RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Léon Dion, Nationalismes et politique au Québec (1975)
Table des matières


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Dion, Nationalismes et politique au Québec. Montréal: Les Éditions Hurbubise HMH., ltée, 1975, 177 pp. Collection: Sciences de l’homme et humanisme, no 7. [Autorisation accordée par Mme Denyse Dion, épouse de M. Dion, le 30 mars 2005].

Introduction

Plusieurs travaux ont été consacrés à l'examen de la notion de nationalisme à la fois comme idéologie et comme mouvement social. Il existe même nombre de « théories » du nationalisme. Parmi les plus souvent citées, outre le marxisme-léninisme dont il sera fait état par la suite, celles de Ferdinand Tönnies fondée sur la distinction entre communauté et société, de Karl W. Deutsch axée sur les notions de communication et de mobilisation, de Louis Hartz étayée sur l'hypothèse que les jeunes nations constituent des « fragments » des peuples colonisateurs plus anciens et de Seymour Martin Lipset mettant l'emphase sur les « événements formateurs » Jouissent d'un certain crédit. [1] Aucune toutefois ne fait autorité. Mon propos n'est pas d'approfondir la problématique théorique de cette notion mais bien plutôt de m'en servir pour aider à comprendre le cours des idées nationalistes et le rapport de ces dernières avec l'action politique au Québec. Le modèle systémique de David Easton, tel que je l'ai amende dans mon ouvrage : Société et politique : la vie des groupes, me servira de cadre explicatif. [2] Avant toutefois de m'engager dans le cœur du sujet je crois utile de me donner certains éléments de définitions. Mon souci, en les présentant, est de me conformer le plus possible aux acceptions les plus accréditées. 

Par idéologie nationaliste, j'entends l'ensemble des représentations faites par référence à une collectivité spécifique particulière, appelée peuple ou nation, définie par un amalgame de traits incluant, entre autres mais sans qu'aucun d'entre eux en particulier ne soit suffisant ni nécessaire, une origine, une histoire, un territoire, une culture, des institutions et une langue communs aux membres de cette collectivité, témoignant du sens d'une solidarité d'appartenance et de destin souvent en face d'autres collectivités jugées étrangères ou ennemies ainsi que par des projets concernant l'organisation de la vie culturelle, économique et politique jugés convenir à cette collectivité. 

Par mouvement nationaliste, j'entends toute forme d'action collective, menée sous l'influence d'une conception du vouloir-être de la collectivité nationale et souvent en réaction contre l'action d'autres collectivités jugées étrangères ou adverses, qui vise a la mobilisation des membres de façon à promouvoir la solidarité d'appartenance et de destin de même que les projets concernant l'organisation de la vie culturelle, économique et politique jugés convenir à cette collectivité. 

Ce qui retient très souvent l'attention dans l'examen du nationalisme, ce sont les seules idées - leur origine, leur contenu et leur « filiation » - abstraction faite des mouvements qui les sous-tendent ou leur font obstacle tout comme de leur interaction avec d'autres idées ou mouvements qui, d'une manière ou d'une autre, s'imposent à elles, soit comme alliés ou adversaires ou soit encore comme modèles ou contre-modèles. 

Ces omissions aboutissent fatalement à des vues tronquées concernant la signification et le rayonnement des nationalismes. Il ne suffit pas en effet de décrire ou d'interpréter les idées nationalistes. Il importe tout autant sinon davantage d'en scruter les effets sur les mentalités et les structures de même que les contraintes que celles-ci font peser sur celles-là. 

Le nationalisme, en tant qu'idéologie, vise à rassembler dans une perspective totalisante divers schémas idéologiques particuliers - ceux des classes sociales et des grandes collectivités secondaires, tels les associations patronales et syndicales, les Églises, les groupements idéologiques, les organisations partisanes, etc., qui servent de véhicules à la culture d'une collectivité d'hommes. Il importe également de rappeler que, dans une approche évolutive, à chaque changement dans la perception de la situation parmi les collectivités secondaires, correspond un rajustement du contenu de l'idéologie nationale. 

