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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Albert Faucher (1915-1992)
Économiste, professeur émérite, Université Laval


Marc-Adélard Tremblay (1922 - )

Présentation de M. Albert Faucher”. 

Ottawa: Société royale du Canada, Section des Lettres et Sciences humaines, année académique 1972-1973, pp. 13-18, 83 pp. Allocution prononcée le 4 novembre 1972 au Pavillon de Koninck, Université Laval, Québec. 

1) Présentation de M. Albert Faucher
par M. Marc-Adélard Tremblay,
de la Société royale du Canada
 

Monsieur, 

La tâche qui m'échoit de vous présenter à la Société royale du Canada me procure l'occasion d'apprécier vos mérites et les bienfaits de votre présence comme professeur à la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval. Par votre appartenance à la lignée des pionniers des Sciences sociales à Québec, par votre manière originale d'incarner un style d'enseignement et de recherche, vous avez exercé sur moi une influence, discrète peut-être, mais indéniable. Vous dirai-je Monsieur, que j'ai beaucoup appris de vous au cours de nos conversations familières en prenant une bière quelque part dans le vieux Québec ? Propos de table qui trahissaient vos origines beauceronnes et où perçaient la perspicacité de l'esprit et la créativité de l'imagination. Nous osons croire que vous n'avez rien perdu de tout cela. Pour vous comprendre mieux, et pour vous expliquer, permettez donc que je fasse un peu d'histoire. 

Vous êtes né dans la paroisse des Saints-Anges de Beauce à la période des foins, et durant la neuvaine à la bonne sainte Anne, soit le 20 juillet 1915, et vous fûtes baptisé le même jour, conformément à la coutume établie. Vous avez fréquenté l'école paroissiale pendant sept ans où, dit-on, vous vous êtes distingué par votre docilité et votre studiosité. Et en dehors de l'école, comme les bons ruraux de votre âge, vous avez su regarder la nature et vous avez appris d'elle comment les êtres naissent, vivent et meurent. On dit même que vous complétiez les leçons de la nature par des recherches théoriques et que, déjà, vous manifestiez des penchants pour la recherche pure, utilisant comme manuels le catalogue d'Eaton, section féminine, et La Mère canadienne et son enfant (ouvrage distribué par l'Unité sanitaire du Comté et que les mères cachaient dans le grenier de la maison). Après l'école primaire on vous orienta vers les études classiques au cas où, dit-on, vous auriez voulu vous faire jésuite ou dominicain. Vous avez été pensionnaire au Séminaire de Québec pendant sept ans et vous avez terminé votre philosophie à l'Externat Classique des Pères Sainte-Croix à Montréal ; ce qui vous permit d'obtenir un baccalauréat de l'Université de Montréal. Est-il vrai qu'au Séminaire de Québec on aurait trouvé dans votre pupitre un exemplaire de la revue américaine True Story et les Odeurs de Paris de Louis Veuillot, et même une Bible ? Est-ce qu'on ne vous aurait pas mis en garde contre la lecture non dirigée de la Bible, est-ce qu'on vous aurait interdit d'utiliser True Story comme manuel d'anglais, et qu'on vous aurait conseillé de lire les Parfums de Rome de préférence aux Odeurs de Paris ? 

À explorer votre passé, Monsieur, on y découvre aussi des talents de technicien. Durant les mois d'été, de 1935 à 1938, n'avez-vous pas fait, avec votre père, votre apprentissage de fabricant de beurre et d'expert-essayeur de lait ? Mais vous n'avez pas voulu suivre le conseil de l'Inspecteur des beurreries qui vous incitait à vous présenter aux examens théoriques pour l'obtention d'un diplôme. À ce propos vous me demandiez un jour s'il ne fallait pas vous considérer comme un « drop-out » de l'industrie laitière, en ajoutant toutefois que vous n'en éprouviez aucun remords, surtout en compagnie de tous ces agronomes du Québec qui ont déserté le sol. Donc, Sciences sociales plutôt qu'industrie laitière. Et vous vous inscriviez dès 1938 à l'École des Sciences sociales de l'Université Laval. 

