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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Pierrette Désy, “Ascension et déclin de Revillon Frères au Canada”. Un article publié sous la direction de Bruce G. Trigger, Toby Morantz et Louise Dechêne, Le castor fait tout, pp. 518-565. Choix de textes présentés à la 5e conférence nord-américaine sur la traite des fourrures, 1985. Conférence organisée par la Société historique du Lac Saint-Louis de Montréal. Montréal: Lake St-Louis Historical Society, 1987, 654 pp. [Avec l'autorisation formelle de l'auteure accordée le 8 septembre 2007.]

Pierrette Paule Désy

Spécialiste en histoire et en ethnologie
Professeure retraité du département d’histoire de l’UQÀM.
 

Ascension et déclin
de Revillon Frères au Canada
”. 

Un article publié sous la direction de Bruce G. Trigger, Toby Morantz et Louise Dechêne, Le castor fait tout, pp. 518-565. Choix de textes présentés à la 5e conférence nord-américaine sur la traite des fourrures, 1985. Conférence organisée par la Société historique du Lac Saint-Louis de Montréal. Montréal : Lake St-Louis Historical Society, 1987, 654 pp.
 

Présentation
 
I.  Revillon Frères au Canada : politique d'expansion
II. Projets d’entente de 1911-1913 et accord de 1926
 
Conclusion

 

PRÉSENTATION

 

La Société Revillon est issue d'une longue tradition commerciale et familiale. Un très bref historique suffira ici à en montrer les ramifications. Ses origines remontent à 1723 quand la Maison Givelet ouvre, à Paris, une boutique de fourrures. Cependant, le nom de Revillon n'apparaîtra que beaucoup plus tard, en 1839, quand Louis-Victor Revillon, qui, entretemps, a appris le métier de fourreur dans uni, autre établissement, se porte acquéreur de la Maison Givelet. À partir de ce moment, L.-V . Revillon ne tarde pas à prospérer au point de devenir le premier marchand de fourrures de France. En 1869, une succursale de la société est ouverte à Londres, et, en 1875, on transporte les bureaux dans un immeuble plus important ; il en va de même à New York où, en 1878, Revillon a déjà pignon sur rue. 

En 1893, Victor7 Revillon débarque à New York avec des projets d'expansion pour les États-Unis et le Canada. Ceux-ci ne tardent pas à se réaliser. Six ans plus tard (1899), un entrepôt est construit à Edmonton, Alberta, et, en 1901, Théodore, un cousin de Victor, est nommé représentant de Revillon dans l'Ouest canadien alors qu'on ouvre à Edmonton un magasin de gros. [1] La même année, Victor Revillon est dans l'Est du Canada où il crie des comptoirs : en 1902, il est au Labrador et sur la côte Nord ; en 1903, dans l'Ungava et la baie James. Tout laisse donc supposer que Revillon a la ferme intention de s'implanter partout dans le Nord : en tout cas, la chaîne de postes, qui, bientôt ira de la côte Nord à la côte du Labrador, de la baie d'Ungava à la baie d'Hudson et à la baie James, de l'Ontario au Manitoba, la Saskatchewan, l'Alberta et les Territoires du Nord-Ouest, le démontre largement. [2] 

L'étendue de ce domaine ne devrait pas étonner, en ce début du siècle, car les conditions économiques paraissent encore extrêmement favorables au marché des fourrures. Quant au vieux modèle d'expansion impérialiste qui a fait ses preuves au XIXe siècle, Victor Revillon n'a aucune raison de penser qu'il pourrait échouer. De fait, le patron de la Société parisienne l'a bien compris, lui qui étend allégrement son affaire sur le marché international. La Société a des intérêts partout y compris aux États-Unis où elle achète des rats musqués et des visons du Michigan. L'Est de l'Europe n'échappe pas à ses visées, puisqu'elle a un bureau à Leipzig depuis 1876, (Leipzig sera d'ailleurs jusqu'à ce qu'il se déplaçât à Londres en 1915, à cause de la guerre, le siège mondial du marché des fourrures). 

Mais Leipzig n'est qu'un centre où se règlent les affaires, tandis que la Société nourrit l'ambition de les diriger à partir du terrain, afin de s'affranchir "ainsi des marchés allemands et anglais et de leurs intermédiaires." [3] En conséquence, après avoir ouvert, en 1905, une agence à Moscou sous le nom de son représentant, A. Rochette, quatre ans plus tard, elle fait officiellement une demande au gouvernement pour se transformer, à partir du 1er janvier 1910, en "société russe R.F.". Jusque-là, Revillon Frères s'était procuré la plupart de ses fourrures sur le marché de Moscou, de Leipzig et aussi, bien sûr, de Nijni-Novgorod (Gorki) et Irbit où se tenaient de grandes foires annuelles de la fourrure. À partir de 1908-09, des comptoirs sont exploités en Sibérie, en Mongolie et au Turkestan, grâce auxquels Revillon désormais dépendra moins des grandes foires où, d'après Thierry Mallet, on trouve de plus en plus de "camelote." Dès 1910, sous l'impulsion de Mallet, qui était à Moscou l'année précédente, on commence à opérer sur une plus grande échelle. [4] 

Mais, pour des raisons politiques, ces projets feront long feu : si la Société ouvre son agence de Moscou en 1905, l'année même où la Douma est portée au pouvoir, si elle peut conclure des arrangements avec le nouveau gouvernement, cela lui sera beaucoup plus difficile avec les Bolchévistes après la révolution d'Octobre de 1917. En réalité, en 1920, la grande aventure que Victor Revillon avait rêvée en Sibérie prend fin, et, par un hasard de circonstances, cette année-là marque aussi des problèmes sur le marché des fourrures au Canada. Mais cela, les Revillon le savent-ils ? En tout cas, le Canada constitue certainement un dernier espoir de conquérir la traite des pelleteries, ce que Victor Revillon s'est juré de faire.

