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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jules Duchastel, La contre-culture: l'exemple de Main Mise”. Un article publié dans le livre sous la direction de Jacques Pelletier, L’avant-garde culturelle et littéraire des années 70 au Québec. Textes de: Jean-Guy Côté, Jules Duchastel, Claude Lizée, Pierre Milot, Jacques Pelletier, Joël Pourbaix et Esther Trépanier. Chapitre 3, pp. 61-81. Montréal: Les Cahiers du département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal, no 5, 1986, 193 pp. [Autorisation de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales accordée par Jules Duchastel le 5 janvier 2005 et de celle de Jacques Pelletier accordée le 4 septembre 2008.]

[61]

Jules Duchastel

La contre-culture :
L'exemple de
Main Mise.


Un article publié dans le livre sous la direction de Jacques Pelletier, L’avant-garde culturelle et littéraire des années 70 au Québec. Textes de: Jean-Guy Côté, Jules Duchastel, Claude Lizée, Pierre Milot, Jacques Pelletier, Joël Pourbaix et Esther Trépanier. Chapitre 3, pp. 61-81. Montréal: Les Cahiers du département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal, no 5, 1986, 193 pp. [Autorisation de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales accordée par Jules Duchastel le 5 janvier 2005 et de celle de Jacques Pelletier accordée le 4 septembre 2008.]

La contre-culture : l'exemple de Main Mise”. [pp. 61-81.]
Avant-propos
I. La région philosophique
II. La région économique
III. La région politique
IV. La région culturelle
V. La contre-culture, une idéologie de l’apolitisme


Avant propos

Lorsque Jacques Pelletier m'a demandé d'écrire - encore une fois - sur la contre-culture, particulièrement sur le cas de Main Mise, ma réponse fut aussi nette que négative. Comment revenir sur un objet mille fois retourne par soi, mais surtout sur des analyses qui tout en m'appartenant, appartiennent aussi à l'époque de leur production. Mais puisque Main Mise conserve toute son importance et qu'il était légitime d'en parler ici, il fut question de reprendre des textes ou parties de textes déjà publiés *. C'est donc à la lecture d'un montage habilement effectué par Jacques Pelletier qui ne trahit en rien les textes d'origine, que le lecteur est convié.

Quant à moi, je dirai qu'aujourd'hui j'aurais probablement écrit différemment ces textes. Mais cela est une fausse question. Ce mouvement culturel autant que la grille théorique à travers laquelle j'ai tenté de le décrypter, appartiennent à une certaine conjoncture. Il me semble préférable de laisser intact ce double contexte d'écriture, laissant au lecteur le soin de poursuivre sa réflexion dans son contexte actuel.

août 1984

Aujourd'hui défunt, du moins en tant qu'"alternative" globale visant au renversement total du mode de vie et de la société, tel qu'il se présentait durant les années 1960-1970, le mouvement contre-culturel n'en a pas moins témoigné durant toute une période des angoisses et des espérances d'une frange importante de la jeunesse des sociétés occidentales, et notamment de la société nord-américaine.

Au tournant des années 1970, la jeunesse québécoise, ébranlée suite à la double crise de l'occupation des CEGEP de l'automne 1968 - sorte de prolongement local du mai 1968 français - et des Événements d'octobre 1970 (crises qui lui apparaissaient à tort ou à raison démontrer la vanité d'une certaine pratique syndicale et politique) subit à son tour le charme d'un discours qui lui [62] semble nouveau et stimulant dans la mesure où il prétend fusionner la double aspiration de Marx et de Rimbaud : changer le monde, changer la vie.

An Québec, ce discours sera véhiculé de manière particulièrement vivante et dynamique par la revue Main Mise, sorte d’"organe" non officiel mais tout de même très représentatif du "mouvement". D'où l'intérêt de cette revue pour qui veut connaître d'une part les fondements idéologiques du discours et des pratiques contre-culturelles et d'autre part ses manifestations très concrètes (communes, écologie, etc.).

Qu'est-ce que Main Mise ? Il s'agit d'une commune de production dont les membres ont exercé des professions diverses, certains comme journalistes professionnels, et se sont réunis avec l'objectif de produire un instrument alternatif d'information sur le "mouvement". [1] Nettement sous l'influence des mouvements contre-culturels américains et de la presse underground qui fleurit encore partout aux États-Unis, Main Mise paraît pour la première fois en octobre 1970. L'aspect du mensuel est un livre de poche largement illustré et dont la couverture reproduit des dessins qu'il était convenu alors de désigner sous l'appellation de psychédéliques. La revue est d'abord subventionnée par le Conseil des arts, qui abandonne son support financier dès l'année suivante sans que les raisons en soient clairement avouées. La publication d'un numéro spécial sur la drogue, dès les premiers numéros, n'est certainement pas étrangère à cette décision. Le format de la revue change au 21e numéro et prend les dimensions d'une revue d'information, tout en conservant son apparence originale. Main Mise n'a pas de concurrent direct, puisqu'elle occupe tout le marché d'un mensuel contre-culturel et autochtone. Elle comporte une matière abondante et entretient, très explicitement, le projet d'élaborer toutes les dimensions d'une culture autre ou parallèle.

Main Mise s'est définie, elle-même, en effet comme "un manuel de pilotage qui guide les hommes vers un devenir". Voilà une façon élégante de résumer le projet de la revue. Celle-ci s'est donné pour mission de fournir les outils nécessaires à une mutation de l'homme. Tout son projet est orienté vers le passage d'une culture traditionnelle et répressive à une nouvelle culture libératrice. Je ne fais que reprendre, ici intégralement, le discours même de la revue, dans le but de souligner qu'à ce niveau, Main Mise se présente comme le synthétiseur des idées de la nouvelle culture. C'est à ce titre que j'ai privilégié cette revue pour me donner les moyens d'établir la systématicité d'une idéologie, celle de la nouvelle culture. Le problème serait évidemment de savoir, premièrement, si ce corpus rend compte adéquatement de cette idéologie et deuxièmement, dans quelle mesure elle a une certaine résonance chez les lecteurs. La première interrogation trouverait une réponse plus adéquate dans une mise en rapport de l'idéologie de Main Mise et de la connaissance générale que l'on a par ailleurs de l'idéologie de la nouvelle culture (i.e. les pères "naturels" de la nouvelle culture, les ouvrages nombreux qui en traitent... etc.). Mais mon propos n'est pas de développer ce point. La seconde question n'a pas de réponse directe. Il [63] lie donne pas de sens de mettre en rapport, termes à termes, l'idéologie et son "consommateur". La réponse prendra plutôt la forme d'une élaboration sur le rapport qu'entretient cette idéologie à une conjoncture de lutte des classes.