Comme étudiant, vous avez contribué à la revue Ensemble du Conseil de la Coopération, à l'Enseignement Primaire, puis à Réalités canadiennes-françaises, journal de la compagnie d'assurance La Laurentienne que dirigeait le Docteur J.-A. Tardif. À cause de tout ce commerce humain que vous procurait votre collaboration, à cause surtout de la présence du Père Lévesque qui y enseignait « morale et technique de l'action », vous décidiez d'écrire votre thèse de licence sur la Prudence. Permettez-moi de citer ce passage de la page 81 où vous vous prononciez en faveur de la spécialisation, non sans réticence toutefois, car les spécialistes, dites-vous, « ne pourront toujours que formuler des jugements d'utilité et hors des cadres de leur spécialité, il faut plutôt se méfier d'eux : ils sont rarement des sages et s'avèrent incapables d'envisager les problèmes dans toute leur universalité ». 

Après vos études à l'Université Laval, vous vous inscrivez à l'Université de Toronto, Department of Political Economy. C'était en pleine période de guerre et les jingoes torontois ne trouvaient pas les Canadiens français assez patriotiques, quelques-uns avaient contracté la grossière habitude de les appeler zombies. De votre séjour en cette anglophonie vous avez écrit et je vous cite : « c’est comme si on m'avait passé à l'eau de javelle victorienne. Ceux qui n'ont pas connu le Torontois de cette époque d'aseptie patriotique éprouveront toujours quelques difficultés à comprendre le Canada ». Mais vous avez persévéré au point d'y passer près de trois ans ; vous en êtes sorti vivant, Dieu merci, et avec une Maîtrise de l'Université de Toronto, au surplus. 

Il peut paraître étrange aujourd'hui que vous ayez écrit en anglais vos articles dans la Canadian Historical Review et dans le Canadian Journal of Economics and Political Science. Eh, bien ! vous me dites à ce propos que, mettant en pratique la politique de présence du Père Lévesque, vous n'en éprouviez dans ce temps-là aucun scrupule de conscience : les Anglais ne venaient pas à nous, nous allions aux Anglais, et dans leur dialecte ! D'ailleurs, cela ne vous empêchait pas d'écrire en français pour les Cahiers du Service Extérieur et pour les Cours de Coopération. Vous avez même écrit avec le sénateur Cyrille Vaillancourt un ouvrage sur Alphonse Desjardins, fondateur de la Caisse Populaire et pionnier de la Coopération au Québec. Vous avez été un universitaire à l'image des conceptions modernes du professeur de carrière, tantôt inaccessible lorsqu'il s'agissait d'étude et de réflexion, tantôt disponible lorsqu'il s'agissait de participation, de collaboration, et même de l'essentielle administration. Il nous a semblé que vos lieux de réflexion préférés étaient Toronto, Queen's, McGill, London School of Economics, sans doute parce que vous y trouviez de bonnes provisions de bibliothèques, mais aussi parce que le flegme des Saxons aurait plu davantage à votre tempérament. Disponible vous l'avez été, si l'on en juge à la variété des cours que vous avez donnés depuis le début de votre carrière : Histoire de la Coopération, Histoire économique générale, Histoire contemporaine, Histoire économique du Canada, Histoire économique de l'Amérique du Nord, Économie Britannique du XIXe siècle, Révolution industrielle de l'époque géorgienne, Développement économique du Canada. Voilà qui révèle versatilité d'aptitude et souplesse d'adaptation aux fluctuations des programmes. 

Disponible vous l'avez été également pour des fins administratives, d'abord comme secrétaire du Département d'économique sous les directorats de Jean-Marie Martin et de Maurice Lamontagne, puis comme Directeur du Département de 1954 à 1956. Vous avez été durant de nombreuses années le secrétaire du Comité d'économique de l'École des Gradués. Enfin, vous avez été membre du premier Conseil de la Bibliothèque durant trois ans. 