 

I. REVILLON FRÈRES AU CANADA :
POLITIQUE D'EXPANSION
 [5]

 

Pour mieux comprendre les activités de Revillon Frères au Canada, nous allons, dans le texte qui suit, analyser sa politique d'expansion : a) organisation administrative des postes ; b) relations entre chasseurs et marchands, et conclure sur les raisons pour lesquelles elle sera amenée, à deux reprises, à proposer une fusion commerciale avec la Compagnie de la Baie d'Hudson. 

Quand, en 1901, Victor Revillon prend la décision d'ouvrir des postes de traite au Canada, la société parisienne qu'il dirige n'a encore aucune expérience de terrain. Or, il choisit, entre autres, la baie James, le lieu par excellence où, depuis 1670 règne, en maîtresse absolue, la Compagnie de la Baie d'Hudson. Sans doute que plusieurs raisons existent pour expliquer l'échec de Revillon au Canada, mais en eût-il été autrement si, sur place, elle n'avait trouvé cette redoutable rivale ? 

Pour commencer, on est frappé par l'abondance de comptoirs que la Société ouvre au cours des premières années dans le Nord du Québec, de l'Ontario, de la Saskatchewan, de l'Alberta et dans les Territoires du Nord-Ouest. Tout se passe comme si, ce faisant, elle pensait pouvoir porter un coup mortel à sa rivale. Il n'en sera pas ainsi, car cette prolifération de postes engendrera un véritable casse-tête bureaucratique que les administrateurs des districts ne pourront pas toujours résoudre. Ces comptoirs, selon leur situation géographique, sont rattachés aux bureaux de Montréal et d'Edmonton qui, à leur tour, dépendent de New York et de Paris. Or, il semble y avoir eu des contacts difficiles entre ces différentes instances du point de vue des communications. 

Voyons, pour l'exemple, la  question des marchandises livrées aux postes : dans, l'Ouest, ces derniers sont approvisionnés par chalands Cu par canots ; dans l'Est par bateau - plus tard, par train jusqu'à Cochrane -, et ensuite par canots. [6] Ainsi, dans la baie James, un des bateaux de la compagnie dépose les marchandises à Vile Charlton en face d'Eastmain - là-même où la Compagnie du Nord-Ouest déposait les siennes au début du XIXe siècle. Ces marchandises sont ensuite livrées soit sur la côte est, soit sur la côte ouest. Cependant, il arrive parfois, selon le capitaine Mallet, que des marchandises, mal emballées au départ, parviennent en mauvais état à leur lieu de destination. 

Pour prouver ses dires, Mallet prend à témoin Dallaire, chef de poste à Albany :

 

He showed me dry goods brought in last year and which he was unable to sell, owing to their having been wet and stained during their trip down the AY [Albany] River. This year, he ordered two canoes for two of his best Indians ... These two canoes arrived at AY absolutely smashed ; one having eighteen ribs broken and a hole in the canvas as large as a man's head, the other several tears in the canvas absolutely irreparable. [7]

 

Précisons cependant que ces plaintes au sujet de marchandises avariées concernent une époque précise et la route de Pagwa sur l'Albany. En effet, on ne saurait en conclure que la situation est la même partout. Cependant, il n'en reste pas moins que des problèmes se posent au sujet des commandes de chefs de poste aux représentants des maisons de Montréal et d'Edmonton. À ce sujet, les plaintes sont nombreuses bien qu'on puisse imaginer sans peine qu'elles le soient aussi du côté de la compagnie rivale. Les chefs de poste se plaignent souvent de ne pas recevoir les objets qu'ils ont commandés alors qu'ils en reçoivent d'autres dont ils n'ont pas besoin. Tantôt l'un obtiendra telle marque de confitures (de la marmelade par exemple) que les Indiens ne mangent pas [8], tantôt l'autre des pipes dont la forme identique ne présente aucun attrait [9], quand il n'aura pas la surprise de déballer, au lieu de chaussettes qu'il a commandées, une robe de cachemire [10], si ce n'est du thé de Java qu'il doit vendre beaucoup trop cher au regard de celui, plus commun, de la Compagnie de la Baie d'Hudson. [11] Tandis que M. Dallaire, d'Albany déplore qu'on lui envoie des canots dont les mesures ne correspondent pas à celles qu'il a indiquées. [12] C.W. Richardson, l'inspecteur de Revillon dans l'Ouest, proteste de ce que non seulement on fasse parvenir trop souvent n'importe quoi, mais en plus des objets inutilisables, comme des contenants en verre ou des bouilloires de cuivre. [13] 

Alors que M. Richardson, en 1918, montre, chiffres à l'appui, que Revillon vend des marchandises, le plus souvent de qualité, à des prix nettement inférieurs aux prix de revient, et que, pendant ce temps, la Compagnie de la Baie d'Hudson fait d'immenses profits en écoulant son stock d'avant-guerre à des prix ridiculement bas [14], Thierry Mallet écrit strictement le contraire, en prenant exemple sur les postes de la baie James où le prix des marchandises est nettement prohibitif. Cette région, en définitive, s'avérera être le talon d'Achille de la compagnie française. 