Quant à la procédure, elle se résume à l'application de deux méthodes d'analyse de contenu que l'on peut qualifier de traditionnelles, à ceci près que le cadre théorique qui les structure n'appartient pas au champ "scientifique" habituellement associé à l'utilisation de ces méthodes. Je ne fais qu'indiquer en passant que ce choix méthodologique est le fait d'un constat d'impuissance (temporaire ?) des méthodes plus scientifiques (linguistiques, sémiologiques) à traiter la question du sens. La première analyse fut donc strictement descriptive. Elle rend compte du contenu explicite de la revue : les divers thèmes traités, les divers genres et formes de traitement, la source, l'importance et l'évolution de tout ceci (cette analyse ne sera pas rapportée dans le présent texte). La seconde analyse est une analyse plus en profondeur qui porte sur des thèmes idéologiques. Cette analyse thématique fut pratiquée à partir de la grille que l'on retrouve au tableau 1.



Je ne fais que commenter brièvement cette grille. Le point central cil est le système d'hypothèses, que l'on retrouvera plus loin et qui est an principe de la sélection des unités signifiantes dans les articles et éditoriaux échantillonnés. Les régions idéologiques appartiennent au champ de concrétisation de l'idéologie en général. Elles permettent de répartir les thèmes idéologiques concrets selon certains domaines d'application. Quant aux dimensions critique / utopie, [64] elles réfèrent soit à l'aspect critique du discours de la nouvelle culture portant sur une région ou sur un appareil, soit à l'aspect utopique de ce même discours en tant qu'il propose (apparemment) des éléments nouveaux.


1. La région philosophique



Hypothèse centrale :

La revue Main Mise accorde un primat absolu à l'individu (la personne) en tant que sujet libre, sensible, volontaire et source de toute expérience, à l'encontre d'une relégation au second plan des rapports sociaux (si elle ne les méconnaît pas tout simplement).

Hypothèses
spécifiques :

1)   À l'encontre d'une représentation des formations sociales comme lieux de rapports conflictuels, Main Mise offre une représentation du Monde et de la Société comme Totalité organique.

2)  Pour Main Mise, la transformation du tout (société, monde) passe par la libération de l'individu sous son double aspect d'une transformation des consciences et de l'expérience vécue quotidiennement.


Les trois rubriques thématiques qui se sont avérées les plus aptes à ramasser le discours philosophique de Main Mise sont les suivantes : le philosophico-politique, l'individu, le monde. Ces trois registres de la région philosophique jouissent d'une certaine systématicité interne, mais ne peuvent vraiment être interprétés qu'en relation les uns avec les autres. Une façon très sommaire d'exprimer ces relations est illustrée dans le tableau II. Voyons plutôt dans le détail le contenu thématique de cette région.

[65]



On ne peut parier de l'idéologie de Main Mise sans parier de la place primordiale qu'occupe la notion de transformation. C'est dans cette mesure même qu'il est hasardeux de séparer le thème "individu" du registre philosophico-politique. Main Mise aborde le problème de l'individu presque exclusivement sous l'angle de sa transformation. Et, polémiquement, la libération de l'individu est souvent invoquée comme préalable à toute libération sociale. Pourtant il est utile méthodologiquement d'isoler ces trois thèmes dans un premier temps, ne serait-ce que pour montrer l'importance primordiale de l'individu comme axe de pensée de Main Mise.

Si l'on prend d'abord le thème de l'individu, on remarque une certaine place faite à la critique de l'individualisme, sous sa forme dominante, et de l'atomisation de l'homme par l'exercice d'un pouvoir technocratique et répressif. C'est par rapport à ces formes d'existence de l'individualisme que Main Mise insiste sur une nouvelle vision de l'individu, bien que celle-ci puisse être considérée comme une nouvelle vision de l'homme retrouvé. Un des thèmes majeurs de la revue est de prôner le retour aux facultés et aux capacités inscrites en l'homme. L'homme est perçu comme étant dénaturé. Il faut donc travailler à le retrouver. Quelles sont ces capacités perdues ? Ce sont la créativité, l'émancipation de la personnalité, l'autonomie, l'exercice du libre choix et de l'initiative. L'homme retrouvera ces facultés dans la mesure où il s'en remettra aux lois naturelles. Cette existence naturelle doit donc se vivre au moment présent, [66] au niveau de l'expérience immédiate. Le combat à mener est celui qu'on doit opposer à toute forme de répression de cet ordre naturel. Il y a donc critique de la société dans la mesure où c'est elle qui réprime l'individualité créatrice de l'homme. À un individu en pièces, produit d'une société, Main Mise oppose un individu retotalisé, sous l'influence immédiate des lois de la nature. Voilà bien de vieux thèmes rousseauistes. À ce niveau, la revue n'a pas innové.

La société est associée dans l'idéologie dominante à l'idée d'un regroupement, sur une base plus ou moins volontaire, d’un ensemble d'individus. La société est l'univers publie, face inversée de l'univers privé. Aux sujets multiples correspond un grand sujet (la nation), principe de leur unification dans des intérêts communs. Cette idéologie est, à un certain niveau, décryptée par Main Mise. La société n'est pas conçue comme la forme d'un regroupement idéal, ou du moins nécessaire, mais comme principe de répression. [2] Il n'est pas question ici d'une véritable analyse en termes de pouvoir, mais d'une vague intuition. On raisonne au niveau des effets. Mais cette incapacité de faire la théorie de celle répression conduit à rechercher un nouveau principe de regroupement qui, lui, ne soit pas répressif. On ne conteste pas l'idéologie dominante en son fondement. On en reconnaît le principe actif, la production du sujet. Ce qu'on critique, c'est la réalisation historique de la société. Comment alors passe-t-on de l'individu à son regroupement ? Main Mise critique la société parce qu'elle atomise l'homme, c'est-à-dire qu'elle développe chez les individus certaines facultés laissant dans l'ombre la plus grande part. Il faut retrouver ces facultés perdues. On peut le faire en retournant à la nature. Voici le point de jonction que l'on cherchait : l'homme est nature. Dans cette mesure, il appartient à un système organique complexe qui englobe la terre et, en dernière analyse, l'univers complet. Je souligne, en passant, que ce fut l'un des thèmes les plus souvent introduits par Georges Kahl à la rencontre sur la contre-culture du printemps 1975. Ce dernier semblait nourrir un vaste projet de retrouver des lois de correspondance entre les divers niveaux de ce système organique : l'homme, la flore, la faune, l'univers intersidéral, etc. [3] Pour revenir à Main Mise, la représentation du monde y est certes moins traitée que la représentation de l'individu (9 unités contre 16). Mais c'est sous l'image de l'organisme vivant que l'on se représente la société, l'humanité, la terre et l'univers. J'indiquerai plus loin que cela est proche des visions de McLuhan : un retour au village global qui innove sur le passé par sa technologie électronique. Ce qu'il faut retenir dans cette cosmologie, c'est que le pendant du sujet isolé pour Main Mise emprunte la figure religieuse d'une totalité expressive, le grand tout organique, plutôt que celle plus pragmatique d'une forme sociale. Certes Main Mise nous parlera d'expériences concrètes de communes, mais son discours philosophique est presque théologique. La société que l'on critique est bien concrète, celle que l'on propose semble immatérielle.