Les analystes se restreignent souvent à concevoir le nationalisme comme une catégorie culturelle et ne scrutent les autres paliers de la société, notamment l'économie et la politique, que dans la mesure ou ceux-ci deviennent visibles sous leur angle particulier d'analyse. Sans aucun doute, il faut prendre très au sérieux les divers modèles de représentations symboliques propres à une société (modèles des classes, modèles de collectivités de toutes sortes) puisque les syncrétismes nationalistes se moulent en bonne partie sur eux. Mais il importe également de mettre les représentations nationalistes en rapport avec les données de la géographie, de la démographie, de la technologie, de l'économie, de la stratification sociale et de la politique. Ces données pèsent sur les représentations nationalistes comme autant de structures incitatrices ou même contraignantes et subissent à leur tour le poids de ces dernières. Bref, les nationalismes sourdent des poussées, convergentes ou divergentes, d'une société globale et de toutes les composantes qui la constituent. Mais ils représentent des productions actives qui, en se retournant vers leurs sources, en influencent le cours. 

Dans un ouvrage remarquable, [3] André-J. Bélanger conclut à l'apolitisme du nationalisme québécois durant ce qu'il considère « le grand tournant », soit les années 1934-1936. Dans l'ensemble de son exposé et plus particulièrement dans son introduction et sa conclusion, André-J. Bélanger convertit cette conclusion en une hypothèse générale qui serait valable à toutes les époques de l'histoire québécoise, les courants réformistes de la période de 1830-1840, ceux de la décennie 1950-1960 et ceux de la décennie 1960-70 ne représentant que des « assauts » libertaires qui se seraient finalement brises contre la muraille protectrice de « l'esprit communautaire issu de l'ère médiévale ». Plus encore : la dynamique hartzienne du « fragment » qui commande les analyses d'André-J. Bélanger vaudrait autant pour les nationalismes libéral, social -démocrate et socialiste contemporains au sein desquels la politique s'exprime pourtant de façon éclatante que pour le nationalisme conservateur traditionnaliste. Mais l'auteur de conclure (page 368) : « D'un anarchisme archaïque idéalisé par le mythe groulxiste, il y aurait passage - après un intermède de libéralisme - à un anarchisme (entendu dans son acception noble) de gauche ou, à nouveau, l'observateur serait bien force de constater la aussi une finalité apolitique qui se dissimule parfois derrière un militantisme forcené dans l'emploi des moyens ». 

La thèse d'André-J. Bélanger a au moins ceci d'utile qu'elle systématise les idées reçues. En raison de la rigueur de l'exposé, elle invite à scruter avec un soin tout particulier l'interaction du Politique avec les autres paliers sociaux dans la production des nationalismes québécois. Pareille opération exige toutefois un certain nombre d'instruments d'analyse, qu'André-J. Bélanger, comme d'ailleurs la plupart de ceux qui jusqu'ici ont abordé le thème du nationalisme québécois, ont négligé de se donner. 

Il convient de noter que, prenant comme cadre d'étude le Canada ou le Québec ou les deux à la fois ou successivement peu importe, le nationalisme québécois s'inscrit dans le contexte de la nation-état. Or. Karl W. Deutsch affirme : « La nation-état demeure l'instrument d'action le plus puissant dans le monde » et considère que le nationalisme représente « l'une des plus puissantes forces politiques » des sociétés contemporaines. [4] Et selon Anthony D. Smith : « Dans l'Histoire récente, le nationalisme comme mouvement ou idéologie prédomine de plus en plus, même sur le communisme » [5]. Le cas des pays en voie de développement, dont la majorité viennent tout juste de passer du statut de colonie à celui de Nation-État, est éloquent à cet égard puisque le nationalisme y remplit le rôle d'une pseudo-religion comme ce fut le cas en Europe au dix-neuvième siècle. 