Donnons Ici un autre exemple pour mieux illustrer le rapport entre le prix et la qualité de certains objets. Ainsi, Revillon a le mérite technique d'avoir Introduit, la première, le fusil à répétition dans la baie James. Bien entendu, ce genre d'armes à feu constituait un attrait certain pour les chasseurs qui, jusque-là, devaient se contenter des anciens fusils à baguette dont l'inefficacité était proverbiale. Mais, Revillon aura des ennuis à cause de ces fusils de qualité inégale en dépit de leur prix nettement élevé. Écoutons Mallet, l'inspecteur de Revillon dans le Nord :

 

Speaking of stock, I am surprised at the bad quality of guns at AY [Albany]. Whatever be the reasons ... I know what a good gun is, and the four or five double barrel guns sent to AY are no good. The one Mr. Lescaudron ordered himself is out of commission after a few weeks... I happen to have seen a gun sold cash to an Indian on my arrival here... The Indian brought the gun back this morning. Second trigger does not work. (...) We can sell, and are selling guns at 50 and 60 (dollars a piece minimum. There is no reason why we should not get good guns for sale at this price. [15]

 

La qualité des produits mise à part, Revillon doit aussi faire face à de sérieux problèmes d'organisation, dont l'un - et non des moindres - vient de ce que les provisions et les objets d'échange destinés aux chasseurs arrivent bien après leur départ dans les territoires de chasse ! Mallet, qui, rappelons-le, fait en cet été de 1920 une inspection de terrain, rappelle en ces termes le problème :

 

We have at Fort George the best man we will ever have [16] who speaks Indian like a native, and who has the luck just now to have second class men at the H.B. Co to compete against. Why can't he induce more Inlanders to come to our side and outfit entirely here ? The reason is simple, and the natives of H.B. Co. have come over here to tell me.
 
When they come down in the spring, our stock is low. There is nothing left in the staple lines. When they leave (about 1st to 10 of August) the fresh goods have not already arrived at the post. The Indians cannot take a chance. They see that our yearly stock does not allow us to keep a certain balance over, so as to enable them to get their whole outfit before the 1st or 15th of September when the last of our new stock is in, to take their debit and leave for their hunting grounds. This is the problem in a nutshell. [17]

 

Observons Ici que ces remarques de Mallet datent de 1920, et que ce qu'il écrit alors ne signifie pas pour autant qu'on puisse l'appliquer systématiquement partout. Ainsi, il arrive souvent que Mallet se contredise : ici, il se plaint de la désorganisation qui règne dans les postes, et là, loue la façon avec laquelle les produits sont acheminés dans l'hinterland. Néanmoins, d'une façon parfois fort brusque, il fait le bilan des activités de la baie James :

 

The truth is that we have no system and no discipline. I loathe a military hierarchy in business, but one must have established responsibility - clear rules and well defined jobs, without that, it is a mess. [18]

 

En fait, à lire les archives Revillon, on se rend compte que la Société avait le plus souvent des commis très dévoués à sa cause. Aussi, même s'il est intéressant de citer Mallet, convient-il de le faire avec prudence, et de ne pas sauter à des conclusions hâtives. Mallet rêve de commis modèles du type de ceux qu'il imagine à l'emploi de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Étant donné que de plus en plus de Français rentrent dans leur pays, Revillon finira par adopter la même politique que celle de la compagnie anglaise en recrutant des Écossais. [19] Rappelons ici une sol !de tradition : dans le commerce des fourrures, les meilleurs employés se recrutent en Écosse, et surtout aux Orcades. Il faut avouer aussi que Mallet, à tort ou à raison, semble accorder peu de confiance aux Indiens, aux Métis et aux Canadiens français, ou, plus précisément, à des moments précis, il sera confronté à certains problèmes qu'il tentera de résoudre à sa manière. À propos des Métis, Mallet écrit : "Those men are untrustworthy and must be replaced by white men, etc." [20] Il reproche à la Compagnie de la Baie d'Hudson d'avoir accordé trop de confiance aux autochtones responsables des sous-postes de l'intérieur (contrairement à ce que d'autres de Revillon pensent puisqu'on louera les services inestimables d'un Cris de l'Ouest, M. Ahenakew, un des meilleurs gérants qu'on ait eus). [21] De même qu'il reproche aux Métis de faire des affaires en pensant d'abord à eux, il soupçonne les Indiens de se jouer des compagnies afin d'en retirer des bénéfices personnels. Ce soupçon a certainement des fondements, car on se demande pourquoi les Indiens n'auraient pas profité d'une situation qui les mettait dans la position de choisir avec qui ils avaient envie de faire la traite ? 

On le constate, rien n'est simple sur le marché des fourrures. Et Revillon, qui se flatte d'avoir toujours favorisé l'entente entre les employés, pâtira certainement d'une politique qu'elle ne contrôle pas toujours très bien d'autant que la maison-mère est à Paris. Ainsi, elle sera confrontée à des problèmes certains dans l'Ouest au sujet des Canadiens français. De Paris, on devra écrire une lettre très ferme à J.E. Brown, le représentant à Edmonton qu'on soupçonne fort de refuser d'engager des commis canadiens-français :

 

If you will remember, the writer has asked you time after time, to engage French speaking clerks ... This brought no result, and having received more claims about this from many French speaking Canadians, asked you last Fall to engage, at least, one, at once. (...) Is there a sufficient amount of French Canadian trade in Western Canada to warrant a certain percentage of them in our House ? We think so. We know, if you do not give them a chance of employment that you will lose their trade, and that includes the mission's trade. [22]

