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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Penser l'action directe des Black Blocs.” (2004)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Francis Dupuis-Deri, “Penser l'action directe des Black Blocs.” Un article publié dans la revue Politix, vol. 17, no 68, 2004, pp. 79-109. [Autorisation accordée par l'auteur de diffuser cet article dans Les Classiques des science sociales le 14 juin 2007.]

Introduction

Les Black Blocs ont fait une entrée spectaculaire dans le mouvement altermondialiste lors de la Bataille de Seattle du 30 novembre 1999 en fracassant les vitrines de Me Nike Gap et de succursales de banques analyse proposée qui inspire entretiens avec des militants analyses de leur discours et observations de manifestations pour objectif identifier origine et la diffusion de la tactique du Black Bloc et de comprendre les raisons politiques qui poussent des militants avoir recours Trois questions ordre politique seront soulevées qui doit décider des modalités actions au sein un groupe militant particulier et au sein une manifestation en général et qui doit décider des critères efficacité des actions un mouvement social et parler en son nom Pour répondre la notion de respect de la diversité des tactiques et les liens entre les Black Blocs et des organisations militantes radicales et réformistes mais aussi avec autres blocs les Tute Bianche et les Pink blocs sont discutés 

Une part importante des activités du mouvement altermondialiste en Occident consiste à contester la légitimité de grands sommets des institutions internationales associées à la mondialisation du capitalisme, telles que l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, le G8, l'Union européenne, etc. Diverses coalitions organisent à ces occasions des débats publics, des projections de films, des spectacles de musique, des carnavals de rue, des manifestations et des actions de perturbation, l'ensemble pouvant courir sur plusieurs journées. C'est dans ce contexte que les Black Blocs ont fait une entrée spectaculaire dans le mouvement altermondialiste lors de la « Bataille de Seattle » du 30 novembre 1999 en fracassant les vitrines de McDonald's, Nike, Gap et de succursales de banques. 

Le Black Bloc est une forme d'action collective très typée, qui consiste pour des individus masqués et vêtus de noir à former un cortège (un bloc noir) au sein d'une manifestation. II n'y a pas un Black Bloc, mais des Black Blocs, chacun se formant à l'occasion d'une manifestation pour se dissoudre avec elle. La taille des Black Blocs varie de quelques dizaines à quelques milliers d'individus. Dans certains cas, plusieurs Black Blocs sont actifs en simultané au sein d'un même événement contestataire, comme lors des manifestations contre le Sommet des Amériques à Québec, en avril 2001. L'objectif premier d'un Black Bloc est d'indiquer la présence dans la manifestation d'une critique radicale du système économique et politique. Pour préciser ce message, les Black Blocs comptent généralement leur lot de drapeaux anarchistes (noirs ou rouges et noirs) et de banderoles frappées de slogans anticapitalistes et/ou antiautoritaires. Les Black Blocs ont parfois recours à la force pour exprimer leur critique radicale, ce qui en fait l'objet de vives polémiques. Les politiciens, les policiers, des porte-parole des principales organisations « réformistes » du mouvement social et même des journalistes et des universitaires [1] s'entendent pour condamner ces manifestants qui ont recours à la force. Une voie manque pourtant à ce choeur de critiques, celle des participantes aux Black Blocs et de leurs alliés. 

Sans prétendre épuiser le sujet, la discussion proposée ici considère les Black Blocs comme un phénomène et un acteur politiques, et elle explore l'hypothèse d'un lien fort entre l'action collective de type Black Bloc et la volonté d'un ensemble de manifestantes et de militantes altermondialistes de vivre « autrement » leur participation politique. Ainsi conçu, le phénomène Black Bloc apparaît comme un épiphénomène d'un vaste mouvement antiautoritaire consciemment ou non « anarchiste » qui participe d'une tradition occidentale aux côtés des sans-culottes et des enragés de la Révolution française, des socialistes utopistes du début du XIXe siècle, des nihilistes de la fin du XIXe siècle, des soviets, des conseils ouvriers et des anarchistes du début du XXe siècle, des étudiantes de mai 68 et de ce que les sociologues ont nommé les « Nouveaux mouvements sociaux » (féministes, écologistes, jeunes, homosexuelles) qui ont voulu rompre dans les années 1960-1970 avec le militantisme partisan ou syndical et s'organiser sur un mode horizontal, égalitaire et consensuel [2]. Cette mouvance hétéroclite propose une radicalisation de l'expérience démocratique privilégiant un processus de prise de décision délibératif décentralisé, égalitaire et participatif et rejetant toute référence au mythe de la représentation politique (de la « nation », du « prolétariat », de la « société civile » ou d'un mouvement social). Ce courant antiautoritaire méprise toute forme d'autorité, de hiérarchie et de pouvoir, même celles qui trouvent à proliférer dans les mouvements sociaux en principe égalitaires comme le mouvement altermondialiste. Le consensus est un objectif politique et moral, car il respecte l'autonomie et la volonté de chacun, contrairement au règne de la majorité qui s'impose directement ou par la voix de « représentantes » et qui prétend au final exprimer la volonté générale aux dépens de la minorité silencieuse. Cette primauté du consensus, qui va de pair avec la liberté d'association et la décentralisation, implique la possibilité réelle que les associations militantes librement consenties puissent se dissoudre et se reformer, se fédérer ou s'autonomiser [3]. 