Le registre philosophico-politique est celui qui prend la plus grande place dans la région philosophique (29 unités). Cela est logique puisque l'individu est toujours défini en même temps que la nécessité de sa libération. Face à une [67] société répressive, l'individu doit se libérer. On verra dans la région politique que Main Mise s'en prend à toute forme d'action politique dite "traditionnelle", c'est-à-dire, visant un niveau explicitement politique. Dans la région philosophique, cette opposition prend la forme suivante : les idéologies, politiques il va sans dire, sont jugées néfastes, inutiles et aliénantes. On plaide au contraire pour un retour à la psychologie élémentaire de l'homme. C'est en chaque homme qu'on retrouvera le principe de la transformation. La révolution, "c'est dans la tête". Ou, pour reprendre un slogan publicitaire : "C'est dans la tête qu'on est beau." Cela illustre peut-être la facilité qu'a le système de puiser à une idéologie qui est sa fille naturelle. Ces prémisses étant jetées, il est possible de résumer les lois de la transformation par une suite d'implications : la nécessité de la libération de l'individu entraîne la nécessité d'une libération des consciences ; suivra la libération de la culture entraînant à son tour la libération sociale. La société et ses formes d'organisation oppriment l'homme. Il faut le libérer de toutes ces oppressions, quelles qu'elles soient. Cette libération ne pouvant se faire socialement, puisque toute société est répressive, il faut atteindre le niveau profond des consciences, une à une. De la libération des consciences surgiront de nouveaux modes culturels. Et ce n'est que sur la base de cette révolution culturelle que la société évoluera. Les moyens de cette transformation des consciences sont puisés dans l'underground, entre autres, la libération sexuelle et l'usage de la drogue. "L'underground, c'est la subversion incarnée dans des individus qui visent à renverser les normes établies afin de permettre à la culture d'avancer et de progresser."

Nous avons là, dans les grandes lignes, ce qui caractérise l'idéologie philosophique de Main Mise. Voyons maintenant les autres régions.


II. La région économique



Hypothèse centrale :

Relativement à l'ensemble du contenu thématique du corpus étudié, la région économique est sous-développée.

Hypothèses
spécifiques :

1.   Les critiques adressées au système économique sont superficielles.

2.   Les formes d'organisation économiques proposées par Main Mise sont passéistes.


La région économique est certes la région la plus négligée par Main Mise. Cela ne saurait surprendre dans la mesure où la revue se donne d'abord et avant tout une mission culturelle. Mais puisque la culture dont il est question répond à la définition extensive des sociologues, Main Mise ne pouvait exclure toute considération économique. La faiblesse du développement de cette région s'explique davantage par nue absence réelle de réflexion à ce niveau que par la définition des objectifs (le la revue. Absence de réflexion qui à son tour s'explique par la faiblesse d'une théorie sur la société. La discussion économique [68] de Main Mise est d'abord une discussion sur la survivance. Comment, dans ce monde adverse, survivre en se libérant ?

J'ai constitué cinq registres à cette région : production, propriété, échange, politique économique en général et organisation. Certains de ces registres sont restés pratiquement vides. Je présenterai d'abord l'aspect critique du contenu de Main Mise. Il est en général fort réservé. Si l'on attaque le mode de production capitaliste, ce n'est pas pour en souhaiter le remplacement, mais pour imaginer la disparition des classes indépendamment de la disparition de l'État, sans le passage par un renversement de la société bourgeoise. "Nous ne nous demandons même plus si le prolétariat va prendre le pouvoir des mains de la bourgeoisie ; ce que nous voulons, c'est la disparition et la dissolution complète de l'État, des classes.»

Ceci est affirmé dans un article où l'on dit que la révolution doit se faire dans la tête des gens. De plus, à trois reprises dans les articles retenus, on identifie le système capitaliste comme étant aliénant. On attaque nommément le système capitaliste dans la mesure où il empêche la créativité. En aucun temps n'est-il question de son renversement. Quant à la propriété, en ce qu'elle donne le pouvoir et permet de légitimer le profit, ce n'est qu'à quelques reprises qu'elle est remise en question. Dans un article, en particulier, on indique comment la propriété permet l'exercice du pouvoir, dans un autre, ou oppose la propriété privée favorisée par la société à la propriété collective qui a la faveur des communes de la nouvelle culture. La propriété privée n'est pas vue au niveau du rapport d'extorsion du surtravail, mais plutôt au niveau de sa manifestation dans la consommation et des effets psycho-sociologiques que cela entraîne. Sur les politiques économiques en général, Main Mise se fait, à une reprise seulement, l'écho du club de Rome en souhaitant la limitation du développement économique.

À cette mince critique, plutôt axée sur les effets du système économique, correspond une utopie sous-développée de la région économique. A priori on souhaite un régime de propriété collective, mais dont les contours sont flous et laissés à l'initiative de chaque groupe. La production doit, elle aussi, retourner à la nature et viser à l'autosuffisance. On encourage donc une économie de subsistance, anti-consommatrice, fondée sur des moyens alternatifs : production agraire, production artisanale, le petit commerce (head shop), etc. Quant à l'échange, on préconise le troc. La base de production et l'organisation de la production doit se fonder sur le modèle de la commune ou sur le modèle de la coopérative.


III. La région politique



Hypothèse générale :

Relativement à l'ensemble du contenu thématique du corpus étudié, la région politique est sous-développée.



Hypothèses
spécifiques :

[69]

1.   Une partie importante du contenu thématique de la région politique vise à condamner les formes de lutte politique dites traditionnelles, et à encourager une dépolitisation.

2.   La théorie de l'organisation politique de la nouvelle culture est sous-développée.

La région politique est relativement plus développée que la région économique. J'ai défini quatre registres dans cette région : révolution politique et politisation, sur des politiques, organisation politique, politique et nouvelle culture. Les problèmes de politisation et d'organisation politique sont évidemment les plus importants pour la compréhension de l'efficace de l'idéologie de la nouvelle culture.

