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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Gérard DUSSOUY, “De la géopolitique positiviste à la géopolitique pragmatiste.” Un texte publié dans l’ouvrage sous la direction de Thierry Balzacq et Frédéric Ramel, Traité de relations internationales, chapitre 16, pp. 327-348. Paris: Presses de Sciences Po, 2013, 1228 pp. [Autorisation formelle accordée le 8 janvier 2017 par l’auteur de diffuser ce texte en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

Gérard Dussouy

Doctorat d’État en science politique, Agrégation de géographie
professeur émérite, Université Montesquieu à Bordeaux
membre du Centre Montesquieu de Recherche Politique (CMRP)

De la géopolitique positiviste
à la géopolitique pragmatiste.”

Un texte publié dans l’ouvrage sous la direction de Thierry Balzacq et Frédéric Ramel, Traité de relations internationales, chapitre 16, pp. 327-348. Paris : Presses de Sciences Po, 2013, 1228 pp.

Introduction
LA GÉOPOLITIQUE POSITIVISTE ET L’IMPLACABLE SPATIALITÉ DES RI
L’infrastructure géopolitique des RI
L’ethnocentrisme des représentations
LA PROBLÉMATISATION DE LA GÉOPOLITIQUE PRAGMATISTE
La contingence des faits, des valeurs et des théories : l’antireprésentationalisme
Interethnocentrisme et pluralisme
GÉOPOLITIQUE PRAGMATISTE ET RI : L’ANALYSE HOLISTE ET MULTIPERSPECTIVISTE DES CONFIGURATIONS INTERNATIONALES D’ACTEURS ET DE POUVOIRS
L’objet d’étude : la configuration du système international
L’enquête : l’analyse spatiale des champs
L’herméneutique (interprétation) : modélisation et réflexivité
Le puzzle géopolitique et l’hypothèse de la nouvelle configuration mondiale
Bibliographie


Introduction

Quand au début du 20e siècle, les différentes écoles de géopolitique ont inauguré l’étude des relations internationales, elles ont mis en évidence l’implacable spatialité de ces dernières (Dussouy, 2006). Elles y ont vu l’essence même d’une propédeutique, selon le mot de Karl Haushöfer. Tout en contribuant à leur autonomisation en tant qu’objet politique propre, elles ont fondé leur compréhension sur leur rapport à l’espace. Si elles ont insisté sur ce référentiel, d’une façon moins exclusive qu’on ne veut bien le dire, c’est aussi parce que l’on est en droit de penser, comme Carl Schmitt l’a défendu, que tout ordre politique ou juridique du monde est d’abord un ordre spatial, que chaque époque de l’Histoire a son nomos, son organisation spatiale de la terre (Schmitt, 2001, p.170-183). Et les vicissitudes que connaît aujourd’hui l’Etat territorial n’y changent rien, même si elles ont égaré certains observateurs. Elles témoignent non pas d’une fin des territoires et des frontières, et encore moins d’une évanescence de l’espace, mais de leur réorganisation à l’échelle du monde, marquée par des heurts entre la reterritorialisation agissante, sous l’effet des forces du marché (jusqu’à quand ?), et l’ancien ordre territorial, parce qu’il existe une histoire de la territorialité (Dijkink, 2010).

 Néanmoins, le positivisme inhérent à la géographie en général fait que la géopolitique est le plus souvent comprise, encore aujourd’hui, comme l’étude systématique du rapport entre le territoire – et non pas l’espace, dont il n’est qu’une parcelle organisée et socialisée - et le politique. Cela résulte aussi de ce que l’immense majorité des travaux renvoient à ce que nous avons appelé l’infrastructure géopolitique des relations internationales (Dussouy, 2001). C’est à dire qu’ils sondent la distribution géographique des facteurs physiques et humains qui influencent les relations internationales. Ils s’attachent alors à décrire et à répertorier les types de conditionnement ou de potentiel géographiques qui créent des situations de conflit ou de coopération et, en retour,  ils enregistrent l’inscription dans l’espace des constructions ou au contraire des confrontations internationales. L’intérêt de cette démarche nécessaire est une accumulation d’informations et de connaissances factuelles sur l’espace mondial, offertes au public sous une forme littéraire ou plus explicitement sous celle de cartes et d’atlas souvent remarquables.

Toutefois, la spatialité des relations internationales est plus complexe que celle que les géopolitologues positivistes croient discerner. Et cela pour au moins deux problèmes ou deux considérations. D’une part, parce que comme l’admet John Searle qui est pourtant enclin à penser qu’il existe un monde réel et accessible, au delà de nos représentations, la matérialité du monde (soit, l’infrastructure géopolitique) crée un problème d’images car l’environnement naturel et matériel lui-même n’est pas perçu de façon homogène par tous les individus (Searle, 1995). Il se trouve, en effet, que l’ethnocentrisme est inhérent à toutes les représentations (Gadamer, 1996) et que, comme l’a montré l’école de la perception depuis le couple Sprout (Sprout, 1964) et Kenneth Boulding (Boulding, 1956, 1971) jusqu’à Robert Jervis (1976), l’appréciation de la réalité internationale conserve toujours un caractère aléatoire que ne peut faire entièrement disparaître l’analyse la plus rigoureuse.

D’autre part, l’infrastructure géopolitique est en interaction avec les acteurs qui la recontextualisent ou qui la remodèlent, de façon permanente, en totalité ou en partie. Et pour cette raison, il nous a paru indispensable de raisonner en termes de configuration géopolitique (Dussouy, 2001), changeante et modulable, en transposant à l’étude des Relations internationales les prémisses du néo-pragmatisme de Richard Rorty (Rorty, 1994). Ce dernier envisage la connaissance comme un pouvoir, comme un outil destiné à affronter la réalité, mais il a renoncé à l’idée de la vérité comme correspondance avec la réalité. Parce qu’aussi loin que l’on aille, il n’y a jamais que des contextes et parce que l’objet de la recherche varie en même temps que le contexte, il est préférable de raisonner en terme de recontextualisation (Rorty, 1993, 1994 ; Rescher, 1977). Cela s’avère particulièrement pertinent pour un système de plus en plus complexe de relations internationales dont la configuration se transforme en permanence sous l’effet des comportements des acteurs et de leurs rétroactions. Et c’est ce qui justifie à nos yeux le choix en faveur d’une « herméneutique de la mondialité » (Dussouy, 2009, p.223-239).  

