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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

QUESTIONS DE CULTURE, no 15, “Temps et société. (1989)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la revue QUESTIONS DE CULTURE, no 15, “Temps et société. Un numéro sous la direction de Gilles Pronovost et Daniel Mercure. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1989, 262 pp. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec.

[9]

Questions de culture no 15

Présentation

Daniel Mercure Gilles Pronovost

On se représente souvent le temps comme un phénomène abstrait, fugace, difficile d'analyse, voire insaisissable. Bien qu'il soit au centre de nos expériences quotidiennes, on en retient surtout ses dimensions physiques, linéaires, quantifiables. Pourtant, il existe en sciences humaines une longue tradition de recherche qui trouve ses origines au sein de la pensée philosophique. Celle-ci a été incontestablement, depuis les premières réflexions des Grecs sur les rythmes cycliques de la nature et la finitude du temps jusqu'aux travaux plus récents visant à tracer les lignes directrices d'une phénoménologie du temps, la première source d'une critique en profondeur des approches limitatives ayant pour but de réduire l'étude du temps aux seules analyses de ses formes de mesure extérieures à l'expérience humaine. En effet, les philosophes ont été les premiers à mettre en relief le fait que le temps constitue l'une des dimensions essentielles de notre rapport au monde.

Cependant, si la philosophie et la littérature ont bien illustré nos diverses formes de rapport au temps, c'est d'abord au sein de la tradition psychologique, puis socio-anthropologique, que se sont manifestées les premières études empiriques tendant à mettre en relief nos différentes manières de concevoir et de se représenter le temps. Bien que fort riche, la tradition psychologique n'avait pas pour ambition de cerner le caractère social de nos temporalités vécues. Il revint ainsi à l'anthropologie et à la sociologie de mettre progressivement en relief les diverses dimensions sociales à la source de notre rapport au temps.

[10]

C'est cette dernière perspective que nous allons privilégier dans le présent ouvrage, constitué d'articles dont l'objectif est de cerner certains aspects de nos temporalités sociales. Un tel choix se justifie à la lumière du peu d'importance qui a été accordé jusqu'à aujourd'hui à cette tradition de recherche. En outre, un tel choix apparaît d'autant plus pertinent qu'on assiste depuis une dizaine d'années à un regain d'intérêt pour la sociologie du temps, ce dont témoignent les nombreux textes rassemblés ici. Non seulement les travaux dans ce domaine se sont-ils multipliés, mais leurs champs d'investigation se sont aussi grandement élargis, si bien que de nombreux chercheurs reconnaissent aujourd'hui la pertinence de telles études pour la compréhension de certains aspects de notre culture.

LA NOTION DE TEMPS SOCIAL

Par « temps social », nous désignons généralement la nature et les rapports entre les divers modes d'activités dans le temps considérés selon leurs durées et leurs rythmes propres, de même que les différentes manières de concevoir et de se représenter le temps au sein de nos univers sociaux. Une telle notion met également en relief les différents procédés de structuration de ces composantes selon les sociétés.

La notion de temps social trouve ses origines au sein d'une longue tradition de recherche en anthropologie et en sociologie qui remonte, pour l'essentiel, aux premiers travaux de l'école durkheimienne [1]. Une première série d'observations au sein de ces disciplines a consisté à mettre en relief le caractère proprement social du temps. Par exemple, Durkheim insiste longuement sur le fait que le temps est une donnée collective. En effet, dans la mesure où tous les individus composant une société partagent un entendement commun du temps, celui-ci, nous dit Durkheim, ne peut être que le produit de la conscience collective. Au même titre que la religion, le temps et l'espace ont donc une origine sociale : « C'est le rythme de la vie sociale qui est à la base de la catégorie [11] de temps ; c'est l'espace occupé par la société qui a fourni la matière de la catégorie d'espace [2] ». Et Durkheim d'ajouter : « Le rythme de la vie collective domine et embrasse les rythmes variés de toutes les vies élémentaires dont il résulte; par suite, le temps qui l'exprime domine et embrasse toutes les durées particulières. C'est le temps total [3]. » Hubert, puis Mauss et Beuchat, ont bien illustré ce phénomène dans des études devenues classiques sur «Les représentations du temps dans la religion et la magie» et sur «Les variations saisonnières des sociétés eskimos [4] ». Pour sa part, Halbwachs a mis en relief la diversité des temps sociaux selon les groupes en montrant qu'il existe autant de mémoires collectives — et donc de temps collectifs — qu'il y a de groupes séparés [5].