 

L'auteur de la lettre, Victor Revillon, ne saurait être plus franc : sans les Canadiens français, le commerce avec les missions ne suivra pas. Il en veut d'ailleurs à Brown, comme il le précise :

 

Besides this Revillon Frères have always, in every country where any of their Branches operates, taken a pride in having only friends. We do not want, in any country, to have a part of the population against us, especially when this part of the population is 1/3 of the total. [23]

 

Aussi quand on lit la correspondance Revillon ou d'autres documents, ne faut-il pas trop s'empresser de conclure à partir d'un seul témoignage. Mais dans le cas que nous venons de citer, un article était paru à ce sujet dans un journal francophone d'Edmonton, alors que le seul commis canadien-français venait d'être congédié. Victor Revillon, s'il s'en montre choqué, ne pouvait pas faire grand-chose contre les préjugés des Canadiens anglais à l'égard des Canadiens français, sauf exiger de la part de Brown un esprit d'ouverture que celui-ci ne semble guère avoir eu ... 

Que peut-on dire alors au sujet de Thierry Mallet, un personnage à la fois redoutable et puissant, dont la personnalité a certainement influencé les destinées de la société Revillon ? Le capitaine Mallet, comme on l'appelle communément, commence ses tournées d'inspection dans la baie James en 1908. Voyageur infatigable, Il parcourt la Russie, inspecte les postes de Sibérie, et, après avoir donné des ordres au bureau de Moscou, Il accourt au Canada où on le rencontre partout, à la baie James, sur la côte Nord comme dans l'Ouest. Et il écrit. Son journal, ou plutôt ce qu'il en reste, est émaillé de détails, de critiques, de jugements à l'emporte-pièce, de descriptions de lieux et de situations. Mallet excelle en particulier quand il décrit les hommes. Mais Il n'est pas tendre, bien au contraire, il les analyse et les perce, il les critique et les met en pièces. On sent chez lui une irritation grandissante de ne pouvoir réellement contrôler les destinées financières de Revillon, car, de toute évidence, il sait bien, en tout cas à partir des années 1920, que la compagnie va à vau-l'eau. Il a été le témoin, certainement malheureux, des problèmes de Revillon en Russie, et il voudrait sauver les postes du Canada dont il a été l'un des organisateurs et qu'il continue d'inspecter ponctuellement. De plus, il occupe des postes-clés : il est l'un des vice-présidents de Revillon, Inc. (États-Unis), le président de Revillon Frères (New York), le 1er vice-président de Revillon Frères Trading Co. Ltd. (Montréal). 

À lire Mallet (c'est-à-dire son journal de 1919-1920), et à l'en croire, les employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson seraient "first class" et ceux de Revillon "second class." [24] Si cette assertion est vraie - et elle ne l'est sans doute pas du point de vue humain, mais uniquement du point de vue de l'efficacité marchande -, elle n'est guère engageante en ce qui concerne l'avenir de Revillon Frères dans le Nord canadien. Pourtant, certains rapports montrent souvent le contraire : ici, S.H. Coward se félicite de ce que Osnaburg ait toujours été l'un des meilleurs postes de la firme [25] ; ailleurs, Mallet n'a que louanges envers Sedley Clark, le gérant du lac du Brochet (district de Prince-Albert), un ancien de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui, malgré une très forte compétition, rapporte des profits à la société, et qui, de Plus, a conclu avec son rival des arrangements qui semblent tenir. [26] Nous avons vu également que tantôt les prix sur les marchandises pratiqués par Revillon dans la baie James étaient nettement prohibitifs, tantôt, surtout dans l'Ouest et le Nord de l'Ontario, nettement au-dessous du prix de gros. [27] 

À voir ces contradictions - qui n'étaient peut-être pas le lot unique de Revillon en ces temps fort troubles, et qui sont données à titre d'indices -, on peut, sans plus tergiverser, poser la question principale : qu'en est-il donc de la relation marchands-chasseurs, c'est-à-dire, la relation entre Revillon Frères et les Indiens ? 

Nous arrivons ici à un, point complexe de notre analyse : celui des rapports économiques des chasseurs avec les compagnies de fourrures et l'inverse. Comme Toby Morantz et Daniel Francis l'ont magistralement démontré, quand les conditions économiques sont saines pour l'un et l'autre, le chasseur et la compagnie de fourrures quelle qu'elle soit, se font mutuellement crédit. [28] D'ailleurs, ajoutons que c'est sur ces prémisses que reposent les fondements mêmes de la Compagnie de la Baie d'Hudson, ou que s'explique un succès certain de Revillon Frères en Sibérie et en Russie. Cependant, il n'en va pas de même quand les conditions économiques sont difficiles ou particulières en leur essence, (nous pensons ici à la guerre de 1914-1918 ou à la période extrêmement florissante mais combien superficielle qui précéda le krach de 1929) et auxquelles s'ajoutent des changements écologiques notables comme ce fut le cas dans la baie James, par exemple, ou dans l'Ouest alors que la chasse aux animaux à fourrure se révéla être décevante surtout après les années 1920. Des rapports de force s'établissent entre les différentes instances, et, dans le cas qui nous occupe, ces rapports s'établissent d'abord entre chacune des compagnies de fourrures compétitrices, et ensuite entre celles-ci et les chasseurs qu'elles essaient d'attirer par toutes sortes de moyens. C'est exactement ce qui s'est passé sur le terrain entre les différents participants : chasseurs, Compagnie de la Baie d'Hudson, Revillon Frères, et, à l'occasion, des compagnies plus petites et des marchands indépendants. 