Cette intuition est confortée aujourd’hui par la redécouverte, après une longue éclipse, du pragmatisme par les géographes anglo-saxons (Geoforum, 2008), d’une part, et par un nombre croissant d’éminents spécialistes des relations internationales, d’autre part. En effet, après les prémisses des années 1990, notamment les anticipations de Mark Neufeld (Neufeld, 1999), et depuis que la revue anglaise Millennium a consacré un numéro à cette irruption de l’approche pragmatiste (Millennium, 2002), un ouvrage pionner (Bauer & Brighi, 2009) et plusieurs articles tels que ceux de Gunther Hellman (Hellman, 2002) et de Jörg Friedrichs et Friedrich Kratochwil (Friedrichs & Kratochwil, 2009), ont confirmé sa montée en puissance au sein des Relations internationales. Cela n’a, au fond, rien de très surprenant quand on sait combien le pragmatisme est installé, depuis de nombreuses années, au cœur des sciences sociales aux Etats-Unis. Où il a été en bonne partie renouvelé  par l’influence de plusieurs philosophes européens du vingtième siècle (Borradori, 1994). Toutefois, explique Giovanna Borradori, l’herméneutique postmoderne qui en est la principale conséquence méthodologique a eu le plus grand mal à retraverser le « mur de l’Atlantique », celui qui sépare, selon elle, la philosophie analytique américaine de la philosophie continentale (Borradori, 1994, p.1-25).

Quoiqu’il en soit, l’émergence observable du pragmatisme dans le champ des RI rend possible la sortie de plusieurs impasses théoriques ou méthodologiques inhérentes aux réductionnismes respectifs du positivisme (réaliste ou libéral) et du constructivisme, en favorisant le rapprochement des différents paradigmes. Ce dernier est préconisé ou attendu,  depuis quelques temps déjà, par ceux qui considèrent que la structure des RI incorpore, à la fois, la situation d’anarchie, la distribution de la puissance et la culture politique internationale, sachant que les trois composantes interagissent entre elles  (Barkin, 2003, 2010 ; Jackson & Nexon, 2004 ; Mattern, 2004 ; Sterling- Folker, 2004). Il est d’ailleurs remarquable que ce retour au pragmatisme  est avant tout la conséquence de la « conversion », très perceptible chez Kratochwil (Kratochwil, 2007) après qu’il ait abordé, par exemple, la question de l’Histoire (Kratochwil, 2006-a), d’auteurs issus d’un courant constructiviste jusque là souvent plus psychologiste que social. En ce sens qu’il  n’a eu que trop tendance à surévaluer le rôle des idées et de la communication, et corrélativement, à négliger les effets du pouvoir d’inculcation et de formatage social (Dussouy, 2007, p. 277-312). Il a été notamment reproché par les réalistes à Alexander Wendt, entre autres, de trop confondre l’intersubjectivité et le consensus, ou encore de trop sous-estimer la connaissance de l’intentionnalité des acteurs (Coleman, 2006). Tandis que ses efforts pour concilier l’ontologie postmoderne et l’épistémologie positiviste, afin d’accéder au réel, ont été jugés vains par beaucoup d’autres, pourtant moins éloignés de lui que les premiers (Kratochwil, 2006-b, Suganami, 2006).

Pour comprendre le monde, le pragmatisme a cet avantage qu’il refuse de séparer le matériel et l’idéel.  Il insiste sur la contextualité des faits sociaux, et parce qu’il privilégie le recours à l’herméneutique, il légitime l’analyse configurationnelle familière aux géopolitologues. Ainsi, l’artefact simultanément topographique (le fait qu’il rende compte du cadre naturel et des situations géographiques des acteurs), topologique (le fait qu’il reflète leur hiérarchie et leurs perceptions mutuelles) et praxéologique (le fait qu’il résulte de l’interaction des stratégies des acteurs) qu’est la configuration géopolitique, en fait un moyen heuristique pour interpréter l’état et le fonctionnement du monde, d’une façon à la fois systémique et multiperspectiviste, en pleine adéquation avec lui.  

Si l’indissociabilité de l’analyse spatiale et de la discipline des Relations internationales est démontrée par la géopolitique positiviste (c’est son principal apport), on peut dire que c’est la géopolitique pragmatiste qui permet d’appréhender méthodologiquement la spatialité, non pas rigide et insurmontable, mais malléable et interactive avec elles-mêmes, des relations internationales.

LA GÉOPOLITIQUE POSITIVISTE
ET L’IMPLACABLE SPATIALITÉ DES RI


La consubstantialité de l’espace et du pouvoir, implicite chez les positivistes, et la réciprocité des deux catégories dans la signification de chacune, explicite chez Michel Foucault (Foucault, 1975, 1976,1980), sont à la racine de la pensée néo-pragmatiste. Selon Charles Taylor, c’est à travers l’image du Panopticon, empruntée à Bentham, ce lieu depuis lequel l’ensemble de la société est placée sous surveillance, que le philosophe français a su suggérer et exprimer sa conception de la puissance productive, si différente de celle de Hobbes en ce sens qu’elle est une domination par subjugation (Taylor, 2005, p. 152-184). Elle est diffuse, et consiste à produire de la subjectivité, du sens et des normes. Il en découle, pour John Allen, que le pouvoir est la capacité pour un acteur d’agir sur les événements, d’intervenir dans l’espace public, et finalement de « faire une différence » dans le monde (Allen, 2008, p. 1613-1624). En sens inverse, la « chance de l’espace », selon le mot de Doreen Massey, est sa disposition à révéler les stratégies et les configurations de pouvoir (Massey, 1994). Mais avec ce mérite supplémentaire de procurer le contexte, avec ses opportunités et ses contraintes, à l’intérieur duquel le pouvoir s’exerce. Il en va ainsi « car toute stratégie de pouvoir, car toute stratégie de contrôle social s’inscrit nécessairement dans l’espace, tandis que toute pratique spatiale est adéquate à une stratégie déterminée. Pratiques spatiales et stratégies sociales sont dans un rapport tel que le décodage des premières contribue à dévoiler les mécanismes de la domination et du contrôle social » (Loschak, 1978, p.157).

Tout ceci a deux autres conséquences, à savoir : le pouvoir ne se limite pas à une question de ressources, mais il s’analyse surtout en termes de relations ; le pouvoir n’est pas une essence mais un outil pour intervenir dans le monde, pour transformer un contexte, et dans l’esprit d’Allen pour améliorer la société. Avant de revenir plus loin sur la signification respective de chacune de ces propositions, il faut retenir dans la géopolitique positiviste deux séries d‘éléments, matériels et immatériels, dont la prise en compte permet de comprendre le comportement des acteurs. La première série, qui fournit l’essentiel de l’argumentaire et cela de manière explicite, concerne l’espace matériel. La seconde catégorie, implicite ou inconsciente, mais assumée, réside dans l’ethnocentrisme des représentations. Cette double détermination peut conduire à des dérives ou à des visions réductrices. Elles ont été dénoncées, en particulier par le courant nord-américain de la Critical Geopolitics (O’Tuathail, 1996, O’Tuathail/Dalby, 1998). Mais il s’est cantonné au seul décryptage des discours géopolitiques sans présenter une solution de rechange.