De nombreux autres travaux viendront enrichir cette tradition. À titre d'exemple, soulignons la contribution de Sorokin qui tentera de cerner, dans la ligne directrice de la tradition américaine de l'époque, les principales fonctions du temps social. Pour ce dernier, le temps social répond à un besoin de synchronisation et de coordination des phénomènes sociaux ; de même, il constitue un système de référence pour la représentation de la durée et la continuité des événements, tout en exprimant le rythme de l'ensemble du système social [6]. D'autres études insisteront davantage sur des aspects complémentaires, telles les régularités temporelles qui marquent nos vies quotidiennes, ou encore sur des dimensions peu explorées, par exemple les problèmes de conflit entre des temps sociaux divergents [7]. En fait, la tradition américaine, fort riche dans le domaine, a surtout été à la source d'études visant à cerner le rôle des institutions régulatrices du temps. À titre d'exemple, soulignons l'importance des travaux de Moore qui ont mis en relief la nature des « modèles temporels» propres aux organisations, aux associations et à certaines institutions, telles que la famille et le travail [8]. De telles études ont montré avec acuité les nombreux problèmes d'harmonisation et de coordination de temps sociaux divergents au sein de nos sociétés modernes.

Sans pour autant négliger l'importance de ces contributions, on peut soutenir que c'est surtout l'école durkheimienne qui a [12] largement pavé la voie à la sociologie du temps, voire qui en a fait émerger la notion. Ce n'est que beaucoup plus tard que G. Gurvitch, tirant les conséquences de ces travaux, proposera de remplacer la notion de temps social par celle, plus explicite, de multiplicité des temps sociaux [9].

LA MULTIPLICITÉ DES TEMPS SOCIAUX:
LES AXES DE RECHERCHE


Les études sur les temporalités sociales reposent sur la reconnaissance de la multiplicité des temps sociaux. Elles se déploient selon trois axes que nous examinerons brièvement.

Un premier axe, fort important, vise à mettre en relief les différences profondes dans les conceptions du temps selon les types de sociétés. Par exemple, les études classiques de Evans-Pritchard, ou encore de Leenhardt, de Fortes ou plus récemment de Hall ont bien montré que malgré la diversité de leurs situations, les sociétés dites traditionnelles partagent des conceptions du temps qui leur sont propres. De telles conceptions sont généralement marquées par une forte référence aux mythes et une vision cyclique du déroulement des événements [10]. Elles s'opposent à celles qu'il nous est donné d'observer au sein de nos sociétés contemporaines pour lesquelles le temps revêt plutôt une dimension historique et cumulative. Le temps de nos sociétés est largement linéaire et associé à l'idée de progrès. Il a aussi une grande valeur: il est un bien et un bien rare; il est mesuré avec précision et sert de mesure à toutes nos activités. Enfin, il est objet de calculs et de manipulations diverses: on tente d'en tirer parti par la planification et la prévision. De telles études comparatives illustrent bien le principe de la multiplicité des temps sociaux et nous conduisent à mieux comprendre la nature particulière de notre culture.

Un second axe de recherche vise davantage à cerner les temporalités propres aux divers groupes sociaux. Ceux-ci se caractérisent, entre autres, par des modes de représentation de l'avenir et du passé qui leur sont particuliers, de même que par des rythmes [13] de vie fort variés. Par exemple, les études déjà réalisées dans le domaine indiquent qu'il existe, au sein d'une même société, ou encore d'une société à une autre, différentes catégories de temps sociaux propres aux divers types de groupes, de classes sociales et de classes d'âge et de sexe. Ainsi, les conceptions du temps des jeunes ne sont pas similaires à celles des personnes âgées; de même, on note des différences marquantes dans les manières de planifier l'avenir selon le statut socio-économique [11].

Enfin, on peut 'souligner un troisième axe de recherche qui, pour être plus récent, n'en est pas moins essentiel à la compréhension de nos temporalités sociales: l'étude du rôle des institutions qui contribuent largement à structurer nos temps personnels. En effet, aussi bien les organisations formelles que les industries culturelles contribuent à façonner la nature particulière de nos temporalités. Par exemple, on ne saurait trop insister sur le rôle de l'école quant à la socialisation aux valeurs du temps et à l'apprentissage à la structuration de nos temps quotidiens. Par ailleurs, les institutions se caractérisent aussi par une multiplicité de temps sociaux, si bien qu'il se crée parfois des difficultés de rencontre entre nos temps «personnels» et ces différents temps sociaux. C'est donc sous ce troisième axe que sont étudiés les problèmes de conflits et d'harmonisation entre temporalités divergentes.