J'ai indiqué plus haut, dans l'analyse de la région philosophique, l'orientation de Main Mise sur le problème de la transformation, c'est-à-dire la libération préalable des individus. Main Mise ne croit donc pas que les révolutions politiques soient possibles. La transformation commence dans la tête des gens et elle accouchera d'une révolution de la culture. Il n'est donc pas étonnant de ne retrouver qu'une seule unité utopique codée dans le registre de la révolution politique. Essentiellement Main Mise réserve sa plus virulente critique à cette région. Croyant que les révolutions politiques ne sont plus possibles, que les valeurs politiques habituelles sont périmées, enfin que les formes de luttes politiques traditionnelles sont dépassées, Main Mise s'oppose à toute révolution politique qui remplace "une dictature par une autre dictature". Si le problème d'un pouvoir politique existe, il existe pour autant que le pouvoir est répressif. Et la revue croit que son renversement politique n'entraînera qu'une nouvelle forme de répression. Cette perspective est considérée sans issue, et c'est maintenant qu'il faut transformer les individus. Ceux-ci transformés, ils entraîneront le système social dans le même mouvement. À ce renoncement aux luttes politiques s'associe un apolitisme (lui prend deux formes : 1. une désimplication face à certains problèmes (on ne traite pas, ou rarement, de l'exploitation économique des travailleurs, on n'aborde pas le problème de la domination mondiale du capital et de l'exploitation du Tiers-Monde) ; 2. un internationalisme "culturel" qui préconise l'abolition des frontières nationales et politiques (cette abolition est l'équivalent d'une négation des dominances et des antagonismes politiques).

De cette vision découle une théorie sous-développée de l'organisation politique. Au sujet de la société, ou condamne son principe vertical d'organisation. On y oppose un principe d'organisation horizontale du pouvoir, c'est-à-dire pratiquement, sa disparition. Les principales idées portant sur le sujet renvoient à la philosophie de la nature de l'homme énoncée plus haut. Il faut réorganiser la société humaine à l'image de la société animale, en parfaite harmonie avec la nature. Aux idéologies égalitaires il faut répondre par les besoins psychologiques profonds de chaque individu. Il faut créer un village de rechange [70] produit d'une nouvelle sensibilité, d'une nouvelle perception qui, en agençant et combinant les "vibrations" de chacun, le rendront invisible. Tout cela dit devant l'imminence de l'apocalypse, telle qu'annoncée à quelques reprises. Mais comme pour équilibrer cette perspective visionnaire la revue se pose des problèmes plus concrets. Ainsi dans les premiers numéros, Main Mise avait appuyé le F.R.A.P. [4] en soulignant les aspects du programme électoral qui militaient en faveur d'une décentralisation du pouvoir. Cela ne remet pas cri question ce qui est dit plus haut dans la mesure où il s'agit d'un appui circonstanciel et relativement isolé par rapport au contenu général de la revue. À un même niveau pratique, Main Mise est appelée à se prononcer sur le problème de l'isolement des drop-outs ou des expériences de rechange de toutes sortes. À quelques reprises elle milite en faveur d'un certain regroupement, sans pour autant en proposer la forme concrète.

Les deux registres non étudiés jusqu'ici comportent des éléments plus conjoncturels et il est intéressant de voir à quel niveau Main Mise intervient en politique. En ce qui concerne les politiques, au sens des lois et de leur application par les gouvernements, la revue s'en prend systématiquement à deux domaines d'intervention. À plusieurs reprises, elle se prononce contre toute forme de répression des drogues : restriction de l'usage, culture, commerce. À l'exception de l'usage de l'héroïne, tout autre usage des drogues est encouragé comme moyen d'atteindre la transformation des consciences. C'est dans cette mesure même que Main Mise intervient pour défendre cet élément culturel essentiel. L'autre lieu d'intervention des gouvernements condamné par la revue concerne la sexualité. D'une part, la revue a tendance à appuyer tout mouvement de libération défini autour d'une oppression sexuelle quelconque, d'autre part, elle préconise la pratique de la sexualité sous toutes ses formes comme véhicule d'une libération de l'individu. En conséquence, à plusieurs reprises, elle demande l'abolition de toute politique pouvant restreindre le champ des possibles dans le domaine sexuel.

L'autre domaine conjoncturel où Main Mise intervient est celui de la nouvelle culture face à la politique. La revue n'est pas ignorante des rapports difficiles qu'entretiennent des expériences de nouvelle culture avec la société qui les entoure. A ce propos, quatre fois elle fait des constats politiques sur l'état de santé de la nouvelle culture. Une première fois elle se dit consciente de la récupération par la société de certaines valeurs et de certaines Pratiques de la nouvelle culture. La revue n'est pas inconsciente du rapport qu'entretient l'expérience de rechange avec la société. Une deuxième fois, rapportant une expérience de commune on pose le problème capital de la réintroduction de comportements et de rôles traditionnels. Encore une fois, il faut voir si, faute d'une pratique de la transformation fondée sur une connaissance de l'ensemble du processus, il est possible d'imaginer autre chose qu'une réintroduction sous une autre forme des mêmes rôles et comportements. Enfin on constate l'échec du mouvement hippy et le repli de la gauche américaine. Devant cette dose de réalisme à laquelle le texte plus haut n'avait pas habitué, on recourt de nouveau [71] a une panacée : la relève devra venir du Québec. L'éditorial du numéro 53 [5] confirme ce messianisme québécois, qui n'est peut-être que la répétition d'un messianisme catholique pas si lointain.


IV. La région culturelle



Hypothèse générale :

Relativement à l'ensemble du contenu thématique du corpus étudié, la région culturelle est nettement privilégiée.

Hypothèses
spécifiques :

1. La revue Main Mise épouse la cause des mouvements sociaux à caractère culturel et appuie d'abord des luttes au niveau de la vie quotidienne.

2. La critique culturelle porte plus sur les effets observés dans les appareils critiqués que sur les causes de ces effets (cf. École, média, famille, bureaucratie, culture en général).

3. La drogue, la sexualité, la technologie et la musique sont considérées comme les moyens et les véhicules de la révolution culturelle.


La région culturelle contient à elle seule près de la moitié de toutes les unités codifiées (101/222). Puisqu'il s'agit d'une revue dont la visée est de guider les hommes vers une nouvelle culture en devenir, il n'est pas étonnant que l'on retrouve le gros du contenu idéologique dans cette région. Je rappelle qu'une sélection du matériel a écarté systématiquement des thèmes appartenant à cette région. Il est donc important de se souvenir que je parle ici de l'échantillon sélectionné et non de l'ensemble du contenu publié. J'ai procédé, pour cette région, à une classification de l'appareil culturel visé par le discours de Main Mise. J'ai donc distingué les appareils suivants : l'école, les médias, la famille, la bureaucratie-technocratie-technologie, la culture en général, l'expérience mystique. Certains secteurs culturels ne se prêtant pas à proprement parler à cette classification ont été isolés : la drogue, la sexualité et l'écologie.

