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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Ulrich FLEISCHMANN, ÉCRIVAIN ET SOCIÉTÉ EN HAÏTI. Montréal: Centre de recherches caraïbes, Université de Montréal, 1976, 40 pp. Fonds St-Jacques, Ste-Marie, Martinique. [M. Jean Benoist, directeur de la collection “Les sociétés créoles”, nous a accordé le 16 juillet 2015 son autorisation de diffuser électroniquement cet document du Centre de recherches caraïbes, dont il a été le directeur et le fondateur à l’Université de Montréal.]

Ulrich FLEISCHMANN

Allemand, professeur de linguistique

ÉCRIVAIN ET SOCIÉTÉ
EN HAÏTI.



Quatrième de couverture
Pour une approche sociologique de la littérature haïtienne [5]
De l'indépendance à l'occupation américaine [12]
La littérature après l’occupation américaine [18]
La littérature haïtienne en 1976. Quelques perspectives [27]
Tableau [31]


QUATRIÈME DE COUVERTURE

Effort solitaire d'une "élite" brillante mais fermée ou production enracinée dans le peuple ? Le dilemme de la littérature haïtienne n'est pas seulement littéraire : il traduit les relations de l'écrivain avec l'ensemble de la société.

Dans cet essai, l'auteur montre comment l'insertion des auteurs dans les courants de la société et de la culture haïtienne éclaire le sens et la fonction de leurs œuvres.

[5]

I
POUR UNE APPROCHE
SOCIOLOGIQUE DE
LA LITTÉRATURE HAÏTIENNE


La littérature écrite est l'un des éléments majeurs de la "culture" d'un peuple, mais celle-ci est traditionnellement jugée à travers les valeurs intellectuelles et esthétiques de la petite élite qui la crée et qui la consomme. Le critique littéraire, membre de cette élite, nationale ou internationale, évalue l'œuvre littéraire d'après les critères établis au sein de son propre groupe social. La littérature écrite des peuples colonisés, modelée d'après les genres littéraires des métropoles et classée avec ceux-ci échappe alors rarement à une comparaison, souvent défavorable. Or la création littéraire remplit dans de telles circonstances, au niveau national, un rôle important mais différent de celui qu'apprécient ces critiques.

Pour dépasser ce paradoxe, nous devons donc nous placer à l'extérieur du monde purement littéraire et réinsérer l'œuvre et son auteur dans un contexte social et culturel bien défini. Cette démarche s'impose d'autant plus à propos de la littérature haïtienne que celle-ci a pour but explicite de corriger la réalité sociale et matérielle du pays. La question de la qualité ne se pose donc pas d'abord sur le plan esthétique mais bien sur le plan social : on pourrait envisager cette littérature comme une forme particulière de communication entre un auteur qui donne conseils et enseignement, et un public. La réaction du lecteur vient alors confirmer ou modifier la position de l'auteur, lui donnant ainsi un moyen de juger son efficacité qui devient l'un des critères d'évaluation de cette littérature.

Mais l'enquête [1], révèle alors un autre paradoxe : alors que la majorité des personnes interrogées sur la littérature en Haïti demande de l'auteur haïtien un engagement, peu d'entre elles ont effectivement lu ne serait-ce qu'un seul des ouvrages de cette littérature. Et, malgré les efforts des écrivains, bien peu de choses ont changé en Haïti grâce à eux...

[6]

Faut-il alors condamner le critère de l'efficacité ? La communication est continuellement rompue faute de lecteurs : pourquoi dans ces conditions l'écrivain ne modifie-t-il pas la teneur de son texte, ou n'abandonne-t-il pas tout simplement ce moyen ? Une seule réponse s'impose : l'écrivain a cédé aux demandes du monde littéraire extérieur, en choisissant d'adopter des formes d'expression reconnues. Il a également cédé aux exigences d'un public qui lui demande de s'occuper de ses problèmes. Mais il échoue des deux côtés, car il n'est ni reconnu à l'extérieur ni écouté par ses compatriotes.

Il n'en demeure pas moins que le prestige qui entoure la "culture" et le "progrès" est tel que le seul fait d'avoir touché à ces domaines assure à l'écrivain une ascension dans la hiérarchie sociale haïtienne. Les intentions premières, celle de créer une œuvre esthétique et celle de changer la réalité persistent certes mais elles s'effacent alors devant l'intention secondaire, celle de s'affirmer dans une position intellectuelle. L'écrivain est alors un écrivain sans public, dont l'œuvre n'a plus de fonction comme telle mais devient une sorte de rituel d'initiation que seul son rôle sociologique permet d'interpréter.

Ce déplacement de la fonction de l'œuvre littéraire est confirmé par le rôle qu'elle acquiert sur le plan psycho-sociologique. D'une façon générale, la littérature d'une société véhicule des modèles selon lesquels une société se perçoit et se juge. En principe au moins, ces modèles soutiennent l'action des individus et des groupes et la poussent à se conformer aux images qu'ils tracent. Mais il faut pour cela qu'il existe une cohérence entre les modèles idéaux et la réalité, c'est-à-dire que ceux-ci doivent au moins partiellement pouvoir s'actualiser dans le temps et l'espace accessibles. L'émergence d'une littérature engagée est en rapport avec le refus de la réalité actuelle d'une société : sollicité par le public, l’écrivain exprime des modèles qui doivent le guider dans l'appréhension d'une nouvelle réalité. L'écrivain haïtien, quant à lui, ainsi que la plupart des membres de la couche sociale à laquelle il appartient, façonne son idéal sur 1 ancienne métropole ou sur une autre société au point de s'identifier entièrement à elle. Pour que la réalité haïtienne lui devienne acceptable, il faudrait qu'elle se transforme jusqu'à ressembler à cette autre réalité. Ce divorce entre le quotidien et l'idéal rêvé empêche alors que les modèles aient un impact sur la réalité.

[7]

Les conséquences sociales de cet état de fait sont bien connues : frustrée par 1'inaccessibilité de son idéal, l'élite se dissocie entièrement de sa société et de ses compatriotes. À la limite, cette dissociation conduit à la dissolution de l'élite, ainsi que l'a bien montré le sociologue haïtien Victor :

"Parlez à un Haïtien pris au hasard de quelque difficulté qu'il conviendrait à surmonter dans l'organisation ou la marche d'un service public... Il vous répondra qu'il n'y a plus rien à faire pour Haïti qui est un pays perdu... Comment voulez-vous qu'il en soit autrement, s'écriera-t-il, dans une société où il n'y a pas un seul honnête homme, non, pas un seul... Mais... celui qui vous parle, ah, lui, il est un Caton". [2]

En se distançant ainsi d'une réalité méprisée, l'écrivain se pose comme un homme éduqué et progressiste, ce qui lui permet d'accéder à des fonctions qui lui donnent les moyens matériels d'adopter le mode de vie, étranger, auquel il aspire. L'engagement, le fait de devenir un homme éduqué et progressiste, tout cela est en soi désintéressé, mais dans cette situation cela prend l'aspect du comportement égoïste de celui qui ne pouvant atteindre son idéal pour l'ensemble de la société doit au moins le réaliser sur le plan personnel. Il vit alors, au détriment du reste de la société une vie "civilisée" qui renforce son insertion dans l'élite.

Au gré des circonstances historiques, l'écart entre la réalité et son image idéale a connu bien des fluctuations. Quand Haïti et son élite étaient menacés de l'extérieur (par exemple pendant l'occupation américaine, ou immédiatement après l'indépendance), l'image d'un monde "blanc" idéalisé devient celle d'un monde "blanc" hostile. Le modèle étant mis en doute, l'engagement devient alors plus réaliste. Il en va ainsi après l'indépendance, alors qu'une littérature patriotique essaie d'enseigner au peuple la notion d'unité nationale, ou après l'agression nord-américaine où la littérature découvre les bases de la bipartition sociale. Par contre lorsqu'en 1825 la France reconnaît pleinement l'indépendance d'Haïti, l'élite se tourne à nouveau vers elle et entre dans un processus d'aliénation.

Le décalage entre la réalité et sa perception, ouvre ainsi une voie à celui qui désire comprendre l'évolution de la pensée haïtienne.

*****

[8]

Rares sont les ouvrages de la littérature haïtienne qui soient connus à l'extérieur d'Haïti. La plupart des écrits haïtiens n'ont jamais été pris en considération dans l'histoire littéraire d'expression française et peu de gens savent que dans cette île perdue, dans un entourage parlant espagnol ou anglais, se développa pendant les 167 ans de l'existence de la République d'Haïti, première république noire du monde, une littérature très vaste et, par la quantité des publications, considérable.

