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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

QUESTIONS DE CULTURE, no 4, “Architectures : la culture dans l’espace. (1983)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la revue QUESTIONS DE CULTURE, no 4, “Architectures : la culture dans l’espace. Un numéro sous la direction de Fernand Dumont. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1983, 210 pp.

[9]

Questions de culture
No 4

Présentation

De Saint-Urbain à Place Ville-Marie

par

Jean-Charles Falardeau

Un paradoxe a frappé les critiques d'art : l'architecture est l'art le moins soumis à la critique, surtout à l'autocritique de ceux qui le pratiquent. Un phénomène analogue se manifeste à un niveau plus vaste, dans l'ensemble de la population : la plupart des gens semblent peu préoccupés par l'ordonnance des édifices qui s'offrent quotidiennement à leurs regards, dans lesquels ils circulent et dans lesquels ils vivent, voire par les maisons mêmes qui les abritent. Habitude ? Indifférence ? Passivité de l'homme contemporain face à la civilisation dont il subit les impératifs comme un automate plutôt que comme un agent actif ? Serions-nous vécus par notre culture plutôt que d'en être des participants critiques, des ferments dynamiques, des collaborateurs prospectifs ?

L'architecture, qu'on la considère comme un art unique ou comme une synthèse de plusieurs arts et technologies, est l'expression d'une culture ou de cultures. Cette lapalissade est difficilement contestable. Pas plus que la proposition inverse. Pour nous le rappeler, choisissons parmi des centaines d'autres ce témoignage de l'un des plus éminents architectes canadiens, Arthur Erickson : « Pour ma part, a-t-il écrit, ce n'est que par l'architecture que je puis appréhender une culture »[1]. D'où la pertinence du présent cahier et du sous-titre qui en justifie le thème.

C'est en effet, une perspective culturelle qui a guidé les collaborateurs de cette publication. Spécialistes et praticiens en des disciplines voisines: architecture, urbanisme, histoire de l'art, ethnologie, ils ont cherché à polariser leurs expériences professionnelles dans une perspective culturelle. Il va de soi que l'on ne trouvera pas ici ce qu'il était impensable d'ambitionner, soit une vue d'ensemble de l'architecture québécoise ancienne ou contemporaine [10]. Nous ne pouvions que nous en tenir à des coups de sonde, à des découpages historiques, à des tranches d'observations. Malgré le consensus sur la visée essentielle, il en est résulté, on l'aura constaté du premier coup d'œil, une grande variété de niveaux de réflexion. Toutefois, pour assurer une articulation de ces fragments hétérogènes nous les avons répartis en trois sections dont les préoccupations nous ont semblé dominantes : la maison, l'histoire, l'espace. Ces sections ne sont pas étanches les unes par rapport aux autres et quelques-unes chevauchent les unes sur les autres. Ces répétitions elles-mêmes sont éloquentes dans la mesure où elles signalent des faits qui rallient l'opinion.

Il semble bien qu'en général, lorsqu'il s'agit d'architecture, il s'établit spontanément, tant de la part des initiés que des non-initiés, une distinction entre les maisons d'habitation et les édifices publics. Une telle démarcation paraît naturelle du fait que la maison est plus près de soi, qu'elle constitue un espace intime et familier et que malgré soi on s'y identifie comme à une extension des gestes et des habitudes. L'édifice public, au contraire, est plus hors de nous, il est au-dessus de nous, plus impersonnel et plus hautain et, dans la plupart des cas, il incarne un pouvoir qui nous domine et vis-à-vis duquel on se sent étranger.

C'est un peu ce qui ressort des deux premiers articles sous la rubrique: la maison. Andrée Gendreau aborde ce thème par le truchement de la peinture: comment ont reproduit les vieilles maisons rurales du comté de Charlevoix les peintres de deux familles différentes, des peintres du «Groupe des Sept» et des artistes « naïfs » de la région. Deux façons antithétiques de concevoir la maison. Dans le premier cas, une vision formaliste qui perçoit la maison de l'extérieur, comme un élément faisant partie «naturellement» du paysage. C'est ce que l'on pourrait appeler la culture froide. Dans l'autre cas, on présente la maison de l'intérieur, avec ses personnages et leurs activités : la culture chaude. Le contraste ne peut être plus saisissant.

