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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

QUESTIONS DE CULTURE, no 14, “La culture des organisations. (1988)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la revue QUESTIONS DE CULTURE, no 14, “La culture des organisations. Un numéro sous la direction de Gladys L. Symons, avec la collaboration d'Yves Martin. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, 220 pp. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec.

[9]

Questions de culture no 14

Présentation

Gladys L. Symons

La culture des organisations a captivé l'imagination des théoriciens, tout comme celle des praticiens. Soigneusement emballée et ingénieusement mise sur le marché, elle propose une nouvelle tournure aux études organisationnelles. Le concept a été présenté comme un nouveau paradigme [1] et une nouvelle perspective pour la compréhension des organisations.

Le thème de la culture est d'abord apparu dans la documentation administrative à la fin des années 1970, aux États-Unis, et s'est rapidement répandu en Amérique du Nord et en Europe. Le thème a joui d'une grande popularité au Québec, notamment dans les cercles de gestion. Au cours des dernières années, la culture des organisations s'est avérée être un outil analytique très en vogue, tant dans la documentation pratique que spécialisée.

La culture des organisations englobe les systèmes de significations symboliques que les membres comprennent et utilisent pour coordonner leurs activités. Elle inclut également des postulats de base incontestés concernant la vie sociale au sein des organisations. C'est « ce que tout le monde sait et prend pour acquis » quant à la façon de percevoir, de sentir, de penser et d'agir. La culture est une façon de voir et d'observer qui renvoie à des symboles, des contes, des histoires, des mythes, des croyances, des idéologies, des rites, des rituels, des normes, des valeurs, etc., tout un chacun donnant une signification à la vie organisationnelle. Cette culture est un produit spécifiquement humain et le mettre en évidence souligne le fait que les organisations sont une entreprise humaine unique.

[10]

LA CULTURE ORGANISATIONNELLE
COMME MÉTAPHORE DE NOTRE ÉPOQUE


Même s'il est banal de dire que nous vivons dans une société d'organisations, la portée d'un tel énoncé ne doit pas être prise à la légère. Les systèmes sociaux modernes tendent vers une prolifération d'organisations formelles, ainsi que vers la bureaucratisation croissante de la vie quotidienne. Nous naissons au sein d'organisations, y passons une grande partie de notre vie et la plupart d'entre nous y mourrons. D'où l'importance d'étudier la nature même des organisations formelles, ainsi que leur impact sur notre univers social.

L'émergence de la culture organisationnelle comme objet d'étude est, croyons-nous, symptomatique de notre époque. En fait, on pourrait bien avoir atteint de nouveaux sommets dans la technocratisation et la rationalisation du monde lorsqu'on se tourne vers les organisations pour qu'elles nous fournissent une culture et, donc, qu'elles donnent une signification à notre vie collective.

Une voie intéressante pour la compréhension de la vie sociale est accessible via les corridors des organisations formelles, car c'est là qu'une partie significative de la vie quotidienne est créée, se joue et est interprétée dans notre monde moderne.

OBJECTIF :
L'ÉTUDE DE LA CULTURE ORGANISATIONNELLE
AU QUÉBEC


Le projet de modernisation du Québec des années 1960 a donné naissance à de grandes bureaucraties gouvernementales et, plus récemment, nous avons assisté à l'éclosion et au développement de plusieurs organisations francophones du secteur privé. (On parle même des « nouveaux guerriers » de l'entreprise privée dans un Québec francophone [CPCMQ, 1986].) Il faut se rendre à l'évidence que le Québec est une société d'organisations. Étant donné l'espace social important qu'occupent les organisations dans la société québécoise [11] contemporaine, mettre l'accent sur ses cultures organisationnelles est à la fois pertinent et opportun.