Aujourd'hui comme hier, le secret du pouvoir d'attraction du nationalisme paraît dépendre beaucoup plus des satisfactions symboliques qu'il procure que des besoins qu'il permet de satisfaire. C'est dire que le succès d'un schéma donné de représentations nationalistes est précaire et toujours éphémère, comme l'ont encore montré l'exemple de plusieurs pays en voie de développement dans les années récentes et celui du Québec dans les années '60. Soumis comme ils le sont à des tensions multiples dont la nature et l'intensité fluctuent selon des rythmes imprévisibles et souvent rapides, découlant des changements de la conjoncture interne et externe, les systèmes politiques sont forcés de renouveler constamment le stock des idéologies qui leur servent de support, notamment les idéologies nationalistes. D'autres idéologies, d'autres versions du nationalisme sont appelées à la rescousse et pour un temps plus ou moins long remplissent leurs fonctions systémiques. Ce mouvement incessant d'absorption et de rejet par le système politique de versions successives du nationalisme montre qu'entre celles-ci et celui-là, il n'existe jamais une intégration parfaite et définitive. Tout au plus peut-on conclure à des accords provisoires sur les finalités et sur les modes d'action -accords qui révèlent l'existence provisoire d'un consensus social. Il importe de souligner le caractère dynamique de ces interactions entre les idéologies nationalistes et le système politique. Si, d'une part, le système politique peut absorber intégralement ou partiellement ou encore rejeter en tout ou en partie une idéologie nationaliste particulière, celle-ci, élaborée comme elle l'est par des agents sociaux autonomes, peut très bien se refuser au système politique en place et servir plutôt de support a un système politique de remplacement. La période précédant le démembrement de l'empire austro-hongrois nous fournit d'excellents exemples d'une semblables situation. Par ailleurs, c'est bien à tort qu'on fait du nationalisme une idéologie obligatoirement de « droite », conservatrice et anti-démocratique. Il se trouve de nombreux cas de nationalismes de « gauche », progressistes et démocratiques. Avant les corporatismes et les fascismes, il y eut la révolution française et les premiers nationalismes européens ; en même temps qu'eux, il y eut la révolution russe et les fusions du marxisme-léninisme avec d'innombrables nationalismes européens, afro-asiatiques, antillais et sud-américains. Il est bien possible qu'un examen des nationalismes québécois mené d'après une nouvelle problématique fasse émerger toute une gamme de commissions et d'omissions politiques à propos du nationalisme que masquent les approches jusqu'ici suivies. 

Le nationalisme comporte deux facettes bien distinctes selon qu'on le considère du point de vue des intellectuels qui le formulent ou de celui des hommes politiques qui l'exploitent. Les premiers partent d'une conception particulière des valeurs et de l'Histoire. Les seconds s'en servent pour des fins de propagande politique. Enfin, même si, par le jeu de la dynamique qui lui est propre, le nationalisme tend à absorber à son profit tout le social et tout le politique, il n'en reste pas moins que, même aux époques de nationalisme fervent, le social et le politique débordent les cadres de pensée et d'action que celui-ci institue. Une étude sur le nationalisme ne saurait jamais être tenue pour l'équivalent d'une sociologie globale. Tout ce qui est social, économique, politique et même culturel n'est pas nécessairement, il s'en faut de beaucoup, nationaliste. Dans les propos qui suivent je parlerai beaucoup de culture, d'économie et de politique, mais je ne considérerai pas ces divers aspects comme structures spécifiques mais seulement pour autant qu'ils sont envisages sous l'optique des particularismes de la collectivité québécoise en tant que telle ou encore mises à contribution en vue d'éclairer une facette particulière de la collectivité québécoise considérée comme nation. 

Le nationalisme remplit trois tâches majeures : légitimer le système politique, ce qui implique la possibilité d'en proclamer l'illégitimité, procurer un sens d'identité collective, c'est-à-dire faire émerger une conscience spécifique du « nous » ; inspirer des revendications politiques particulières. Conformément a la conscience du « nous », les portes-paroles du nationalisme présentent au système politique certaines demandes et lui procurent (ou lui refusent) certains soutiens. En retour, ils reçoivent des agents politiques des informations concernant la volonté ou la capacité du système politique d'accéder à ces demandes et d'accréditer ces soutiens. C'est mon hypothèse qu'aucun système politique du type nation-état ne peut survivre à une absence chronique de demandes et surtout de soutiens nationalistes. Il est toutefois possible que des demandes et des soutiens spécifiques ne soient accrédites qu'en partie ou encore, par suite du rôle actif du système politique, soient, dans le cours de la conversion systémique, déformes et dévies des mobiles propres aux agents nationalistes. [6] 