Il semble que cette négligence vis-à-vis de la littérature haïtienne tienne à son inaccessibilité, à deux sens du mot : d'abord le tirage d'une œuvre haïtienne dépassait rarement 600 exemplaires et il était souvent même inférieur à ce nombre. Ainsi les publications du siècle passé sont introuvables même en Haïti et à l'exception d'un séminaire catholique en Haïti (Saint-Louis de Gonzague) nous ne connaissons aucune bibliothèque dans le monde qui dispose d'une collection presque complète de la littérature haïtienne. Ensuite la littérature haïtienne a toujours été isolée ; elle se replie sur elle-même et elle n'est pas facilement compréhensible pour l'étranger, ni dans ses intentions ni dans son sens. Pour quelqu'un qui ne connaît pas le peuple haïtien, ses problèmes, son histoire, cette littérature paraît chargée de préjugés incompréhensibles, d'attaques inconsidérées et d'allusions, ou bien elle paraît être une imitation plate : si on la considère en partant des valeurs esthétiques occidentales, il est facile de condamner une grande partie de cette littérature. Cette interprétation est injuste, car l'écrivain haïtien veut :

  • affirmer sa position sociale et la place de son pays dans le monde puisqu'il regarde l'éducation et la manifestation de l'éducation, le livre, comme une des valeurs les plus élevées dans sa société et un des meilleurs moyens de contredire les préjugés sur l'infériorité de l'homme noir.

  • s'établir dans son entourage, s'identifier comme Haïtien et comme homme noir en substituant aux valeurs de la civilisation française les valeurs de la vie haïtienne.

  • orienter la pensée de ses contemporains, en vue d'améliorer la situation d'Haïti.

[9]

La littérature haïtienne ne peut donc pas être détachée de son contexte social. Elle est une littérature engagée. Dans le cadre restreint de cette analyse nous ne voulons pas donner une énumération des ouvrages ou auteurs haïtiens ; cela a été très bien fait par des philologues haïtiens et par A. Viatte [3]. Chaque ouvrage haïtien pouvant être considéré comme une réponse à des tendances particulières de l'histoire sociale en Haïti, il s'agit plutôt de suivre l'histoire littéraire d'Haïti à travers les grandes époques de la pensée haïtienne :

1. Littérature apologétique, imitation de la littérature française, roman de moeurs (1804-1915) : Affirmation de sa place sociale par une élite francisée.

2. Indigénisme (1915-1935) : Essai de découverte d'une identité haïtienne.

3. Littérature à préoccupation sociale (1935 à nos jours) : Essai de métamorphose du monde par l'action engagée.

*****

La littérature en Haïti est un phénomène assez étonnant. Si on jette un premier coup d'œil sur les conditions de la vie intellectuelle en Haïti on se demande comment ce pays peut avoir une tradition littéraire. La nation haïtienne fut créée par des esclaves (quelques centaines de milles), rebelles et illettrés, qui réussirent après 12 ans de lutte intense à chasser leurs maîtres français de la partie Ouest de l'île de Saint-Domingue. Un nouvel état fut créé dont le premier président, Dessalines, savait à peine écrire son nom. Comme la colonie avait été orientée entièrement vers la production du sucre, les moyens d'éducation étaient très limités pour les affranchis et nuls pour les esclaves ; le peu d'écoles et d'institutions culturelles avaient été détruites par la guerre. Le pire était l'isolement que subit le pays à l'aube de son indépendance.

Dans les îles voisines, on ne trouvait que des colonies dont la plupart dépendaient économiquement du travail des esclaves ; aussi les pays "civilisés", qui étaient aussi les pays colonialistes, n'avaient-ils aucun intérêt à soutenir une colonie rebelle et moins encore à aider les autorités [10] haïtiennes dans la tâche d'éduquer le peuple, puisque chaque nègre 'civilisé' pourrait être un argument contre la thèse de l'infériorité innée de la race noire, thèse développée pour justifier l'esclavage. Il n'y avait même pas d'institutions religieuses qui, comme dans d'autres pays, auraient pu mettre en place les premiers établissements scolaires, car l'Eglise catholique qui dominait pendant l'époque coloniale ne reconnut Haïti que 60 ans plus tard.

Pourtant la soif d'éducation dans ce pays était considérable. L'auteur haïtien Sylvain nous en donne une description enthousiaste :

"L'admirable époque, en vérité, où les moindres feuilles sauvées de la destruction des bibliothèques coloniales étaient l'objet d'une vénération quasi religieuse ; où l'on allait, comme en pèlerinage, consulter chez le Chef d'État un exemplaire de l'Encyclopédie, l'unique grand ouvrage échappé à la tourmente révolutionnaire, où chaque loge maçonnique, à grand renfort de causeries littéraires, de toasts, de fables, d'oraisons funèbres devenait une école d'enseignement mutuel ; où pour donner quelque aliment à l'ardeur frémissante de la jeunesse, Desrivière Chanlatte, directeur de l'imprimerie nationale de Port-au-Prince, rédigeait des mémoires, composait et imprimait à lui seul un abrégé de grammaire française qui, répandu par milliers, ne suffisait bientôt plus aux demandes". [4]

Cette soif de savoir s'explique par deux raisons :

1. La constitution de la nation fut considérée par les Haïtiens comme une possibilité de prouver au monde "blanc" que tous ses préjugés contre le nègre étaient faux. Puisque la plupart de ces préjugés insistaient sur l'infériorité intellectuelle du nègre, le but déclaré de la jeune nation était de prouver que le nègre, en liberté, peut réaliser les mêmes exploits que le blanc. L'éducation était donc nécessaire pour que Haïti soit respectée dans le monde.

2. La première sélection et les premières distinctions sociales dans la masse hétérogène des vainqueurs de 1804 résultèrent de la nécessité de mettre à la tête du nouvel état des gens qui avaient un minimum d'éducation. Cette nécessité et les moyens restreints d'acquérir une formation menèrent directement au désastre social haïtien : on favorisa la petite couche des évolués", l'État mit tout en œuvre pour créer quelques écoles pour une minorité privilégiée. L'Éducation devenait la valeur suprême dans la [11] nouvelle hiérarchie haïtienne, et la petite classe éduquée, qui se regardait comme 1'"élite", méprisait la classe des paysans "primitifs".

En devenant un symbole de position sociale, l'éducation perdait toute sa valeur réelle et pratique. Avoir de l'éducation signifiait avoir certaines connaissances en latin et en grec, en philosophie et en littérature françaises, mais non pas être compétent dans les questions importantes pour l'épanouissement de la communauté haïtienne. En conséquence, pendant le premier siècle, Haïti fut dominé par un petit groupe exclusif, dont le désir était de dépasser le stade "Haïtien" - c'est-à-dire la condition du paysan -  pour devenir "Français et faire oublier la couleur de la peau".

Jusqu'à nos jours, 90% de la masse des Haïtiens est illettrée. Parmi le reste, la moitié n'a qu'une éducation rudimentaire. Même un calcul optimiste permet de dire qu'il n'y a jamais eu plus de 200,000 personnes parmi les cinq millions d'Haïtiens d'aujourd'hui qui soient capables de participer à une littérature écrite, soit comme auteur, soit comme lecteur.

Mais la fécondité littéraire de cette élite est frappante : une bibliographie de 1951 relève plus de 5,000 publications par des auteurs haïtiens [5]. La plupart de ces écrits ont un caractère didactique, scientifique et polémique et il est difficile d'établir une frontière entre la littérature au sens propre du terme et le reste, puisque comme dans toute littérature engagée la création d'une œuvre est souvent une façon d'exprimer des thèses qui étaient déjà formulées dans les ouvrages ouvertement didactiques. La Bibliographie Néo-africaine de Janheinz Jahn essaie de distinguer la littérature proprement dite des autres formes. Il classe 285 publications haïtiennes dans des genres littéraires traditionnels : 181 recueils de poésie, 57 romans, 27 pièces de théâtre, 14 recueils de nouvelles et trois ouvrages où les genres sont mélangés. Cette classification semble parfois artificielle. Dans beaucoup d'ouvrages, comme dans "Les théoriciens au pouvoir" par D. Delorme et "Le vieux Piquet" par Louis-Joseph Janvier, la partie narrative sert seulement de cadre, l'essentiel étant les longs passages didactiques. Dans la bibliographie de Jahn nous trouvons par exemple le premier de ces romans, mais pas le second [6].

Le nombre considérable des publications haïtiennes doit être mis en relation  avec la signification de l'éducation dans le contexte social haïtien : [12] l'éducation étant considérée comme moyen de ranger Haïti parmi les nations "civilisées" et par conséquent comme indication de la position de l'individu dans son propre contexte social, il ne fallait pas seulement avoir de l'éducation, mais en donner les preuves. La littérature était donc une manifestation de l'éducation face au monde 'blanc' hostile et l'affirmation d'un individu qui, en démontrant son éducation, affirmait sa position importante dans la gestion de l'administration ou même de l'État. L'écrivain haïtien n'est donc pas, comme dans la littérature européenne, l'individu méconnu, isolé, qui crée son œuvre géniale en marge de la société. C'est un personnage typique avec une place sociale déterminée. Si l'on examine les carrières des 99 auteurs haïtiens les plus connus on voit qu'elles se ressemblent d'une façon étonnante : presque tous la commencent par des études juridiques, ensuite ils deviennent soit professeurs, soit journalistes et ils finissent dans des postes importants de l'administration ou de la politique - ce qui est à peu près la même chose. Il n'y a pas un seul commerçant parmi eux, quoique le commerce soit une des occupations principales de l'élite. Cette signification sociale de la littérature est donc responsable de la quantité énorme de publications en Haïti. L'intérêt commercial est nul : l'auteur publie son livre à ses propres frais et très souvent, il le distribue gratuitement.