Ce volume met les organisations formelles au premier plan, en rassemblant des études empiriques ainsi que des écrits théoriques originaux sur des cultures organisationnelles dans la société québécoise contemporaine. On y examine les institutions des secteurs privé et public. En plus de représenter différents milieux organisationnels, cet ouvrage offre diverses approches analytiques et différentes méthodologies. Le thème unificateur est le concept de la culture organisationnelle qui y est analysé avec le souci de démontrer les aspects symboliques de la vie sociale dans ces organisations du monde du travail. De plus, ce volume se veut une contribution au débat sur l'utilité et l'applicabilité du concept de la culture des organisations, ici, dans le milieu québécois.

LA LOGIQUE DU VOLUME

Le volume est divisé en deux sections. La première, « Perspectives », aborde la question suivante : « Qu'est-ce que la culture organisationnelle et comment est-elle utilisée ? » Dans le premier chapitre, Symons traite des problèmes conceptuels inhérents à l'applicabilité du concept de culture aux études organisationnelles. Elle soulève des questions méthodologiques et s'interroge sur l'avenir du concept.

La culture organisationnelle n'est-elle qu'une mode ? Hélas, quelques-uns de ses emplois seront éphémères. Mais le concept possède le potentiel pouvant fournir une nouvelle perspective. Si la culture est employée dans son sens profond, une telle analyse peut nous offrir des aperçus originaux des organisations et de la société dans laquelle ces institutions sont enracinées.

Dans le deuxième chapitre, Smucker examine également d'un œil critique le concept de culture organisationnelle, en étudiant la place qu'il occupe parmi un certain nombre d'idéologies du management. L'accent mis sur la culture représente un virage dans [12] la pensée administrative — d'un souci de la satisfaction de l'individu au travail (pour augmenter son rendement) à une préoccupation pour les besoins organisationnels. Dans cette ère d'instabilité et d'incertitude, où l'existence même de certaines organisations est remise en cause, l'engagement et la loyauté du personnel envers les organisations sont exigés. Les besoins de l'organisation deviennent primordiaux et la culture se concentre maintenant non pas sur l'individu, mais plutôt sur la collectivité. En tant qu'outil de gestion, la culture organisationnelle est un nouveau genre d'idéologie administrative, destinée à s'assurer de la loyauté des employés envers les buts corporatifs, ainsi qu'à légitimer les nouvelles formes du contrôle organisationnel.

La deuxième partie du livre, « Coups de sonde », est consacrée à l'étude de cas d'organisations spécifiques au Québec, dans les secteurs public, para-public et privé. Ces analyses, basées sur des études approfondies et sur les expériences personnelles des auteurs, sondent les fondements de la vie symbolique au sein de ces organisations.

Le chapitre trois examine la relation entre les aspects matériel et symbolique de la vie organisationnelle dans des entreprises privées. Critique de l'approche « managériale » envers la culture des organisations, Aktouf parle plutôt de « visions », et l'accent qu'il met sur les groupes d'intérêts nous permet de voir les éléments de la vie organisationnelle, dissimulés par une approche administrative traditionnelle. Son analyse des entreprises privées nous fournit des descriptions des différentes expériences de vie au travail et de cultures organisationnelles variées. La maintenant légendaire compagnie de Cascades-Kingsey Falls est une organisation avec une vision — une vision partagée par les divers groupes à l'intérieur de l'organisation. La description d'Aktouf d'autres organisations, par contre, démontre la précarité de présumer de l'existence d'une culture organisationnelle. Comme le démontre l'auteur, les visions partagées ne sont pas nécessairement les prémisses de la vie d'une organisation.

[13]

Au chapitre quatre, Firsirotu présente un modèle pour l'étude de la culture d'entreprise, en soulignant l'importance des facteurs de contingence, de l'analyse historique et l'impact de la société ambiante. Son étude de l'entreprise Canadien National, une société d'Etat canadienne, nous incite à réfléchir sur les facteurs économiques et politiques influençant le développement de sa culture d'entreprise. Sa typologie des cultures charismatiques, cultures de contingence et cultures engendrées par la société environnante, suggère de nouvelles façons d'aborder les aspects culturels de la vie organisationnelle.