Il est difficile de proposer une seule définition de la nouvelle culture. Georges Kahl affirme que Main Mise s'apparente à un manuel de pilotage qui guide les hommes vers un devenir. Fondamentalement, il y a l'idée que la nouvelle culture n'est pas une culture unifiée, un système homogène, mais une collection d'expériences. Au numéro 53 (troisième format, non analysé par moi), on fait la publicité d'un "répertoire québécois des outils planétaires". [6] Écoutons la publicité de promotion : "Qu'est-ce qu'un outil planétaire ? Un outil planétaire, c'est tout instrument qui participe de près ou de loin à l'autosuffisance physique, biologique, sociale, symbolique des individus et des groupes. Mais attention, par autosuffisance, il ne faut pas entendre l'individualisme occidental que nous connaissons, mais le coulage de l'activité individuelle dans les métabolismes planétaires. Il ne s'agit pas d'un retranchement, mais d'une pénétration. Nous visons l'indépendance économique, politique, mais nous visons aussi [72] l'interdépendance écologique, vis-à-vis des cycles naturels". [7] Et d'énumérer ces outils : "systèmes généraux, la planète, la terre, l'alimentation, herbes et plantes, habiter, fabriquer, technologies douces, la communauté, communications, voyages et loisirs, apprendre, célébrer". [8]

Une façon donc de décrire les éléments culturels propres à une nouvelle culture était de procéder par le lieu d'intervention de ces éléments ou, en d'autres mots, au niveau de l'appareil visé. Il ne faut donc pas s'attendre à retrouver dans ce qui suit une liste exhaustive des idées de Main Mise, mais plutôt, pour chaque appareil, la dimension critique de l'idéologie de la revue et la dimension utopique.

Un premier lieu d'intervention du discours néo-culturel est l'appareil scolaire, dans sa fonction la plus générale d'apprentissage d'une culture. Essentiellement la critique adressée à l'école est d'adapter socialement les individus, favorisant ainsi leur exploitation, et réduisant d'autant leur capacité créatrice. L'université est prise à partie dans la mesure où elle excelle dans l'atomisation de l'homme, la parcellarisation de ses facultés. La critique de l'école porte beaucoup plus au niveau de certains effets produits par une forme de pédagogie que sur la fonction exercée par l'école dans la reproduction des rapports sociaux et s'inscrit ainsi dans l'axe des théories nouvelles en pédagogie. On reproche notamment à l'école d'être incapable de s'adapter à des formes mutables d'organisation sociale caractéristiques de la société post-industrielle.

Main Mise oppose donc à ce type d'école titi modèle d'éducation multidimensionnelle. À l'atomisation produite par l'école, on oppose une retotalisalion de l'expérience. La forme organisationnelle de cette retotalisation sera l'école libre ou l'université libre. Au fondement de cette idéologie, il y a la conviction que l'enfant n'a de cesse de pousser ses recherches dans toutes les directions. C'est le monde unidimensionnel de l'adulte qui bloque ses aspirations. L'école libre, où à la liberté de mouvement s'associe la liberté du choix des matières, de l'expression des sentiments, favorise l'apprentissage des rudiments de la nouvelle culture. De la même façon l'université libre, au contraire de l'université traditionnelle qui est une machine à cours, à concepts et à catégorisations, reflétant le morcellement des sciences, l'atomisation et la fragmentation de notre univers, sera une université "alchimique" fondée sur une perception totalisante du monde. Déjà, j'ai fait remarquer, dans la région philosophique, une critique de l'individualisme encouragé par le système et la recherche d'une transformation des consciences par une reprise en charge de l'ensemble des facultés de l'homme dont principalement la créativité. On verra par la suite que cet axe fragmentation/totalisation est au principe de l'intelligence de l'idéologie culturelle de Main Mise, quel que soit l'appareil visé. Pour illustrer certains liens établis par la revue, il suffit de citer : "Une nouvelle culture est nécessaire pour remplacer la vision scientifique occidentale, esclave farouche d'un mode cérébral et égocentrique de conscience. Cette nouvelle culture affirmera la primauté des facultés non-intellectuelles, et, par le truchement de ses tendances [73] mystiques et de ses expériences hallucinogènes, prendra d'assaut ce que notre culture appelle "raison", "réalité".

Cela me permet de faire le lieu avec l'appareil des médias. La problématique des médias occupe truc place privilégiée dans l'idéologie de Main Mise. D'une part, il y a peu de critique sur les appareils de communication, si ce n'est d'en souligner, à quelques reprises, l'immense pouvoir que leur maîtrise donne a ceux qui les contrôlent. D'autre part, l'idéologie de Main Mise a totalement intégré les théories de McLuhan. Plusieurs articles se référent à lui, sous forme d'interview, d'extraits de ses écrits ou de paraphrase. Pour McLuhan l'ère typographique caractéristique du mode d'organisation des sociétés industrielles entraîne la mécanisation, la répétition, l'homogénéisation sur le plan des modes de production et de vie, et la linéarité, la séquence et l'unidimensionnalité sur le plan du fonctionnement intellectuel et des valeurs. L'ère électrique à travers sa technologie dominante, l'électronique, entraîne la diffusion rapide et la décentralisation sur le plan des modes de production et de vie, et la perception configurale sur le plan du fonctionnement intellectuel et des valeurs. Je l'ai indiqué plus haut, l'humanité est, pour Main Mise, un vaste système nerveux qui, par le truchement des médias électroniques, étend nos sens au niveau le plus global. Les médias peuvent recréer l'espace tribal en créant un nouvel environnement. Sur le fond de cette idéologie théorique, Main Mise invoque la nécessité de recourir aux médias comme instrument privilégié de l'établissement d'une nouvelle culture. Elle fait appel à l'utilisation massive du vidéo, plaide pour une prise de contrôle de la radio, souhaite l'infiltration des freaks dans tous les médias qu'il faut contrôler. Voilà donc défini un premier moyen concret non seulement de faire rayonner la nouvelle culture, mais de la créer.

