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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La société. Tome 1: Une théorie générale (1977)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Robert Fossaert, sociologue, “ La société. Tome 1: Une théorie générale. (1977). Paris: Les Éditions du Seuil, 1977, 171 pages. [Autorisation de l'auteur accordée le 20 juillet 2003 de diffuser sur ce site].
Avertissement
pour ceux qui n'aiment pas Marx


par Robert Fossaert


Depuis 1976, la Bourse de Paris a été morose. Le Marx a faibli, le Mao s'est effondré, le Staline n'est plus coté, seul le Gramsci a gagné quelques points. Les petits porteurs de valeurs idéologiques ont délaissé les marxistes pour se replier vers d'autres compartiments plus spéculatifs. Mais cette défaveur conjoncturelle n'inquiète pas les investisseurs institutionnels de l'Université, de l'Édition et de la Politique : pour beaucoup d'entre eux, le Marx demeure, à long terme' un bon placement.

Que les amis qui ont accompagné ma recherche de leurs conseils et de leurs critiques et qui' souvent' m'ont dit : « mais pourquoi, diable, inscrire ce travail dans la lignée et dans le langage de Marx? » me comprennent bien : je ne les soupçonne pas d'être sensibles aux fluctuations de la conjoncture intellectuelle, pas plus que je ne m'investis, du côté de Marx, par spéculation sur l'avenir. Leurs objections méritent une discussion attentive, au terme de laquelle, j'espère qu'ils approuveront - ou toléreront - le choix dans lequel je persiste.

Pour certains d'entre eux, Marx serait un penseur du XIXe siècle, enfermé dans une problématique archaïque et engoncé dans un vocabulaire désuet, ésotérique et talmudique. Son oeuvre aurait un parfum à la fois romantique et scientiste, aujourd'hui démodé. Comment leur donner tout à fait tort? Il est vrai que Marx est mort treize ans à peine après Dickens et deux ans avant Hugo, qu'il a passé la plus grande partie de sa vie à Londres, sous le règne de la reine Victoria. Il est vrai que, malgré son exceptionnelle vigilance critique, l'idéologie de son temps a pénétré son ceuvre, que ses appels révolutionnaires sonnent comme du Berlioz, que la science, le progrès et le prolétariat s'exaltent sous sa plume. Mais son oeuvre est-elle morte ou vive, aujourd'hui? Lorsque nous pensons en termes de capital, de profit, de salaire, de classes, d'exploitation, d'accumulation ou de reproduction, ne faisons-nous pas usage des concepts par lesquels il nous a appris à représenter des réalités sociales bien actuelles? Ne nous a-t-il pas rendu attentifs à des choses qui, avant lui, étaient aussi incompréhensibles que la foudre ou l'éruption volcanique pour les Grecs ou les Latins: les modes de production, les structures sociales, les charges idéologiques actives dans les discours les plus respectables? Un seul exemple plus précis montrera ce que l'on perd à oublier - ou à ignorer - Marx. Il raisonne en valeur et nous vivons dans un monde de prix, me dit-on. Sans doute: mais le jour où l'OPEP quadruple le prix du pétrole brut, le monde devient soudain inintelligible à qui prendrait pour seuls repères les théories des prix, aussi modernes et sophistiquées soient-elles; car la rente qui est un transfert de valeur et qui mesure un rapport de forces entre des classes sociales, jette seule quelque lumière sur cette brutale novation. Marx est du XIXe siècle, comme son contemporain Darwin et comme le jeune Freud : les trois compères gardent bon pied, bon ?il, dans leurs domaines respectifs. On peut ajouter beaucoup à ce qu'ils nous ont appris, mais avant d'en retrancher, regardons-y à deux fois. Quant à l'ésotérisme du langage marxiste - on pourrait en dire autant de Freud - vient-il de ses mystérieuses imprécisions ou de notre ignorance? La libido et la plus-value ont fait fortune, mais qui veut comprendre les subtilités du Trieb ou de la Mehrwert doit faire un effort. Quoi de surprenant à cela? Chacun accepte l'idée que les physiciens, les chimistes ou les biologistes aient un langage savant et précis, d'accès point commode. Mais l'atome, la molécule et la cellule sont des réalités beaucoup moins complexes que la société (ou la psyché humaine) et tant qu'à vouloir transformer la société, autant savoir de quoi l'on parle. C'est difficile, me répond-on, surtout si l'on prend Marx pour guide, car les choses ont chez lui des contours incertains, sa dialectique infinie embrouille les concepts. Il est vrai qu'il y prend parfois un malin plaisir - comme dans les premières pages du Capital - mais on doit lui pardonner ces peccadilles. En société, les idées simples ne tardent jamais à devenir fausses, car les choses qu'elles représentaient d'abord clairement se déforment et se transforment sans cesse. Le soi-disant talmudisme de Marx est au principe même de toute science sociale. Il désigne cette invention décisive : un réseau de concepts précis et mobiles, souple filet jeté sur une réalité sociale à jamais mouvante. Faites, chers amis, l'effort de le comprendre, vous serez payés de retour, surtout si vous n'attendez pas de lui une réponse complète et détaillée à tous vos problèmes actuels: c'est un bon instituteur, il vous aidera à poser vos problèmes et à les résoudre, mais sa science est datée; il est mort en 1883.