[12]

II
DE L'INDÉPENDANCE À
L'OCCUPATION AMÉRICAINE


La littérature haïtienne, de 1804 à 1915, a été dominée par les tendances principales de l'élite de l'époque : on voulait démontrer, directement et indirectement que le Haïtien noir était capable de créer la même littérature que le blanc. Le blanc c'était le Français et, pendant le premier siècle de l'indépendance, les Haïtiens cultivés se sentaient véritablement hantés par la France : on s'habillait, on mangeait, on pensait à la française et surtout on écrivait des poèmes en suivant les écoles françaises a la manière romantique parnassienne ou symboliste, une foule de poètes évoquait les muses grecques, les paysages bucoliques ; on larmoyait sur son sort ou sur la perte de la femme aimée, on "faisait de l'esprit".

[13]

Parmi ces petits poètes on trouve pourtant un Oswald Durand (1840-1906) qui dépassait un modèle usé en situant son lyrisme personnel dans le paysage haïtien et qui n'avait pas peur d'y insérer des comparaisons tirées du folklore et vocabulaire local.

Une référence plus directe à la situation sociale du jeune pays revient à la poésie héroïque et patriotique qui en transposant l'histoire récente essayait de cacher ou surmonter la scission entre "anciens libres" et "anciens esclaves" pour maintenir un esprit de défense contre une attaque éventuelle. Elle garda une certaine actualité jusqu'à la reconnaissance de l'indépendance haïtienne par la France en 1825 ; par la suite l'évocation de l'unité et de l'esprit de défense se perdit dans une rhétorique qui contrastait de plus en plus avec la discorde réelle qui régnait au sein de la nation.

Pour le reste, la poésie du siècle passé n'a plus qu'une valeur historique et sociologique. Elle témoigne des efforts désespérés d'un groupe pour s'évader de son milieu social et pour s'attribuer une autre identité., Dans les préfaces de ces recueils et dans les œuvres théoriques, l'intention de cette poésie devient évidente. Un contemporain, George Sylvain dit de la poésie d'un de ces poètes,  Etzer Vilaire (1872-1951), qu'elle prouve que :

"moins de quarante ans après la scission d'avec la mère patrie, la République Haïtienne s'était donnée une élite cultivée, capable de comprendre et d'interpréter tous les raffinements de  la pensée française". [7]

La base de ce comportement de la nouvelle élite haïtienne est toujours l'héritage colonial : le complexe d'infériorité de l'ancien esclave noir envers son ancien maître - que, pourtant, il a vaincu. Pendant cette époque beaucoup d'ouvrages furent écrits dans lesquels, les auteurs les plus connus de leur époque comme Anténor Firmin, Louis-Joseph Janvier, Hannibal Price, essaient de démontrer par tous les moyens - polémique et science - que l'homme noir en Haïti est égal à l'homme blanc. Firmin dans son ouvrage "De l'égalité des races humaines" (1885) cite comme exemples les écrivains d'Haïti.  Il dit sur les œuvres de son compatriote Janvier :

"Quelle que soit l'appréciation qu'on puisse en faire, j'y trouve la manifestation d'un caractère absolument européen". [8]

[14]

Il est tragique de voir comment dans l'ardeur de défendre  la race noire, Firmin admet indirectement  une supériorité de la race blanche puisqu'il prétend qu'en Haïti  la race noire  s'est améliorée.  Il veut le prouver en citant l'écrivain haïtien Ducas-Hippolyte :

"Pour moi j'admire jusqu'à quel point cette nature de l'homme noir qu'on dit complètement abruti, a pu s'affirmer, se transformer et devenir cette belle personnalité intellectuelle et morale, dont l'immortel jeune homme offrait  l'exemple". [9]

Dans les pièces de théâtre nous rencontrons souvent le personnage d'un écrivain haïtien qui étonne le Français par sa culture, même quand ce personnage est inutile ou même trop artificiel pour la marche de l'intrigue. Dans le drame historique "La Crête-à-Pierrot", dans lequel l'auteur voulait décrire une des batailles décisives de la révolution haïtienne il suit assez étroitement la réalité historique. La seule manipulation est l'introduction de Boisrond-Tonnerre, qui fut le premier écrivain haïtien, mais qui ne participait pas à cette bataille. L'auteur s'excuse dans la préface d'avoir manipulé la vérité historique :

"Il me fallait, parmi ces soldats représentant l'héroïsme militaire de  la race, quelqu'un qui en personnifiât l'esprit". [10]

La fonction de Boisrond-Tonnerre dans le drame est d'étonner un planteur blanc bourré de préjugés, qui doit admettre dans une discussion avec l'écrivain :

"...votre  langue est une arme ! Vous faites de  l'esprit,  Monsieur,  que c'est un charme, le ne m'attendais pas - oui,   vous parler, comme un Français ![11]

D'autres pièces de théâtre comme celles de Dominique Hippolyte ( né en 1889) donnaient un portrait exagéré, sans commune mesure avec ses intentions, de son petit monde, où des sentiments exaltés, une morale de petit-bourgeois français et surtout des discussions éternelles sur l'art étaient à la mode.

André, le héros du drame "Le baiser de l'aïeul", écrit une pièce de théâtre "L'amour vainqueur" et il fonde un cercle littéraire, où par exemple on discute le style d'une oraison funèbre :

"En effet un bon morceau...à  la manière d'Anatole France" [12]

[15]

Un de ses amis part en voyage en France  et il dit adieu à son ami André...

"Je n'oublierai pas les délicieuses soirées passées en votre compagnie à entendre du Chopin et du Beethoven" ; [13]

le style de conversation entre ces amis est très significatif de l'existence d'une imitation d'un goût français à moitié compris.

André :

"Messieurs,  je vous reçois ici pour qu'avec moi vous puissiez jouir du clair de  lune.

Liémont :

Il est exquis, ce soir.

Laurel :

Et  la petite odeur de jasmin et de fleur d'oranger que charrie la brise  le rend plus délicieux encore". [14]

Ces lignes témoignent au mieux de cette tendance caractéristique de l'élite haïtienne à s'évader de la réalité : guerres civiles  incessantes, économie en faillite.  Les mêmes hommes qui menèrent leur pays à l'abîme de 1915, maintenaient dans leur poésie une petite vie idéale,

"par le besoin d'oublier dans l'exercice  littéraire, les guerres qui ravageaient alors le pays, les intrigues médiocres et cette politique du sabre dont était exclu l'esprit". [15]

*  *  *

À part un roman allégorique "Stella" d'Eméric Bergeaud (1818-58), un roman sentimental de Janvier "Une chercheuse" et les romans de D. Delorme qui - fait significatif - se déroulent soit en Orient soit en Suisse, il n'y eut pas de roman en prose au cours du 19è siècle. Puis parurent dans les premières années du 20è siècle, à une cadence rapide, une dizaine de romans qui, écrits par trois auteurs différents (Frédéric Marcelin, Ferdinand Hibbert et Justin Lhérisson), se ressemblent beaucoup. Par le style et les intentions ils peuvent être considérés comme l'affirmation de la première école littéraire typiquement haïtienne ; on peut néanmoins y trouver beaucoup de ressemblances avec les romanciers français du 19è siècle, particulièrement avec Balzac.

Le dessein de ces romans est simple : les auteurs présentent deux conceptions  de la politique en Haïti : l'une, idéale,  est incarnée par le [16] politicien honnête, désintéressé et, naturellement, très cultivé ; l'autre est la réalité, représentée par le politicien haïtien de son époque : opportuniste, corrompu et surtout inculte. Entre ces deux pôles, l'idéal et la réalité, se manifeste le héros qui est, pour ainsi dire, un apprenti en politique et qui finit par devenir bon ou mauvais.