Le troisième appareil qui est l'objet d'un discours de Main Mise est celui de la famille. La critique de la revue qui porte à ce niveau est peut-être la plus progressiste. Nous verrons un peu plus loin comment elle s'articule à la critique des modèles dominants de sexualité. Je me contente d'indiquer les trois points d'attaque contre l'idéologie dominante de la famille ; on condamne la monogamie, le patriarcat, les rôles et valeurs mâles et femelles. Cependant la critique porte de nouveau au niveau des effets. La monogamie est vue comme isolant les individus et les privant d'une expérience plus globale. Le patriarcat y est critiqué pour les pratiques autoritaires et chauvines qu'il encourage. Enfin les valeurs mâles sont vues comme les seules sachant s'imposer dans la société en général. C'est ici la reconnaissance d'une certaine différence "naturelle" entre les valeurs ou la "psychologie" des sexes. En effet, on souhaite l'intégration des valeurs féminines dans la société comme remède à cette situation. La critique se situe donc dans la tendance "féministe radicale" de l'idéologie féministe par rapport à une tendance qu'on pourrait qualifier de "socialiste-théorique", pour reprendre une typologie de Juliet Michell. [9] Cela signifie qu'aucune tentative n'est faite pour expliquer la nécessité historique d'un appareil comme celui de la famille, c'est-à-dire proposer titre analyse de la place et des fonctions qu'occupe la famille dans des rapports de production. Pour [74] Main Mise, la famille est prise comme telle, Spontanément, reconnue coupable d'atomiser l'individu, mais, dans le même mouvement, considérée apte à la réhabilitation. On préconise un élargissement de la famille qui peut prendre des formes multiples. Ainsi, dans un article, on encouragera le mariage de groupe. L'idée fondamentale demeure toujours de retotaliser l'homme en lui permettant d'élargir le champ de son expérience et, par le fait même, les horizons de sa conscience.

Le mariage de groupe, la commune sont des moyens pour réaliser la nouvelle culture. Il s'adonne que cela place Main Mise dans une lutte de libération, celle des femmes et plus largement de la sexualité (voir plus loin). Par contre, ou doit s'interroger sur cette position avancée dans la conjoncture politique et économique présente où il semble qu'un réaménagement général de l'appareil de la famille est envisageable au profit du développement du capitalisme monopoliste d'État. Que ce réaménagement ait lieu, point de doute : nécessité de la libération d'une main-d'oeuvre féminine, accroissement de la mobilité, développement de la socialisation des coûts de production par le biais de la créai ion de services parafamiliaux (i.e. garderies). Que les rapports d'inégalités en soient modifiés sans une transformation des rapports politiques et économiques, cela est plus douteux. La position idéaliste d'une réinsertion des valeurs féminines dans la société ne saurait prétendre renverser les rapports actuels de domination.

En ce qui concerne les trois appareils suivants, il faut préciser qu'il ne s'agit pas pour Main Mise d'une critique adressée à des institutions localisables précisément dans notre formation sociale. Par contre, j'ai conservé la désignation d'appareil dans la mesure où les trois dimensions en question se matérialisent effectivement dans de multiples appareils : la bureaucratie-technocratie (faits les divers ministères ou dans les appareils économiques ; la culture dans divers appareils culturels ; l'expérience mystique dans les diverses Églises.

La critique de la bureau-technocratie est un thème fondamental des ténors de la contre-culture. [10] Elle s'inscrit dans la même veine que la contestation du rationalisme. Main Mise reprend à quelques reprises ce thème. Toutefois on doit noter que c'est fort occasionnellement. A cette critique, une solution : la récupération de la technologie. Sauf pour une critique écologique des effets négatifs de l'utilisation d'une technologie industrielle, il y a une certaine mythologie de la technologie. On croit que la technologie libérera, qu'il faut penser des innovations technologiques, que le moyen de s'adapter à la société post-industrielle, c'est d'encourager un renouveau technologique. De la même façon qu'on encourage le contrôle des médias et donc d'une technologie développée, on favorise l'utilisation générale d'une technologie libératrice. Cela peut paraître contradictoire avec la tendance prononcée à des solutions économiques passéistes, mais c'est aussi une constante de la pensée néo-culturelle. [11] Cela petit aussi sembler en contradiction avec une pensée qui se mysticise de plus en plus, [12] comme on le verra plus loin. Dans la mesure où [75] l'on comprend que la technologie nouvelle est conçue comme configurale, multidimensionnelle, elle apparaît comme un instrument privilégié de retotalisation. Le village global de McLuhan n'était pas un retour aux tribus antédiluviennes, mais la reconstitution d'un environnement tribal par le médium électronique.

Les expériences mystiques prennent beaucoup de place dans la revue. Cependant les nombreux articles spécialisés sur la question n'ont pas été retentis aux fins de traitement. La catégorie résiduelle de "culture en général" comprend, entre autres, les unités signifiantes dans les articles retenus portant sur ce thème. Cela permet d'indiquer tout au moins l'importance capitale accordée à l'expérience mystique comme véhicule de retotalisation de l'homme. Un des moyens pour atteindre la transformation des consciences est l'expérience spirituelle. On observe un curieux mélange entre science et Dieu. La science atomisée doit être retotalisée et cette entreprise mènera à une connaissance de Dieu. On rejette les postulais rationalistes pour intégrer l'expérience humaine dans toutes ses dimensions. Je ne peux développer davantage ici, mais il est utile d'indiquer que cet emballement pour un retour à des valeurs spirituelles s'est concrétisé de façon générale dans la société par toutes sortes d'organisations religieuses (groupes charismatiques, méditation transcendantale, zen, renouveau des Églises sectaires comme les mormons, références astrologiques, voyages intersidéraux, etc.).

Dans la région culturelle de l'idéologie de la nouvelle culture, j'ai réservé trois thèmes relativement indépendants d'un appareil idéologique précis (bien que souvent l'on puisse faire titi rapport). Il s'agit de la drogue, de la sexualité et de la critique écologique. Ces trois thèmes se caractérisent par leur propriété révolutionnaire telle que conçue par Main Mise. Un schéma, nécessairement simplificateur, permettra peut-être de résumer ce qui précède et d'indiquer la place centrale qu'occupent ces dimensions pour la nouvelle culture.

Comme pour les autres thèmes spécialisés, ne furent retenus pour l'analyse thématique que les articles établissant un lieu entre la drogue et la nouvelle culture et/ou la culture et les institutions officielles. Cela entraîne une sous-estimation importante de la place occupée par ce thème dans la revue. Ceci dit, à part les récits portant sur des trips de drogue et le rappel constant de la répression exercée contre ses utilisateurs, l'argument de Main Mise se développe en deux temps. Premièrement, la drogue contribue à créer une nouvelle sensibilité. Tout un univers de perceptions s'ouvre à celui qui s'engage dans un voyage. Il lui est alors possible de relotaliser son expérience. À la nostalgie provoquée par l'alcool s'oppose tout titi champ de possibles dans l'expérience de la drogue. À la limite, le rapport même que l'on entretient à la drogue se modifie en même temps que l'on modifie ses propres valeurs. Il y attrait un mouvement dialectique entre les deux. Car tous ceux qui fument n'oui pas la grâce. On reconnaîtra celui qui est engagé sur la voie de la nouvelle culture par soit rapport positif au "voyage". Inversement, celui (lui demeure inséré dans les [76] valeurs traditionnelles aura tendance à entretenir un mauvais rapport à la drogue. Deuxièmement, par voie de conséquence, la drogue devient un instrument privilégié de transformation pour le "mouvement". Ouvrant les consciences, permettant la libération de l'individu, elle est un enclencheur de révolution.


