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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

QUESTIONS DE CULTURE, no 6, “La culture et l'âge. (1984)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la revue QUESTIONS DE CULTURE, no 6, “La culture et l'âge. Un numéro sous la direction de Fernand Dumont. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1984, 198 pp.

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Questions de culture no 6

Présentation

D'ombre et de lumière

par

Madeleine Préclaire

On raconte qu'au Japon, des vieillards dont l’œuvre ou la vie fut particulièrement remarquable, sont considérés comme des «trésors nationaux » et, de ce fait, ont droit à la vénération et à l’admiration. On préfère, à l’Ouest, — trop souvent — « placer » les vieux de son pays dans des résidences plus sombres, poétiquement appelées « jardins d’hiver » par un cinéaste d'ici. Simple exemple, qui laisse apparaître deux conceptions de la vie et fait entrevoir l’ambiguïté qui entoure le passé, la vieillesse, l'âge. Question de culture, dira-t-on. Sans doute, mais qui, aujourd’hui, oblige à la réflexion. Le vieillissement des populations, d'une part, les transformations inédites qui secouent les sociétés, d’autre part, ont ébranlé nos sécurités personnelles et sociales, mais ont, plus encore, bouleversé la vie des personnes arrivées à « l'âge de la retraite ». Insérer une étude sur l’âge dans ce dossier thématique, c’est s'arrêter à un problème actuel, mettre en lumière des savoirs et des savoir-vivre méconnus, des hommes et des femmes dont les gestes, les paroles, les sentiments, vécus tout au long d'une vie, ont été intériorisés et sont devenus réellement « culture ». Entendons ici par culture non seulement ce que l’intelligence et la sensibilité humaines ont accumulé au cours des siècles : symboles, mythes, arts, techniques, religion, etc., mais aussi cette œuvre à mille facettes, dans et par laquelle chacun donne forme à ses aspirations et transforme son milieu en se transformant lui-même. Quel est donc ce rapport particulier de la culture à l'âge ? Comment se présente cette culture des femmes et des hommes âgés ?

Je la vois tout en demi-teintes, en reflets, dans les tons silencieux de l’heure vespérale; elle exprime à la fois ce qui meurt et ce qui demeure. Nostalgique comme le soir qui tombe, prophétique aussi comme l’étoile dans la nuit.

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Culture de l'ombre. Elle dit ce qui n'est plus, le passé. Archives poussiéreuses, portraits des disparus, Mémoires des aïeux, objets quotidiens devenus œuvres d'art, souvenirs pieux, autant de monuments qui créent l'histoire, qui ont contribué à tisser les liens entre morts et vivants, à transmettre ce que l'on appelle l'héritage !

Culture de l'ombre encore, plus sombre cependant. Les voix comme les œuvres d'hier ne survivent pas toujours. En ces temps de détresse, l'oubli de ce qui a été prend parfois le rang de valeur. L'acquis ne passe plus, le fil est rompu. Plus de repères, plus de signes et, partant, plus de sens, car la perte du sens commence avec la perte des origines. Les aînés alors, qui ont bâti leur vie sur ces richesses traditionnelles, dans un temps immobile, se sentent tout à coup étrangers, dépaysés. Ils sont « rejetés dans l'ombre ». L’ensemble des normes, des conduites, des sentiments qui faisaient l'unanimité du corps social a cessé d’être reçu, d’être « idéalisé », a perdu son pouvoir de « tenir ensemble » les différents âges. Il a perdu son pouvoir symbolique.

Il est facile de comprendre que les personnes âgées sont les premières victimes de ce phénomène de déculturation. Elles jouaient — et jouent encore dans un grand nombre de sociétés non occidentales — un rôle de médiation, de modèle, de conseil ; elles avaient droit au respect. Aujourd’hui, leur « étrangeté » n’est plus un soutien mais un fardeau. Leur « différence » dérange. Dans les cultures traditionnelles, l'originalité, l'altérité des vieillards conduisait à la vénération de ce qui est sacré. Cela provoque, de nos jours, le refus, la répulsion. Les « vieux » — et ceux qui sont en voie de le devenir — sont marginalisés, méconnus. Notre hâte d’être moderne, notre lutte contre la tradition et contre la gérontocratie ont humilié, abaissé les aînés.

Les personnes âgées, il est vrai, ne sont pas seules à souffrir de cette crise de la modernité. L’ambivalence de Père industrielle éclate aux yeux de tous. Il reste cependant que les changements culturels profonds du XXe siècle les affectent davantage. Pour eux, l'évolution sociale la plus lourde a été l'urbanisation de la communauté humaine. Hospices ou résidences, chambres solitaires, demeures ternes et étroites ont remplacé la maison rurale au cœur de la famille et du village. Plus d’espace pour se dire, pour vivre. Les aînés de nos villes sont trop souvent isolés, silencieux, « à l'ombre ».