L’infrastructure géopolitique des RI

Il s’agit, avec cette formule, de désigner la structure géographique de l’espace mondial et la multitude des enjeux qu’il recèle. Ceux-ci sont autant de ressources et de contraintes que l’analyste des Relations internationales ne saurait ignorer, au risque sinon de sombrer dans un verbalisme pur. La factualité incontournable des différents champs, qui résulte des actions humaines plus souvent qu’elle n’est une donnée naturelle, s’impose à un moment ou à un autre à l’observateur qui entend demeurer en prise avec le réel. En fonction des événements, des perturbations, des troubles ou des progrès et des euphories qui jalonnent la vie internationale, il est ainsi conduit à porter son attention sur une question de voisinage ou de frontière, de disparités économiques, de divergences culturelles, etc. En permanence, il est appelé à mixer le local et le global, et à essayer d’évaluer comment l’un agit sur l’autre, selon quelles modalités et avec quelle intensité d’un lieu à l’autre du globe.

 Depuis la fin de la Guerre froide, différents phénomènes ont, à tour de rôle, mis en exergue un des champs de l’infrastructure géopolitique. Ils ont pu générer le sentiment que tel ou tel facteur devenait ainsi décisif dans les Relations internationales. Les attentats de Septembre 2001 ont de la sorte remis en mémoire toute la diversité culturelle et religieuse du monde, et ont conduit à tantôt pronostiquer des chocs frontaux, tantôt à supputer les chances d’une coexistence globale dans un contexte technologique nouveau, transnational, pour la circulation des hommes et de leurs croyances. Puis, en raison de l’emprise qui ne cesse de croître de l’économie sur les affaires du monde, la scène internationale est, de façon récurrente, dominée tantôt par les négociations commerciales, tantôt par le risque de la pénurie de pétrole ou par la course aux matières premières. Tandis que, plus récemment, la crise financière qui ébranle les économies occidentales, et met en relief leurs déstructurations sociales engendrées par la mondialisation du marché du travail, laisse augurer, à moyen terme, des changements drastiques dans les politiques commerciales et monétaires. D’une façon plus générale, la montée en puissance de la Chine et le basculement du monde vers l’Asie orientale imposent une actualisation du positionnement des Etats les uns par rapport aux autres. En ce qui concerne les Etats-Unis par exemple, la balance of power qui se réorganise progressivement sous l’action du marché, renouvelle la problématique de leur relation au Vieux Monde. Analysée et théorisée, dans des  contextes  respectifs,  par les fondateurs de la géostratégie américaine (Mahan et Spykman), elle s’inscrit désormais dans une perspective prioritairement asiatique. Enfin, il faudra compter aussi avec les effets du réchauffement climatique sur les populations et les sociétés. Même s’il est difficile d’évaluer son impact global sur les rapports interétatiques, on peut  prévoir assez facilement ce qui va changer dans certaines régions du monde comme, par exemple, dans la zone arctique (Dussouy, 2008, p.23-31).

 La connaissance de l’espace mondial, qui mobilise toutes les composantes de la géographie (naturelle et humaine, historique et culturelle, économique et sociale), constitue de toute évidence le background indispensable à une analyse pertinente des Relations internationales.  Pour des raisons académiques, et sans doute plus encore parce que ces dernières contiennent toujours une part irréductible et vaste de contingence. Comme l’ont exprimé Gilles Deleuze et Félix Guattari, avec leur concept géophilosophique de « l’avoir lieu », il s’agit bien de souligner que chaque événement a son espace singulier marqué par l’histoire, avec sa propre temporalité, sa tradition et sa mémoire, parce que les flux les plus modernes ne transforment pas tout de fond en comble (Deleuze et Guattari, 1991). A un moment ou à un autre, l’événement qui peut changer le cours des relations internationales les focalise sur un lieu précis. Tandis qu’une myriade d’événements localisés et spécifiques se conjuguent pour transformer leur déroulement. Enfin, la prégnance de l’infrastructure géopolitique est démontrée de façon éclatante, en ces temps de mondialisation, par l’emprise de plus en plus forte qu’ont sur les relations internationales les grands espaces étatiques installés (Etats-Unis, Chine) ou émergents (Inde, Brésil), alors que les Etats-nations européens vieillissants sont structurellement relégués. 

Bien entendu, afin de ne pas faire dans le déterminisme, ces constats doivent être interprétés avec précaution. Cependant, ils confirment que chaque acteur international est impliqué dans une situation, avec tout ce que cela sous-entend. Et chaque observateur aussi, parce que comme l’a expliqué Gadamer, celui-ci se tient forcément en un lieu singulier qui limite les possibilités de sa vision ou qui détermine son « horizon » (Gadamer, 1996, p. 286-312). Il en découle que toute analyse ou toute représentation du monde matériel lui-même dépend d’un point de vue particulier, conditionné par un contexte géo-historico-culturel.

L’ethnocentrisme des représentations

Le monde que l’on observe ou dans lequel on agit est donc un univers pluriel ou un plurivers selon l’opinion de William James et de tous ses héritiers. C’est la conséquence de ce que Richard Rorty appelle le principe ethnocentrique, d’après lequel le contenu initial des croyances sur le monde est purement subjectif et émane d’une culture spécifique, bien qu’il évolue sous l’action de son environnement social et politique (Rorty, 1993). Ou, tout simplement, de l’ethnocentrisme, terme que William Sumner a utilisé le premier, en 1906, pour distinguer le fait banal et incontournable que chaque acteur social, quel qu’il soit, se considère « au centre de chaque chose et que tous les autres sont estimés et jaugés par rapport à lui » (Sumner, 1906, p.13).

En Relations internationales comme en géopolitique, le conditionnement spatial-culturel des théories et des représentations est incontestable et inévitable. Cela se comprend d’autant mieux que leurs auteurs ont très souvent des visées de politique internationale. Les réalistes américains n’ont jamais véritablement caché que leur réflexion théorique s’appliquait avant tout aux grandes puissances, et principalement aux Etats-Unis dont il fallait comprendre la position dans le système international afin d’assurer leur sécurité et leur prééminence. Plus tôt, la situation géographique avait fait de la géopolitique anglo-américaine une « géopolitique du marin » parce que fortement marquée par la position insulaire des deux puissances concernées, tandis que la géopolitique allemande portait le sceau de la continentalité et était marquée par le vieux complexe d’encerclement de la Prusse (Dussouy, 2006, p. 126-128). L’ethnocentrisme est également caractéristique de la représentation du monde que s’en faisait l’Empire du Milieu (soit zhong guo, la façon dont la Chine se dénomme elle-même), ou des « cercles des rois » de la tradition védique qui symbolise encore assez bien les contraintes du système international, avec ses rapports de voisinage, pour l’Inde d’aujourd’hui (Dussouy, 2006, p.286-290). Il est même revendiqué par des chercheurs chinois qui critiquent l’hégémonie occidentale en matière de théorie des relations internationales, et qui pensent que celle-ci a pour objectif premier « d’assurer la souveraineté nationale et de servir l’intérêt national, et d’hériter et de transmettre la tradition historique de la culture chinoise » (Chan, 1999, p. 67-68). De leur coté, Johnston et Ross insistent sur la nécessité de tenir compte de cette dernière et de la manière plutôt autocentrée dont la Chine construit sa propre image internationale pour comprendre, à la fois, sa perception de l’ordre mondial et ses initiatives diplomatiques (Johnston et Ross, 2006).

