apparus comme les «intellectuels de la modernité» se transforment en «spécialistes de la modernisation» et qu'ils soient à l'université, dans la fonction publique ou au service des médias, ils participent au renouvellement des modes de pensée et de gestion du savoir : ils se présentent d'emblée comme les « pères de la Révolution tranquille». Biaisée, cette vision s'est pourtant répandue et a occulté une bonne partie des réalisations antérieures.

On connaît encore mal quand et comment s'est réalisée au plan culturel l'entrée du Québec dans la modernité: le vaste mouvement dans lequel est entraînée cette société depuis la fin du siècle dernier provoque de profondes modifications des modes de vie et de pensée, il exige une plus grande rationalisation de la gestion des ressources naturelles et humaines et une utilisation plus systématique des savoirs spécialisés et professionnels. Ici comme ailleurs, le progrès est associé à la professionnalisation des savoirs et au développement de la recherche scientifique, il est le produit de ce qu'on peut appeler l'effet de science (5), c'est-à-dire de l'imposition d'une représentation de la nature et de la société qui doit de plus en plus à la connaissance scientifique.

Les études que nous réunissons ici illustrent divers aspects du développement des activités intellectuelles et scientifiques au Québec depuis la fin du 19e siècle et plus particulièrement durant la période décisive de l'entre-deux-guerres : Édouard Montpetit et l'Université de Montréal, le frère Marie-Victorin et les sciences naturelles, le R.P. Georges Lévesque, o.p., et les sciences sociales à l'Université Laval, Jean-Charles Falardeau et la sociologie, Paul-Émile Borduas et les arts visuels (6). Même si nous mettons en lumière l'action de ces individus, notre perspective est résolument sociologique : leur action s'est exercée dans un contexte qui, par les ressources mobilisées, donna une orientation et une signification particulières à l'économie, a la politique et à la culture. Comme Léon Gérin et Marius Barbeau en sciences sociales au début du siècle, Léon Lortie et Adrien Pouliot en sciences dans les années 20 et 30 et les R.P. Mailloux et Guillemette en sciences humaines dans les années 40, chacun de ces intellectuels et de ces scientifiques a, par les efforts qu'il a déployés pour assurer le développement de nouvelles disciplines et spécialités, contribué à la modernisation de la culture québécoise. Chacun à sa manière a entrevu et développé la spécialisation et la professionnalisation des savoirs. Au nom de la compétence, on opposa à la tradition séculaire, à l'ignorance des générations précédentes, à l'amateurisme et au sens commun, la science et le savoir du spécialiste. Des dogmes ont été ébranlés, de nouveaux rapports à la réalité et à la nature se sont imposés, une nouvelle vision de la société et de l'individu s'est élaborée, remettant en question les vérités et les identités anciennes.

Pour le Québec francophone, le défi du changement est d'autant plus grand qu'il veut devenir moderne tout en conservant sa culture, c'est-à-dire qu'il souhaite adopter de nouveaux modes de vie et maîtriser de nouveaux savoirs sans pour autant s'angliciser ou s'américaniser. Que d'efforts, même de la part des modernes, pour mettre en valeur la culture paysanne et défendre la foi chrétienne ! Que de discours pour dénoncer les dangers de l'américanisation ! Pour sa part, la nouvelle génération d'intellectuels et de scientifiques ne renonce ni à son ancienne philosophie (thomiste) ni à son ancienne culture générale (gréco-latine) et si elle s'est faite le défenseur de la rationalité scientifique, elle n'abandonne pas pour autant ses convictions religieuses. Quant à ceux qui, les premiers quittent les sentiers battus pour développer de nouvelles disciplines et spécialités, ils sont eux-mêmes souvent des membres du clergé ou de communautés religieuses. Le changement s'effectue par osmoses complexes, transferts d'influences, déplacements de pouvoirs. Le risque est grand pour tous ceux qui, «agents de changement», s'obligent aux pires compromis. «Nombreux, remarquait Borduas dans ses Projections libérantes, ceux à l'attitude ambivalente. Ils font la part de Dieu, la part du diable (7).» Et même pour celui qui veut « détruire les malentendus», il n'est pas facile d'«ordonner dans l'unité les éléments contradictoires». D'où cette impression persistante d'immobilisme: seule l'effervescence est retardée mais pas le changement.