* On notera l'absence de la musique comme moyen de transformation, parce que ce thème fut exclu a priori de l'analyse.

[77]

La sexualité peut jouer le même rôle. La société et la culture traditionnelle répriment la sexualité et en font même une condition de son fonctionnement. Non seulement faut-il abattre tous les rôles sexuels, jusque dans leur récupération commerciale (érotisme commercialisé), mais il faut combattre tous azimuts la répression quel qu'en soit le niveau d'expression. Une des armes les plus puissantes utilisée par les tenants de la nouvelle culture est de frapper là où les tabous sont les plus profondément ancrés. Dans cette mesure, le mouvement contre-culturel des années soixante a certes provoqué des chambardements. La question demeure pourtant : de quelle transformation ce mouvement culturel est-il l'effet ? Il n'en reste pas moins qu'un appui inconditionnel à toutes les formes de lutte pour la libération sexuelle n'est pas sans importance. Main Mise est pour la libération des homosexuels, pour la libération des lesbiennes, pour la libération publique de l'acte sexuel et la nudité, pour la liberté sexuelle absolue. Au fond de ces positions, toujours le même raisonnement. La libération sexuelle est un moyen de hausser le niveau des consciences et ainsi de favoriser la transformation. On dira, en certains endroits, que l'érotisme est le fer de lance de la révolution culturelle. C'est peut-être là qu'est marquée la limite politique de cette critique. Non pas que l'érotisme ne soit pas libérateur. Mais Main Mise n'est pas en mesure de produire une analyse approfondie des rapports sexuels dans la société. Les homosexuels, les bisexuels, les hétérosexuels sont renvoyés au principe d'une nature qui les définit une fois pour toutes. Le cri de libération de la revue est plus un appel à la tolérance, étant entendu que la dimension thérapeutique (dans le sens de transformatrice) de l'érotisme en est la face positive. Il faut être bien dans sa sexualité. Rien contre. Il faut seulement s'interroger sur la possibilité d'une transformation fondée sur les intentions. Derrière une révision des pratiques sexuelles, comment se réorganisent les rapports sexuels ? A cette question, point de réponse.

Le dernier thème analysé ici est celui de l'écologie. A la critique écologique traditionnelle sur les méfaits de la société industrielle s'ajoute une perspective qui prend de plus en plus de place dans la revue au cours de son évolution. C'est l'apocalypse. Ce thème est éminemment pratique pour qui ne veut pas se soucier des problèmes de la transformation. On pose le diagnostic de la fin du monde (industriel) et on économise pour autant le problème de trouver les mécanismes de sa transformation. Concrètement on propose deux solutions : d'une part, il faut retourner à la nature, vivre selon ses lois ; d'autre part, il faut maîtriser la technologie dans ce qu'elle peut fournir des moyens techniques aux problèmes de la survie. La technologie ne doit plus servir à détruire le monde et à exploiter les hommes, mais à permettre leur survivance tout en favorisant l'intégration aux lois de la nature.


V. La contre-culture,
une idéologie de l'apolitisme


Après avoir rappelé les fondements théoriques du discours contre-culturel, du moins tel que véhiculé par Main Mise et évoqué rapidement quelques-unes [78] des réalisations concrètes du "mouvement", je terminerai cette analyse en suggérant que l'idéologie contre-culturelle, tout en constituant une contre-tendance à l'idéologie technocratique, n'a pas nécessairement affaibli la forme générale de l'idéologie dominante dans les sociétés capitalistes où elle émerge.

Ce qui caractérise d'abord une contre-tendance idéologique est sa Capacité critique à l'égard de la tendance dominante par rapport à laquelle elle s'élabore. Par définition, cette dernière vise à maintenir les rapports sociaux d'exploitation et de domination sous leur forme actuelle. L'idéologie technocratique a non seulement légitimé l'intervention croissante de l'État, niais l'a organisée. Les réformes des secteurs de l'éducation on de la santé, l'organisation des appareils bureaucratiques, les stratégies de développement sont toutes tributaires d'un mode d'organisation technocratique. L'idéologie de la contreculture a d'abord attaqué les prémisses de cette tendance dominante. Elle remet en question le mode d'inculcation scolaire, la forme de l'organisation bureaucratique des divers gouvernements, les stratégies de développement axées sur la prédominance des technologies dures et le gaspillage de l'énergie et de l'écologie. Cette critique s'articule au noeud même de l'idéologie technocratique, c'est-à-dire par rapport à la position scientiste et technologiste de cette dernière. La contre-culture veut établir que le produit de l'action exercée par les technocrates aboutit à une aliénation totale des individus. La source de cette aliénation est recherchée dans une soumission inconditionnelle aux crédos de l'idéologie technocratique : primat au progrès scientifique et technologique, sous la triple figure de la modernisation, de la rationalité et de la planification. Cette première dimension critique indique suffisamment que l'idéologie contre-culturelle petit être conçue comme contre-tendance à l'idéologie technocratique. Elle contribue à mettre en évidence le caractère relativement arbitraire d'une stratégie politique. Elle remet en question certains mythes enracinés qui présentent le progrès scientifique comme une nécessité et l'organisation actuelle des rapports sociaux comme sa conséquence inévitable.

La forme dominante de l'idéologie produit les individus en sujets. La tendance idéologique dominante renforce cet effet en permettant de masquer, sous la figure du progrès et de la rationalité, les véritables rapports sociaux. A l'examen, l'alternative mise de l'avant par la tendance contre-culturelle pose le problème dans les mêmes termes. A la rationalité bureaucratique ou technocratique, la contre-culture oppose la liberté humaine, la richesse des individualités et les capacités créatrices des sujets. Il est frappant de retrouver chez Théodore Roszack les fondements mêmes de l'idéologie du sujet. La lecture de son livre fait ressortir, de multiples manières, la thèse selon laquelle ce qui est l'enjeu actuel des sociétés est l'aliénation totale du sujet. De nombreux exemples d'entrave à la vie privée sont évoqués par Roszack comme autant d'accrocs à ce droit fondamental. Ce droit n'est pas conçu dans les mêmes termes que l'idéologie dominante (primat à la famille mononucléaire, petite propriété, individualisme petit-bourgeois), mais il réfère à une vision idéaliste de la même [79] réalité (primat à l'individualité, libération de la conscience). D'un autre côté, la contre-culture rejette toute forme d'action politique, c'est-à-dire toute action susceptible de poser les problèmes sur un plan collectif, au profit d'une idéalisation de l'individualité. Il n'est pas question de revenir aux crédos de la petite bourgeoisie traditionnelle. Au contraire, on présente l'individualité sur le mode de sa réalisation idéale. On affirme la capacité créatrice des sujets et donc ses potentialités de transformation. La contre-culture n'agit donc pas selon la même stratégie que l'idéologie dominante. Son discours explicite semble même contester celle-ci. Cependant, elle reconnaît au niveau philosophique les mêmes postulats que l'idéologie dominante. Le sujet est au centre de sa problématique, alors que le social lui sert de repoussoir.