Ceux qui ont fait cet effort présentent, il est vrai, une objection plus substantielle. Il y aurait, chez Marx et dans sa descendance, un déterminisme économiste, un impérialisme de l'infrastructure, une réduction des réalités sociales à leur dimension économique, toutes tendances qui sont de moins en moins supportables dans un monde où la politique est omniprésente et où la manipulation des signes et des symboles s'affiche au coin des rues, se commercialise et se télévise. Je pourrais plaider l'innocence de Marx en la matière pour accuser Staline et bien d'autres réducteurs, mais ne le ferai pas. On peut lire chez Marx ou chez Engels, des pages très sévères contre l'économisme simpliste. On peut trouver chez eux des centaines d'analyses tout à fait étrangères à cette pente. Mais cela ne les empêche pas d'y céder trop souvent. Leur théorie de l'État est lacunaire, leur conception de l'idéologie, quoique fondatrice, est confuse et relapse : de grands éclairs sur un ciel plombé. Le jeu du marché mondial retient assez leur attention, mais le système international des États et des idéologies n'attire guère leur regard. Leur optimisme corrige pertinemment l'affligeant Malthus, mais ils voient plus distinctement la révolution industrielle européenne que la révolution démographique mondiale qui, pourtant, l'accompagne. En outre, les richesses et les nuances des fondateurs se perdent chez les épigones. Pour un Lénine ou un Gramsci qui, ayant appris à penser chez Marx, continuent de penser quand, le Capital refermé, ils observent le monde réel, combien de Guesde inaptes à comprendre ce que Marx veut dire et de Thorez bien décidés à ne point l'entendre - et qui, pourtant, contribuèrent à bâtir les forces politiques qui se disent, aujourd'hui, marxistes. Il y a, donc, dans les diverses orthodoxies marxistes et même chez Marx, un risque permanent d'économisme. Il faut le savoir, y être attentif, s'en défendre sans cesse. Mais il ne faut pas, pour autant, bricoler n'importe quel syncrétisme pour compléter Marx. Ni exciper de la sagesse précaire que nous donne un siècle supplémentaire d'expérience historique - et quel siècle! - pour nier ou forclore la novation marxiste : l'économie, ça existe, et, en dernière instance, c'est déterminant. La pesanteur n'a jamais empêché les oiseaux de voler. La détermination en dernière instance par la structure économique n'a jamais empêché les prophètes de fonder des religions. Mais il a fallu comprendre les lois de la pesanteur - et quelques autres - pour faire voler plus lourd que l'air et il faudra comprendre les lois de la détermination en dernière instance - et quelques autres - pour faire prendre son vol à un socialisme. Laissons l'image : il ne s'agit pas de s'enfermer dans Marx et moins encore dans l'un des marxismes, orthodoxes ou non, il s'agit de prendre élan chez Marx, de bien comprendre ce qu'il nous a appris de la société et d'apprendre, grâce à lui, à la comprendre mieux encore.