Pour appréhender le phénomène des Black Blocs sous cet angle politique, la discussion cherchera dans un premier temps à le resituer dans son contexte historique d'émergence, et à identifier les canaux de sa diffusion à travers le temps et l'espace, qui relèvent déjà de cette logique antiautoritaire. L'utilisation occasionnelle de la force sera ensuite pensée dans le cadre normatif de l'éthique de la délibération, et l'analyse portera principalement sur la légitimité des processus de prise de décision. Il est important de préciser que ce n'est pas parce qu'ils sont « anarchistes » que les participantes aux Black Blocs ont recours à la force. En effet, toutes les idéologies politiques et religieuses ont su justifier au moment opportun la violence souvent meurtrière de leurs partisanes et plusieurs anarchistes sont des adeptes dogmatiques de la non-violence, c'est-à-dire qu'ils considèrent que la violence aussi minime soit-elle est toujours illégitime [4]. En référence à des événements concrets (principalement les manifestations contre l'OMC à Seattle [1999], contre le Sommet des Amériques à Québec [2001] et contre le Sommet du G8 à Annemasse et Genève [20031), il sera possible de mieux comprendre les raisons politiques et organisationnelles qui poussent les uns à parfois recourir à la force et les autres à condamner publiquement cette forme d'action collective et souhaiter son éradication. Trois questions d'ordre politique seront soulevées : qui doit décider des modalités d'actions au sein d'un groupe militant particulier ? qui doit décider des modalités d'action au sein d'une manifestation en général ? qui doit décider des critères d'efficacité des actions d'un mouvement social et parler en son nom ? 

Cette discussion s'inspire de plus d'une cinquantaine d'entrevues avec des anarchistes, dont plus d'une dizaine ayant eu recours à la force lors de manifestations (principalement en Amérique du Nord et quelques-uns en France), d'observation participante dans de nombreuses manifestations comprenant un ou des Black Blocs [5] et dans des assemblées militantes [6], et d'une analyse des textes par et sur les Black Blocs [7]. Ma connaissance des manifestations en Europe doit aussi beaucoup à l'excellent mémoire de Clément Barette sur la pratique de la violence politique lors des contre-sommets [8]. Si C. Barette fait référence aux Black Blocs pour désigner l'ensemble de ceux et celles qui participent aux « émeutes politiques », ma définition est plus restrictive et n'englobe que les manifestants masqués et vêtus de noir. Cela dit, j'admets avec C. Barette que ceux et celles formant les cortèges noirs ne constituent très généralement qu'une minorité des « casseurs » dans les manifestations. Mais ce sont les plus visibles. J'insiste encore avec C. Barette sur la nécessité d'éviter toute généralisation au sujet des Black Blocs. L'émeute politique en général et les cortèges des Black Blocs en particulier sont des lieux habités par une multitude hétéroclite. Les objectifs des participantes, ainsi que leurs histoires politiques, leurs expériences militantes et leurs identités socioprofessionnelles, culturelles et de genre, peuvent connaître des variations très importantes d'une manifestation à l'autre. J'en propose ici une lecture qui n'a la prétention ni d'offrir toutes les réponses, ni de dorer le débat.


[1]     Montes (J.), « Mouvements antimondialisation. La crise de la démocratie représentative », Études internationales, XXXIII (4), 2001.

[2]     Cf. le chapitre 6 « Social Movements and Organizational Form » in Della Porta (D.), Diani (M.), Social Movement. An Introduction, Oxford, Blackwell publishers, 1999, ainsi que Polletta (F.), Freedom Is an Endless Meeting, Columbia University Press, 2003 ; Pleyers (G.), « Des Black Blocks aux alteractivistes. Pôles et formes d'engagement des jeunes altermondialistes », Lien social et politique, 51, 2004, p. 127 et Jordan (T.), S'engager ! Les nouveaux militants, activistes, agitateurs..., Paris, Autrement, 2003.

[3]     Colson (D.), « La force radicale de l'anarchie », Réfractions, 12, 2004, p. 101103 et p. 108110.

[4]     Beaucoup de textes ont été publiés sur le thème de l'anarchisme et de la violence. On lira avec intérêt Carter (A.), « Anarchism and violence », Nomos. Anarchism, 19, 1978, p. 324325 ; le chapitre « Is anarchism violence ? », in Berkman (A.), What Is communist Anarchism ?, New York, Dover Publications, 1972 ; le chapitre 40, « Ends and Means », in Marshall (P.), Demanding the impossible. A History of Anarchism, Londres, Fontana Press, 1993 ; et le dossier« Violence, contre-violence, non violence anarchistes » de la revue Réfractions, 5, 2000. Pour un exemple historique fascinant d'un débat au sein d'un mouvement social antiautoritaire nonviolent au sujet de l'utilisation d'une pince pour découper une clôture entourant le site d'une centrale nucléaire, cf. Epstein (B.), Political Protest & cultural Revolution. Nonviolent Direct Action in the 1970s and 1980s, Berkeley, University of California Press, 1991.

[5]     Contre des délégués élus du Front national français (Montréal, septembre 1993), contre le Sommet des Amériques à Québec (avril 2001), contre le FMI et la BM (Ottawa, novembre 2001), contre le Forum économique mondial (New York, janvier 2002), contre le G8 (Calgary, juillet 2002), contre le G8 à Annemasse (juin 2003), contre l'Organisation mondiale du commerce (Montréal, juillet 2003).

[6]     Principalement de la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC) de Montréal, de 2001 à 2002, et du comité de Paris du village alternatif anticapitaliste et anti-guerre (VAAAG) de Paris, de mars à juin 2003, et au VAAAG.

[7]     Plusieurs de ces textes sont repris dans Dupuis-Déri (F.), dir., Les Black Blocs, Montréal, Lux, 2003 et dans David (M.), ed., The Black Blocs Papers, Baltimore, Black Cover Press, 2002.

[8]     Barette (C.), La pratique de la violence politique par l'émeute. Le cas de la violence exercée lors des contre-sommets, Mémoire de DEA, sociologie politique, Université Paris 1, 2002.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 17 novembre 2007 16:25
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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