La contre-culture oppose en effet à la société technocratique, monolithique et autoritaire, un individu possiblement retotalisé, désaliéné et créateur. Elle voit la lutte contre l'idéologie scientiste dans la restauration de la conscience individuelle. Elle identifie l'idéologie scientiste à l'oppression sociale et l'idéologie personnaliste à la libération. Elle se représente la transformation comme un axe dont les deux pôles seraient définis par la fragmentation et la retotalisation. À un extrême - c'est le cas de la société actuelle -, l'individu serait fragmenté dans son expérience personnelle et la culture dominante contribuerait à cette atomisation. A l'autre pôle, l'individu serait retotalisé par une profonde transformation de sa propre conscience et la contre-culture fournirait les instruments de cette transformation. Celle-ci s'effectuerait donc irrémédiablement par le tracé suivant : la libération doit d'abord être individuelle et passer par la transformation de la conscience ; la somme des libérations individuelles pourrait entraîner une transformation culturelle qui serait alors prélude à une réorganisation sociale. Ce cheminement de la transformation implique comme contrepartie un apolitisme militant. En effet, toute forme d'intervention politique est jugée comme appartenant à la logique sociétale actuelle. Toute révolution qui ne procède pas d'abord par la transformation des consciences est jugée inefficace.

Ce trop bref rappel permet de faire ressortir, d'une part, que la contreculture est une idéologie essentiellement critique dans la mesure où elle remet en cause les institutions - bien que sur un mode superficiel - et, d'autre part, qu'elle propose une analyse de la transformation qui est d'abord centrée sur l'individu. Ce discours contre-culturel s'est élaboré dans des pratiques multiples et il serait illusoire de croire qu'il se présente toujours sous la même forme. D'une part, la contre-culture s'est développée dans des mouvements spécifiquement culturels tels ceux que j'ai évoqués plus haut. C'est dans ces mouvements que l'idéologie contre-culturelle peut être retrouvée à son état le plus pur. Je pense au mouvement hippy, aux communes, aux manifestations culturelles. D'autre part, l'idéologie contre-culturelle s'est réalisée comme tendance dans l'ensemble des mouvements sociaux des années 60-70. Que l'on pense aux mouvements pour les droits civiques, contre la guerre au Vietnam ou contre l'université, le discours contre-culturel a occupé une place importante, ne serait-ce [80] qu'au niveau des pratiques culturelles, des nouveaux modes d'action, de la manière de contester. Un ensemble de mouvements plus spécifiques, tels les mouvements écologiques, de libération sexuelle, pour l'usage de la drogue, se sont appuyés largement sur le discours contre-culturel.

À la fin des années soixante, les mouvements spécifiquement contre-culturels se sont essoufflés. Les expériences communautaires ont diminué en nombre et se sont repliées sur elles-mêmes, les premiers acteurs de la contreculture ont vieilli, laissant la place à de plus jeunes qui prirent souvent des chemins sans issue vers la consommation effrénée de drogues ou l'exaltation d'expériences mystiques. Par contre, des mouvements à objectifs plus spécifiques ont survécu et véhiculent encore des éléments de l'idéologie contre-culturelle. Enfin, l'idéologie contre-culturelle a d'une certaine façon perdu en concentration pour gagner en diffusion. Bien que le mouvement dans toute son ampleur soit mort, les retombées idéologiques de la contre-culture se manifestent dans les discours individuels. Elles expliquent en grande partie la démobilisation générale et permettent de justifier le repli de la contestation observé depuis le début de la présente crise des économies capitalistes.



* Textes d'origine :

"Main Mise : la nouvelle-culture en dehors de la lutte des classes" in Chroniques, juin-juillet 1976.

"La contre-culture, une idéologie de l'apolitisme", in la transformation du pouvoir au Québec, Montréal, Albert St-Martin, 1980. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

"Culture et contre-culture ; idéologie et contre-idéologie", in Idéologies au Canada français (1940-1976), Québec, P.U.L., tome IV, II, automne 1981.

"Milieux culturels, culture et transformation sociale", in Cultures populaires et sociétés contemporaines", Québec, P.U.Q., 1982.

[1] Terme désignant un ensemble de tentatives de rompre avec l'ordre social existant et dont les formes de réalisation d'une contre-culture varient à l'infini.

[2] Main Mise donne une définition de la société se rapprochant de la définition dominante. Mais on notent, d'une part, que cette définition heurte de front la définition égalitaire des individus et, d'autre part, qu'elle s'inscrit dans un contexte rappelant la nécessité de réaligner la société selon les lois de la nature (par nature, inégalitaires !) : "Une société est un groupe d'êtres inégaux qui s'organisent pour répondre à des besoins communs : l'égalité des individus est une impossibilité naturelle."

[3] Il est amusant de souligner que, pour Michel Foucault, ce type de raisonnement sous la forme de la ressemblance correspond à l'épistémé du XVIe siècle : "Dans une épistémé où signes et similitudes s'enroulaient réciproquement selon une volute qui n'avait pas de terme, il fallait bien qu'on pensât dans le rapport du microcosme au macrocosme la garantie de ce savoir et le terme de son épanchement." (les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 47).

[4] F.R.A.P. : Front d'action politique qui a fait la lutte à Jean Drapeau et au Parti civique aux élections de Montréal en octobre 1970. Le F.R.A.P. fui emporté par la vague répressive des mesures de guerre.

[5] Dans cet éditorial non compris dans mon corpus, Main Mise "s'engage officiellement ici à ne jamais prendre d'autre parti que celui de chercher à refléter à travers son équipe l'organicité du grand Village québécois qui finira peut-être par servir de modèle au reste de l'Amérique".

[6] Annoncé pour le printemps 1976.

[7] Main Mise, 53, décembre 1975, p. 45.

[8] Ibidem.

[9] MITCHELL, J., Woman's Estate, Pellican Books, Penguin Books, 1971.

[10] ROSZAK, T., Vers une contre-culture, Paris, Stock, 1970.

[11] RACINE, L., SARRAZIN, G., Changer la vie, Montréal, éd. du jour, 1972.

[12] Pensons au développement des sectes.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 17 février 2011 11:45
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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