En tant que variété particulière de revendications politiques, le nationalisme affecte la capacité systémique de mobilisation des ressources requises pour la poursuite des objectifs collectifs et pour la production de décisions qui seront impératives pour l'ensemble de la société. Le soutien nationaliste peut être diffus, c'est-à-dire s'étendre à l'ensemble du système politique de façon indifférenciée, ou encore spécifique, c'est-à-dire se rapporter à l'un ou l'autre des objets politiques particuliers, soit, pour s'en tenir aux catégories de David Easton, lesquelles bien que très générales vont suffire à nos besoins : la communauté politique, le régime et les autorités. Les soutiens nationalistes peuvent également être acquis d'une manière générale ou, au contraire, se manifester à l'occasion d'enjeux spécifiques. Répétons que le soutien comprend également l'absence de soutien, absence de soutien pouvant aller jusqu'à l'opposition active ou au retrait. 

Les soutiens que le nationalisme peut apporter s'étendent virtuellement à l'ensemble de tous les besoins systémiques : besoins de légitimité, de consensus, de mobilisation des énergies - le nationalisme constitue l'une des forces les plus puissantes d'intégration politique au sein des Nations-États. Sans aucun doute, les porte-parole d'un schéma donné de représentations nationalistes peuvent très bien refuser d'apporter au système politique en place leur concours pour plutôt se faire les hérauts d'un système de remplacement ou même se refuser à toute compromission politique. Dans tous ces cas, les agents politiques, ou une fraction d'entre eux, restent libres d'utiliser ce schéma nationaliste à leur guise ; ils peuvent également susciter de nouveaux schémas de représentations nationalistes. De fait, l'un des problèmes les plus fascinants qui s'imposent à l'analyse politique concerne précisément les raisons, liées aux fluctuations de la conjoncture - au développement économique ou au changement social, à l'émergence de nouvelles élites ou de nouveaux leaders charismatiques, etc. -pour lesquelles le soutien d'un nationalisme donne se produit ou s'évanouit de même que la détermination de la marge de jeu dont disposent les agents politiques dans leurs efforts incessants pour raviver, ré-orienter ou contraindre un nationalisme affadi, démode ou même hostile mais encore nécessaire à la persistance de la communauté politique, au maintien du régime ou a la légitimation des autorités, ou encore pour esquiver un nationalisme désintégrateur, s'ajuster a un nationalisme triomphant, et ainsi de suite. 

Pour comprendre l'interaction du nationalisme et du politique, il importe finalement de considérer les deux points suivants : 

Le premier point concerne le caractère élitiste du nationalisme. Production de l'intelligentsia, le nationalisme ne saurait remplir pleinement sa fonction politique s'il demeure une simple denrée pour consommation parmi les cercles restreints des intellectuels. Il est requis que des réseaux de communication s'établissent de façon a réduire la distance qui sépare les élites et les masses. Ce qui est exige de ces dernières, ce n'est pas de comprendre toutes les nuances doctrinales que comporte l'idéologie nationale mais simplement de répondre aux appels à la mobilisation que lui adressent les leaders nationalistes. Un nationalisme prive du support au moins latent de la masse ne saurait remplir de grandes fonctions politiques à moins que les agents politiques décident de l'utiliser eux-mêmes à leurs propres fins, ce qu'il leur est toujours loisible de faire surtout s'ils évoluent en dehors du cadre de la démocratie libérale. 