Le but éducatif de ces romans est évident, et pour celui qui ne le comprend pas, l'auteur introduit de longues explications didactiques, car le côté fort de ces romans ne se trouve pas dans la présentation de l'idéal politique, mais dans la description de la réalité haïtienne : avec une volupté sardonique l'auteur la pousse jusqu'à la satire de mœurs. L'effet comique est généralement produit par le contraste entre l'ignorance du petit politicien parvenu, sortant du peuple, et son ambition de pénétrer dans la société de Port-au-Prince, une société où le culte du savoir est poussé à l'extrême. Ainsi, essaie-t-il de cacher son ignorance, comme Eliézer Pitite-Caille, qui, devenu riche par un mariage, imite le comportement de l'élite :

"Bien qu'il eût chez lui une bibliothèque bondée de gros et de beaux livres, son bagage intellectuel n'était que fort léger. En grammaire, il avait retenu, entre autres règles, celées concernant 'Amour', délices', et 'Orgue', et le participe entre deux 'que' ; il maniait à la perfection l'imparfait du subjonctif : les 'assiez', 'issiez', 'assions'  fluctuaient de ses lèvres abondamment...[16]

Mais qu'on ne se méprenne pas : ce n'est pas l'imitation du Français en tant que telle que l'auteur attaque ici - c'est seulement l'imitation mal faite. Dès que Hibbert ou Marcelin abordent la description de leur idéal politique, la satire savoureuse change et devient une description fade ; on remarque facilement que cela ne relève plus de l'observation malicieuse, mais d'un idéal sec. Le politicien idéal est riche et cultivé, il passe sa journée entre l'action politique bienfaisante et la culture de l'esprit :

"Claude Sartène, un noir à la physionomie intelligente et volontaire, esprit cultivé et hautain, affectant peut-être un peu trop d'éloignement pour ses compatriotes...[17]

Tout est là, même la distance  face à un pays et à des hommes que le Haïtien cultivé  doit condamner  pour montrer son bon goût.  Naturellement

[17]

Claude Sartène et ses amis vivent plus souvent à Paris qu'en Haïti : l'événement fatal de l'aliénation de l'élite était considéré comme une vertu. Le politicien parvenu, voyage aussi à Paris, mais quelle différence !

"Avec ses mille dollars, Altidor fit son petit voyage à Paris comme un autre. Seulement il s'étonnait qu'on eût tant vanté cette ville qui, selon lui était une ville sans absolument rien d'extraordinaire. Enfin trois choses frappèrent son esprit à Paris : Le Moulin Rouge, les Maisons de Tolérance et la Morgue, j'allais oublier les Égouts". [18]

L'Haïti qui apparaît dans ces romans est un pays barbare, inculte, détestable avec lequel le Haïtien de bon goût ne veut avoir rien de commun : il l'utilise, pour s'enrichir et pour pouvoir se retirer le plus tôt possible dans sa France chérie. À cette époque il était proverbial de dire : "Il n'y a rien à faire avec Haïti, c'est un pays perdu". Cette résignation qui était caractéristique du Haïtien "évolué" se manifeste dans tous ces romans à travers leur tragique. Le politicien idéal échoue et l'homme inculte triomphe :

"Dans la politique, Sirius Neptune et Philippe Auguste ont réalisé leurs ambitions de non-valeurs, ils furent quelque  temps ministres,  on a souri et ce fut tout".
"En revanche, Pascal Larcher n'est rien, il fait du tafia (rhum blanc) en province, et de loin en loin, publie des études pleines de vues neuves et débordantes de sève, appréciées seulement par quelques esprits cultivés. Claude Sartène lui non plus n'est rien, il donne des leçons particulières à des familles, et, plus hautain que jamais 'ignore' volontairement tout ce qui a trait à la vie publique et privée en Haïti". [19]

Aujourd'hui cette littérature, surtout la poésie, est presque inconnue, même en Haïti. L'élite aujourd'hui n'est plus évoquée qu'avec dégoût, parce que, avec raison, on lui attribue la responsabilité des événements de 1915 : après cent ans de guerres civiles presque sans interruption l'économie du pays était tellement ruinée que les États-Unis envahirent le pays sous prétexte d'assurer le paiement des dettes haïtiennes envers les banques nord-américaines. Sous les bottes des soldats américains l'ancien idéal de culture française s'écroula et une nouvelle génération découvrit que les Haïtiens avaient vécu dans un monde de fantaisie et qu'ils avaient

[18]

ignoré la réalité de leur pays. Les jeunes réalisèrent tout à coup que Haïti n'était pas la France, mais un petit pays d'Amérique Centrale à côté d'un voisin puissant qui se moquait de leur culture française. Ils réalisaient que cette prétention culturelle et tous ces essais de se blanchir par l'imitation du Français ne comptaient pas aux yeux des Américains du Nord : pour eux les Haïtiens étaient des nègres tout simplement, des nègres qu'on laissait se livrer aux guerres civiles aussi longtemps qu'ils achetaient des armes à n'importe quel prix, mais qu'on écrasait des qu'ils ne pouvaient plus les payer.

Le goût du Haïtien pour la littérature se maintint mais à partir de 1915 on ne la considéra plus comme un moyen de devenir "Français".

La nouvelle littérature devait être indigène, elle devait servir un but : celui de trouver une identité nationale haïtienne, une identité par laquelle le Haïtien pourrait s'opposer à la pression nord-américaine. Cette nouvelle littérature qui naquit pendant cette époque avait un programme formulé et un nom qui contenait toutes les aspirations de la jeune génération : on la nommait l'indigénisme.

[18]

III
LA LITTERATURE APRÈS
L'OCCUPATION AMÉRICAINE


L'invasion des troupes américaines en 1915 (elles devaient rester vingt ans en Haïti) constitua un choc pour l'élite haïtienne qui avait entrepris d'ignorer qu'elle vivait en Amérique Centrale dans des conditions politiques et sociales déterminées, et non en France. Du fait de la seconde guerre mondiale, les relations avec la France furent interrompues ; elles ne reprirent jamais leur vigueur d'antan. Au même moment, les habitants se virent confrontés à une puissance qui remplaçait à leurs yeux la "culture" par la "civilisation" et l'érudition par le pragmatisme. En particulier l'administration américaine, soucieuse de faire des économies et de concentrer tous ses efforts pour développer l'agriculture, seule source de revenus dans le pays, ferma toutes les institutions d'enseignement supérieur. Aux yeux des Haïtiens cette mesure fut interprétée comme une manifestation des préjugés racistes des Américains qui voulaient faire d'Haïti "une nation inférieure de scieurs de bois et de porteurs d'eau". [20]

[19]

On peut donc dire que l'utilisation de la littérature comme instrument indirect d'opposition aux Américains considérés comme incultes, et aussi comme preuve des capacités intellectuelles du noir haïtien, explique son nouvel essor après 1915.

Ceci n'alla pas sans changements. À la base de l'indigénisme se trouvait une couche sociale qui se jugeait déshéritée ; elle avait choisi la littérature comme un moyen relativement discret de s'attaquer à l'oppresseur ou à son représentant. Ce groupe comprenait d'une part les jeunes mis à la porte des écoles ou écartés des écoles supérieures et qui ne voyaient plus de possibilités d'atteindre leur but suprême, l'éducation, d'autre part la bourgeoisie noire, dont l'importance et les moyens étaient plus considérables, et qui déjà au cours du siècle précédent avait réussi à conquérir une place dans une hiérarchie sociale dominée par les mulâtres. Quand le gouvernement américain décida de réorganiser l'administration haïtienne et les institutions parlementaires, il favorisa les mulâtres, plus proches de lui, semblait-il. De ce fait, les jeunes bourgeois noirs, frustrés dans leurs tentatives d'ascension sociale, se découvrirent solidaires de la masse paysanne, également noire, et s'attaquèrent au comportement des mulâtres sur le plan culturel ; en particulier ils leur reprochèrent d'être la cause de la crise haïtienne. Haïti, disaient-ils, n'était pas détruite par une classe paysanne hostile à la civilisation, mais par une élite ignorante de la réalité haïtienne, coupée des intérêts nationaux. Qui plus est, ces mulâtres ne se contentaient pas d'être responsables de la crise haïtienne, ils collaboraient avec l'ennemi. Par conséquent, pour contrecarrer leur action, il fallait changer la mentalité haïtienne ; une éducation nouvelle, fondée sur la littérature, devait y parvenir, concluaient les jeunes bourgeois noirs.

Le premier et le plus célèbre tenant de cette réorientation culturelle fut le jeune Jean Price-Mars qui, sans être écrivain à proprement parler, fut néanmoins pour de nombreux écrivains haïtiens "l’étoile qui devait nous guider, nous montrer la voie claire, lumineuse..." [21]. Cependant, il se considérait lui-même comme historien et ethnologue et son but primordial était la revalorisation de la "culture africaine" en Haïti, suivant en cela l'élan donné  par Frobenius et Delafosse dont les œuvres [20] avaient paru depuis peu. Pour y parvenir, il décrivit la vie des paysans selon les schémas utilisés en Europe : philosophie, religion, etc. Toutefois l'utilisation de ces termes à propos du paysan "barbare" constituait à elle seule une véritable déclaration de guerre vis-à-vis de l'élite. Dans la préface de sa première œuvre "Ainsi parla l'oncle" (1928) il ne cachait pas ses intentions et accusait en particulier la société haïtienne de "bovarysme collectif" c'est-à-dire "la faculté d'une société de se concevoir autre qu'elle n'est". Comme remède à cette "démarche singulièrement dangereuse" [22], il proposait :

"Acceptez donc le patrimoine ancestral (africain) comme un bloc'. Faites-en le tour, pesez-le, examinez-le avec intelligence et circonspection, et vous verrez comme dans un miroir brisé qu'il reflète l'image réduite de l'humanité entière". [23]

Ces idées furent approfondies dans les ouvrages qui suivirent {"Formation ethnique, folklore et culture du peuple haïtien", paru en 1939 et d'autres) et appliquées immédiatement à la littérature. En 1937, de jeunes écrivains et chercheurs haïtiens (au rang desquels figurait François Duvalier, le futur président d'Haïti) constituèrent un groupe "Les Griots". (On sait que ce mot désigne en Afrique Occidentale la caste des narrateurs ambulants, qui transmettent la littérature orale). Dans leur journal du même nom, qui n'eut qu'une vie très courte, comme la plupart des journaux littéraires en Haïti, ils précisaient leurs conceptions en matière littéraire :

"Nous autres griots haïtiens devons chanter la splendeur de nos paysages, la douceur des aubes d'avril bourdonnantes d'abeilles et qui ont l'odeur vanillée des kénépiers en fleurs, la beauté de nos femmes, les exploits de nos ancêtres, étudier passionnément notre folklore et nous souvenir que changer de religion est s'aventurer dans un désert inconnu ; que devancer son destin est s'exposer à perdre le génie de sa race et ses traditions". [24]

Ainsi s'exprimait leur programme : revaloriser tout ce qui est haïtien depuis les paysages, les arbres, les fleurs tropicales, la beauté de l'homme noir, son histoire, son folklore jusqu'à la religion vaudou (en demandant même aux intellectuels haïtiens de ne pas l'abandonner).