Dès l'arrivée de Revillon dans le Nord canadien, les difficultés surgissent avec la Compagnie de la Baie d'Hudson - difficultés qui ressemblent beaucoup à celles qui existaient jusqu'en 1821 entre la compagnie britannique et la Compagnie du Nord-Ouest. Ces problèmes vont s'exacerber quand il sera question notamment de la politique de crédit et de « débit avec les chasseurs. Rappelons Ici certains faits : pour rester sur un territoire de chasse plusieurs mois par année, où l'une des principales activités consiste à trapper du gibier à fourrure, les Indiens dépendent de leur actionnaire, la compagnie, qui leur achète les pelleteries. Dans la plupart des cas, les chasseurs tiennent à emporter avec eux des biens nécessaires (balles, fusils, trappes un métal, lard, thé, sucre, farine, tabac). Or, pour se les procurer, il faut bien qu'ils puissent les demander sous forme d'à-valoir sur les pelleteries qu'ils comptent rapporter. Une avance sous forme de marchandises (un crédit) est alors consentie par le gérant du poste, qui, du même coup, rend les chasseurs débiteurs. Saison après saison, la boucle est bouclée : à l'automne, on part endetté, et, quand on revient., à Noël ou à Pâques, on paie ses dettes et on refait un emprunt. Si le chasseur rapporte ponctuellement des pelleteries de son territoire de chasse, et qu'il les échange au comptoir contre des biens manufacturés, on peut dire que la notion de réciprocité entre en jeu [29], mais, si ce n'est pas le cas, c'est-à-dire, si la chance diserte le chasseur, alors le supposé troc n'a de l'échange que les apparences extérieures, car il participe de champs asymétriques dont l'un introduit dans son propos la double notion débiteur/créancier, instaurant par là mime aux dépens de l'autre, la dette infinie. [30] 

Cette affaire de crédit deviendra, de l'aveu même de Mallet, un véritable casse-tête, sans espoir de lui trouver jamais une solution. [31] Sans compétition, la Compagnie de la Baie d'Hudson semblait contrôler son système de débit et de crédit -ce qui ne signifie pas pour autant qu'elle entretint, en ce début de siècle, des relations égalitaires avec les chasseurs. En effet, la conjoncture économique (après la guerre), les changements écologiques et les facteurs historiques l'obligeront à resserrer de plus en plus le système. Avec l'arrivée de Revillon, Il sera peu à peu poussé à l'absurde : les deux compagnies se feront une guerre sourde et permanente, soit dans un poste, soit dans un autre, pour attirer à elles les chasseurs, guerre sourde qui ressemble beaucoup à celle que se livrèrent, dans la baie James, mais au début du XIXe siècle, la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest. [32] Jusque-là, la compagnie britannique avait adopté une politique très conservatrice de la dette (qui atteignait une valeur moyenne de 150 dollars mais, à tort, Revillon croira trouver la parade en doublant la mise (à 300 dollars) quand elle ne consentira pas à endosser une "dette illimitée" (sic). 

Observons donc qu'on pouvait contracter différents types de dettes : soit la dette d'été, soit la dette d'hiver. Le cas de la première est relativement simple : l'emprunt d'été permettait en principe au chasseur et à sa famille de survivre jusqu'à l'automne. La dette d'été finira d'ailleurs par être éliminée, sauf dans des cas exceptionnels. [33] Le cas de la seconde est légèrement plus compliqué, on peut même la subdiviser en trois : en effet, un emprunt, contracté à l'automne, pouvait être rendu à Noël lorsqu'un nouvel emprunt était obtenu jusqu'à Pâques, quand on le remboursait pour s'endetter à nouveau jusqu'à l'été. On l'aura deviné, ces emprunts correspondent respectivement aux saisons d'automne, d'hiver et de printemps, différentes à cause de la faune. À ce sujet, Mallet rapporte le cas exemplaire de postes des environs du lac La Ronge (Saskatchewan) où, la chasse d'automne et la chasse d'hiver ayant été bonnes, les gérants firent autant de fois crédit, pour perdre, au printemps suivant, toutes leurs avances, la chasse au rat musqué s'étant avérée nulle. [34] 

La dette d'hiver pose d'énormes problèmes, car, le plus souvent, le chasseur tente de vendre ses fourrures beaucoup plus cher qu'elles sont censées valoir afin de réduire considérablement ses dettes, sinon de les annuler complètement. [35] Cela est d'autant plus vrai qu'à partir des années 1920, la compétition aidant, le prix des fourrures monte sur le marché local - les récoltes n'étant plus ce qu'elles étaient -, alors que le cours s'effondre sur le marché international. Mallet se plaindra de cette situation, lors d'une visite à Pelican Narrows (Saskatchewan), où les Indiens seraient devenus "incontrôlables" du fait que pour rafler les peaux de fourrures, la Compagnie de la Baie d'Hudson et les petits marchands indépendants ont emboîté le pas à Revillon Frères, haussant le prix des fourrures, augmentant le niveau de crédit, et baissant le prix des biens manufacturés. 