Au plan politique, le refus de solutions radicales conduit à renvoyer dos à dos le libéralisme capitaliste et le communisme totalitaire pour privilégier une troisième voie qui prend ici la forme du coopératisme et pour un moment, celui du corporatisme : le Québec espère développer une économie mixte et devenir une société où les écarts entre individus et groupes ne seraient pas trop grands et où la réussite dépendrait du mérite (et des connaissances acquises). Pour une collectivité démunie en capitaux politiques, la stratégie de développement ne peut être que collective et basée sur le «culte de la compétence» (formation scolaire, spécialisation, recherche, etc.). «Nous ne bâtirons rien de solide que sur la connaissance», affirme Édouard Montpetit; «Le salut [de la nation] passe par la science», précise le frère Marie-Victorin. Et si la destinée du peuple s'est au 19e siècle jouée dans l'enceinte parlementaire, pourquoi ne se jouerait-elle pas, comme le pensait Jean Désy, un élève et un disciple de Montpetit, à l'Université ?

Pour une société dépendante ou un groupe ethnique minorisé, l'importance du savoir est d'autant plus grande qu'en plus de constituer un moyen d'épanouissement personnel et une voie privilégiée d'accès à des positions supérieures, il apparaît comme un outil de développement collectif. Aux pouvoirs des armes et de l'argent, que peut-on opposer d'autre que celui de la culture et de l'intelligence? Associée à la recherche d'une troisième voie en politique, alimentée par la vision utopiste d'un avenir où l'univers serait dominé par la rationalité et par la technique et où la gestion serait confiée à une «élite de la pensée», la volonté d'introduire la connaissance comme «troisième force » entre le capital et le travail exprime le mouvement qui, dans la société québécoise, pousse à la formation de groupes intermédiaires - ces fameuses classes moyennes - en même temps que se constitue un milieu intellectuel et scientifique plus autonome. Par une sorte d'alchimie sociale, la mobilité d'une nouvelle génération de jeunes formés à l'université s'articule à la mobilisation politique contre les élites devenues traditionnelles pour assurer le renouvellement de la culture savante. La science acquiert une plus grande place et ceux qui la détiennent, un statut social plus élevé et plus de pouvoir. Paul-Émile Borduas sera l'un des rares à s'en inquiéter: «Notre raison permet l'envahissement du monde, écrit-il dans le Refus global, mais d'un monde où nous avons perdu notre unité.»

Notes:

(1) Voir K. McRoberts et D. Postgate, Développement et modernisation du Québec, Montréal, Boréal Express, 1984.

(2) Fernand Dumont, «Vie intellectuelle et société, depuis 1945», dans Pierre de Grandpré, Histoire de la littérature française du Québec, tome 3, Montréal, Beauchemin, 1969, p. 15.

(3) Jacques Godbout, Les têtes à Papineau, Paris, Le Seuil, 1981.

(4) Pierre Thibault, Savoir et pouvoir, Philosophie thomiste et politique cléricale au XIXe siècle, Québec, PUL 1972, p. XXVII.

(5) Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Éd. Minuit, 1984, p. 44.

(6) Ces études sont des versions profondément modifiées des textes suivants: Marcel Fournier, « Science, culture et société au Québec. L'entrée dans la modernité », dans C. Savary et C. Panaccio, Les Idéologies et les Stratégies de la raison, Montréal, Hurtubise HMH, 1984, pp. 213-236; Marcel Fournier, «Édouard Montpetit et l'université moderne ou l'échec d'une génération», Revue d'histoire d'Amérique française, vol. 36, nº 1, 1982, pp. 5-30; Marcel Fournier, Louis Maheu et Francine Descarries-Bélanger, «Le Frère Marie-Victorin et les petites sciences», Recherches sociographiques, vol. XX, nº 1, janvier-avril 1979, p. 39 ; Marcel Fournier, « L'institutionnalisation des sciences sociales au Québec », Sociologie et Sociétés, vol. V, nº 1, pp. 28-57; Marcel Fournier, «Jean-Charles Falardeau et le développement de la sociologie universitaire au Québec», Recherches sociographiques, vol. XXIII, nº 3, septembre-décembre 1982, pp. 361-387; Fournier, Marcel et Robert Laplante, «Borduas et l'automatisme: les paradoxes de l'art vivant», Possibles, vol. 1, nº été 1977, pp. 127-165. Que tous ceux et celles qui, d'une manière ou d'une autre ont été associés à la réalisation de ces études, soient remerciés: en particulier Francine Descarries-Bélanger, Robert Laplante, Louis Maheu et Claudette Richard. Nous avons aussi bénéficié pour certaines étapes de ces recherches de l'appui financier du CRSH et de la FCAR.

(7) Paul-Émile, Borduas, Projections libérantes, Montréal, Mytra-Mythe Éditeur, 1949, p. 38.


Retour au texte de l'auteur: Marcel Fournier, sociologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 9 mai 2007 13:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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