L’ethnocentrisme n’épargne pas les théories les plus libérales. Qu’est-ce que le soft power, si ce n’est pas sa projection (Vaisse, 2001, p.226-227) ? Quant aux théories transnationalistes, on ne peut pas ne pas remarquer que leur émergence est concomitante de l’expansion mondiale des banques et des firmes américaines, et du sentiment dominant, au lendemain de la Guerre froide, que le monde ne pouvait se restructurer que sur le modèle de la démocratie de marché américaine. Il y a sans doute, dans cette dernière coïncidence, à prendre en compte une « fausse conscience » qui a conduit un certain nombre d’observateurs, faciles à situer et influençables, à idéaliser certains faits et à mal interpréter la réalité en devenir. C’est à dire à croire, par exemple, à la fin de la puissance étatique. L’hypertrophie de l’ethnocentrisme occidental explique aussi que des paradigmes qui remontent au 18° siècle européen sous-tendent encore la plupart des théories contemporaines des relations internationales.

A une échelle ou à une autre, dans un cas comme dans l’autre, la fameuse sentence de Robert W. Cox, « une théorie est toujours pour quelqu’un ou pour quelque chose... (Cox, 1986, p.204-249) » s’avère tout à fait imparable. D’ailleurs, il faut lui ajouter pour les raisons vues plus haut : et toujours depuis quelque part. Car, les géographes le savent, ce n’est pas la pratique de la cartographie qui risque le démentir. En effet, par nécessité et comme la théorie, la carte mentale (celle qui figure comment un individu identifie son environnement) sélectionne les faits, les relations et les phénomènes qu’elle représente. Elle utilise des projections qui valorisent les uns ou les autres, et qui reflètent les structures mentales, l’identité et l’idéologie de son auteur.

Malgré les travers signalés, les représentations géopolitiques sont omniprésentes aujourd’hui. Or, contrairement à ceux qui pensent qu’il s’agit alors d’un remake de productions du passé et qui les critiquent, cela s’explique par le fait qu’elles répondent au besoin d’interpréter les dynamiques internationales et transnationales qui, depuis la fin de la Guerre froide, transforment le paysage mondial. Dans une approche pragmatiste, la géopolitique mute en une ontologie qui s’interroge sur l’organisation  spatiale du système international ou mondial.

LA PROBLÉMATISATION
DE LA GÉOPOLITIQUE PRAGMATISTE


Après Richard Hartshorne, qui a été le premier géographe pragmatiste, Leslie W. Hepple a montré comment une triple convergence lie le pragmatisme et la géographie à travers le contextualisme, le perspectivisme et le pluralisme (Hepple, 2008, p. 1530-1541). Ces trois notions se retrouvent au cœur de la pensée réflexive en Relations internationales telle que des chercheurs postmodernes la conçoivent. Mark Neufeld, pour sa part, s’attache à montrer comment l’herméneutique philosophique de Gadamer, alliée à l’épistémologie postmoderne de Kuhn, Feyerabend, et Foucault, et au pragmatisme de Taylor, permet de retourner le champ paradigmatique des relations internationales (Neufeld, 1999, p.45-46, et p.80-82).

C’est en unissant tous ces apports épistémologiques que le renouvellement de l’approche géopolitique des RI est concevable. En problématisant les certitudes des positivistes, certes, mais en commençant par supprimer une série de faux problèmes, comme celui de la recherche de la « vérité » ou celui de l’alternative entre la compréhension et l’explication (Hellmann, 2002, p.5).

La contingence des faits, des valeurs et des théories :
l’antireprésentationalisme


Les pragmatistes sont anti-essentialistes, c’est à dire qu’ils ne croient pas que la réalité puisse être appréhendée en soi, parce que les savants ne peuvent accéder à l’essence des choses.  Et cela pour deux raisons : (1) la signification de ces « choses » change constamment avec le temps et dans l’espace ; (2) le caractère social de la connaissance. C’est à dire le fait que toute recherche est orientée et qu’elle est conditionnée par l’époque. A fortiori, constate Neufeld, la certitude que l’on peut aligner les sciences sociales sur les sciences de la nature et, par conséquent dégager des régularités aspatiales et atemporelles, doit être définitivement abandonnée (Neufeld, 1999, p.34-37) C’est le procès que Robert W. Cox faisait déjà au néoréalisme de Kenneth Waltz, lui-même fortement inspiré par la modélisation des économistes. Il considérait son approche anhistorique comme impossible ou artificielle, parce que l’ordre du monde résultait de l’interaction complexe entre le système interétatique, l’économie mondiale et l’écosystème global (Cox, 1996, p. 494). Ce que l’actualité du monde démontre à l’infini.

Pour John Dewey, un objet ou même une idée est toujours en situation dans un espace-temps donné, et dépend provisoirement d’elle. Celle-ci est contingente des relations entretenues avec les autres unités. En géopolitique, la situation est d’abord topographique. Elle est une affaire de lieu, mais la valorisation (ou la dévalorisation) de celui-ci dépend aussi  de la façon dont il est perçu et normé. Et cette connotation varie dans le temps en fonction de l’expérience sociale. C’est pourquoi, sans omettre sa dimension naturelle comme le recommande Malcolm Cutchin (Cutchin, 2008, p.1555-1569) on peut considérer avec Doreen Massey que l’identité du lieu dérive, pour une large part, de son contexte, de ses interactions avec son environnement (de la façon dont il est perçu) (Massey, 2008).

Leur scepticisme cognitif conduit les pragmatistes à considérer qu’une théorie vaut ce qu’elle vaut en fonction de son utilité pratique. Elle est un outil intellectuel largement déterminé par son contexte géopolitique. L’alternance des rôles tenus par la puissance, la coopération ou les valeurs et les identités dans les différentes théories des RI en est la preuve, quand on constate la prééminence du réalisme à l’heure de la Guerre froide, du libéralisme à partir du moment où  l’emprise de l’économie mondialisée sur les relations internationales devient manifeste, et du constructivisme quand, concomitamment, les flux transnationaux de personnes et d’idées font lever des enjeux culturels. Le monde est en perpétuel devenir, non révélé et non imposé, tandis que chaque théorie ne saisit qu’un petit nombre d’éléments de ce monde complexe. Cette limite entraîne donc qu’une théorie ne saurait être autre qu‘une théorie non-représentationaliste (NRT) comme la dénomme Owain Jones (Jones, 2008, p.1600-1612). Autrement dit, précise-t-il, une hypothèse de travail, et rien de plus, qui ne sacrifie pas « la concrète et complexe diversité des choses » au nom de la « vérité ».