Revillon va alors tenter d'appliquer des solutions cas par cas : tantôt dans un comptoir, on préconisera l'usage du comptant (cash), tantôt dans un autre, on encouragera la pratique de la "dette limitée" quand on ne refusera pas tout net de faire crédit. L'adoption de ces politiques fluctuantes signifie aussi qu'on est à la merci de facteurs impondérables : tandis qu'au lac du Brochet, on fait crédit, la chasse de printemps se révèle être un échec ; ailleurs, au lac Caribou (nord de la Saskatchewan), où les renards blancs ont disparu un temps conformément à leur cycle, personne ne peut rembourser sa dette. Un an plus tard, en 1925, une épidémie de "grippe" réduit le tiers de la population de Cree Lake, Sandy Lake et Deer River, dans la mime région. [36] 

De leur côté, les Indiens sont persuadés que ces nouvelles mesures ne sont que du bluff de la part des Français. Malheureusement, ce n'est pas le cas, et, en 1925, le fermeture de Cumberland House les remplit d'inquiétudes. Ailleurs, les rumeurs courent que la firme compte mettre la clé sous la porte à Clear Lake (en mai 1926) et Buffalo River, rumeurs sans fondement qui enchantent la Compagnie de la Baie d'Hudson. [37] 

Par ailleurs, la nouvelle politique de Revillon, qui consiste à refuser de faire crédit dans un endroit et de le limiter dans un autre, pose de sérieux problèmes. Les chasseurs, rattachés aux comptoirs et aux sous-comptoirs de Pelican Narrows et d'Isle-à-la-Crosse (Saskatchewan), s'étant vu refuser crédit, vont boycotter ces endroits pendant un temps. Mais, en fin de compte, cette politique sera révisée, et les choses rentreront dans l'ordre, non sans avoir créé de vives émotions. Dans les postes où le crédit est limité à cinquante dollars, bien des chasseurs, fidèles à Revillon, sont indignés de cette offre au point de s'en prévaloir pour aller par la suite vendre leurs fourrures à la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ainsi, à Portage-la-Loche, la compagnie devra s'empresser de régler cette mauvaise affaire qui ailleurs, comme à Patawagan, engendre un tel mécontentement qu'elle sera boudée systématiquement de la fin de l'été jusqu'à Pâques de l'année suivante. [38] Revillon cédera en haussant le crédit à cent dollars pour les bons chasseurs, ou, plus simplement, en prenant une décision compte tenu de la réputation de chaque chasseur. 

Il n'en reste pas moins que malgré les protestations des intéressés, Revillon finira, bon gré mal gré, par éliminer de nombreuses dettes. Cela n'ira pas sans mal, car, aux dires de Mallet, la population en fera grief aux Français pendant au moins trois ans. Cependant, ces événements suffiront à alarmer la compagnie britannique qui devra imiter sa concurrente, en limitant à son tour le crédit qu'elle accordait aux chasseurs avec de plus en plus de largesse. [39] 

Dans la baie James, la situation n'est guère plus facile, bien que des postes comme Albany et Attawapiskat semblent relativement moins touchés. Ainsi, M. Dallaire, que Mallet a eu l'occasion de louer et de critiquer tour à tour, paraît contrôler le ni veau des dettes contractées par les chasseurs. [40] C'est surtout sur le versant est que des problèmes d'ordre stratégique se posent avec acuité. Les données que nous possédons datent surtout de 1919, année désastreuse puisque la chasse n'est pas bonne dans la région. [41] Dans bien des cas, les chasseurs qui n'arrivent pas à rembourser leurs dettes doivent jouer de ruse. Déjà en 1912, deux témoins écrivaient au sujet des Cris de Fort George : "Il y a une nette tendance chez les Indiens à s'endetter à une compagnie pour aller vendre leurs fourrures à l'autre." [42] 

À Rupert House, où se trouve M. Bell que Mallet juge inefficace, la situation parait inextricable. En effet, de ce poste dépendent deux comptoirs de l'intérieur, Grand Lake (nord du lac Mistassini) et Nemaska (Nemiskau, en amont de la rivière Rupert) gérés par des hommes de Revillon. Or, pour avoir le plus de pelleteries possible, ces hommes se querellent entre eux quand Ils ne détournent pas des marchandises destinées à un sous-poste ou ne volent pas carrément les chasseurs. Quant à ces derniers, ils le leur rendent bien en opposant les gérants l'un à l'autre. Inutile de dire que Mallet se montre fort irrité de cette situation. Il l'est d'autant plus que les "Inlanders" (Cris dits de l'hinterland) sont plus fidèles à la Compagnie de la Baie d’Hudson qu'à Revillon. Ainsi, si les Français refusent de faire crédit, les Indiens savent que les Anglais le leur accorderont. [43] 

Les Cris de Eastmain font également problème aux yeux de Mallet. Ceux de l'intérieur chassent vers Nichikau, et ne descendent au poste que vers juin, date que le marchand considère comme trop tardive. De plus, Ils ont tendance à contracter des dettes un peu partout, y compris à Rupert House, ce qui ne va pas sans compliquer la situation. [44] 

Quant à Fort George, dirigé par un homme de confiance, William McLeod, Mallet se dit convaincu que, s'il pouvait attirer les Indiens de l'intérieur pour qu'ils fassent affaire avec Revillon, ce poste rapporterait des profits. Malgré la fidélité de ces chasseurs envers la compagnie britannique, McLeod a réussi, de père en fils, à en attirer un bon nombre qui ont, en conséquence, emprunté à Revillon. Mais Mallet sait bien qu'ils devraient être encore plus nombreux à le faire, d'autant que les Indiens dits de la côte n'ont pas la réputation d'être d'aussi grands chasseurs que ceux dits de l'intérieur. [45] 