Vous avez publié un nombre respectable d'études sur la Coopération ; puis vos travaux de recherche en histoire économique ont porté essentiellement sur deux thèmes de grande actualité, soit l'unité canadienne et les disparités régionales. On se rappelle votre abondante collaboration à la revue Recherches Sociographiques durant les dix premières années de son existence. Vous avez eu l'heureuse idée de réunir vos principaux articles dans un recueil publié chez FIDES en 1970. Enfin, vous publiez aux mêmes éditions, en 1973, un ouvrage intitulé Québec en Amérique au XIXe siècle, Essai sur les caractères économiques de la Laurentie. Vos stages d'études au London School of Economics comme boursier de la Fondation Nuffield en 1953-54, et à Queen's, Kingston, comme invité de l'Institute for Economic Research, ont donc porté leurs fruits. 

Votre collaboration, Monsieur, s'est aussi étendue aux autres universités puisque vous avez, à titre de professeur invité, enseigné aux universités de Montréal, de Toronto, de Sir George Williams et, tout récemment, à McGill. Vous avez également collaboré aux travaux d'institutions para-universitaires comme le Conseil des Arts du Canada, et le Conseil canadien de recherche en sciences sociales pour lequel vous écriviez, en 1968, une étude sur la condition universitaire de la recherche en sciences sociales. 

Faut-il considérer votre dernier article sur l'expérience socio-économique des États-Unis de l'entre-deux guerres comme une diversion ou comme une réorientation vers de nouveaux centres d'intérêt ? Vous l'intitulez La Révolution Tranquillisante, et, en présentant vos réflexions comme prolégomènes à la révolution dite tranquille, vous semblez vous acheminer vers un passé plus récent et, pour nous, fort intéressant. Quoi qu'il en soit, nous vous souhaitons longue vie et fructueuse carrière. Et puissiez-vous garder longtemps l'indéfectible appui de votre épouse, cette charmante Louisette Couture, appui qui devrait vous être acquis à jamais ! 

Et voilà, Monsieur. Vous avez maintenu à votre façon les idéaux qui ont animé les pionniers des Sciences sociales à l'Université Laval. Vous les avez maintenus en enseignant l'histoire économique -alors que, durant de nombreuses années, vous étiez le seul à l'enseigner dans les universités du Québec. Voilà bien un caractère original de votre carrière et votre mérite, comme l'écrivait Pierre Harvey dans la préface à l'un de vos ouvrages. Ce caractère et ce mérite vous valent aujourd'hui l'honneur d'être reçu dans la Société royale du Canada. Au nom de mes confrères, j'ai l'honneur et le plaisir de vous y accueillir.

2) Réponse de M. Albert Faucher,
de la Société royale du Canada

J'ai écouté avec attendrissement mon respectable parrain et collègue parler de moi, et ses propos me tirent du fond de l'âme cette confession d'humilité : je ne me croyais pas si bon... Quant à la vertu de prudence, puisqu'on veut bien rappeler mon essai de jeunesse sur cette vertu de l'intelligence, je dirai ce que ma femme répète tous les jours, et que vous-mêmes peut-être direz après m'avoir entendu : la prudence, c'est une vertu qu'il faut avoir. 

Me voilà donc, au sens anthropologique du mot, initié aux mystères de la Société royale. La cérémonie d'aujourd'hui devient l'occasion de brimades de la part des anciens de cette académie, et même de la part d'autres amis qui ont voulu, si aimablement, assister à mon épiphanie. 

Agréable rencontre que celle-ci ; périlleuse rencontre pour ceux qui en deviennent la cible. Rappelons ce qu'a dit un Français des réunions d'académie : « La nécessité de parler, l'embarras de n'avoir rien à dire et l'envie d'avoir de l'esprit, sont trois choses capables de rendre ridicule le plus grand homme. » (Voltaire, Lettres philosophiques, XXIV). 

