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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Fernand Foisy, MICHEL CHARTRAND LA COLÈRE DU JUSTE. (2003)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Fernand Foisy, MICHEL CHARTRAND LA COLÈRE DU JUSTE. Montréal: Lanctot Éditeur et Fernand Foisy, 2003, 319 pp. [Deuxième volet de la biographie de Michel Chartrand (initiée avec Les voies d'un homme de parole), La colère du juste retrace les événements marquants de la vie du célèbre syndicaliste de 1968 à nos jours.] Une édition numérique en préparation par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée à la retraite. [Autorisation accordée par l'auteur le 3 juin 2012 de diffuser toutes ses publications sur Michel Chartrand dans Les Classiques des sciences sociales.]

[15]

MICHEL CHARTRAND.
La colère du juste (1968-2003)


Avant-propos

On va se battre avec tous les contestataires, tous les protestataires et tous les révolutionnaires.

MICHEL CHARTRAND,
1er mai 1969


Michel Chartrand incarne parfaitement l'expression : « The medium is the message ». Dans son cas, le « médium » prend plus d'importance que le message proprement dit, c'est-à-dire que son personnage transporte avec lui et dépasse parfois son message. Un ami me résumait un jour cette vérité :

Reviens chez vous après un meeting Michel Chartrand prenait la parole et tu ne pourras pas nécessairement te rappeler ce qu'il a dit, mais tu te souviendras des frissons qui auront traversé la salle et de l'émotion sur le visage des auditeurs. C'est le fait qu'il parle qui importe vraiment. Au Québec, m'a-t-il dit, quelqu'un qui parle, c'est quelqu'un qui est bien vivant, qui se tient debout. Et c'est ce que nous aimons.

L'analyse de cet ami est juste et j'ai été à même de le constater en rédigeant le premier livre que j'ai consacré à Michel Chartrand [1]. Ma difficulté première a été de [16] faire passer le message de Michel par des écrits, alors que la population est plutôt habituée à l'entendre. Et de nouveau je rencontre cette difficulté pour le présent ouvrage.

Pour le lecteur, lire sur Michel Chartrand demande de faire preuve d'imagination ; il faut savoir se faire son propre cinéma et voir l'homme. Imaginez-le. Mieux, regardez-le. Nous sommes en avril 1969 à l'ouverture du Congrès du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (CSN), le CCSNM. Sur l'estrade, se trouve une grande table où sont assis une douzaine d'invités que Michel Chartrand a présentés un à un aux délégués. Parmi ceux-ci, le président de la Centrale syndicale, Marcel Pepin, impassible comme toujours. Michel Chartrand est au centre, chemise rouge vif, manches relevées, droit comme un chêne, les épaules carrées, debout devant la table d'honneur recouverte de la nappe rouge qui deviendra une tradition à l'occasion des assemblées du Conseil central de Montréal. Il est là dans toute sa splendeur, en possession de tous ses moyens. Les cheveux assez longs mais bien coiffés, la moustache en bataille et des mains potelées et grosses comme des battoirs. Pendant son discours, il s'adresse aux délégués comme s'il parlait à chacun en particulier. Il parle, il gesticule, il a des silences... À travers ses propos, on reconnaît ici et là les teintes de son humour caustique et, après avoir entretenu les délégués pendant plus d'une heure sur tous les problèmes du jour, il laisse tomber, dans un geste calculé, tel un magicien, une phrase incendiaire (et désormais célèbre) : « On va se battre avec tous les contestataires, tous les protestataires et tous les révolutionnaires ».

Tous les délégués, d'un seul bond, se lèvent pour l'applaudir à tout rompre. Même le président de la CSN, généralement réservé, applaudit... C'est ça, Michel Chartrand ! C'est en pensant à ces instants-là, me rappelant [17] chacun de ses mots, que je peux vous livrer ce portrait de l'homme d'action. Pour moi, il est et restera le symbole d'un peuple qui n'a jamais accepté de fermer sa gueule, il incarne la conscience du mouvement ouvrier, le visionnaire du syndicalisme, un homme qui n'a jamais trahi la classe ouvrière, qui n'a jamais abdiqué, qui ne s'est jamais retiré, quoi qu'il advienne, et qui a payé chèrement sa liberté. Pour moi, il est et restera un amoureux de la vie, un jouisseur qui sait partager temps et biens et un bâtisseur qui a forgé un conseil central carrefour d'énergie brute, un contestataire qui a remis toutes les institutions en question et un visionnaire qui a toujours cru en la jeunesse montante.