La conception stratégiste des valeurs partagée par les pragmatistes, selon laquelle, elles servent avant tout à exprimer et à légitimer les projets de ceux qui les portent, d’une part,  et d’après laquelle, leur inculcation explique pourquoi les sujets croient à ce qu’ils croient et veulent ce qu’ils veulent, d’autre part, les incite enfin à la réserve dont ils font preuve face à toute théorie (Rorty, 1993). Ils ne sont pas loin de voir en elle une de ces « machineries conceptuelles » qui permet au pouvoir de fixer les croyances le plus longtemps possible et à les étendre le plus loin possible (Berger et Luckmann, 1996). Au titre de ce que le savoir est pouvoir, et parce que « celui qui détient le plus gros bâton possède les meilleures chances d’imposer ses définitions de la réalité » (Berger et Luckmann, 1996, p.147), une théorie peut devenir une prophétie autoréalisatrice. Comme il en va aujourd’hui de la théorie libérale sur la mondialisation. Mais aussi de son envers altermondialiste puisque toutes les deux annoncent l’avènement irréversible d’une société globale cosmopolitiste. Ensemble, elles justifient par avance les stratégies des acteurs dominants (Dussouy, 2009, p.218-221). Et quand bien même une telle prophétie reste à la merci du chaos, comme l’on commence à s’en apercevoir. 

Les théories ne sauraient donc  être des fins en soi, mais elles peuvent  aider à comprendre la construction du système international et la rationalité des acteurs. En suivant Owain Jones, on dira que les « combinaisons et recombinaisons de multiples perspectives théoriques au sein de la NRT est l’approche pragmatiste de la connaissance » (Jones, 2008).

Interethnocentrisme et pluralisme

Au postulat positiviste de l’existence d’un « monde réel » et unique, objet de la recherche et extérieur aux observateurs mais accessible « dans sa vérité » à chacun d’eux, il convient d’opposer la « pluralité des mondes » inhérente à la reconnaissance des préjugés des uns et des autres, acteurs et observateurs compris (Neufeld, 1999, p.40). En tout état de cause, la réalité n’étant qu‘une réalité perçue et représentée à travers le prisme de l’ethnocentrisme, le pragmatisme, tel qu’il est revisité par Rorty, préconise deux attitudes qui rendent la discussion scientifique possible.

La première réside précisément dans le dialogue interethnocentrique (l’interethnocentrisme selon le philosophe), mais sans obligation de résultat, et qui ne peut pas être confondu avec l’intersubjectivité supposée sans domination des constructivistes. Pour la bonne raison que  dans toute transaction humaine, l’art de la persuasion, en particulier à l’âge médiatique, consiste à conditionner les Autres (individus ou peuples), en « conformant leurs perceptions, leurs cognitions et leurs préférences de manière à ce qu’ils acceptent leur rôle dans l’ordre existant des choses... » (Lukes, 1974, p.24). Et parce qu’il tient compte du problème de la compatibilité des paradigmes souligné par Kuhn lui-même (Borradori, 1994, p.24-25), l’inter-  ethnocentrisme se comprend mieux comme un multiperspectivisme (Owen, 2002, p. 653-673) qui se contente de suggérer un usage alternatif et pluriel des différents paradigmes face à une situation donnée, que comme une combinatoire de ces derniers. Si celle-ci n’est pas à exclure, et, on l’a écrit plus haut, certains l’envisagent, il en ressort que l’on accueillera avec scepticisme l’hypothèse de Kratochwil d’une théorie consensuelle de la vérité (terme auquel il préfère celui de connaissance), même très circonstancielle et jamais universelle comme il la conçoit (Kratochwil, 2009, p. 705-706).

La seconde condition est le perspectivisme qui consiste en une reconstruction contextuelle des valeurs et des préjugés des acteurs, d’un côté, et dans la confrontation entre le contexte donné à comprendre et la situation de l’observateur, de l’autre. Par suite, le perspectivisme défend que chaque époque doive être comprise dans les catégories qui lui sont propres. Ce qui exige un effort intellectuel rarement consenti.

En postulant que tout contexte est inévitablement l’objet de multiples représentations à mettre en relation et que la pluralité des théories est une bonne chose, le pragmatisme assume son inter-ethnocentrisme. Mais il fait plus en notifiant que cette position de principe pluraliste se prolonge par des moyens méthodologiques (plutôt que par une méthode), pluriels eux aussi, interprétatifs et toujours sujets à correction.

Holisme et interprétation.

En sciences sociales, soutient Neufeld, le principe d’une connaissance scientifique objective et non affectée par les déterminations axiologiques des chercheurs doit être considérée comme obsolète (Neufeld, 1999, p.40). Du coup, le renoncement des  post-positivistes à toute théorie représentationaliste ou de la correspondance (celle qui se veut une « copie du réel »), en même temps que le déclin de l’empirisme ont ouvert la voie à l’herméneutique, dont le retour a été salué par Peter Winch dès 1958 (Winch, 1958). Elle est le seul moyen dont on dispose pour appréhender l’holisme inhérent à l’approche pragmatiste qui accorde la primauté au contextuel, c’est à dire à la multidimensionnalité des phénomènes et des événements, et qui n’entend pas dissocier les faits et les valeurs.

Comme l’exprime parfaitement Richard Rorty, il va de soi que :

« nous ne pourrons jamais sortir du « cercle herméneutique », autrement dit contourner le fait que, d’une part, on ne peut comprendre telles parties d’une culture (d’une pratique, d’une théorie, d’un langage, etc.) inconnue, sans comprendre le fonctionnement du tout dans lequel elles s’inscrivent ; et que, d’autre part, on ne peut accéder au fonctionnement de ce tout sans avoir une certaine compréhension de ces parties » (Rorty, 1993, p.353)

On le conçoit aisément, l’holisme pragmatiste associe donc l’analyse systémique et l’analyse stratégique. De sorte qu’il problématise la spatialité des R.I., toujours prégnante mais désormais envisageable comme un Tout façonnable, comme une configuration modélisable offrant autant de possibles que de contraintes.

Une telle ouverture n’est praticable que si l’on respecte « les axiomes du systémisme » tels que Jean Louis Le Moigne les a redéfinis dans une perspective pragmatiste, trop méconnue en France, et qu’il appelle encore constructiviste (Le Moigne, 2001, I-p.138). Ils sont au nombre de trois. L’axiome « d’opérationnalisation téléologique » implique que tout phénomène modélisable est compris comme une action ayant une finalité. Ce qui veut dire aussi que nous ne pensons que parce que nous devons agir, et non pas l’inverse (Hellmann, 2002, p.7). L’axiome « d’irréversibilité » intègre le changement, en précisant que tout phénomène mobilisable est perçu comme transformable au fil du temps.  L’axiome du « tiers inclus » infère deux choses : d’une part, la réunion inséparable de l’opération de connaissance et de son résultat, d’autre part, l’association des contraires qui entraîne qu’un même objet puisse être A et non-A à la fois, en fonction du contexte. C’est ce qui faisait déjà dire à James que toute vérité est circonstancielle, qu’elle peut présenter des aspects contradictoires selon les lieux et selon les époques, et qu’elle n’est ce qu’elle est qu’en raison des événements qui permettent sa « vérification » (Hellmann, 2002, p.8).