Sensible à mon inquiétude devant ce triple péril, un notable de la Société m'a envoyé un recueil de discours modèles, dans le dessein de me tirer d'embarras sans doute, et comme s'il m'eût dit : voilà comment vos devanciers se sont tirés d'affaire en pareilles circonstances. Je l'en remercie. Dans leurs discours de réception, certains confrères ont protesté de leur humilité, comme si la vanité menaçait d'éclore dans l'âme des bons abîmés dans les honneurs. D'autres, tout en confessant l'ineptie de la gloire, ont tenté de justifier le geste des académies qui continuent d'en projeter sur leurs membres. Tous, enfin, ont dit merci à la Société qui les accueillait, merci aux parrains qui les présentaient, merci à l'auditoire qui les écoutait. Et donc, moi aussi, je vous le dis : merci trois fois. 

Et voilà le moment de mon discours : propos plus ou moins libres sur les Sciences sociales. 

Réflexions sur les sciences sociales
d'hier et d'aujourd'hui 

Les Sciences sociales, petites sciences qui s'occupent de l'affaire des autres, comme on se plaisait à les désigner naguère encore, ont été à la fois dérangées et dérangeantes. Et au Québec, assez paradoxalement, les écoles de Sciences sociales se sont même dérangées entre elles. On connaît l'historique tension qui opposait autrefois Québec et Montréal sur la question du patriotisme et du nationalisme, prolongement des querelles cléricales qui divisaient ces deux villes. Dans l'Action Nationale de décembre 1951 on lisait ce commentaire sur les Sciences sociales de Québec que je vous cite : « Une Faculté qui tend à former actuellement toute une jeunesse à un esprit d'apostasie nationale. Une Faculté qui se propose, paraît-il, de développer un Service de Recherches économiques dont les publications se feraient en anglais... parce que le marché canadien-français serait nul pour ce genre de travaux ». 

Les Sciences sociales ont donc connu, dans un passé pas très lointain, des difficultés de co-habitation ; mais la situation s'est améliorée. Un esprit d'oecuménisme a soufflé, un rapprochement universitaire s'est opéré entre les deux villes. La collaboration des temps présents entre les Sciences sociales de Montréal et celles de Québec porte quand même la marque d'un compromis historique entre le jésuite aseptique et le dominicain contagieux. 

Dans un milieu qui suspectait les Sciences sociales, nous de l'Université Laval, avons trouvé de quoi pleurer parfois, de quoi rire toujours. Nous nous aimions les uns les autres. C'était l'époque où les Histoires drôlatiques de Balzac et l'Histoire de la Littérature anglaise d'Hippolyte Taine logeaient dans l'enfer de la Bibliothèque. A tout considérer, on peut dire qu'avant 1960 les Sciences sociales ont été plus dérangeantes que dérangées. On a beaucoup parlé de l'inimitié de M. Duplessis à leur égard ; mais il nous faisait bonne réclame. Et quel tort il nous aurait fait s'il s'était avisé de nous ignorer. L'histoire nous dira si on n'a pas trop dramatisé l'événement ou si jamais les Sciences sociales, comme les prophètes, ont réussi à se faire aimer. Elles sont essentiellement scandaleuses. Ainsi, elles sont venues parler de justice sociale dans un milieu accoutumé à la vertu solitaire. Tenez, dès 1938 elles s'occupaient de coopératisme, de syndicalisme, d'éducation populaire, et dans une optique pas toujours agréable au milieu et, au surplus, dans une province qui avait inscrit à son portique cet avertissement biblique : Ne déplacez point les bornes que nos pères ont tracées... 