L'analyse de Latouche sur le cabinet du Premier ministre, dans le chapitre cinq, brosse un tableau fascinant de l'intérieur des corridors du pouvoir. Il s'interroge sur la véritable nature de la culture du pouvoir dans cet appareil étatique. Pour cet auteur, la notion de la culture de l'organisation n'a de sens que lorsqu'elle est située dans le contexte plus large de la société et de son histoire. Rares sont ceux qui réfuteraient cette affirmation. De plus, la métaphore théâtrale qu'utilise l'auteur pour analyser l'exercice du pouvoir insuffle un regain de vie aux analyses de ces machines bureaucratiques gouvernementales.

Le chapitre six examine de façon critique la nature et le fonctionnement de cette institution québécoise particulière qu'est le CLSC (centre local de services communautaires). L'étude de Ouellet, Poupart et Simard nous offre un bel exemple de ce que Firsirotu appellerait une culture engendrée par la société environnante. Nous y voyons de quelle façon la société québécoise se reproduit à travers ses organisations. Le CLSC est une forme d'organisation sociale spécifique à la société québécoise moderne, et les divisions et les factions idéologiques à l'intérieur de celle-ci font ressortir ses caractéristiques. L'analyse dépeint avec éclat l'expression d'une volonté politique spécifique, ainsi que la tension qui règne entre l'État et la population, dans une période particulièrement tumultueuse de l'histoire du Québec.

Les études présentées dans ce volume analysent des milieux organisationnels très différents. Quoique tous les auteurs emploient [14] le concept de la culture des organisations, ils l'utilisent de façon différente. Les résultats sont nombreux et originaux en perspectives quant à la vie organisationnelle dans la société technologique. Le collectif démontre clairement l'hétérogénéité des approches par rapport au sujet. Les chercheurs sont encore loin de partager la même vision de ce qu'est la culture des organisations.

PISTES DE RECHERCHE À EXPLORER

Le nombre d'exemples des cultures organisationnelles québécoises présentées dans ce volume est forcément limité. Bien que notre échantillon soit davantage éclairant que représentatif, c'est un début. Un cumul d'études telles que celles-ci nous fournira des aperçus nouveaux et précieux sur la « civilisation organisationnelle » qui nous entoure. Identifier les sources des cultures organisationnelles, les localiser dans le temps et dans l'espace, analyser qui les partage et pourquoi — toutes ces avenues de recherche restent à explorer. Il y a, bien sûr, de nouvelles pistes à suivre. Ici, nous en suggérons trois.

Cycles de vie organisationnelle

Plusieurs auteurs, dans ce volume, soulignent l'importance d'étudier les cultures organisationnelles dans une perspective historique. Suivant cette ligne de pensée, il reste un travail considérable à accomplir dans l'analyse de l'émergence et de la disparition des organisations. Le concept de la culture se prête bien à l'analyse des cycles de vie organisationnelle. Quel rôle joue-t-il dans la constitution d'une organisation ? Quels facteurs influencent la façon dont une culture se développe dans une nouvelle organisation ? De plus, nous pouvons nous interroger sur l'impact de la culture dans le processus du déclin des organisations. Dans quelles circonstances la culture accélère-t-elle le processus et comment, si possible, peut-elle sauver une organisation de l'extinction ?

[15]

L'impact des groupes d'intérêts sur la vie organisationnelle

Les organisations formelles ne sont pas uniquement des entités sociales caractérisées par une division de tâches et des systèmes d'autorité, de communications et de récompenses-punitions. Les organisations sont des produits culturels. À ce titre, elles reflètent le modèle des relations sociales enraciné dans la société ambiante. Le côté le plus sombre de ce constat, c'est que les organisations sont aussi des mécanismes de contrôle qui reflètent la structure d'inégalité dans la société.

L'examen du vécu des divers groupes dans des milieux organisationnels apporte un nouvel éclairage sur les relations sociales. Par exemple, quelles sont les expériences des travailleurs vieillissants dans notre société d'organisations — ou celles des jeunes ? Comment les femmes s'ajustent-elles à la bureaucratie où les cultures organisationnelles sont basées sur un modèle masculin [2] ?