En somme, ces nombreuses études sur les temporalités sociales reposent sur la reconnaissance du principe de la multiplicité des temps sociaux. De telles études conduisent à mieux comprendre la nature et la signification des rapports complexes entre les temps biographiques, la vie quotidienne et les différents temps propres aux groupes et aux institutions. En dernière analyse, elles contribuent à cerner d'un peu plus près ce qui caractérise notre culture.

LE PLAN DE L'OUVRAGE

Sans prétendre faire le tour de toutes les dimensions pertinentes rattachées à l'étude des temps sociaux, Questions de culture [14] offre néanmoins un éventail de contributions abordant quelques-unes des facettes significatives des temporalités modernes. Les textes ont été regroupés en quatre sections selon les thèmes principaux qu'ils abordent: la transformation, au sein de nos sociétés modernes, des rapports entre les temps sociaux; l'analyse de quelques institutions sociales régulatrices du temps; l'étude des cycles de vie et enfin l'examen des rapports entre les temporalités individuelles et les temps propres aux groupes sociaux.

La première partie de cet ouvrage analyse la transformation des rapports entre les temps sociaux au sein de nos sociétés modernes. Comme le souligne Daniel Mercure, l'industrialisation a produit une transformation décisive des temporalités sociales, notamment au chapitre des nouvelles formes de structuration des activités et des rythmes de vie. Un tel processus a également été accompagné d'une modification en profondeur des conceptions dominantes du temps, des temporalités vécues et des représentations de l'avenir. Poursuivant dans la même veine, Gilles Pronovost décrit les principales phases historiques que l'on peut repérer au Québec quant à cette structuration des rapports entre les temps sociaux, en prenant comme exemple les transformations des rapports entre le temps de travail et le temps hors travail. L'auteur montre également que le processus de structuration des temps sociaux ne s'est pas arrêté avec l'industrialisation du Québec: depuis les premières formes de régulation politique du temps de travail et du temps libre jusqu'aux mouvements actuels pour les horaires libres et le « temps choisi », le thème du temps apparaît toujours comme un enjeu majeur au sein de nos sociétés.

La deuxième partie aborde quelques institutions sociales régulatrices du temps. Ainsi, Louis Rousseau présente de multiples exemples de « mise en forme religieuse du temps commun » dans les sociétés traditionnelles pour conclure qu'un phénomène analogue est à l'œuvre dans les mouvements religieux actuels, malgré le caractère éphémère, voire factice, de leurs représentations des cycles du temps. Le temps de travail constitue également l'un des temps pivots des sociétés industrielles. Normand Roy soulève les [15] questions relatives à l'évolution de structures économiques et de l'emploi afin de tenter de dégager certaines tendances dans l'évolution du temps de travail, notamment au chapitre de la modification des rapports entre le travail rémunéré et non rémunéré et des frontières, de moins en moins nettes, entre la vie active, la formation et l'emploi. Les mass médias constituent une autre institution dont on oublie trop souvent qu'elle a notamment pour effet de structurer fortement les temps quotidiens. C'est ce que montre Gaëtan Tremblay en prenant comme exemple le traitement par les médias de l'information et des activités de divertissement. Selon l'auteur, les mass médias seraient devenus, dans le champ de la consommation, « le principal instrument de gestion du rapport au temps ».

Les deux dernières parties abordent la question du temps du point de vue des individus, des groupes, des classes sociales et des classes d'âge. Celles-ci mettent en relief le fait que les perspectives temporelles, les conceptions de l'instant ou de la durée, de même que les activités les plus significatives, varient de manière importante selon les cycles de vie ou les groupes d'appartenance ou de référence.

La troisième partie portant sur les cycles de vie s'ouvre sur un texte de Danielle Riverin-Simard qui tente d'expliciter «la fonction du temps dans le déroulement des cycles de vie». Elle montre comment les étapes ou cycles de vie sont marqués par une redéfinition périodique du sens de la vie, de l'identité personnelle et des valeurs: le temps apparaît alors comme une donnée fondamentale de la définition de soi. Suivent deux textes particulièrement significatifs quant à la diversité des conceptions du temps selon les groupes d'âge et les univers culturels. Jacques Lazure dégage six modes de vie différents chez les jeunes, chacun caractérisé par une forme de temps qui lui est particulière. Au même titre que les travailleurs, les personnes âgées ou tout autre groupe social, il n'y a pas une mais bien plusieurs représentations du temps chez les jeunes. De plus, leur temporalité est aussi traversée par la diversité des temps sociaux qui caractérisent nos sociétés modernes. Pour [16] sa part, Judith Stryckman analyse le temps vécu chez les personnes âgées. Elle montre que ces dernières ont une temporalité qui leur est propre et qui est plus qu'un ensemble de souvenirs à raconter. Le «bien vieillir» est étroitement lié aux expériences antérieures; de même, leurs diverses modalités d'appropriation du temps peuvent souvent leur permettre de maintenir leur intégrité personnelle et de renforcer leur identité.