C’est donc en fonction de ces thèmes que furent écrits les romans de cette époque, romans qualifiés ultérieurement d'« indigénistes » [25]. On y [21] trouve décrits longuement les mœurs paysannes, la religion ou bien les paysages haïtiens ; le ton, assez neutre est celui d'une description apparemment objective, à l'exception toutefois de l'évocation de la misère de la paysannerie. Mais les remèdes proposés restent nettement inoffensifs : on est encore loin de s'attaquer ouvertement à la bourgeoisie exploiteuse. Au contraire, dans presque tous les romans de cette période, les descriptions folkloriques prennent une telle ampleur que la fiction poétique laisse place à des œuvres à caractère ethnographique comme chez Price-Mars, avec des détails sur les cérémonies vaudou, les prières, les jeux, etc.. La qualité littéraire en souffre évidemment et le lecteur finit par se lasser devant les difficultés à retrouver le fil de l'action. C'est pour cela que les romans de Cinéas et Savain n'ont connu qu'un succès très limité : même le premier roman de Jacques Roumain, "La montagne ensorcelée" (1931), écrit à la manière indigéniste s'efface devant le succès de son oeuvre magistrale : "Gouverneurs de la rosée" (1944). La parution de ce roman marquait en effet la mort de 1'indigénisme "pur", qui n'engendrera plus que les trois curieux romans des frères Marcelin, "Canapé-vert" (1944), "La bête de Musseau" (1946) et "Le crayon de Dieu" (1952). Mais même là se décèlent les marques du déclin de 1'indigénisme : les paysans sont représentés comme des êtres farouches et cruels qui se servent d'un vaudou, dont l'efficacité n'est pas mise en doute, pour s'exterminer. En définitive donc, les idées indigénistes ainsi exprimées atteignaient un but contraire à leurs intentions ; pour ceux qui ne connaissaient rien à la vie des paysans haïtiens, le roman indigéniste ne faisait que satisfaire une curiosité exotique et ancrer un peu plus fortement des préjugés défavorables.

En poésie 1'indigénisme se manifesta par une variante intéressante. Cherchant moins que le roman à exprimer la réalité la poésie devint un refuge pour rêver à l'Afrique (mis à part les longues plaintes de l'esclave ou de l'Indien, ou l'expression d'un lyrisme personnel à travers l'évocation de la femme ou des paysages en Haïti). On y évoquait, selon l'expression d'A. Viatte, un "retour en Afrique" [26], mais dans une Afrique irréelle, aux paysages presque bucoliques, peuplée de sauvages nus. Il s'agissait en fait chez l'intellectuel haïtien déchiré entre les exigences d'un modernisme outrancier et la crainte de perdre sa personnalité,  de la nostalgie [22] d'une période de simplicité disparue à jamais.  Carl Brouard, un des Griots,  désignait ce sentiment de nostalgie par une nouvelle expression : "La Nigritie de nos âmes" [27] et il précisait :

"Tes enfants perdus t'envoient le salut, maternelle Afrique. Des Antilles aux Bermudes, et des Bermudes aux États-Unis, ils soupirent après toi. Ils songent aux baobabs, aux gommiers bleus pleins du vol des toucans. Dans la nuit de leur rêve, Tombouctou est un onyx mystérieux ; un diamant noir, Abomey  ou Gao". [28]

Ce même sentiment, Claude Fabri l'exprimait dans ce poème :

"Je ne sais pourquoi
Je voudrais être ce soir
l'ancêtre hirsute
qui jadis, dans le mystère de la brousse
dansait ignorant, libre et nu". [29]

Jacques Roumain lui-même  évoquait ce rêve dans un poème bien connu :

"C'est le lent chemin de la Guinée
La mort t'y conduira.
Voici les branches, les arbres, la forêt...[30]

Cette attitude vis-à-vis de l'Afrique et l'emploi du terme "Nigritie" nous amènent à nous poser cette question : Quels furent les rapports entre la Négritude et l'Indigénisme haïtien ? Senghor, quant à lui, répond à cette question en rendant hommage à Price-Mars pour "les trésors de la Négritude qu'il avait découvert sur et dans la terre, haïtienne" [31].

Sans entreprendre une discussion approfondie de ce sujet, nous pouvons constater que, tant qu'on regarde la Négritude comme un mouvement littéraire dont le but était d'être un "instrument efficace de libération" [32] on peut facilement trouver des analogies entre ces deux écoles, nées dans des circonstances politiques et sociales semblables, en particulier la mainmise impérialiste et la discrimination raciale. Ainsi, le Haïtien cultivé avait-il à affronter les mêmes problèmes que l'Africain cultivé : dépersonnalisation, rejet des origines et de la culture traditionnelle, complexe d'infériorité. À des maux similaires il n'est pas étonnant que l'on ait cherché des remèdes identiques. Pourtant il semble difficile d'établir des rapports directs, puisque 1'Indigénisme avait précédé la Négritude et n'était pas connu des Africains cultivés. Si l'on définit la Négritude comme "l'ensemble des valeurs de civilisation du monde noir" [33],  la discussion [23] n'a pas lieu d'être et c'est seulement une question de terminologie. Cependant, ceux qui voudraient mettre en avant les affinités entre la littérature africaine et celle d'Haïti en utilisant comme argument le fait qu'elles ont été toutes deux créées par la race noire, devraient tenir compte des éléments suivants :

- d'une part en voulant expliquer les similarités entre la Négritude et l'Indigénisme par une origine raciale commune, on s'aventure sur un terrain où aucune preuve ne peut être fournie ; qui plus est, on se heurte aux démentis de la sociologie et de la psychologie contemporaines.

- d'autre part il y a une différence notable en ce qui concerne l'attitude des intellectuels haïtiens et celle des intellectuels africains à l'égard de leur passé africain : l'Africain veut ressusciter les civilisations africaines disparues, le Haïtien retrouver ce qu'il imagine comme une vie primitive et sauvage.

- de plus, les écrivains indigénistes cherchaient à affirmer une personnalité qui soit avant tout haïtienne et non africaine ; ainsi en témoigne cette déclaration :

"...nous fûmes accusés de prêcher le retour à l'Afrique parce que nous préconisions l'étude de nos origines, la connaissance, la mise en valeur de notre folklore, voire même son intégration dans la vie nationale en vue de conférer une personnalité collective à l'homme haïtien". [34]

Examinons, pour clore l'étude de 1'Indigénisme, les conséquences de cette doctrine sur la politique haïtienne actuelle. L'école indigéniste avait, nous l'avons constaté, un fondement politique qui avait été refoulé par la répression américaine. Cet élément politique réapparut en 1958 quand le docteur François Duvalier, un des premiers indigénistes, devenu Président de la République, entreprit d'imposer une idéologie de son cru : le Duvaliérisme ; cette idéologie traduisait en fait la réaction politique de la bourgeoisie noire, après les frustrations dont elle avait été l'objet pendant l'occupation américaine. Duvalier demanda et obtint : le retrait des politiciens mulâtres considérés comme aliénés vis-à-vis des Américains, la prise du pouvoir politique par la bourgeoisie noire, la promotion des éléments noirs de la population haïtienne considérés seuls comme vraiment Haïtiens [24] et une prise de position nationaliste sur le plan culturel ; toutes ces mesures se combinèrent avec un anti-communisme farouche. C'est pourquoi l'attitude du régime à l'égard de la littérature socialiste contemporaine put paraître ambiguë : d'une part, il ne pouvait l'ignorer, puisque les plus renommés des auteurs haïtiens tels Jacques Roumain et Jacques Alexis faisaient partie de cette école ; bien plus leur idéologie et la lutte qu'ils menaient pour la libération de la classe paysanne n'étaient pas apparemment tellement différentes de la doctrine duvaliériste officielle. D'autre part cependant, le régime supprima toute activité politique menée par le groupe socialiste.

