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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

QUESTIONS DE CULTURE, no 8, “Présences de jeunes artistes. (1985)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la revue QUESTIONS DE CULTURE, no 8, “Présences de jeunes artistes. Un numéro sous la direction de Fernand Dumont. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1985, 190 pp.

[9]

Questions de culture no 8

EN GUISE DE PRÉSENTATION *

par

Léon Bernier

Comment, suivant quelles modalités et dans quelles conditions, la nouvelle génération d'artistes pratique-t-elle, au Québec, son insertion sociale ?

Cette question, qui concerne une catégorie numériquement bien marginale de la société et un problème en apparence périphérique en regard de l'actuelle crise de l'emploi chez les jeunes, nous ramène pourtant au coeur des débats de l'heure.

D'une part, la crise n'est pas seulement économique mais culturelle ; elle n'implique pas uniquement une carence d'emplois disponibles pour les jeunes mais un effritement du sens global du travail faisant précisément contraste avec un type d'engagement qui semble, avec ou sans romantisme, indissociable de l'activité artistique.

D'autre part, alors qu'on a quelque peu perdu foi dans une macroéconomie déficiente et qu'on incite les jeunes à créer leurs emplois, s'intéresser à l'artiste et à son insertion sociale équivaut aujourd'hui, par un juste retour des choses, à se mettre à l'écoute de solutions exemplaires. Les conditions nouvelles de l'économie placent les jeunes dans des situations et devant des choix d'existence qui, pour paraître inédits à la plupart, n'ont rien de vraiment exceptionnel pour l'artiste. Celui-ci n'a pas attendu en effet qu'on prédise la décroissance et qu'on prône un effacement du rôle interventionniste de l'État, pour aménager son espace de liberté et pour exercer son droit au travail.

Un peu paradoxalement donc, la conjoncture confère à ce cahier un aspect pratique auquel on n'aurait guère été sensible il y a à peine quelques années, mais qui à vrai dire n'a rien d'étonnant.

D'abord, contrairement au préjugé populaire, il est faux de croire que les artistes ont une existence de rêveurs entretenus. La conclusion principale de toutes les enquêtes socio-économiques sur les artistes de toutes disciplines [10]

rappelle que la grande majorité d'entre eux vivent, pour toute la durée de leur carrière, une situation quasi permanente de double occupation. L'attribution de bourses, parfois assez substantielles, permet bien à un certain nombre de consacrer occasionnellement tout leur temps à la création ; mais outre que cette possibilité est toujours aléatoire — c'est-à-dire qu'elle place l'artiste à la merci des soubresauts du budget alloué à la culture, des changements de politique concernant l'aide à la création, de l'arbitraire d'un jury — elle n'est jamais offerte qu'à une minorité de créateurs et pour des périodes limitées. Personne en fait, chez les artistes, ne peut se permettre de vivre comme un pensionné de l'État. L'aide reçue en début de carrière n'est jamais qu'un sursis ; celle obtenue en considération de plusieurs années de pratique n'est rarement plus qu'une récompense passagère. De l'une à l'autre, c'est l'artiste qui de façon générale s'offre lui-même le luxe de sa passion pour l'art.

Autre aspect à souligner : la relative indépendance entre l'exercice du travail créateur et le statut des emplois qu'occupe par ailleurs l'artiste pour gagner sa vie. Certes, il est pour l'artiste des conditions socio-professionnelles plus satisfaisantes que d'autres du point de vue de la rémunération, des conditions de travail ou encore de l'intérêt de la tâche elle-même. Certains types d'emplois sont aussi plus avantageux par rapport au maintien d'une pratique artistique soutenue. À rémunération égale, on préférera par exemple l'emploi qui laisse le plus de temps libre pour la création. Sans doute aura-t-on aussi tendance à donner préséance, quand le choix se présente, aux emplois les moins éloignés du travail artistique proprement dit, l'idéal étant bien sûr d'en arriver un jour à vivre uniquement de son art ou à tout le moins de l'art. Mais la logique (parfois illogique au regard extérieur) qui préside aux choix professionnels de l'artiste, ne coïncide pas forcément avec celle de la plus certaine et plus rapide réussite sociale. Elle ne respecte pas non plus totalement les cadres prescrits d'un plan de carrière. Ce qui la gouverne, c'est un partage net (personnel à chaque artiste mais non moins socialement efficace dans son résultat, qui est de permettre la survie de l'artiste en tant qu'artiste) entre l'ordre des moyens et celui des fins, entre ce qui permet de faire de l'art et l'art lui-même.