Dans un deuxième moment de son histoire, l'École des Sciences sociales, Faculté depuis 1943, entrait, à ce qu'on a dit, dans une phase d'anglosaxonification. À l'exemple de Paul-Henri Guimont et de Jean-Marie Martin qui, avant nous, avaient fréquenté des universités américaines, quelques-uns des élèves-pionniers dispersés dans l'anglophonie, commençaient de revenir à l'Université Laval : Maurice Lamontagne et Maurice Tremblay de Harvard, Jean-Charles Falardeau de Chicago, Roger Marier de Washington, Gérard Dion de Queen's et qui donc, de Toronto ? A notre retour, nous nous trouvions comme en rupture de tradition. En effet, alors que nos devanciers, pour la plupart, avaient été des « retours d'Europe » que traumatisait la nécessité de travailler, nous étions, nous, des « retours d'Amérique » qu'enthousiasmait l'occasion de travailler. Nous avions pour tempérer notre ardeur le bouillant Père G.-H. Lévesque qui avait fait la synthèse des deux retours : retours d'Europe et retours d'Amérique, puisqu'il avait étudié à Lille et à Ottawa. Je pense que cette innovation « retours d'Amérique » représente une caractéristique à retenir pour l'histoire des Sciences sociales à l'Université Laval : caractéristique de fidélité envers les ancêtres. Nos pères étaient allés dans les « factories » de la Nouvelle-Angleterre, faire le blé dans l'Ouest ou les mines du Klondike ; nous avions fait, nous, les universités anglophones. Il en résultait pour l'Université Laval une faculté très consciente et très soucieuse de ses paramètres nord-américains. Hélas! Cela prêtait à scandale. Au surplus, les Sciences sociales, en tant que sciences, étaient incomprises. Il faut dire aussi qu'elles sont méthodologiquement difficiles. A-t-on jamais vu science où l'observateur tend à se confondre avec l'observé ? « Inutile Science ingrate et méprisée, qui sert de fable au peuple et aux grands de risée ». (Mathurin Régnier). Cette risée des grands faisait dire à Harold A. Innis, mon professeur de Toronto, que la première qualité à cultiver chez le promoteur de Sciences sociales, c'est l'aptitude à esquiver le martyre. 

Des Sciences sociales passons à l'histoire économique. Elle est un peu ce qu'ont voulu faire mes collègues de Laval, Yves Roby, Jean Hamelin et moi-même et, bien sûr, je ne l'oublie pas, Fernand Ouellet, notre frère séparé. Nous avons chacun notre façon d'en faire ; nous représentons un morceau de l'histoire économique, celle-ci pouvant exister sans nous et en dehors de nous. Donc, si vous voulez savoir ce qu'est une espèce d'histoire économique, entre autres, eh bien, lisez-nous. Et ainsi, nous aurons une clientèle libre, et non plus seulement ces lecteurs forcés que sont nos étudiants. 

L'Histoire économique s'est donc manifestée à deux enseignes différentes : à la Faculté des Lettres et à la Faculté des Sciences sociales. Il me semble normal que je parle un peu de son implantation aux Sciences sociales. Il y a plus de vingt-cinq ans, elle s'installait au Département d'économie à l'invitation du doyen, le Père G.-H. Lévesque, et du directeur Paul-Henri Guimont, sous le regard complaisant du Père Gonzalve Poulin, alors directeur des études. Son titulaire avait la chaude sympathie de ses collègues du Département, Maurice Lamontagne et Jean-Marie Martin. J'enseignais au Département d'économique, mais un certain engagement envers le milieu social m'entraînait à m'occuper de cours du soir et à travailler durant quelques années au Service d'Éducation extérieure, pour la culture populaire, en compagnie d'Eugène Bussière et de Napoléon Leblanc, à la composition d'un cours par correspondance sur la coopération notamment, et à la rédaction de quelques articles pour la Revue de la Coopération, de la Revue Desjardins et autres. Mais revenons à mon port d'attache, le Département d'économique. 

À cette époque-là, la théorie économique dominante était celle de Lord Keynes. Cette théorie campait son adepte dans la courte période et n'avait que faire de l'histoire, car celle-ci s'intéresse particulièrement aux problèmes de développement, et donc aux événements longs et complexes. Quand même, chez nous, l'histoire économique demeurait sauve et l'historien pouvait toujours partager la joie de ses collègues keynésiens, friands de la courte période, qui aimaient répéter l'apophthegme du maître : in the long run we're all dead. Dans les rares occasions où le culte keynésien permettait à l'historien de célébrer, il était plaisant de rappeler, histoire à l'appui, qu'on meurt aussi en courte période. Enfin, la relation dialectique théorie-histoire sous le régime de Lord Keynes soulève des problèmes beaucoup plus difficiles que mes propos ne le laissent croire. Mais il serait malséant de les exposer dans une réunion sociale comme celle-ci. Supposez simplement que j'ai tout expliqué pendant que vous dormiez. Et continuons. 