Le deuxième point, méconnu, mais dont la portée devrait sauter aux yeux, concerne l'insuffisance du nationalisme comme idéologie de support du système politique. Si un schéma nationaliste explicite officiel sous-tend généralement la Nation-État, cette dernière peut survivre un certain temps même en l'absence d'une adhésion concrète des agents politiques à une forme de nationalisme comme c'est probablement le cas au Québec depuis 1970 sous le gouvernement de Robert Bourassa, même si ce gouvernement juge quand même utile de se proclamer de temps à autre l'agent d'une « souveraineté culturelle ». De fait, il serait difficile de démontrer qu'un gouvernement ait réussi à prendre le pouvoir et à le conserver grâce au seul support d'une idéologie nationaliste. Tout nationalisme, quel qu'il soit, est impuissant à lui seul à fournir aux agents politiques les garde-fou et les justifications dont ils ont besoin pour surmonter les sources de tensions qui éprouvent le système politique en ses diverses parties de même que pour permettre aux agents politiques de poser les actes de gouvernement requis deux. Le nationalisme ne révèle toute sa force - et alors cette force peut être fracassante - que lorsqu'il est associé à une autre idéologie - libéralisme, conservatisme, corporatisme, fascisme, socialisme - également intimement reliée au système politique puisqu'elle en définit le régime. La phase politiquement la plus intense d'un schéma donne de représentations nationalistes correspond toujours à son degré maximum de fusion à l'idéologie qui définit le régime politique. À un certain moment, généralement dans les périodes de grandes tensions, les deux se confondent presque. Il est difficile de distinguer le soutien que le système politique reçoit de l'une et celui qu'il retire de l'autre. Mais dès que des différenciations surviennent au sein du double support idéologique, on s'aperçoit que c'est généralement l'idéologie sociale (l'idéologie du régime) plus que l'idéologie nationale (l'idéologie de la communauté politique) qui influe le plus sur la persistance du système politique. 

Les rapports qui lient l'idéologie nationale à l'idéologie sociale et vice-versa sont toutefois toujours suffisamment intimes pour que, dans l'examen de l'une, on doive faire référence à l'autre. C'est ainsi qu'on s'épargnerait bien des efforts si, en cherchant à caractériser les nationalismes d'une société, on en établissait la périodicité par rapport au type d'idéologie sociale dominante aux diverses époques ou encore à l'idéologie sociale de référence des agents d'une idéologie nationale donnée. C'est ainsi qu'au Québec on distinguerait un nationalisme conservatiste, un nationalisme libéral, un nationalisme social-deémocrate et un nationalisme socialiste. Ces nationalismes caractérisent autant d'époques : le nationalisme conservatiste domine officiellement depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu'à 1960 ; le nationalisme libéral, depuis 1960, tandis que le nationalisme social-démocrate et le nationalisme socialiste se présentent comme des idéologies de remplacement avant même 1960, et surtout depuis 1965. 

Je vais adopter ici cette périodisation. Il ne faudrait toutefois pas conclure à un développement linéaire dune phase à l'autre. Au contraire, bien qu'une formation particulière domine généralement sur les autres à un moment donné, toutes peuvent co-exister. Ce fut et c'est encore le cas au Québec. Par exemple, durant la période de dominance de l'idéologie nationaliste conservatiste, l'idéologie nationaliste libérale connut d'assez fortes poussées, entre 1830 et 1845 et encore entre 1950 et 1960. De même, depuis 1960, prédomine une idéologie nationaliste libérale sans que l,idéologie nationaliste conservatiste ait été pour autant mise au rancart. Et il est imprudent d'affirmer, comme il arrive souvent de le faire, que les versions socialistes du nationalisme qui ont cours depuis 1960 n'ont pas de racines dans le passe québécois. Il se peut enfin qu'une variété de nationalismes déjà mise au rancart resurgisse ultérieurement. Sous l'effet toutefois du nouveau contexte social, il est probable que les formes qu'il assumera alors seront bien différentes des formes anciennes. C'est précisément ce qui se passe aujourd'hui en ce qui a trait au nationalisme conservatiste. À côté du nationalisme conservatiste ancien axé sur les cadres de la société traditionnelle, un néo-nationalisme conservatiste, celui-là bien ancré dans la société moderne, urbaine et industrielle et auquel le Parti libéral du Québec, entre autres, sert de véhicule, est en train de prendre forme. Ces deux nationalismes conservatistes, si différents par leur forme et leur contenu qu'ils puissent être, ont cependant en commun un élément essentiel : l'un et l'autre consacrent leur énergie à la défense du statu quo tel, bien entendu, qu'il se présente à chacun d'eux. L'un et l'autre, et c'est là l'essentiel, constituent des facteurs de résistance au changement. [7]