Ce qui caractérise la condition d'artiste, ce n'est donc pas seulement qu'elle oblige celui ou celle qui fait le choix de l'art et qui prétend faire de l'art, à financer ses obsessions. C'est qu'elle prend l'aspect d'une aventure dont l'artiste, individuellement, est seul garant. Pas d'artiste, autrement dit, sans une volonté affirmée de le devenir; pas d'artiste, sans une réévaluation constante des moyens pour le rester ; pas d'artiste, sans une forme ou une autre de détournement, à des fins artistiques, de ressources collectives qui n'y étaient pas expressément destinées ; pas d'artiste, enfin, sans une dose incommensurable d'investissement personnel (d'argent, de temps, d'énergie psychique).

Tout cela est loin de définir, comme on se plaît trop souvent à le répéter, un état de marginalité. À propos de l'artiste et de son mode d'existence social, c'est bien plutôt de « centralité » dont il faudrait parler, d'une centralité qui se situe davantage dans la dimension du temps social que dans celle de l'espace [11] social, et qui désigne plus justement une présence qu'une place. C'est-à-dire qu'en faisant le pari de la pratique, l'artiste fait en même temps le pari de son individualité. Au lieu de s'inscrire uniquement dans un rapport social préexistant, il se rend responsable, dans le parcours de sa démarche créatrice, de son propre rapport social.

Présence d'artiste donc ? C'est de cet angle, en effet, qu'on a choisi de répondre à la question du début, l'expression devant bien sûr être mise au pluriel comme les réalités qu'elle nomme doivent être vues singulières. Présences d'artistes donc !

En adoptant ce point de vue, on orientait aussi l'approche. On ne pouvait en toute honnêteté traiter de présences d'artistes en l'absence de ceux-ci. Il fallait trouver une formule qui permette de produire, à même une publication savante, une série d'instantanés sur des situations concrètes, en variant les disciplines, les champs d'intervention, les stratégies de carrière, l'âge et le statut professionnel. Différentes possibilités s'ouvraient tout de même : la biographie, l'entrevue individuelle ou de groupe, le sondage, le débat... Nous avons opté pour le témoignage écrit, qui maintient la subjectivité du regard mais oblige à une certaine distanciation.

Nous avons donc commandé des textes à quelques artistes, choisis pour n'être représentatifs que d'eux-mêmes, en leur donnant comme unique consigne de se faire observateurs de leur propre réalité de jeune créateur ou interprète. Ce faisant, nous souhaitions plus que nous craignions un éclatement du thème et une variété dans la facture et l'écriture.

Soyons encore plus clairs. Les témoignages d'artistes, et cela s'observe d'ailleurs par le seul poids quantitatif qu'ils apportent au numéro, ne sont pas là pour illustrer les propos plus analytiques qui les encadrent. Ils constituent la part essentielle du numéro tandis que les analyses confiées à des chercheurs (qui ont tous en commun d'avoir déjà été rattachés à un titre ou à un autre à l'IQRC) visent surtout à leur donner du contexte.



* Ce numéro a été conçu et préparé conjointement par Pierre Anctil, Léon Bernier et Isabelle Perrault.



Retour au texte de l'auteur: Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 18 avril 2017 9:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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