Vous dirai-je quelques mots des difficultés de la recherche en histoire économique il y a une vingtaine d'années ? J'aurai l'air de m'excuser d'en avoir fait peu. Premièrement, les salaires étaient bas et ne nous permettaient guère de voyager, ce qui eût été nécessaire pour nous documenter, car la bibliothèque de notre employeur était pauvre. La première année de mon professorat, on lui votait $1500. pour les acquisitions de livres et les abonnements aux revues. Et donc, faute d'outillage, manque à voyager, on risquait de glisser dans le loisir du sous-emploi. Or, dans ce temps-là, l'oisiveté rouillait son homme. Advint ensuite un certain recteur qui nous incita à chercher de l'emploi para-universitaire pour arrondir nos émoluments ; ce qui, naturellement, ne répondait pas à l'inclination de tous les universitaires. Un Jour, ce recteur manifestait même quelque plaisir en apprenant que certains professeurs quittaient l'Université. Enfin, disait-il, cela prouve que les nôtres sont reconnus. Ce qui devenait gênant pour ceux qui restaient. On aurait dit, à un moment donné, que se déroulait un processus de sélection renversé : ceux-là restaient qui étaient trop faibles pour s'en aller. Quant au travail commandité ou para-universitaire, vous savez bien que l'historien, s'il veut cultiver son champ, trouve difficile de monnayer ses mois d'été. D'amateur on ne devient pas professionnel du jour au lendemain. J'emploie ici le mot professionnel au sens de la Commission Athlétique du Forum de Montréal. On y transforme des amateurs de la lutte olympique du type greco-romain en professionnel de la lutte Grand Prix. Une fois, pourtant, je le confesse, j'ai joué au professionnel. en passant dans le champ d'Alphonse Desjardins, le fondateur des Caisses Populaires, « je tondis de ce pré la largeur de ma langue ». 

Et maintenant, vous me permettrez de faire écho aux Sciences sociales d'aujourd'hui. Ce qu'elles ont évolué depuis un quart de siècle! Assez paradoxalement toutefois, l'insistance actuelle sur le travail d'équipe rappelle ces jours où la Faculté s'occupait de promouvoir la coopération. Car le travail d'équipe possède la vertu même de l'entreprise coopérative, celle-ci nous permettant d'entreprendre et de réaliser ce qu'on ne peut réaliser dans l'isolement. Elle nous permet de mobiliser et d'utiliser des ressources humaines à leur optimum, tout en assurant un minimum de liberté aux participants. Et puis, en raison des rencontres qu'il provoque, des séminaires qu'il suppose, le travail d'équipe se trouve à associer les bons avec les moins bons, sans dire qui sont les uns et qui sont les autres ; il minimise -les risques inhérents aux initiatives trop individuelles qui font que toute recherche n'est pas nécessairement bonne à son point de départ, à cause de la faiblesse même du chercheur. Nous savons statistiquement qu'une courbe de distribution disperse les talents d'une façon particulière à l'espèce humaine. Même avant la Statistique, saint Thomas nous avait appris que la distribution des talents chez l'espèce humaine est ainsi faite que les bons s'y trouvent en minorité : in hominibus plures inveniuntur mali quam boni. Il en appelle d'ailleurs à l'autorité de l'Ecclésiaste : Stultorum infinitus est numerus. Vous dirai-je que l'Université appartient à l'espèce humaine dont elle partage les faiblesses. Heureusement, le travail en équipe atténue les faiblesses et assure une meilleure affectation des ressources universitaires, surtout s'il se déroule au plan interdisciplinaire en fonction de la complexité des problèmes. Enfin, il faut se réjouir du concours interdisciplinaire car, outre sa fonction coopérative, il procure un cadre à ceux qui auraient besoin d'un état-major pour travailler. Il procure aussi un refuge au chercheur qui n'aurait pas le goût ni le talent d'administrer ses propres fonds de recherche, cependant que l'équipe le protège contre un éventuel arbitraire de l'administration. L'on sait le prestige acquis à l'administrateur universitaire dans une institution qui dépense au delà d'un million de dollars par semaine ; l'on sait comme est dispendieuse la recherche, même dans les sciences de l'homme. Pourtant, il n'y a pas longtemps que la notion de recherche en sciences humaines nous est apparue sous l'aspect coût. On dirait qu'elle a été véhiculée des Sciences naturelles aux Sciences humaines dans le chariot de la comptabilité ou comme associée au laboratoire coûteux. 