*  *  *

Pour qu'une littérature socialiste ait pu se développer ouvertement, il avait fallu une atmosphère politique plus libérale, condition remplie au départ des troupes américaines d'Haïti en 1934. Cette même année avait vu la fondation du Parti Communiste haïtien, dont le premier Secrétaire Général fut Jacques Roumain. Le mouvement de janvier 1946 qui porta au pouvoir Dumarsais Estimé, considéré comme gauchiste, favorisa cet épanouissement.

Au premier abord une analyse de la littérature socialiste, notamment de la poésie révoltée, semble montrer que les raisons de sa création furent les mêmes que pour 1'Indigénisme : les frustrations d'une jeune élite intellectuelle qui, après la faillite des valeurs traditionnelles, avait perdu toute orientation et toute foi en l'avenir. Ces "écrasés", comme ils se qualifièrent eux-mêmes, se réfugiaient dans la négation de tout, dans la révolte contre tout. Citons à cet égard René Bélance :

"J'applaudis sans réserves toute parole qui flétrit les idoles séculaires, tout geste de révolte inconsidéré qui tend à démolir  les bases de quelque grandeur vétusté...[35]

Depestre, un des poètes révoltés les mieux connus qui vit actuellement à Cuba, en donne l'expression poétique :

"Pourri le monde pourrie la chair pourrie la vie pourrie
toute chose vue pourrie  toute chose entendue". [36]

Il en déduit le besoin d'une création nouvelle :

"N'en parlons plus Recommençons le monde avec nos seules ressources". [37]

[25]

D'autres se souvinrent qu'au commencement de l'histoire haïtienne il y avait eu la violence, la révolte des esclaves exploités, une révolte détournée de ses buts par les mulâtres : "Nous avons vu l'indépendance travestie" [38]. L'idéal de la jeune génération fut l'ignorant et violent Jean-Jacques Dessalines, ancien esclave et premier président d'Haïti, dont le cri de guerre "Coupez têtes, boulez cailles" réapparaît dans maints poèmes de cette période, poèmes qui pour être plus proches du peuple étaient parfois écrits en créole :

"Oun fou Dessalines va  levé
toute nèg coupez têtes boulez cailles". [39]

Jacques Roumain situa les problèmes haïtiens dans un contexte plus large, en abandonnant l'Africanisme romantique. L'exploitation de l'homme par l'homme, expliquait-il, n'est pas un phénomène propre en Haïti ou à la race noire ; c'est un phénomène international qui, pour disparaître, exige une action à l'échelon international. Dans un de ses poèmes, il met l'accent sur le passage nécessaire de l'un à l'autre :

"Afrique j'ai gardé  ta mémoire
Afrique Tu es en moi... "

et plus loin :

"POURTANT,
Je ne veux être que de votre race
Ouvriers paysans de  tous pays[40]

Si la poésie révoltée se différenciait nettement de la poésie indigéniste, par contre le roman socialiste "sortait" pour ainsi dire du roman indigéniste. L'influence de ce dernier se remarque particulièrement dans les descriptions de la vie paysanne que l'on trouve aussi dans le roman socialiste, avec cette différence toutefois, c'est que l'auteur était plus réaliste, plus critique et plus engagé. L'observation moins idéalisée, plus objective, de la vie paysanne montrait que c'étaient justement les éléments traditionnels, la croyance dans le vaudou, qui maintenaient les paysans dans une attitude inactive et résignée. Ce conflit entre les valeurs prônées par l'indigénisme et le besoin de changer, d'améliorer la vie des paysans caractérisa les nouvelles tendances du roman. Un examen succinct de "Gouverneurs de la Rosée" nous en fournira un exemple.

[26]

Le premier chapitre nous montre la vie paysanne, faite de misère et de faim ; le folklore n'est plus alors qu'un souvenir vague, relégué à l'arrière-plan par les misérables conditions de vie. Pourquoi cette situation ? D'abord le manque d'eau, qui a fait dépérir les récoltes ; et plus encore la discorde au sein des villageois qui a favorisé les entreprises et l'avidité du chef de la police locale, Hilarion. Face à cette situation, les paysans sont résignés, incapables de tenter de sortir de leur misère par leurs propres moyens. C'est alors que l'auteur introduit un nouveau personnage, qui va bouleverser cet univers stagnant : il s'agit de Manuel, un villageois qui avait quitté le pays pour travailler comme coupeur de canne à sucre à Cuba. Sa participation à des mouvements syndicaux et à des grèves lui avait appris que les pauvres, lorsqu'ils sont unis, constituent une force véritable et que seule l'action peut changer le cours des choses. Ainsi s'est accomplie sa prise de conscience du rôle que peuvent jouer le prolétariat et la paysannerie pauvre. Revenu au village il va trouver une nouvelle source pour irriguer les champs et réconcilier en même temps les villageois ennemis, non sans périr lui-même sous les coups d'un jaloux.

Ce type de héros, l'émigré, le plus souvent un coupeur de canne à sucre qui a connu à Cuba ou en République Dominicaine l'exploitation directe des grandes entreprises sucrières et qui revient plein d'idées nouvelles, est caractéristique du roman qualifié de "socialiste" (cf. Mario dans "Viejo" de Maurice Causséus, Hilarion dans "Compère Général Soleil" de Jacques Alexis, etc...). Ce peut être aussi un citadin éclairé comme Paul dans "Récolte" de F. Morisseau-Leroy, ou la Marie-Ange dans "Fonds des degrés" de Marie Chauvet. Les uns comme les autres luttent contre un certain nombre de types sociaux stigmatisés par les auteurs : l'exploiteur mulâtre ou blanc, le fonctionnaire avide, le paysan résigné, tourné vers le passé, tous ceux enfin qui veulent préserver la situation politique et sociale d'Haïti. Dans tous les cas la fin du héros est typique : il périt ou disparaît de la scène, ayant atteint son but qui était de permettre aux travailleurs de prendre la relève, dans une perspective révolutionnaire.

Vis-à-vis du folklore l'attitude des auteurs à tendance socialiste est assez complexe : d'une part, ils partent de la doctrine indigéniste, d'autre part  ils condamnent en définitive  le folklore  comme obstacle au [27] progrès social du pays. Cette évolution est caractéristique du deuxième roman de Jacques Alexis "Les arbres musiciens" (1957) : dans deux-tiers de l'ouvrage l'auteur met l'accent sur la description de la vie villageoise dont le personnage le plus important est le Hougan, le prêtre du vaudou. À ce niveau l'auteur justifie ainsi son attitude : tant qu'il n'y a pas de régime social vraiment nouveau en Haïti, il est nécessaire de maintenir la cohésion du groupe par l'attachement aux structures traditionnelles, seules garantes de la personnalité haïtienne. Dans la dernière partie du roman apparaît un nouveau personnage, Caméleau Melon, un ouvrier émigré revenu au village et qui peut se permettre de dire au prêtre du vaudou :

"Si cette maison, ces rites et  toi-même devaient disparaître pour que notre peuple revive, qu'importe ![41]

Il est déjà en effet un Hombre Total,  le représentant d'une ère nouvelle qu'Alexis décrira dans son dernier roman "L'espace  d'un cillement" (1959). Cet ouvrage littéraire, émouvant comme l'était "Gouverneurs de  la Rosée", évoque  un homme nouveau,  le Hombre Total, qui ne sera plus exposé à la perte de sa personnalité, à l'aliénation,  parce qu'il connaît sa place dans la collectivité, sa tâche d'ouvrier révolutionnaire ; ainsi le roman, après quelques digressions vise le même but que la poésie révoltée : lutter pour l'avènement d'un socialisme  à l'échelle internationale, qui dépasse le cadre étroit auquel 1'indigénisme était lié.

[27]

IV
LA LITTÉRATURE
HAÏTIENNE EN 1976.
QUELQUES PERSPECTIVES


Dix ans après les recherches sur lesquelles s'appuie le corps de ce travail, il est difficile de cerner les tendances de l'évolution qui a pu se dérouler. Cependant plusieurs facteurs amorcent un renouveau de la vie littéraire. Si les tendances actuelles se poursuivent, on pourra alors voir changer profondément la fonction de la littérature haïtienne :

1/ En nombre croissant, les auteurs haïtiens parviennent à publier leurs œuvres à l'étranger ou par la branche haïtienne de maisons étrangères [42]. Ce fait tient certes au renouveau de l'intérêt pour les littératures du Tiers-Monde, et aussi aux efforts de la France et du Canada en faveur de la francophonie.  Mais il est également dû au fait que le nombre [28] de Haïtiens résidant à l'étranger n'a jamais été aussi grand : l'intelligentsia haïtienne à l'étranger est plus importante que son homologue en Haïti même.