GÉOPOLITIQUE PRAGMATISTE ET RI :
L’ANALYSE HOLISTE
ET MULTIPERSPECTIVISTE
DES CONFIGURATIONS INTERNATIONALES
D’ACTEURS ET DE POUVOIRS


Le renouveau du pragmatisme contraste avec l’essoufflement des théories des R.I. face à la complexité du monde et aux ruptures qui contredisent l’évolution linéaire et intégratrice que certains imaginent le voir suivre. La conscience s’impose doucement de la plus grande pertinence d’une approche interprétative et configurationnelle de sa réalité, ou autrement dit géopolitique. Plus modestement qu’une théorie, il s’agit alors de prôner les ajustements successifs d’une figure spatialement et contextuellement ordonnée à un ensemble de données matérielles et immatérielles. La géopolitique pragmatiste use pour cela d’une méthode qui, reposant sur l’enquête et sur le raisonnement interrogatif entend proposer des modélisations alternatives ou réfutables. C’est ce que Nicholas Rescher appelle la procédure d’investigation cognitive (Rescher, 1977).

Jörg Friedrichs et Friedrich Kratochwil, quant à eux (Friedrichs/Kratochwil, 2099, p.709),  entendent conserver le terme d’ « abduction » (ou retroduction) qui nous vient de Charles Peirce (Peirce, 1955). Demeurant à un niveau de généralisation encore prononcé par rapport à ce qui a pu être exposé précédemment, ils assoient la recherche d’essence pragmatiste sur sept principes : (a) le but de la recherche, incluant la motivation personnelle, doit être publiquement affiché ; (b) l’orientation pertinente d’un champ spécifique est plus importante qu’une théorisation causale ; (c) la recherche pragmatiste fait plus appel aux concepts qu’aux  théories ; (d) les distinctions conceptuelles devraient servir à mettre en lumière des catégories de similitudes et de différences ; (e) un cas particulier peut relever d’une scène contextuelle « plus importante » ou « plus typique » ; (f) la complexité peut être circonscrite grâce à des instruments formels appropriés ; (g) l’abduction est éventuellement compatible avec la théorisation causale (Friedrichs/Kratochwil, 2009, p. 716).   

En ce qui concerne la géopolitique proprement dite, la méthode pragmatiste, à la fois systémique et multiperspectiviste, peut être décomposée de la manière qui suit : 

FIGURE 1 : LE PRAGMATISME MÉTHODOLOGIQUE
EN GÉOPOLITIQUE




L’objet d’étude :
la configuration du système international


La configuration systémique est l’artefact supposé représenter l’organisation spatiale du système international à une époque donnée. Sa construction est déterminée, dans un premier temps, par les positions structurelles des acteurs tributaires des capacités et des identités de chacun, de leurs perceptions mutuelles, et, cela va de pair, des données macrosociales. C’est à dire les ressources et les contraintes des différents champs de l’espace mondial, organisé chacun par sa logique propre de structuration. On doit souligner, à ce propos, l’adéquation remarquable, mais non prévue par Pierre Bourdieu (Bourdieu, 1980, 1992), de son concept de champ (un « espace structuré de positions » par des acteurs disposants de capacités inégales et décidés à acquérir ou à conserver leurs positions) à l’analyse géopolitique pragmatiste.

Dans un second temps, la construction découle de l’interaction des stratégies des acteurs, dépendantes les unes des autres. Sa polarité variable, parce qu’unique, double ou multiple, fait que différents modèles sont concevables en fonction des paradigmes et des hypothèses adoptés. C’est à ce niveau que les théories des relations internationales sont des outils. Elles sont utiles parce qu’en privilégiant chacune un champ (le champ diplomatico-militaire pour les réalistes, le champ économique et institutionnel pour les libéraux qui retrouvent les premiers dans le cadre de l’Economie Politique Internationale, et le  champ symbolique, à travers l’identité et la communication, pour les constructivistes), elles expliquent comment, et dans quelles conditions, tel ou tel facteur peut prédominer.

Néanmoins, au stade de l’interprétation finale, la principale difficulté réside dans les relations d’incertitude qui caractérisent les interactions des acteurs et des facteurs ou les interfaces des champs. Parce quand on parle de complexité, il s’agit bien de se confronter au problème de la transduction, mis en avant par Deleuze et Guattari, qui est celui de « la manière dont un espace sert de base à un autre, ou au contraire s’établit sur un autre, se dissipe ou se constitue dans l’autre » (Deleuze et Guattari, 1986, p.384). Siege de la multidimensionnalité, la transduction est au départ de toutes les dynamiques et de toutes les turbulences qui parcourent le système international. Dans ces conditions, la meilleure façon d’affronter cette difficulté et de se trouver un point d’ancrage est d’admettre que le concept de puissance (ou de pouvoir, au sens où il a été entendu plus haut) est le seul référent commun à tous les champs. Cela parce que, dans tous les cas de figure, jusqu’à la société mondiale si l’on considère qu’il en existe une, et parce qu’il est constant, flexible et transformable, à la fois, c’est le concept de la puissance qui assure leur interconnexion (Barnett et Duvall, 2005). Ceci admis, il faut essayer de comprendre comment les acteurs et les pouvoirs interagissent entre eux.

L’enquête :
l’analyse spatiale des champs


Dans cette direction, il va de soi que les différents champs constitutifs de la configuration géopolitique doivent être l’objet d’une procédure d’enquête spécifique et destinée à saisir leur logique interne de structuration et la rationalité limitée des acteurs qui s’y meuvent. Cette procédure renvoie, dans une première étape, à l’analyse spatiale qui « repère, révèle, analyse, classifie et explique les configurations récurrentes, les processus de leur mise en place et de leur évolution, tâche difficile car tout n’est pas visible dans l’espace, tout n’apparaît pas à l’occasion d’une seule lecture superficielle » (Bavoux, 2002, p.127). Aujourd’hui, l’hypertrophie ou la transduction générale du champ de l‘économie révèle néanmoins une évidente et forte économicisation des relations internationales. C’est lui qui dicte les nouvelles polarités, les nouveaux rapports (de plus en plus inversés) centre-périphéries, tandis que sa logique de structuration libérale et marchande légitime les stratégies des Etats soumis le plus souvent à des pouvoirs financiers qui les dépassent. Cependant, la transformation du monde par l’économie n’implique ni la dissolution du militaire, ni la disparition du risque de guerre, surtout du côté des puissances émergentes (Prost, 2010, p.161-172). Il demeure que l’intentionnalité de chaque acteur est toujours difficile à déchiffrer même si à l’instar des constructivistes et contre la tradition réaliste, beaucoup ont tendance à croire qu’à l’heure de la communication « le problème des autres états d’esprit » n’est plus un problème (!) (Dussouy, 2007, p. 253-256).

D’où le nécessaire recours à une seconde investigation, consistant à déceler les paradigmes, les valeurs, les symboles qui influencent les comportements des acteurs, et à les mettre en perspective avec les intérêts qui les conditionnent. Car il est inconcevable, d’un point de vue pragmatiste, de séparer la « structure matérielle » et la « structure idéelle » du système international, ou d’en occulter une au profit de l’autre.