En 1664, le seigneur de Boucherville, Pierre Boucher, écrivait des maisons canadiennes : « Dequoy sont basties les maisons ? Les unes sont basties toutes de pierre & couvertes de planches ou aix de pin; les autres sont basties de collombage ou charpente, & massonnées entre les deux : d'autres sont basties tout à fait de bois; et toutes lesdites maisons se couvrent comme dit est de planches » [2]. Encore en 1749, Pehr Kalm parle des maisons de bois qu'il a vues en de nombreux endroits au cours de son voyage dans la colonie [3]. Il reste évidemment très peu de ces anciennes maisons : destructions, rénovations, techniques nouvelles ont fait se succéder les modes [11] de construction. Ce sont les principales étapes de cette évolution que reconstitue André Robitaille, depuis les origines jusqu'à nos jours. On pourra ne pas endosser la façon dont il distingue ces étapes : chaque historien est libre de choisir ses critères. Son originalité consiste dans la préoccupation fondamentale qui lui sert de guide : circonscrire les interinfluences entre l'homme et son habitat dans la vallée du Saint-Laurent et, du même coup, dégager les «marques de la vie dans les logis» et l'évolution «des manières que l'on a eues d'habiter ces logis ». À une époque encore toute récente, on appelait ce genre d'étude du beau nom de géographie humaine.

Déjà nous sommes engagés dans les chemins de l'histoire. Mais Luc Noppen, selon qui la maison canadienne est «un sujet à redécouvrir », met en cause un certain nombre d'assertions d'une récente encyclopédie de la maison québécoise. Tout en découpant à sa manière les phases des avatars de cette maison, il rapporte inévitablement des observations analogues à celles d'André Robitaille. En insistant toutefois sur des précisions nouvelles : l'architecture «traditionnelle» a disparu entre 1860 et 1880 et c’est l'architecture monumentale qui a joué un rôle majeur dans cette évolution. S'ajoutant à une litanie déjà plus qu'abondante d'ouvrages sur ce sujet, les articles de Robitaille et de Noppen rafraîchissent notre connaissance de la maison québécoise.

Ceux qui, adultes ou jeunes adultes au moment de la seconde guerre mondiale, ont fréquenté les cénacles d'artistes montréalais ou les monastères dominicains n'ont pu éviter de rencontrer un dominicain français grand et sec qui a circulé au Québec durant deux ou trois ans : le R. P. Marie-Alain Couturier. Ce moine-architecte, un doux radical à sa façon, a cherché à provoquer ici, comme il l'avait fait en France, une rénovation de l'architecture religieuse. Objet de controverse pour la plupart, admiré et écouté par quelques-uns, son influence s'est surtout faite sentir à longue échéance, après son départ et seulement chez un petit nombre d'architectes. C'est cette personnalité que cherche à évoquer Raymonde Gauthier en s'attardant, pour aider à comprendre le contexte de l'époque, à décrire la structure et l'atmosphère de l'enseignement de l'architecture à Montréal dans les années 30 et 40. Vu de l'extérieur, son bilan n'a rien de réjouissant. On garde l'impression que l'enseignement véritable de l'architecture au Québec date d'à peine une génération.

Cette impression est confirmée par l'étude qui suit immédiatement, de Claude Bergeron, sur les premières tentatives de modernisation de l'architecture religieuse au Québec. En ce domaine comme en quelques autres, on a l'évidence que le XXe siècle a commencé au Québec avec deux guerres de retard. Les influences qui ont transformé la construction religieuse ont été exogènes, surtout française et, ici encore, il faut évoquer la présence d'un religieux français, dom Bellot. Ce moine bénédictin qui, entre autres activités, a largement collaboré à l'édification du dôme de l'oratoire Saint-Joseph de Montréal, a directement ou indirectement inspiré plusieurs jeunes architectes québécois. Mais tous les novateurs n'ont pas été « bellotistes ». Presque simultanément, en quelques années, ont surgi dans tous les coins du territoire, principalement dans les régions de Montréal et du Saguenay-Lac-Saint-Jean, [12] des églises d'allure sans précédent, souvent très hardie, utilisant des matériaux nouveaux et ouvrant la voie à des conceptions plus dynamiques de la liturgie et des rassemblements chrétiens. Paradoxalement, cette métamorphose des lieux de prière s'est produite à un moment où les églises du Québec allaient se vider d'une grande partie de leurs populations de fidèles pratiquants...

L'architecture est art de l'espace. Or, à notre époque plus que jamais, l'espace humain est soit vu massivement urbanisé soit en voie d'urbanisation. Mégapolis est ou sera notre habitat naturel. D'où les rêves, les efforts et souvent les irréparables ratages de ceux qui ont pour mission d'aménager les espaces urbains. À ce propos, jean Cimon rouvre avec une franchise chirurgicale le dossier de ce qui a sans doute été l'un des plus outrageants exemples de destruction urbaine volontaire dans la ville de Québec des années 70 : le petit Hiroshima qui a brutalement éliminé les habitations et la population de tout un quartier sympathique à la périphérie du Vieux-Québec, la colline parlementaire. Oeuvre occulte de promoteurs financiers aussi bien que des plus hautes «autorités » municipales et gouvernementales (ceux que jean Cimon stigmatise du nom encore trop euphémique d'« hommes-béton »), cette entreprise a créé une plaie béante sur laquelle ont été superposées d'inélégantes prothèses de ciment. On n'apprendra pas sans crispation les conséquences de cet acte de barbarie architecturale qui a scindé la ville haute de Québec en deux territoires étrangers comme l'ont fait des guerres pour les deux Corées et les deux Viêt-nams. Tout n'est cependant pas compromis et jean Cimon suggère avec optimisme quelques solutions d'amélioration partielle.