Michel Chartrand est aussi un phénomène médiatique en soi qui a donné une crédibilité à la CSN et au syndicalisme dans ses relations avec les médias, un homme dont la profession de foi envers les mal-aimés et les démunis de la société ne s'est jamais démentie. Il est et restera, de ce fait, une partie intégrante, de l'histoire du Québec.

Je connais Michel Chartrand depuis 1967 et je travaille à cet ouvrage depuis 1992. Je me suis constitué mes propres archives, j'ai fouillé et consulté de nombreuses sources et j'ai réalisé plus d'une centaine d'entrevues avec des parents, des proches, des amis et des collègues. Cependant, je ne suis ni historien ni biographe. Je me considère un simple témoin, un témoin certes privilégié, et je rapporte dans mes mots, à ma façon, ce que j'ai vécu, ce que j'ai vu et entendu en compagnie de Michel Chartrand. Celui-ci n'a jamais consenti à m'accorder d'entrevue. J'ai parfois réussi à attraper, presque au vol, avec mon enregistreuse, quelques explications qu'il m'a fournies, bien malgré lui, sur tel ou tel épisode de sa vie mouvementée. Malgré son âge, il ne veut pas vivre dans le passé ! Aujourd'hui, à 86 ans bien sonnés, il demeure un homme de l'avenir.

[18]

Avec ce nouvel ouvrage, je me sens une certaine responsabilité envers tous ces témoins d'une époque qui est loin d'être révolue. Aucun autre livre n'a été consacré à Michel Chartrand, sauf ceux que j'ai déjà écrits. J'aimerais, en toute modestie, être le porte-parole de ses admirateurs aux voix silencieuses afin de rendre hommage à un être généreux autant de sa personne que de ses idées, un grand patriote, un grand Québécois, un homme de parole.

S'il avait voulu rentrer dans le rang, Michel Chartrand ferait probablement partie de la bourgeoisie québécoise. Il serait aujourd'hui un homme riche et fort apprécié de ces puissants qui nous gouvernent. Mais il a choisi le peuple, le monde ordinaire. Il a vécu avec lui, sacrifiant sa vie familiale, son énergie et son affection à ce « petit monde » qui le lui a bien rendu.

Autant il peut être difficile, parfois bougon ou colérique, autant sa disponibilité et sa générosité nous font oublier ses travers. Certains disent qu'il a mauvais caractère alors qu’il a tout simplement du caractère... et de la mémoire. À ce titre, il incarne à merveille notre devise nationale : « Je me souviens ».

Michel Chartrand demeure un chrétien convaincu, dans le véritable sens du terme. Il aime, il aide et il donne comme on lui a enseigné. Mme Madeleine Parent, une très grande militante syndicale qui s'est identifiée aux travailleuses du textile dès le début des années 1940 et qui connaît très bien Michel Chartrand pour l'avoir fréquenté dans le difficile combat syndical, le compare à rien de moins qu'au Dr Normand Bethune pour son dévouement à la cause de la justice :

Ces deux hommes-là ont quelque chose en commun, dit-elle. Michel a toujours été un militant de conviction, de raison, de courage, toute sa vie durant, et il a beaucoup contribué à l'histoire, aux luttes et aux progrès qui se sont faits. Il est et il sera [19] toujours une inspiration pour les jeunes, m'a-t-elle confié.

