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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean-Charles Falardeau, IMAGINAIRE SOCIAL ET LITTÉRATURE. (1974)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean-Charles Falardeau, IMAGINAIRE SOCIAL ET LITTÉRATURE. Montréal: Les Éditions HMH, 1974, 152 pp. Collection: Reconnaissances. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée retraitée du Musée de la Pulperie de Chicoutimi.

[11]

Imaginaire social et littérature

Préface

Jamais auparavant, sans doute, on n’a interrogé la littérature avec autant d’insistance, sur ce qu’elle dit, ce qu’elle veut, ce qu’elle peut. Et la littérature répond. Au sociologue, elle donne de la sociologie ; au psychanalyste, d’inépuisables situations de conflit psychique ; au linguiste, des structures verbales d’une belle complexité. À qui la tient en suspicion et lui reproche de ne plus jouer un rôle utile dans les affaires de ce temps, elle fournit même, obligeamment, des signes de sa mort prochaine. En somme, à la manière du chrétien idéal selon saint Paul, elle se fait tout à tous. Mais une telle disponibilité ne laisse pas d’inquiéter ceux qui font métier d’étudier la littérature et qui ne sont ni psychanalystes, ni sociologues, ni même linguistes. L’objet de leur étude ne se dissout-il pas dans cette infinie diversité de sollicitations ? La critique ne finit-elle pas, comme le note plaisamment Northrop Frye, par ressembler à Los Angeles, c’est-à-dire à un agrégat de banlieues, sans aucun centre proprement littéraire ? Et ainsi l’on assiste, depuis quelques décennies, à des tentatives acharnées pour définir la fonction, l’être même de la littérature. On s’affole beaucoup dans les universités, ces temps-ci. Les théories se succèdent à un rythme étourdissant, les professeurs ne savent plus où donner de la tête et il se trouve des étudiants pour demander qu’on fasse, enfin, le tour des « méthodes » offertes à l’étalage pour en choisir la plus solide, la plus sûre.

Du solide et du sûr — au sens qu’on donne à ces mots en pensant aux sciences exactes —, voilà ce qu’on ne trouve guère en littérature, et Jean-Charles Falardeau le sait fort bien, à la fois parce qu’il est sociologue et parce qu’il [12] pratique l’analyse littéraire. On imagine parfois que la sociologie précède la critique littéraire, sur le terrain de la vérité, parce qu’elle dévoilerait, posséderait un vécu global dont la littérature ne serait que le reflet, la refonte Ou la critique. Plusieurs tentatives de sociologie littéraire tendent à accréditer une telle impression : je pense, par exemple, à un Lucien Goldmann allant dénicher dans les romans de Marie-Claire Blais, comme la vérité même de l’œuvre, les éléments de l’interprétation la plus généralement reçue de notre évolution collective. C’est oublier que la société du sociologue n’est pas la société, la chose même, mais la société lue, devenue texte ; et que le rapport n’est pas de la société à la littérature, mais du texte littéraire — double, je le veux bien, si l’on sacrifie à la distinction traditionnelle entre création et critique — au texte sociologique. Cela dit, qu’un texte bouscule l’autre, l’interpelle, le tire de sa prétendue suffisance et sans prétendre à quelque préséance : sociologie et littérature s’inviteront mutuellement à l’ouverture. L’interdisciplinarité, dont on parle tant dans nos universités, n’est souvent qu’une paix malaisée conclue entre des disciplines qui se gardent jalousement comme vérités. On ne pourra, me semble-t-il, arriver à une véritable communication que si les sciences humaines — dont font partie, bon gré mal gré, les études littéraires — acceptent de se reconnaître comme textes, ou discours, et de trouver là, en même temps que leurs différences, leur lieu commun, leur risque commun.

Aussi bien, des parentés se découvriront auxquelles jusqu’à maintenant on n’a pas prêté une attention suffisante. Ce n’est pas par hasard, à cause des intérêts personnels de l’auteur, que les deux études principales du livre de Jean-Charles Falardeau sont consacrées au roman. Si la critique sociologique a laissé la poésie à son « mystère », sauf pour en faire des analyses de contenu, le plus [13] souvent indigentes, c’est qu’elle a partie liée avec le roman, qu’elle y pressent une démarche semblable à la sienne. Aux homologies que voulait découvrir Lucien Goldmann entre formes sociales et formes romanesques, on pourrait ajouter des homologies également significatives entre le roman moderne et la sociologie même. « L’interrogation sociologique, dit Jean Duvignaud, n’atteint sa maturité (sous une forme ou sous une autre) qu’au moment où la vie collective tout entière est perçue comme un organisme vivant possédant ses lois propres (que peut interpréter une Assemblée nationale ou un « Législateur »), bref un libre terrain d’expérience. » Pensez à Balzac, à Stendhal, à Zola ; peut-être même à Joyce. On a fréquemment utilisé le roman pour faire l’histoire des formes sociales ; je rêve à l’audacieux qui étudierait la sociologie comme roman, comme récit. Ce qui me paraît assuré, c’est que si le roman mourait, il ne mourrait pas seul ; disparaîtrait, en même temps, la sociologie, ou du moins une sociologie, c’est-à-dire un certain rapport avec le monde, un langage.

Nous n’en sommes pas là, et Jean-Charles Falardeau refuse à juste titre d’entériner un constat de décès que sa répétition même a transformé en miroir aux alouettes. Pas plus que le roman, ou son expérience de sociologue, il ne peut renier l’humanisme qui a toujours orienté sa démarche, et c’est en humaniste encore qu’il interroge nos héros de romans, les voies actuelles de la critique, le merveilleux. Je le soupçonne, aujourd’hui, d’entretenir une passion plus vive pour la littérature que pour la sociologie, mais ce n’est là qu’un déplacement d’accent, car Jean-Charles Falardeau n’a jamais dissocié l’une de l’autre. Et il démontre encore une fois, dans cet ouvrage, que, de cette coexistence, l’une et l’autre tirent profit.

GILLES MARCOTTE

[14]



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 2 octobre 2017 11:34
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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