Mais vouloir tout cela, c'est sans compter sur un vieil ennemi de Revillon prisent à Fort George depuis plus longtemps encore que les Français : il s'agit du pasteur anglican de l'endroit, le Révérend W.G. Walton. D'après Mallet, Walton semble animé d'un feu religieux redoutable. Une conversation qu'il a eue en 1919 avec le père Martel, un Oblat, qui a déjà une mission sur la côte ouest de la baie, l'a convaincu que celui-ci voudrait bien établir une autre mission à Fort George, ne serait-ce que par "jalousie professionnelle et religieuse envers Walton qui est universellement haï." [46] Mais Mallet a aussi des raisons de ne pas aimer le pasteur, qui, s'il "terrorise verbalement la population" [47], a, de plus, l'audace d'"encourager les autochtones à faire le commerce avec l'autre compagnie," et n'a de cesse de jouer de sales tours à lui et aux Français. [48] Mallet, à sa façon, se vengera en refusant de laisser monter le révérend à bord de l'Annie Geele en route pour Great Whale River et Port Harrison. Le capitaine le soupçonne de vouloir profiter de l'occasion pour endoctriner les autochtones et les encourager à ne pas faire commerce avec Revillon. [49] 

Quant au Révérend Walton, il a aussi matière à se plaindre. Aussi tôt que 1904, Il avait écrit ce qui suit :

 

This opposition and rivalry in trade has altered the character of our work very much. All sorts of libels are circulated and strange stories afloat, till the poor Indian does not know what to think or whom to believe. [50]

 

Ce n'est pas le lieu de le faire, mais si l'on voulait rendre les faits ici décrits encore plus réels, il faudrait ressortir aux méthodes de l'histoire orale. Quoi qu'il en soit, à l'époque, l'atmosphère qui peut régner dans un village comme celui de Fort George relève non seulement de facteurs économiques, mais également religieux. [51] Le Révérend Walton qui pourtant n'a pas encore devant lui de rival missionnaire représente l'ordre anglican contre un éventuel désordre catholique. Il craint pour ses enseignements. Et s'il écrit que "la nouvelle compagnie a suivi sa promesse de ne pas donner à boire aux Indiens," il a certes raison, et s'il ajoute dans la foulée qu'elle "a renoncé à la chasse le dimanche après que je lui en eus parlé", il montre qu'il a une certaine influence sur le déroulement des activités de la place. [52] 

En ce début du XXe siècle, on peut se demander si la compétition entre deux grandes sociétés est vraiment possible dans le Nord canadien ? Dans les années 1920 apparaît cependant une autre forme de compétition qui va en augmentant : celle des colporteurs de l'Ouest, qui ont profité de la ligne de chemin de fer pour établir des contacts plus faciles avec les Indiens, et celle des petits trafiquants de la baie James, qui sont tenaces. 

Il n'empêche que la compétition, où qu'elle soit, est une forme de bataille dans laquelle le plus fort finit par gagner. Il apparaît évident, aujourd'hui surtout, que la compagnie française, malgré sa grande expérience sur le marché international et sa réputation insurpassable de créatrice de modes, avait, sur place, moins d'atouts dans son jeu que la compagnie britannique qui, au cours des siècles, avait appris comment, de main de maître, bouter les Intrus hors de son empire. 

De fait, la politique extravagante instituée autour des crédits accordés aux chasseurs ne sera que l'occasion de précipiter les ennuis de Revillon. Ces ennuis, elle les essuie d'autant plus mal qu'ils la conduisent à des excès au moment mime où, en 1920, l'effondrement des cours de la fourrure à Saint-Louis atteignent 28% de leur valeur précédente [53], et que la récolte s'avère être fort inégale d'un bout à l'autre du pays. Pour contrer ces difficultés, Revillon et la Compagnie de la Baie d'Hudson vont encourager leurs employés - pour parler la langue des voyageurs du XVIIIe siècle - à "courir la dérouine", c'est-à-dire à se rendre jusque dans les territoires de chasse afin de se procurer plus tôt, et avant le redouté concurrent, des pelleteries. Ce système, que dans le jargon de l'époque on appelle aussi "tripping", s'avère absurde dans la mesure où il complique singulièrement l'affaire des dettes d'hiver, puisqu'il arrive qu'un chasseur vende ses fourrures à tel marchand alors qu'il est débiteur d'un autre. À ce sujet, Mallet s'en prend à la Compagnie de la Baie d'Hudson, coupable à ses yeux d'avoir Inauguré ce système. Mallet ne se cache pas pour dire qu'il trouve cette affaire insensée dans la mesure où des employés d'une mime compagnie peuvent aussi rivaliser, en s'arrangeant pour soustraire des fourrures à un autre. Il constate que 1'un des pires endroits réputés se trouve au nord de la rivière Churchill où les chasseurs, rattachés à différents postes, trappent néanmoins dans des territoires adjacents. Cette coutume d'aller jusque dans les territoires de chasse est aussi ancienne que le commerce des fourrures. En tout cas, la Compagnie du Nord-Ouest la pratiquait régulièrement. Mais, comme le dit Mallet à bon escient, l'usage ne porterait pas à conséquence si les Indiens n'étaient pas endettés et si le marchand les rencontrait dans le but unique d'échanger des marchandises contre des fourrures. [54] 

De plus, à partir toujours des années 1920, il arrive fréquemment que les deux compagnies se procurent, Illégalement d'ailleurs, des peaux provenant d'animaux qui n'ont pas atteint leur pleine maturité. À une occasion, Revillon devra même payer une amende de 2000 dollars. [55] Quand on sait que certaines espèces, comme le castor dans la baie James, commencent à disparaître, y verra-t-on alors un signe précurseur des temps ? 