Soit, me dit-on, mais gare aux pièges! Marx est mort et les oeuvres des auteurs défunts ne vivent que par l'action présente d'appareils idéologiques qui insufflent à leurs écrits une nouvelle vie. Dans notre société, ce rôle est souvent dévolu à l'École et à l'Université. Pas d'école, plus de La Fontaine. Pas d'université, plus de Platon. L'Université a fini par loger Marx dans le Panthéon qu'elle anime, mais elle n'est pas devenue le principal propagateur du - ou plutôt des marxismes. C'est vrai, et c'est fort bien ainsi : le marxisme de la chaire est triste, il a lu tous les livres, mais il n'est pas toujours très attentif au mouvement présent des sociétés, ni au souci de leur transformation socialiste. Des appareils politiques qui sont souvent des partis communistes - les orthodoxes comme les hérétiques - s'emploient à diffuser leurs variantes du marxisme, avec la plus grande persévérance. D'où les pièges: comment faire entendre un discours nuancé et peut-être neuf, dans ce brouhaha? Comment des militants soumis à la pression des divers courants communistes, peuvent-ils s'inspirer d'un propos dont la forme marxiste les exposerait à de multiples récupérations? Comment ignorer les manipulations idéologiques et politiques qui s'opèrent souvent, en un langage marxiste prétendument scientifique? Il y a' dans ces questions, une dimension tactique et contingente - au demeurant fort respectable - dont je ne discuterai pas ici, afin d'aller droit à l'essentiel. La seule critique fondamentale qu'il faille inlassablement adresser au marxisme, c'est d'établir qu'il n'existe pas et qu'il ne peut pas exister. Le marxisme, comme objet singulier, comme corpus doctrinal, comme vérité politique, cela n'a jamais existé, cela n'existera jamais. Il a existé et il existe des marxismes, c'est-à-dire des lectures de Marx ou même des discours politiques se réclamant gratuitement d'une improbable ou d'une impossible lecture de Marx. Il en existera d'ailleurs de plus en plus, car les écrits qui survivent sont comme les ancêtres des familles-à-généalogies: leur descendance se ramifie de génération en génération. Toute prétention à la propriété de Marx est infondée. Ou, pour le dire en d'autres termes, Marx est sans cesse à exproprier pour cause d'utilité publique. Non pas à exproprier comme on le fait d'un terrain que les autorités compétentes veulent affecter à un usage d'intérêt général, car une telle expropriation se résout finalement en un changement de propriétaire. Mais à exproprier, comme on le fait d'un bien mis hors commerce. Marx est inappropriable, il est dans le domaine public. Un mouvement politique peut se dire marxiste et il peut même le dire à bon droit, s'il trouve ses références chez Marx et dans l'une des lignées issues de Marx; mais sitôt qu'il prétend être seul marxiste, ou seul vrai marxiste, son discours perd, sur ce point, toute signification scientifique et devient une manifestation idéologique a-scientifique, à combattre comme telle. Toute force politique ou syndicale qui recule saisie d'effroi ou qui fait un détour tactique, pour laisser le marxisme à d'autres' ne peut qu'y perdre' si elle est en position de compétition avec des forces qui se prétendent propriétaires de Marx.

Vient alors, la condamnation suprême: après le Goulag, Marx, c'est fini, ça n'est plus une référence possible. On voit l'enchaînement' Goulag ---> Staline ---> Lénine ---> Marx et on voit les ressorts: une indignation morale ô combien légitime, un « plus jamais ça » qui mérite, en effet, de figurer au tout premier rang des priorités de tout socialiste. Je ne plaiderai ni les circonstances atténuantes, ni même l'innocence de Marx. Je dirai simplement que cette condamnation est un non-sens. Marx est mort en 1883 et nul ne peut inférer, de la lettre de ses écrits ni de la logique de sa pensée, qu'il est, de près ou de loin, le père du stalinisme. Je discuterai très précisément de ce point lorsque la dictature du prolétariat sera soumise à examen. Mais j'irai plus loin : le Goulag et les autres aspects du stalinisme et plus généralement, l'ensemble des caractéristiques du socialisme étatique qui s'est établi en URSS sont des réalités sociales; il faut, certes, en comprendre la genèse et l'histoire, mais au-delà des circonstances plus ou moins contingentes qui ont conduit à ce résultat, il faut aussi comprendre comment peut se former un socialisme étatique et comment le prévenir; bref, il faut disposer d'une théorie sociale qui rende repérable de très loin la tendance au Goulag. Si, comme je le soutiendrai, Marx peut nous aider de façon décisive à élaborer une telle théorie sociale, il faut voir en lui non le père du Goulag, mais l'une des meilleures protections contre son retour.

Aimez-vous Marx? Au fond de cette question saugrenue gisent les principales difficultés que la théorie sociale doit vaincre. Pour un physicien, la question ne se pose jamais d'aimer ou non Einstein, il fait usage de ses équations, les corrige autant que de besoin, et tout est dit. Mais dans l'ordre social, on n'en est pas là, loin s'en faut. Les tout premiers rudiments de la science sociale, dont nous sommes, pour une bonne part, redevables à Marx, n'autorisent encore aucune objectivité de ce genre: il nous faudra comprendre pourquoi la théorie sociale est à ce point rudimentaire, pourquoi et comment elle est aussi inextricablement mêlée à l'histoire qui se fait et au jeu des forces politiques, pourquoi et comment la société se rend opaque à ceux qui y vivent. Il faudra pour cela, en revenir à Marx, fût-ce pour convaincre ceux qui ne l'aiment pas.

Retour au texte de l'auteur: Robert Fossaert Dernière mise à jour de cette page le Dimanche 02 octobre 2005 08:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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