Constat négatif. Peut-être. Il était nécessaire de le souligner. Toutefois, au-delà de cette crise à traverser ensemble, une tâche, culturelle, demeure pour les adultes âgés de cette fin de siècle. À ces hommes et à ces femmes, pour la plupart libérés du travail par nécessité ou par choix, d’autres ouvertures sont offertes, qui transformeront la nostalgie en sérénité et permettront de continuer et d'achever leur vie de façon féconde et même neuve.

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Gaston Bachelard a écrit cette phrase curieuse : « Il nous faut rentrer dans l'ombre pour accomplir notre œuvre. » Ce beau vieillard au visage de prophète avait besoin des veillées solitaires pour écrire, en la solitude de son être, à ce qu'il appelait « sa table d'existence », un nouveau livre, un livre difficile. Lorsque le moment de l'activité fébrile est fini et que le jour décline, le temps de vivre est toujours là pour écrire des pages nouvelles et parfaire «notre œuvre». C’est alors réellement que l'Âge se mue en culture.

En des formes multiples. Culture de l’âme, en premier lieu. Car « le Grand Œuvre » à accomplir c'est d'abord celui de la Vie. L'âge du travail, de la profession, avait bien souvent durci les traits des faces laborieuses et masqué l'être véritable. Le pôle lumineux de l’existence avait été privilégié au point que la vie secrète et profonde avait pu être oubliée, comme endormie. Le fait d'avancer en âge permet, grâce au temps retrouvé, cette émergence de l'orient intérieur, cette unification de la personne, signe à la fois de la maturité et de l'enfance. Et c'est ainsi, curieusement, que par cette reconnaissance sereine et souvent silencieuse de la face nocturne de leur être, les femmes et les hommes achèvent leur forme humaine et s'approchent de l’essentiel.

Plus je vieillis moi-même, écrit M. Yourcenar, plus je constate que l'enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu'il nous soit donné de vivre. L’essence d’un être s'y révèle, avant ou après les efforts, les aspirations, les ambitions de la vie... Les yeux de l’enfant et ceux du vieillard regardent avec la tranquille candeur de qui n’est pas encore entré dans le bal masqué ou en est déjà sorti. Et tout l'intervalle semble un tumulte vain, une agitation à vide, un chaos inutile par lequel on se demande pourquoi on a dû passer.
Archives du Nord

Réflexion d’une grande dame qui, par l’écriture, reprend son passé, celui de ses ancêtres et fait un retour sur sa vie. Nouveau visage de la culture : cette possibilité, cette tâche spécifique à l'âge de réinterpréter sa vie pour réorienter précisément le temps qui reste à vivre : rectifier les erreurs, accepter et intégrer ce qui souvent n’a pas été compris, ce qui a été mal vécu, découvrir la richesse des expériences passées, des moments de plénitude, non dans une attitude de regret stérile, mais avec le souci de gonfler cette durée qui est la vie même. Exister, disait Henri Bergson, c'est poursuivre sa propre création. Ce faisant, ce travail de mémoire et de réflexion peut devenir un instrument précieux pour la compréhension de la vie collective des communautés. D'aucuns le livrent dans l’écrit sous forme d'autobiographies, de souvenirs, de mémoires; c'est ainsi qu’en éclairant le passé ils fondent l'avenir. D’autres, le plus souvent, de préférence avec les petits-enfants, [14] dans des conversations familières, content leur vie, enracinant ainsi dans un sol riche ces jeunes pousses qui ne demandent qu’à admirer et à grandir. Fonction des grands-parents, plus que jamais importante eu égard aux séparations actuelles des couples et aux transformations de la famille.

Dans son admirable Dialogue sur la vieillesse, plus actuel en sa substance que bien des revues modernes, Cicéron écrit : « Quel bonheur de s’appartenir et de vivre, comme on dit, avec soi-même. Joignez-y l'étude et l'instruction pour servir d'aliment à l’esprit, et le repos de la vieillesse est ce qu'il y a de plus heureux ». La retraite précoce, aujourd’hui — vue différemment d'ailleurs par les uns ou les autres —, procure aux adultes âgés un temps disponible qui, par certains côtés, rejoint l'« otium » romain. Ce loisir, d'un tout autre ordre que celui qui sert de compensation au travail, peut devenir un moment privilégié pour la culture; une chance offerte...

En effet, si le travail au sens moderne, lié au métier ou à la profession, disparaît, il reste, aussi noble, la possibilité de l’œuvre gratuite, de l'action et de la parole. Il est important de souligner ici la prise de conscience, individuelle et collective, à laquelle on assiste aujourd’hui, de la part de ce groupe d’âge, appelé avec plus ou moins de bonheur le troisième. Elle commence à s’exprimer, de façons diverses, dans des tâches sociales, culturelles, politiques et traduit un dynamisme, une présence qui, malgré des limites, voire des contradictions, s’annoncent prometteurs. À condition toutefois que la société permette et facilite les manifestations d'autonomie, reconnaisse la compétence des aînés comme source de culture et ne les réduise pas à des « objets de savoir ». Des attentes naissent, de plus en plus nombreuses, auxquelles il est urgent de répondre dans le plus grand respect des personnes. Le « goût » d’apprendre, le désir de demeurer au courant des innovations technologiques ou artistiques, de comprendre le déroulement de la politique n’est pas étranger à cette période de la vie. La prolongation de la vie a créé un « nouvel âge ». Peut-on avancer que celui-ci pourrait être prophétique, annonçant une nouvelle culture, des formes nouvelles de vie, plus libres, plus humaines, à cette heure de changements technologiques que nous commençons à vivre ?