L’interaction des champs et l’interactivité des stratégies, au sein du système international, implique, de la part de l’observateur, un effort de recontextualisation permanent consécutif à l’intimité et à la complémentarité du couple géopolitique-géostratégie. Effectivement, le fait que les résultats des stratégies sont difficiles à prévoir parce qu’elles dépendent les unes des autres implique un suivi constant du remodelage de l’espace politique. Surtout que les acteurs ne savent pas toujours évaluer la façon dont leur stratégie influe sur celles des autres, ou sur leur environnement matériel, et ont du mal à se rendre compte de ce qui peut changer chez eux en fonction de leur propre comportement (Jervis, 1970, 1976, 1997). Les résultats sont loin de répondre toujours  aux intentions.

L’herméneutique (interprétation) :
modélisation et réflexivité


Les modèles servent d’abord à mettre de l’ordre dans la factualité inextricable du monde et à donner du sens aux théories et aux conceptualisations dans la complexité des configurations. Car, si leur autoconsistance ou leur cohérence interne est une exigence, leur consistance cognitive (c’est à dire leur capacité à être en congruence avec le réel et à l’expliquer pleinement) est toujours problématique, et leur prévisibilité reste faible. Ne pas en tenir compte fait vite verser tout type de représentation dans la raideur de la réification idéologique ou dans la vacuité de l’eschatologie humaniste et universaliste.

L’approche réflexive est ici de rigueur. Une modélisation ne saurait être autre qu’heuristique, surtout quand il s’agit de conceptualiser et de « visualiser » le système mondial. Il faut se garder de tout évolutionnisme, du type de celui qui ferait croire aujourd’hui à une coalescence des sociétés, et combiner le synchronique et le diachronique sur la longue durée. Ce qui peut révéler bien des surprises. En ce qui concerne le devenir du système mondial, depuis la thèse de l’hégémonie (ou de l’empire !) en vogue jusqu’à il y a peu  jusqu’à celle du chaos, maintenant plus fréquente depuis que la crise systémique a commencé, des configurations plus ou moins bien ordonnées sont envisageables en fonction  des différents paradigmes en compétition.

Ajoutons, pour en terminer avec ces considérations méthodologiques, que le principe de  recontextualisation des phénomènes et des situations, inhérent au « holisme pragmatiste » et à la pensée réflexive, fait planer le doute sur la pertinence de la méthode des études de cas répétées à l’infini, très prisée par la sociologie des relations internationales, sachant qu’il ne peut y avoir de réplication des résultats puisque chaque cas est un contexte, et que les valeurs changent en fonction des cultures (Taylor, 2005, p.123).

Le puzzle géopolitique et l’hypothèse
de la nouvelle configuration mondiale


 Afin de lancer une discussion sur les problèmes concrets du monde contemporain, nous postulerons que la configuration géopolitique globale, conçue comme la synthèse graphique d’une série d’analyses factorielles et stratégiques (menées par ailleurs), s’organise comme la carte ci-après entend le montrer.

CARTE 1. LA NOUVELLE CONFIGURATION
GÉOPOLITIQUE MONDIALE.



Elle a le mérite, selon nous, de formaliser les sentiments qu’expriment, ces derniers temps, un certain nombre d’observateurs quant à une perte d’influence des Etats occidentaux dans le monde, et plus encore quant à un déclin ou à une « provincialisation » de l’Europe. Elle est, concrètement, la conséquence d’une transition, d’une transformation et d’une translation du pouvoir mondial, qui se sont produites à l’occasion du changement global et profond engendré par les processus de la mondialisation. Elle est aussi une manière, inévitablement ethnocentrique, de réfléchir sur le puzzle géopolitique mondial de plus en plus difficile à déchiffrer.

En matière de transition de la puissance, il semble bien que la crise ouverte en 2008 vient de clore  le « moment unipolaire » des Etats-Unis, et au-delà, leur cycle hégémonique. Il leur faut désormais compter avec l’émergence de nouvelles puissances, du côté de l’Asie en particulier avec, en pointe, la Chine. Une nouvelle hiérarchie se met en place, couronnée par  le nouveau duopole que forment les deux Etats. Dans le contexte marchand dominant, elle est d’abord le reflet des rapports de force économiques et financiers. La transformation de la puissance, c’est à dire la prévalence de son aspect soft sur sa forme hard et du culturel et du marchand sur l’idéologique et le militaire, ne doit pas cependant faire perdre de vue la course aux armements qui agite l’Asie. La Chine et l’Inde ont engagé de grandes dépenses militaires pour acquérir les nouvelles technologies indispensables à l’obtention du statut régional ou mondial qu’elles visent. En partie à cause de ses nouveaux besoins énergétiques et minéraux, la Chine paraît aussi avoir compris que son « avenir est sur les mers », a l’instar de l’Allemagne au 19° siècle, et elle fournit un effort naval sans précédent (aménagement de nouvelles bases navales comme celle de Sanya, constructions de submersibles nucléaires …) dans la perspective d’assurer la défense de ses lignes d’approvisionnement dans un contexte de pénurie de pétrole et de course aux matières premières. Forte de sa croissance, elle n’hésite pas non plus à se présenter devant les sociétés du Sud comme un modèle politique et culturel alternatif à l’occidental. Au plan spatial enfin, la translation des principaux facteurs de la puissance vers l’Asie orientale se traduit par un décentrement du monde qui rend  caduque sa représentation cartographique européocentrique, à laquelle on s’est trop habitué. C’est comme si, en écoutant Pierre Chaunu, qui voyait dans le binôme démographie/technologie le facteur déterminant de l’histoire des civilisations, le balancement de l’axe Méditerranée-Inde-Chine « sur lequel tout se joue », de l’Occident vers l’Orient, se produisait sous nos yeux (Chaunu, 1974, p. 83 et 292). Ce qui laisserait aussi entendre, mais ce qui serait sans doute exagéré, que l’épisode de prépondérance des Etats-Unis n’aurait duré qu’un seul siècle, le vingtième ! 

La portée informative et explicative de la représentation géopolitique ne s’arrête pas là, car l’affaire n’est pas que symbolique. D’ores et déjà, si l’on en croit T.V. Paul, les Etats-Unis ont entamé la mise en place autour de la Chine d’un soft-balancing, c’est à dire d’un équilibre régional bâti, d’après ses termes, « comme une coalition tacite et non-offensive faîte pour neutraliser une puissance menaçante émergente ou potentielle » (Paul, 2004, p.14). A la différence de l’équilibre traditionnel destiné à contrer une puissance ouvertement expansionniste, l’équilibre soft prend en compte la globalisation de l’économie et  les interdépendances qui en découlent, et intègre les velléités de certains alliés de l’Amérique à faire cavalier seul. Entre la Chinamerica ou le duopole tel qu’on le vit ces derniers temps et la bipolarisation pure et dure, la complexité des RI fait que plusieurs scenarii sont concevables. Mais, ils tourneront tous autour de la relation centrale Washington-Pékin, facteurs endogènes inclus. L’hypothèse de la nouvelle configuration permet alors de mettre en perspective  les différentes options et priorités stratégiques des deux protagonistes, surtout si l’on croit avec Robert Kagan que « les luttes pour la puissance et l’influence sont redevenus les traits dominants de la scène internationale » (Kagan, 2009) : recherche d’un équilibre eurasiatique, dirigiste ou  multilatéral, ou containment régional de la Chine par les Etats-Unis ; réactivation de leur « cauchemar de Mackinder » au cas où la mondialisation de plus en plus sinocentrée les écarterait des marchés et des ressources du continent asiatique (Garver, 2006, p.1-22) ; valorisation stratégique, surtout du point de vue chinois, de la mer de Chine Méridionale et de l’océan Indien, ou encore de l’Asie centrale, le « pivot géopolitique » par excellence comme zone névralgique comprenant des Etats instables et des ressources recherchées (Brzezinski, 1997) ;  importance pour l’un comme pour l’autre de leurs relations bilatérales avec l’Union indienne, etc.  