Les répercussions de ces faits sont complexes : la publication ne se fait plus sous la responsabilité financière de l'auteur, mais sous celle d'une société commerciale qui examine le manuscrit en termes de marché. L'auteur s'oriente alors moins vers les besoins de son pays ou vers ses propres aspirations sociales, mais il tiendra compte du succès probable du livre. Il choisira des sujets à tendance plus universelle et les droits d'auteurs prendront le relai des gratifications sociologiques d'autrefois. Les conséquences de cette internationalisation sont difficiles à prévoir mais on peut craindre qu'elles ne soient pas uniquement positives [43].

2/ Le public haïtien s'intéresse de plus en plus à la littérature haïtienne : de nombreuses œuvres font actuellement l'objet de réimpressions, en particulier parmi celles que nous avons classées comme romans de mœurs. Les œuvres de Hibbert et de Lhérisson ne sont plus introuvables et l'existence d'un marché est confirmé par la multiplication de ces rééditions.

Les raisons de ce changement semblent multiples. L'impact de l'enseignement de la littérature haïtienne à l'échelle secondaire, qui venait de commencer en 1965-66 se fait sentir maintenant que les premiers élèves ayant suivi cet enseignement atteignent une certaine maturité et l'aisance financière. L'influence de ceux qui ont résidé à l'étranger paraît cependant plus déterminante. Une enquête conduite récemment en France [44] révèle que les Haïtiens de l'étranger lisent beaucoup et qu'ils préfèrent la littérature qui les rapproche de leur pays. Après le choc causé par un accueil décevant pour eux, ils se replient sur eux-mêmes et le rejet vécu prend la forme d'une quête d'identité où la littérature a un grand rôle.

3/ L'évolution la plus importante est sans doute l'extension de la littérature quant au plan de la langue littéraire. Depuis les efforts de vulgarisation d'une orthographe standardisée du créole au cours des années soixante, et après les échecs dans l'alphabétisation du paysannat, plusieurs organismes ont attribué une partie des difficultés au manque de matériel à lire,  matériel qui rendrait fonctionnelle  la connaissance de la [29] lecture en créole. Les textes éducatifs n'ayant que peu d'attraits on commença à produire de petits romans à tendance moralisante qui, malgré leurs insuffisances artistiques, comblaient un vide et étaient tirés à un nombre d'exemplaires inconnu jusque-là en Haïti.

Les mensuels édités par l'Église eurent le même succès ; là, le public lui-même apportait sa contribution, remplissant des pages avec ses articles. Ce niveau est ignoré d'une façon significative par les cercles érudits ; il traduit pourtant l'existence d'une littérature populaire d'apparences modestes mais qui contribue nettement à la littérature haïtienne car elle s'adresse à une partie de la population qui était jusque-là tenue à l'écart de tout écrit.

Ce mouvement créolisant fut appuyé par les journaux créoles des Haïtiens de l'étranger. Mais le préjugé contre le créole en tant que langue de culture et de littérature écrite a la vie dure, malgré diverses tentatives telles que l'adaptation d'Antigone ou du Cid en créole. Le public toutefois "s'attendait à l'élaboration d'une œuvre aréole de plus grande envergure que les poèmes, les fables, que les histoires, que les contes, qu'on donnait en créole". Cette œuvre vint sous la forme d'un roman en créole de Franckétienne, "Dézafi" [45], qui, du point de vue de la composition artistique et de la langue ne le cède en rien aux œuvres écrites en français. La langue de cette œuvre est même si riche que ce sont maintenant les milieux urbains qui se trouvent défavorisés : de la même façon que l'Haïtien moyen a du mal à lire une œuvre en français, le membre de l'élite urbaine se trouve déconcerté devant le vocabulaire d'origine paysanne de "Dézafi". L'auteur souligne d'ailleurs qu'il n'aurait pas pu écrire ce roman en français et que la traduction en sera très difficile [46].

De nouvelles perspectives s'ouvrent ainsi à une littérature haïtienne qui ne s'appuiera plus sur des modèles étrangers. L'alphabétisation populaire en créole et l'emploi de cette langue par les écrivains ouvrira à l'écrit un nouveau public. L'écrivain pourra alors s'engager dans une littérature militante qui prendra tout son sens car elle ne sera plus le simple jeu de société d'une élite fermée.

Il se pourrait alors que la littérature haïtienne rejoigne par son impact la musique et la peinture populaires haïtiennes.  N'est-il pas frappant  [30]de constater en effet que le rayonnement international de Haïti ne tienne pas tant aux efforts d'une élite pour briller dans une culture "universelle" qu'aux productions les plus profondément enracinées dans le peuple ?

[31]

Notes

[35]

ÉCRIVAIN ET SOCIÉTÉ EN HAÏTI.

TABLEAU 1
Réalités de la vie quotidienne
et thèmes littéraires en Haïti

(d'après Fleischmann, op. cit., pp. 222-223).


LES RÉALITÉS

LES RÉACTIONS
AUX RÉALITÉS

INSERTION DES RÉACTIONS DANS UN CADRE IDÉOLOGIQUE
ET LITTÉRAIRE

a/ Avant l'occupation

Nation menacée par les ennemis de l'extérieur.
Discordes internes.

Invitation à l'unité.
Condamnations des discordes.

Poésie patriotique qui devient rhétorique.

Nécessité de cadres administratifs.

Apologie de l'éducation ; description positive de l'homme éduqué. Ridicule du politicien inculte.

Idéal éducatif qui mène à la création des œuvres littéraires.

Préjugé racial du Blanc.

Réhabilitation du nègre par la mise en relief de nègres européanisés.

Idéal de "civilisation" et "progrès" : reniement de la descendance africaine.

Prétention européenne au monopole de la culture.

Imitation, présentation positive d'un comportement "civilisé", "français". Rejet de la "primitivité" des classes paysannes.

Rejet du folklore haïtien comme obstacle à la civilisation. Identification avec la culture française. Aliénation voulue.

b/ Après l'occupation

Occupation du pays par les troupes américaines.

Haine contre les Américains et l'élite "mulâtre" ; peur de la suprématie technique des Américains.

Condamnation générale de l'élite traditionnelle. Anti-colonialisme. Anti-américanisme.

Défaillance de l'économie et de la politique haïtiennes.

Haine contre l'élite. Propositions pour une amélioration de l'économie et de la politique haïtiennes.

Condamnation générale de l'élite traditionnelle. Marxisme.

Complexe d'infériorité raciale.

Revalorisation du nègre, évocation des anciennes civilisations africaines ; idéal de la beauté négroïde.

Négritude.

Reniement de la descendance africaine.
Reniement du folklore haïtien.

Présentation positive de l'Afrique. Recherches sur le folklore haïtien et exaltation de ses valeurs.

"Primitivisme", comme opposition à l'idéal de la "civilisation" ; folklore haïtien comme vraie culture haïtienne, "vodou" merveilleux".

Scission de la société haïtienne.

Condamnation des préjugés de l'élite. Description positive du paysan haïtien et d'une élite pro-paysanne.

Marxisme, socialisme chrétien.


[38]

TRAVAUX DU CENTRE DE RECHERCHES CARAÏBES

publiés sous la direction de Jean Benoist

Guy Dubreuil

La famille martiniquaise : analyse et dynamique.

25 p.

1970

Jean Benoist

Types de plantations et groupes sociaux à la Martinique.

30 p.

1970

André Laplante

Un système traditionnel d'échange de journées de travail : les convois marie-galantais.

79 p.

1972

Norman Clermont

Bibliographie annotée de l'anthropologie physique des Antilles.

51 p.

1973

Louis Allaire

Vers une préhistoire des Petites Antilles.

53 p.

1973

Jean Benoist

Dynamique bio-culturelle de la région caraïbe.

26 p.

1974

Sylvie Pharand

La vannerie caraïbe du Morne-des-Esses (Martinique).

69 p.

1974

Jacques Desruisseaux

Structure foncière de la Martinique.

49 p.

1975

Jean Benoist

Les sociétés antillaises. Études anthropologiques. 4è éd. revue et augmentée.

175 p.

1975

Anonyme

Dissertation sur les pesches des Antilles. (Manuscrit anonyme de 1776).

67 p.

1975

Jean Benoist

Structure et changement de la société rurale réunionnaise.

127 p.

1975

Jean Dumas

Perspectives de population de la Guadeloupe, 1968-2000.

172 p.

1975

Serge Larose

L'exploitation agricole en Haïti. Guide d'étude.

70 p.

1976

Collectif

Sociologie de la famille antillaise. Bibliographie analytique.

86 p.

1977

Angelina Pollak-Eltz

Regards sur les cultures d'origine africaine au Venezuela.

60 p.

1977

Jean-Pierre Jardel

Le conte créole.

37 p.

1977

Moses Grandy

Le récit de Moses Grandy, esclave en Caroline du Nord.

45 p.

1977

Raymond Massé

Les Adventistes aux Antilles, anthropologie d'une espérance.

1978

[39]

COLLECTION "RECHERCHES CARAÏBES"
Presses de l'Université de Montréal

Jean Benoist

L'archipel inachevé : culture et sociétés aux Antilles françaises.

354 p.

1972

Anonyme

L'histoire de l'isle de Grenade en Amérique.