[1] Tönnies, Ferdinand, Gemeinschaft und Gesellschaft, 1887, traduit en français par J. LEIF, Communauté et société, Presses Universitaires de France, Paris, 1944, en anglais de Charles LOOMIS, Fundamental Concepts of Sociology, American Book Company, New York, 1940 ; DEUTSCH, Karl W., Nationalism and Social Communications, M.I.T., Cambridge, 1953, et Nationalism and Its Alternatives, Alfred A. Knopf, New York, 1969 ; HARTZ, Louis, The Founding of New Societies, Harvard University Press, Cambridge, 1965, traduit en français sous le titre de Les enfants de l'Europe, Éditions du Seuil, Paris, 1968 ; LIPSET, Martin Seymour, The First New Nation, Basie Books, New York, 1963. Pour une excellente étude de Hartz et de Lipset du point de vue de leur apport théorique à l'étude de la culture politique canadienne, voir : BELL, David V.J., « Methodological Problems in the Study of Canadian Political Culture », Paper delivered at the June, 1974 meeting of the Canadian Political Science Association (Inédit).

[2] EASTON, David, A Systems Analysis of Political Life, John Wiley, New York, 1965. Dans deux textes inédits, Easton explicite la notion centrale de « political support » : « Theoretical Approaches to Political Support » et « A Re-Assessment of the Concept of Political Support ». DION, Léon, Société et politique : la vie des groupes. Tome premier : Fondements de la société libérale ; Tome second. Dynamique de la société libérale, Les Presses de l'Université Laval, Québec, 1971, 1972 (cet ouvrage sera publié en anglais par la University of Toronto Press au printemps de 1976.

[3] BÉLANGER, André-J., L'apolitisme des idéologies québécoises. Le grand tournant de 1934-1936, Les Presses de l'Université Laval, 1974.

[4] DEUTSCH, Karl W., Nationalism and Its Alternatives, op. cit., 125.

[5] SMITH, Anthony D., Theories of Nationalism, Harper and Raw, New York, 1971, 3.

[6] Dans une étude du nationalisme en tant qu'idéologie David APTER distingue quatre fonctions du nationalisme : légitimation de l'autorité, création de liens de solidarité parmi les individus, développement d'un sens de l'identité et source de motivations en vue de l'action. (Dans Ideology and Discontent, The Free Press of Glencoe, New York, 1964, 15-46). Dans les faits, ces fonctions se recoupent et se résument aux trois tâches fondamentales que je distingue. Apter omet toutefois de considérer le fait qu'une idéologie nationaliste donnée peut aussi bien affirmer l'illégitimité d'un système politique que contribuer à en fonder la légitimité. Pareille omission constitue une faute de conceptualisation dont les implications pour l'analyse politique sont graves.

[7] Bien que dans tout nationalisme l'idéologie nationale et l'idéologie sociale soient intimement imbriquées l'une dans l'autre, en toute rigueur il faudrait toujours chercher à les distinguer scrupuleusement afin de découvrir en quoi elles se consolident mutuellement, en quoi également, à l'insu des agents sociaux et politiques, elles peuvent être fonctionnellement incompatibles. Je relèverai à l'occasion ces interactions manifestes et latentes entre idéologies nationales et idéologies sociales mais je ne chercherai pas à en approfondir ni les origines ni les implications comme il conviendrait de le faire dans une étude qui se voudrait rigoureuse.


Retour au texte de l'auteur: Léon Dion, politologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 28 juillet 2009 15:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires

Antidote, correcteur
de nouvelle génération.




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
Site pédagogique de Jean-Marie Tremblay,
sociologue, professeur associé, UQAC.
La vie des Classiques des sc. soc.
dans Facebook.
Membre Crossref