La quatrième et dernière partie prolonge en quelque sorte les analyses antérieures. Le texte de Denise Lemieux propose une réflexion sur les transformations du temps, du point de vue de la mémoire des femmes, de manière à dégager les changements majeurs de leur horizon temporel : diversification des cadres sociaux de la mémoire à mesure que s'accroît la participation des femmes au marché du travail ; « entrée définitive dans le temps géré » ; conquête tardive du temps personnel. Pour sa part, Christian Lalive d'Épinay tente de montrer, dans le texte général qui clôt cet ouvrage, que l'ensemble des croyances, des valeurs et des normes de l'homme contemporain sont structurées par des modes particuliers de représentation et d'appropriation du temps. L'auteur illustre ses propos par une étude des représentations de l'historicité chez les classes populaires et les classes dominantes.



[1] Voir, entre autres, H. Hubert, « Étude sommaire de la représentation du temps dans la religion et la magie » (1905), dans H. Hubert et M. Mauss, Mélanges d'histoire des religions, Paris, Alcan, 1929, p. 191-219 ; M. Mauss et H. Beuchat, « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie ». Année sociologique, 1904-1905, tome IX, p. 127 et suiv.; Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Alcan, 1922; M. Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Alcan, 1925.

[2] É. Durkheim, ibid., p. 628.

[3] É. Durkheim, ibid., p. 631.

[4] H. Hubert, op. cit., et M. Mauss et H. Beuchat, op. cit.

[5] M. Halbwachs, La mémoire collective, Paris, P.U.F., 1950.

[6] Pitirim A. Sorokin, Sociocultural Causality, Space, Time : A Study of Referential Principles of Sociology and Social Science, New York, Russell and Russell, 1964, 246 p.

[7] Voir, par exemple, l'étude classique de P. Sorokin et R.K. Merton, « Social Time. A Methodological and Functional Analysis », American Journal of Sociology, mars 1937, vol. 42, n° 5, p. 615-629; aussi, l'essai de G. Gurvitch, « La multiplicité des temps sociaux », dans La vocation actuelle de la sociologie, Paris, P.U.F., 1963, tome II, p. 325-430; parmi les travaux plus récents, William Grossin, Les temps de la vie quotidienne, Paris — La Haye, Mouton, 1974, 416 p., Rudolf Rezsohazy, Temps social et développement. Le rôle des facteurs socio-culturels dans la croissance, Bruxelles, la Renaissance du livre, 1970.

[8] W. Moore, Man, Time and Society, New York — London, John Wiley and Sons Inc., 1963, 163 p.

[9] G. Gurvitch, op. cit.

[10] Parmi les travaux les plus significatifs, notons: E.E. Evans-Pritchard, Les Nuers, Paris, Gallimard, (trad. de l'anglais par L. Evrard), chap. III : « Le temps et l'espace», 1968 (1937), p. 117-164 ; M. Leenhardt, Do Kamo, Paris, Gallimard, 1947; M. Fortes, Time and Social Structure and Other Essays, New York, Athlone Press, chap. 1 : « Time and Social Structure », 1970 (1949), p. 1-33. Plus récemment, l'étude de Pierre Bourdieu sur les travailleurs algériens : Algérie 60. Structures économiques et structures temporelles, Paris, Éditions de Minuit, 1977. Aussi, ceux de Edward T. Hall, notamment La danse de la vie: temps culturel, temps vécu, Paris, Seuil, 1984, 282 p.

[11] M. Jahoda, P. Lazarsfeld et H. Zeisel, Les chômeurs de Marienthal, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981, 144 p. R. Rezsohazy, Le processus de marginalisation. L'univers culturel des marginaux, Bruxelles, Services du Premier ministre, 1978, chap. 3, p. 91-154.



Retour au texte de l'auteur: Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 avril 2018 10:58
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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