Les petites gens, le monde ordinaire ont une admiration secrète pour Michel Chartrand. Je dis « secrète » car ils n'osent pas toujours clamer cette admiration de peur d'endosser ses excès verbaux et son langage sans détour - certaines convenances exercent toujours leur influence... Pourtant, quelles que soient notre origine et notre occupation, pour la plupart d'entre nous Michel est un homme de la famille ; il est des nôtres. Malgré ses maladresses, ses esclandres, ses cris, ses tapages, ses frasques... tout lui est pardonné. Toutefois, ce que les gens ignorent profondément, c'est son raffinement. Il connaît et aime la grande musique, les grands vins, les grands artistes de la littérature comme de la peinture et il aime aussi la bonne (et la belle) chair !

Le 24 novembre 2001, quand Michel reçoit de la Société nationale des Québécois, Richelieu/Saint-Laurent, le titre de Patriote de l'année 2001, l'essayiste Pierre Vadeboncœur écrit de lui : « Il est violent dans ses paroles mais pacifique dans ses actes. Il a toujours été pour la révolution un peu partout mais il est absolument et partout contre la guerre. » Et ajoutant du même souffle que son ami n'a jamais conseillé à quiconque de commettre un acte de violence, l'essayiste écrit :

Ce n'est pas par timidité, car il est courageux. Au risque de lui faire médiocrement plaisir, je dirai que c'est par sensibilité. Il a, tout au fond de lui, la sensibilité d'un doux, dans un tempérament agressif. Au bout de compte, la seule violence qu'il se soit permise, c'est une violence de pamphlétaire comme Léon Bloy. Mais alors avec une force créatrice pratiquement sans limites.

[20]

Michel Chartrand est prisonnier de son personnage. Il doit constamment être à la hauteur de la façon dont on le perçoit. Dans sa quête de justice, il rappelle continuellement qu'il ne faut pas baisser la tête et qu'à l'occasion il faut oser se montrer irrespectueux si cela s'avère nécessaire. Avec Michel Chartrand, personne n'y échappe, adversaires, amis, proches, parents, tous sont traités de façon égale. Les bons coups sont félicités, les moins bons se font rabrouer sans ménagement. Il n'en demeure pas moins que Michel Chartrand est un homme essentiel pour le Québec. Il possède une énergie qui déteint sur les siens. C'est une véritable force de la nature à tout point de vue.

*  *  *

Je suis l'itinéraire de Michel Chartrand depuis plusieurs décennies. J'étais là quand il s'est fait accuser de sédition alors qu'il contestait, comme la majorité de la population québécoise, le fameux « bill 63 » sur la langue d'enseignement. J'étais là quand il a fait adopter par la CSN le principe de l'unilinguisme français au Québec ou quand il s'est fait expulser du Conseil confédéral de la centrale syndicale. J’ai été le visiter lorsqu'il a passé quatre mois à la prison de la rue Parthenais à Montréal et j'ai été près de lui quand sa fille Marie-Andrée s'est fait tuer accidentellement. J'étais là quand il a été le premier à sensibiliser les Québécois à la cause du peuple palestinien. J'étais à ses côtés quand il a affronté le puissant Mouvement Desjardins et quand il a forcé le mouvement syndical à s'occuper de ses membres accidentés du travail en mettant sur pied la Fondation pour aider les travailleurs accidentés (FATA). J'ai été avec lui tout au long de ses luttes et je ne l'ai jamais quitté. Depuis, nous nous accompagnons mutuellement...

[21]

En 1994, Michel Chartrand est reçu à la radio de Radio-Canada par l'animatrice Christiane Charrette. Celle-ci lui demande tout naturellement s'il est toujours en colère en constatant ce qui se passe dans le monde. Ce à quoi Michel répond : « J'comprends que j'suis en colère. Quand j'y pense... je suis en colère et quand j'ai l'occasion de m'exprimer... je suis en colère. Bien sûr que je suis en colère, ça n'a pas de bon sens tout ça ! 

C'est ça « La colère du juste »...

Michel Chartrand, c'est un symbole de la résistance. On devra l'assassiner pour le faire taire. C’est un résistant, un haut-parleur, c'est la voix des autres.

Salut Michel, salut mon frère !

FERNAND FOISY

Saint-Sauveur, 1er mai 2003



[1] Fernand Foisy, Michel Chartrand / Les dires d'un homme de parole, Lanctôt éditeur, 1997.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 10 janvier 2013 9:02
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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