La génération actuelle des vieux a assumé un rôle unique dans l’Histoire, écrit Th. Berry dans la revue Gérontologie. Jamais on ne verra à nouveau une génération avoir à maintenir vivante, à travers de tels bouleversements, la vision de l’humanité... l’expérience de toute leur vie quelle qu’ait été sa durée et le moment de son insertion dans les changements historiques du siècle, les rend capables de percevoir avec une clarté particulière la période nouvelle où est entrée leur communauté propre et l’humanité tout entière... C’est ainsi qu’ils devraient [15] pouvoir remplir, pour les générations vivant aujourd'hui, leur rôle social de sages vieillards.

Le monde d'aujourd'hui et de demain peut-il se payer le luxe de négliger la richesse, la collaboration de ce groupe de personnes de plus en plus nombreux qui, en 1984, arrive au seuil de la vieillesse, en étant disponible pour travailler à un ordre nouveau, qui seul permettra un nouvel art de vivre ?

Faut-il évoquer ici le dernier âge ? Celui qui se présente, le plus souvent, sous l'aspect de la déchéance, de la ruine et se termine inéluctablement par la mort ? Sans doute le corps se flétrit-il, se détruit-il. Nous oserons dire cependant qu'à travers la mort et au-delà, un rôle demeure pour ceux qui arrivent au terme; rôle vécu passivement dans l'angoisse des dernières heures puis dans le silence du trépas. Pour s'apprivoiser à la mort, disait déjà Montaigne, il suffit de s'en approcher. C'est ainsi qu'on apprend le travail de deuil et les limites de « l'humaine condition ». Ajoutons que des hommes et des femmes restent « présents » au-delà de la mort, des sages, des héros bien sûr ou, plus simplement, ce qu'on pourrait appeler des « parents spirituels » que l'on se crée par affinité ou par nécessité.

La culture et l'âge. Les articles qui suivent en laissent voir les visages. Rédigés par des femmes et des hommes qui «ont de l'âge» ou qui, par leur profession, côtoient le passé ou les aînés de ce pays, ils content à leur façon, poétiquement ou scientifiquement, « les manières de vivre » et de « penser » d'un monde traditionnel, gravées dans la vie quotidienne ou idéalisées par les lettres, les valeurs fondatrices, les tâches accomplies en silence. Tableaux d'hier que les changements culturels ont estompés. Ils disent aussi les désadaptations causées par le monde actuel, le «néant culturel» possible, mais laissent entrevoir les attitudes nouvelles, les rôles neufs qui s’annoncent. Ils sont d'ombre et de lumière, de mort et de renaissance, comme la vie même. « Toute la suite des hommes est comme un seul homme qui grandit sans cesse et s'accroît continuellement», disait Pascal. Un poète de chez nous le croit aussi, à sa manière, qui affirme si joliment «qu'il n'y a pas de pays sans grand-père »

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En me souvenant d’un lointain passé de travail, en réimaginant les images si nombreuses mais si monotones du travailleur obstiné, lisant et méditant sous la lampe, on se prend à vivre comme si l’on était le personnage unique d’un tableau. Une chambre aux murs flous et comme resserrée sur son centre, concentrée autour du méditant assis devant la table éclairée par la lampe. Durant une longue vie, le tableau a reçu mille variantes. Mais il garde son unité, sa vie centrale. C’est maintenant une image constante où se fondent les souvenirs et les rêveries. L’être rêvant s’y concentre pour se souvenir de l’être qui travaillait. Est-ce réconfort, est-ce nostalgie que de se souvenir des petites chambres où l’on travaillait, où l’on avait l’énergie de travailler bien. Le véritable espace du travail solitaire, c’est, dans une petite chambre, le cercle éclairé par la lampe. Jean de Boschère savait cela, qui écrivait : « Il n’y a qu’une chambre étroite qui permette le travail. » Et la lampe de travail met toute la chambre dans les dimensions de la table. Comme la lampe de jadis, en mes souvenirs, concentre la demeure, refait les solitudes du courage, ma solitude de travailleur !

Le travailleur sous la lampe est ainsi une gravure première, valable pour moi en mille souvenirs, valable pour tous, du moins je l’imagine. Le dessin, j’en suis sûr, n’a pas besoin de légende. On ne sait pas ce que pense le travailleur à la lampe, mais on sait qu’il pense, qu’il est seul à penser. La gravure première porte la marque d’une solitude, la marque caractéristique d’un type de solitude.

Comme je travaillerais mieux, comme je travaillerais bien si je pouvais me retrouver en l’une ou l’autre de mes gravures « premières » !

G. Bachelard

La Flamme d’une chandelle.



Retour au texte de l'auteur: Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 18 avril 2017 9:10
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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