Jean-Claude Marsan qui est homme de la métropole et qui en a vu bien d'autres, se livre à des considérations qui, d'apparence plus sereine, n'en sont pas moins critiques vis-à-vis des ambigüités, des erreurs et des conditions de progrès de l'architecture urbaine. Celle-ci, en général, a méconnu l'espace socio-urbain. Le mouvement dit fonctionnaliste a été anesthétique, rationnaliste, purement formaliste, pratiquant un langage aussi uniforme qu'hermétique. En marge de cette architecture internationaliste et stéréotypée, on trouve cependant à Montréal quelques grandes réussites qui ne sont pas loin d'être des chefs-d'œuvre, ainsi Place Ville-Marie. Il reste pourtant d'excellentes leçons à retenir du passé, par exemple, le quartier résidentiel du Plateau Mont-Royal ou encore, certains édifices anciens de la Place d'Armes dont les accueillantes façades constituent des transitions entre la place publique et les fonctions internes des bâtiments : ce que Marsan désigne par l'heureuse expression de «cérémonial de l'architecture dans l'espace urbain ». Avec une conviction voisine de celle du grand architecte espagnol, Ricardo Bofill [4], Marsan rappelle qu'il n'y aura d'architecture valable que si elle est culturelle, c'est-à-dire si elle témoigne d'une façon particulière de se relier à son environnement, au passé en ce que celui-ci comportait d'authentique, à une esthétique concernant à la fois la fonction, la structure et la forme.

 [13]

Les considérations finales de Marcel Bélanger, reprennent certains de ces thèmes en les portant à un registre plus général et les ouvrant, au-delà de la ville, aux frontières des régions et de l'ensemble du territoire québécois. Celui-ci constitue un contexte caractérisé par une double marginalité : celle de la nature, celle du peuplement. Il en résulte un déséquilibre permanent et un habitat qui est un curieux mélange de survivances et d'imitations. Il faudrait «réinventer la ville dans sa totalité» ou, tout au moins, trouver le moyen d'une articulation voulue et pensée entre les formes abstraites et les formes concrètes de la culture — en d'autres termes, résoudre le dilemme entre un espace mental encore en gestation et un espace géographique très déterminé, le Québec. L'œuvre d'aménagement pose dès lors une interrogation permanente et la région a beaucoup à dire dans cette discussion du rapport entre habitat et culture. On se prend à souhaiter que Marcel Bélanger, dans un avenir prochain, poursuive dans un essai ou un ouvrage plus élaboré les fécondes intuitions que recèle son article.

Coups de sonde et tranches d'observations, avons-nous dit: tel nous semble bien la définition du contenu de ce cahier. Son titre au pluriel, architectures, souligne les variétés de cet art au Québec, dans l'espace et dans le temps. Plusieurs de ses articles évoquent aussi les influences nombreuses qui l'ont marqué, pour le meilleur ou pour le pire. Un fait se détache en arrière-plan qui demanderait qu'on lui prête dorénavant plus d'attention dans tous les domaines de la vie collective : c'est que l'ensemble du phénomène culturel doit être perçu et analysé de façon plurielle. Ce que nous appelons «notre» culture est un amalgame de cultures diverses avec lesquelles nous avons été en état d'osmose et qui nous rendent tributaires, souvent dépendants de leurs apports. Toute culture est exposée aux vents de plusieurs civilisations



[1] Arthur Erickson, The architecture of Arthur Erickson, Montréal, Tundra Books of Montreal, 1975, p. 13.

[2] Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749, traduction annotée du journal de route par Jacques Rousseau et Guy Bethune avec le concours de Pierre Morisset, Montréal, Pierre Tisseyre, 1979, passim.

[3] Pierre Boucher, Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du Pays de la Nouvelle-France vulgairement dite le Canada. 1664 ; Société historique de Boucherville, 1964; ch. XIII, Réponses aux questions qui ont été faites à l'Auteur lors qu'il estait en France, p. 140.

[4] Voir Gérard Montassiez, Le fait culturel, Paris, Fayard, 1980, première partie : Créateurs et témoins, Ricardo Bofill, p. 19-34.



Retour au texte de l'auteur: Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 18 avril 2017 8:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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