208 p.

1975

Joseph Levy

Un village du bout du monde : modernisation et structure villageoise aux Antilles françaises.

136 p.

1976

Denise Helly

Idéologie et ethnicité : les Chinois Macao de Cuba.

1978

Micheline Labelle

Idéologie raciale et lutte de classes en Haïti.

En préparation


COLLECTION DE RÉIMPRESSIONS

no. 2

R. Bastide

État actuel et perspectives d'avenir des recherches afro-américaines.           

23 p.

1971

no. 3

S.W. Mintz

Petits cultivateurs et prolétaires ruraux dans la région des Caraïbes.

8 p.

1972

no. 4

G. Lasserre

La petite propriété des Antilles françaises dans la crise de l'économie de plantation.      

18 p.

1973

no. 5

J.M. Albertini

La fausse croissance.

12 p.

1974

no. 6

A. Valdman

Certains aspects sociolinguistiques des parlers créoles français aux Antilles.

14 p.

1975


CONGRÈS INTERNATIONAUX
D'ÉTUDES DES CULTURES PRÉ-COLOMBIENNES DES PETITES ANTILLES

vol. 7

Compte-rendu des communications du 7ième congrès (Caracas, 1977).

Sous presse



[1] Cette étude se base en partie sur une enquête conduite en 1965-1966, et publiée dans : Ulrich Fleischmann : Idéologie und Wirklichkeit in der Literatur Haitis, Berlin, Eds. Colloquium, 1969.

Une partie de ce texte a été rédigée pour les étudiants d'une université d'Afrique de l'Ouest, désireux de mieux connaître les courants littéraires afro-américains (voir : Le Français au Nigeria, vol.6, nos. 2 et 3, Dec, 1971). Ceci explique qu'il comporte le rappel un peu sommaire de faits qui sont bien connus du lecteur déjà familier avec l'histoire de la vie sociale d'Haïti.

[2] René Victor : Essai de sociologie et de psychologie haïtienne. Imprimerie de l'État, Port-au-Prince, 1937, p. 42.

[3] A. Viatte : Histoire littéraire de l'Amérique française des origines à 1950.  Presses Universitaires Laval et Paris, 1954.

Il y a des histoires littéraires par les auteurs haïtiens suivants : Duraciné Vaval ("Histoire de la littérature haïtienne ou l'âme noire", Port-au-Prince (1935) ; Ghislain Gouraige ("Histoire de la littérature haïtienne", Port-au-Prince, 1961) ; Fardin Jadotte ("Cours d'histoire de littérature haïtienne", Port-de-Paix, 1965) ; Pompilus Frères de l'Instruction Chrétienne ("Manuel illustré de la littérature haïtienne", Port-au-Prince, 1961) et d'autres, qui traitent des aspects particuliers de la littérature haïtienne.

[4] Georges Sylvain : Préface à Etzer Vilaire : Années tendres, Librairie Fischbacher, Paris, 1907, p. XXVII.

[5] Max Bissainthe : Dictionnaire de bibliographie haïtienne. The Scarecrow Press, Washington, DC, 1951.

[6] Janheinz Jahn : Bibliographie Néoafricaine. Diederichs, Dllsseldorf, 1965.

[7] Georges Sylvain : Op. cit., pp. XXVII-XXVIII.

[8] Anténor Firmin : De l'égalité des races humaines, Librairie Cotillon, 1885, p. 467.

[9] Ib., p. 444.

[10] Charles Moravia : La Crête-à-Vierrot. J. Verrolot, Port-au-Prince, 1908, p. IV.

[11] Ib., p. 58.

[12] Dominique Hippolyte : Le baiser de l'aïeul. Ed. de la Revue Mondiale, Paris, 1924, p. 92.

[13] Ib., p. 55.

[14] Ib., p. 59.

[15] Ghislain Gouraige : Op. cit., p. 168.

[16] Justin Lhérisson : La Famille des Pitite-Caille. Impr. des Antilles, Port-au-Prince, 1963, pp. 27-28.

[17] Fernand Hibbert : Séna.   Impr. Chéraquit, Port-au-Prince, 1923, p. 90.

[18] Ib., p. 58.

[19] Ib., p. 314.

[20] Dantès Bellegarde : Résistance haïtienne.   Montréal, 1937, p. 112.

[21] Kléber Georges-Jacob, dans : Témoignages sur la vie et l'œuvre du Dr. Jean Price-Mars.  Port-au-Prince, 1956, p. 237.

[22] Jean Price-Mars : Ainsi parla l'oncle, 2ème éd., New York, 1954, p. 11.

[23] Ib., p. 221.

[24] Carl Brouard : "Que sont les Griots ?" dans : Les  Griots, no.4, 1939, p. 467.

[25] Surtout les romans de Jean-Baptiste Cinéas, Pétion Savain, Milo Rigaud et d'un précurseur, Antoine Innocent. Le terme Indigénisme nous paraît pourtant un peu imprécis, puisque les romans socialistes furent parfois aussi classés comme indigénistes, probablement pour camoufler leurs intentions réelles. Nous parlons donc ici d'un indigénisme "pur".

[26] Titre de chapitre dans A. Viatte : Histoire littéraire de l'Amérique française. Paris, 1954.

[27] Cité d'après R. Gaillard : La destinée de Carl Brouard. Port-au-Prince, 1966, p. 41.

[28] Ib., p. 58.

[29] Claude Fabri : L'âme du  lambi. Port-au-Prince, 1937.

[30] J. Roumain : "Guinée" dans : Oeuvres choisies. Moscou, 1964, p. 162.

[31] L.S. Senghor, dans : Témoignages...,  op. cit., p. 3.

[32] L.S. Senghor, cité par L. Kesteloot : Les écrivains noirs de langue française. Bruxelles, 1963, p. 114.

[33] L.S. Senghor : Négritude, Arabisme,  Francité.  Beyrouth, 1967, p. 4.

[34] Lorimer Denis et François Duvalier : Le problème des classes à travers l'histoire d'Haïti.  Port-au-Prince, 1958, p. XI.

[35] Préface à René Depestre : Gerbes  de sang.  Port-au-Prince, 1947, p. 5.

[36] Depestre, op. cit., p. 49.

[37] Ib., p. 15.

[38] Jean F. Brierre : Le  drapeau de  demain.  Port-au-Prince, 1931.

[39] F. Morisseau-Leroy : Diacoute.  Port-au-Prince, 1953, p. 19.

Traduction : Un jour Dessalines va se lever.  Tous les nègres, coupez les têtes, brûles les maisons.

[40] J. Roumain : "Bois d'ébène", dans : Oeuvres choisies, op. cit., p. 152.

[41] J. Alexis : Les arbres musiciens.  Paris, 1957, p. 346.

[42] Par exemple de René Depestre : Alléluja pour une femme-jardin, Leméac, Montréal, 1973 ; d'Anthony Phelps : Et moi je suis une île, Gallimard, Paris, 1968 ; Amour, Colère et Folie de Marie Chauvet, aux Editions Caraïbes, maison française de Port-au-Prince ; Fils de misère de M.T. Colimon qui obtint le prix France-Haïti en 1973.

[43] Les œuvres de Phelps et Depestre mentionnées plus haut sont du domaine de la narration pure sans aucun engagement envers les problèmes haïtiens. Les œuvres de Marie-Thérèse Colimon et de Marie Chauvet présentent des images crues de la misère haïtienne mais n'offrent pas d'alternatives à cette réalité qui est rejetée de la façon qu'esquisse une phrase de Depestre : "...dans les Amériques, le pire des malheurs était de naître en Haïti"  (op. cit., p. 10).

[44] Roger Bastide et collaborateurs : Les Haïtiens en France. Mouton, Paris, 1974. "Si les Haïtiens ne consacrent pas leur temps de loisirs aux sorties, ils le réservent, semble-t-il, à la lecture... parmi eux 32% reconnaissent préférer les romans haïtiens aux français" (p. 128). À comparer avec les chiffres que nous avons relevés en Haïti (Fleischmann, op. cit., p. 248 ff) et qui montraient que la plate de la littérature haïtienne était bien plus faible.

[45] Fardin, Port-au-Prince, 1975. La citation est extraite d'un interview de Franckétienne, accordé à l'auteur qui sera publié prochainement dans la revue Dérives  (Montréal).

[46] Déjà le titre du roman est si peu compris à Port-au-Prince que Franckétienne a été obligé de l'expliquer dans un journal de Port-au-Prince : Dézafi est une fête rurale du nord d'Haïti dont une attraction principale est le combat de coq. Dans le roman le mot prend une signification plus large : "Le Dézafi dans le contexte du livre, c'est aussi la lutte générale, le combat quotidien du peuple haïtien. 1804 a été un Dézafi, la lutte pour l'Indépendance aussi" (même interview). L'auteur décrit son but ainsi : "Avec dézafi il y a une tentative de récupération de certains mots, de certaines expressions qui ont tendance à disparaître" (communication de Franckétienne).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 28 juillet 2015 9:59
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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