Ensuite, à l’instar de l’Amérique, d’autres régions du globe vont se retrouver dans des situations plus avantageuses ou, au contraire, plus délicates. Comme nous avons essayé de le montrer à une autre occasion, il faut craindre un fractionnement accentué de l’Afrique en raison de l’intensification des influences extérieures sur le continent (Dussouy, 2010). Un autre enseignement de cette représentation est la marginalisation du continent européen qu’elle laisse clairement entrevoir, en même temps qu’elle suggère les défis que les Etats européens ont à relever dans les différents champs de la géopolitique (voir carte suivante).

CARTE 2



Les Européens ne peuvent plus se dissimuler le déclin de leurs nations respectives et la mise en cause de leur modèle social évolué (encore confortable quelles que soient ses variantes nationales). Cette régression s’inscrit dans les vicissitudes financières de l’Union européenne, et, bien entendu, dans l’incapacité des vingt-huit nains politiques qui la composent de parler d’une seule voix sur la scène internationale (Dussouy, 2013).

La mondialisation, dans sa version asiatique, a déstructuré les industries européennes et l’emploi (secondaire et tertiaire) qui va avec. Elle est en train de faire tomber les derniers pans de l’Etat-providence dans ce qui a été maintenu en matière de protection sociale. Elle voit maintenant les premiers investissements chinois acheter à bon compte des infrastructures en Europe (près de la moitié des docks du port du Pirée en Grèce) qui sont autant de concessions (c’est l’histoire à l’envers) qui vont permettre aux multinationales chinoises de s’ouvrir un peu plus les marchés européens, ou de s’y maintenir en cas de retour au protectionnisme. Pour aussi pacifique qu’elle soit, et pour autant que la doctrine de Pékin l’affirme, l’émergence de la Chine entraîne donc le déclassement des puissances européennes. Et le phénomène va s‘amplifier avec la modernisation des autres économies asiatiques. Dans l’incapacité, à quelques exceptions prés dont celle particulièrement notable de l’Allemagne, de réaliser des excédents grâce à leur commerce extérieur, les Etats et les sociétés d’Europe sont de plus en plus endettés, et débiteurs des grandes institutions bancaires et financières. La stabilité, et parfois même l’existence, de l’euro s’en trouve menacée. Il n’est pas près de remplacer le dollar comme devise internationale. Ce que fera, un jour, le yuan si la course de l’économie mondiale se poursuit comme elle a commencé, pour les mêmes raisons que le dollar a remplacé dans cette fonction la livre-sterling.

L’affaiblissement économique européen devient de plus en plus sensible en raison du manque de dynamisme (ou d’une croissance trop faible) et des dépenses sociales engendrés par le vieillissement des populations. Les « pyramides des âges » des Etats européens ont pris la forme de « toupies démographiques » (avec une base de plus en plus étroite) dont on peut imaginer le désastre social quand elles auront perdu l’élan que leur a donné leur jeunesse passée. La question va se poser notamment pour l’Allemagne quand ses cadres et techniciens industriels hautement qualifiés vont atteindre en masse, bientôt, l’âge de la retraite. Quant à l’immigration, qui ne cesse d’augmenter sous la pression démographique des pays du Sud, elle concerne avant tout des personnes non qualifiées. Ses flux génèrent la formation de communautés socialement et culturellement non intégrées et, partout en Europe, se manifestent des phénomènes de rejet de plus en plus déclarés et assumés, dont on peut penser qu’ils vont se développer avec la crise.

La situation des Etats européens dans la nouvelle configuration mondiale apparaît d’autant plus délicate qu’ils ont le plus grand mal à agir de concert et qu’ils sont dans l’incapacité de fixer et de mener des politiques communes. Il est d’ailleurs significatif que l’on ne parle plus de construction européenne et encore moins d’unification de l’Europe, mais que l’on se contente désormais de faire fonctionner, le moins mal possible, une « gouvernance européenne » (une expression peu engageante) assise sur le seul euro. Ainsi démunis, les Européens ne semblent plus croire qu’à la vertu de la « puissance par la norme » susceptible, grâce à la conversion des Autres, des Chinois et des Musulmans principalement, à leurs standards culturels, de leur épargner d’être dominés, ou simplement malmenés dans leur confort, d’une façon ou d’une autre. Mais, ne s’agit-il pas là d’une illusion constructiviste, ancrée dans leur ethnocentrisme et campée sur la surestimation des valeurs occidentales ?  C’est la question que l’on peut se poser quand on constate le désarroi des gouvernements européens face aux conséquences potentielles (démographiques et politiques surtout) des révoltes (ou des révolutions ?) qui parcourent les pays arabes, et dont ils s’étaient, dans un premier temps, réjouis. Et qu’ils avaient saluées. Les  atermoiements qui ont suivi témoignent bien de la difficulté à comprendre le puzzle géopolitique du monde, dont il n’est question ici que de suggérer une figure possible.  

*  *  *

Les cartes étant souvent plus explicites que les longs discours, elles confèrent à la géopolitique une valeur pédagogique certaine, en même temps qu’elles lui servent de moyens de communiquer et d’interroger. Mais, bien entendu, son apport ne s’arrête pas là. D’une part, dans sa version positiviste, la géopolitique  expose tout le background naturel et humain, donné et construit, dans lequel se déroulent des relations internationales qui sont nécessairement situées et qui, rétroactivement, valorisent des lieux précis. D’autre part, parce que les relations internationales sont précisément en situation, qu’elles relèvent d’une configuration d’acteurs et de pouvoirs qui change, la géopolitique pragmatiste a pour objectif de les recontextualiser en permanence. C’est à dire de suivre le changement induit par les interactions et par les dynamiques spatiales enclenchées, et de l’illustrer de manière heuristique. De la sorte, en ce début siècle, il nous est permis, en faisant l’hypothèse d’une nouvelle configuration du monde centrée sur la relation Asie-Amérique de prospecter le contexte (ce qui méritera de plus longs développements) qui conditionne en permanence les politiques et les comportements des acteurs.

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 26 octobre 2017 15:01
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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