Tous ces problèmes d'administration, le chercheur les reconnaît bien et il s'incline devant la sagesse qui régit tant de millions et à qui on demande d'autres millions. Mais il ne faudrait pas qu'une réduction trop simple de la recherche universitaire à l'idée d'opération dispendieuse minimise l'importance du chercheur et surbordonne ses intentions et ses intuitions au jugement de ceux qui, occupés à administrer la recherche ou à parler de recherche en comité, n'ont plus le temps d'en faire. 

Il est un dernier problème que je voudrais soulever, et c'est celui de la communication dans les Sciences de l'homme. 

Depuis quelques années on a beaucoup parlé de l'Université au service de la nation, comme pour la défendre contre l'accusation qu'on lui porterait de s'ériger en tour d'ivoire. Peut-être faudrait-il élargir le débat sur la question et redéfinir l'Université comme un service, laissant aux disciplines particulières la responsabilité de leurs vocations respectives. Or ce problème n'est pas étranger à l'organisation des études du premier cycle, ni à l'élaboration des programmes des études supérieures. Lorsque, par exemple, des diplômés en économique, après quelques années d'activité professionnelle, viennent nous interroger sur la pertinence de notre enseignement, c'est un peu la question du service qu'ils soulèvent. Quelques-uns nous disent même qu'ils n'arrivent pas à faire le lien entre bon nombre dies matières au programme et 'es réalités de leurs tâches quotidiennes. En somme, on nous reproche d'être trop théorique et de négliger la préparation des étudiants à leur tâche professionnelle. Or, étant donné que 90% des diplômés en économique se destinent à la fonction publique, autant dire qu'on devrait y développer l'enseignement d'une économie appliquée en fonction des problèmes de l'administration provinciale. Ce qui me paraît être une solution d'empirisme. Retenons, pour le moment, que ces doléances, surtout si elles se généralisent, posent le difficile problème de la communication entre l'institution universitaire et son milieu. 

Une façon d'établir la communication serait d'attirer à l'Université, et au niveau des études supérieures, des diplômés du premier cycle déjà engagés dans l'activité professionnelle. On pourrait envisager ce retour à l'université comme une forme d'éducation permanente. Car si l'Université a pour fonction de former des cadres en assurant un premier départ clans la vie, il lui incombe aussi de leur assurer une formation permanente et de recevoir d'eux l'information nécessaire à l'élaboration de certains programmes. En ce sens là pourrait s'établir entre employeurs et universités une forme de collaboration utile aux uns et aux autres. Donc, dans un premier moment, l'Université fournirait des cadres à son milieu, dans un deuxième moment, elle recevrait de la part des cadres professionnels des effectifs capables de participation et de critique. Ainsi se réaliserait l'effet du feedback essentiel à la communication. Si la communication était meilleure à ce plan-là, on déboucherait sur des dialogues intéressants et fructueux. Par la même voie, on y redécouvrirait l'importance de la théorie et la signification de l'histoire. 

Devant cette difficile connexion de l'Université et de son milieu, devant l'organisation complexe du milieu universitaire même qui entraîne une socialisation des efforts, on peut se demander ce qu'il adviendra du chercheur solitaire, ou encore, s'il est possible de travailler et de penser solitairement. Qui dira si elle mérite d'exister, cette engeance universitaire que le travail d'équipe n'a pas encore séduite, ou que les méthodes artisanales des philosophes, des théoriciens et de certains historiens retiennent solitaires à leurs cabinets de travail. Peut-être faudrait-il lui dresser une tente, quelque part, entre la tour d'ivoire et la tour de Babel.


Retour à l'auteur: Marc Bélanger Dernière mise à jour de cette page le jeudi 1 juin 2006 18:08
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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