Ou encore, considérons les groupes ethniques (ou les communautés culturelles comme on les appelle au Québec). La question de l'intégration ethnique constitue, croyons-nous, un défi de taille pour le Québec d'aujourd'hui. Quel rôle les organisations peuvent-elles jouer afin de promouvoir l'égalité des chances au Québec ? Existe-t-il des organisations contribuant davantage à l'intégration des membres des communautés culturelles que d'autres ? Si oui, qu'est-ce qui favorise l'accueil? Quelles sont les caractéristiques des organisations qui résistent à l'intégration ethnique? Nous pouvons aussi inverser la question. Quel est l'impact de l'intégration des minorités sur les cultures organisationnelles ?

Un regard critique sur les organisations: existe-t-il une limite à la conscience technocratique ?

L'ironie de la société technocratique, comme l'a démontré Weber, réside dans le fait que la vie bureaucratique moderne devient à la fois plus rationnelle et plus irrationnelle (c'est-à-dire sans but) (Mouzelis, 1967). Jusqu'à quel point nos organisations sont-elles [16] devenues des «prisons psychiques» où les individus sont captifs des « modes de domination symbolique » tels que le langage, la logique et les formes de rationalité (Morgan et al., 1983, 25-30) ?

Les études sur la culture nous encouragent à nous concentrer sur les aspects aliénants du contrôle des organisations formelles et de la technologie. Elles nous amènent à réfléchir sur des moyens de se libérer de l'emprise technocratique qui étreint notre monde et sur la façon de se libérer de la force du déterminisme technologique. Cette entreprise nous incite fortement à chercher et à développer la culture dans les milieux appropriés (Ramos, 1984). Nous devons explorer d'autres moyens (sauf l'implication dans les organisations formelles) de donner une signification à notre vie et à l'univers. Échapper à la conscience technocratique nous permettra d'encourager et d'entretenir la créativité et le développement qui sont vitaux pour l'épanouissement de notre société.

[17]

RÉFÉRENCES

Burrell, G. et G. Morgan, Sociological Paradigms and Organizational Analysis, London, Heinemann, 1980.

Corporation professionnelle des comptables en management du Québec (CPCMQ), Guerriers de l'émergence, Montréal, Québec/Amérique, 1986.

Ferguson, K., The Feminist Case Against Bureaucracy, Philadelphia, Temple University Press, 1984.

Kuhn, T., The Structure of Scientific Révolutions, 2e éd., Chicago, University of Chicago Press, 1970.

Morgan, G., P. J. Frost et L. R. Ponty, « Organizational Symbolism », dans L. R. Pondy, P. J. Frost et G. Morgan (eds.), Organizational Symbolism, Greenwich, Connecticut, JAI Press, 1983, p. 3-35.

Mouzelis, N. P., Organization and Bureaucracy : An Analysis of Modern Theories, Chicago, Aldine, 1967.

Ramos, A., The New Science of Organizations, Toronto, University of Toronto Press, 1984.

Symons, G. L., « Corporate Culture, Managerial Women and Organizational Change », Proceedings of the International Conférence on Organization Symbolism and Corporate Culture, Montréal, UQAM, vol. 2, 1986, 95-108.

_____, « Women in Power: The Real Threat to Corporate Culture », Proceedings of the Second Annual Conference of the Israël Association for Canadian Studies, Jérusalem, mai 1988 (à paraître).



[1] Un paradigme est un genre de carte intellectuelle, un cadre de référence et un mode de théoriser, ainsi que le modus operandi des praticiens d'une discipline particulière. Tout en reconnaissant qu'on n'y retrouve pas nécessairement une unité de pensée, il existe néanmoins un consensus parmi les praticiens d'un paradigme donné en ce qui concerne des postulats de base, des concepts, des lois, des méthodes et d'autres types de connaissances qui sont pris pour acquis (Burrell et Morgan, 1980; Kuhn, 1970).

[2] Pour une analyse de la façon dont la rationalité bureaucratique prend au piège et aliène les femmes dans les organisations, voir Ferguson (1984) et Symons (1987, 1988).



Retour au texte de l'auteur: Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 avril 2018 10:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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