Ainsi donc, cette compétition entre deux sociétés qui partageaient des Intérêts communs et qui, après tout, devaient s'entendre à d'autres niveaux, celui des affaires, par exemple, que l'on traite en sourdine à New York, à Londres et à Paris, cette compétition qui, de l'aveu même de la Compagnie de la Baie d'Hudson, était fort honorable, va tout de mime finir par engendrer quantité de problèmes. Soit dit en passant, ces problèmes, Mallet les avait pressentis avant la Grande Guerre. Mais nous anticipons sur un autre aspect de l'histoire de Revillon au Canada : les circonstances l'amèneront à deux reprises, à proposer une entente commerciale avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, d'abord en 1911-1913, et, ensuite, en 1926. L'histoire sans doute se répète, car on pense ici, en dépit des variantes, à la fusion de la Compagnie de la Baie d'Hudson et de la Compagnie du Nord-Ouest en 1821.

 

II. PROJETS D'ENTENTE DE 1911-1913
ET ACCORD DE 1926

 

Nous avons Jusqu'à présent développé suffisamment d'arguments pour démontrer que la tentative de Revillon de s'implanter dans le Nord canadien était vouée à l'échec, d'une part, à cause de l'empire créé depuis 1670 par la Compagnie de la Baie d'Hudson, empire qui ne pouvait souffrir de compétition systématique, et, d'autre part, à cause de facteurs liés aux conditions historiques et écologiques très particulières à l'époque. 

Pourtant, les débuts de Revillon paraissaient tout à fait prometteurs. En 1909, Victor Revillon n'écrit-il pas : "Je crois sincèrement que nous pouvons absolument partager la confiance de Théodore [56], et que d'ici deux ans, nous aurons une affaire superbe dams le Nord." [57] ? Mais, deux ans plus tard, Thierry Mallet déchante : "... la lutte pourrait durer longtemps. Aussi, au lieu de s'user en des luttes inutiles, serait-il préférable et plus intelligent d'unir Immédiatement ses forces... pour former une combinaison puissante et mondiale." [58] 

Cette idée de cartel ou de syndicat qui contrôlerait le marché international des fourrures, allant de la Chine à la Sibérie, de la Russie à l'Europe, jusqu'en Amérique, Revillon Frères l'avance dans la mesure où elle a acquis l'expérience de la traite des fourrures, où elle s'est taillée une réputation dans la confection de luxe, et où elle possède des succursales et des comptoirs dans toutes ces parties du monde. Cette idée semble avoir germé d'abord dans l'esprit de Thierry Mallet dont le sens aigu des affaires le pousse à s'arranger avec les Anglais avant qu'il ne soit trop tard. Il ne s'en cache pas puisque, dans une lettre datée de 1913 et adressée à Guy Ridpath à Londres, il écrit un véritable réquisitoire, mais qui n'a que le défaut de n'être pas original. En effet, ses propositions ressemblent beaucoup plus à celles qui existeraient s'il n'y avait pas de compétition, ce que d'ailleurs il souligne : les fourrures pourraient être acquises à bas prix, les autochtones n'auraient plus qu'à se plier aux désirs d'un seul acheteur et se procurer des marchandises à un seul endroit. Cela s'appelle un monopole, et ce monopole appartient à la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui n'a pas vraiment l'intention de le partager sous quelque forme que ce soit. À Paris, on hésite beaucoup à franchir un pas qui pourrait signifier la fermeture des postes canadiens. Selon Mallet, la Société considérerait cet acte comme un énorme sacrifice à son orgueil, à sa réputation et un danger pour ses affaires. [59] 

Pendant ce temps, la Compagnie de la Baie d'Hudson semble a priori considérer la possibilité d'une fusion, à moins, comme on le verra plus loin, qu'elle ne sonde tout simplement le terrain, curieuse de connaître les faiblesses de sa rivale ? En tout cas, elle va même, en 1913, jusqu'à faire les propositions suivantes : (1) elle s'engage à acquérir les postes de Revillon ; (2) ces derniers seront administrés par un comité où Revillon sera représentée ; (3) elle s'engage à vendre sa collection annuelle de fourrures au prix coûtant à. une compagnie subsidiaire appartenant à la Compagnie de la Baie d'Hudson et à Revillon Frères ; (4) Revillon Frères pourra alors acheter un certain nombre de peaux pour son usage personnel et vendre le reste, mais sans commission, à la compagnie subsidiaire. [60] 

Les propositions de la Compagnie de la Baie d'Hudson seraient acceptables S'il n'y avait pas cette clause qui, virtuellement, rend les filiales canadiennes de Revillon dépendantes des Anglais. Après tout, Revillon n'est-elle pas une société internationale qui fait du commerce de gros non seulement au Canada, mais également aux États-Unis, en Chine, en Russie et en Sibérie ? C'est ce qu'elle entend rester, et elle le fait savoir tout en offrant encore une fois ses compétences à la Compagnie de la Baie d'Hudson. [61] 

Mais sans doute que la mariée est trop belle ? En tout cas les Anglais n'ont que faire de la compétence des Français, car ils sont amplement satisfaits des bénéfices qu'ils retirent de leurs affaires au Canada. C'est du moins l'impression, sinon la certitude, qui se formera dans l'esprit de Mallet. Ce dernier attend impatiemment une réponse à Paris, avant de gagner la Sibérie pour ensuite retourner au Canada. Le 10 février 1913, coup de théâtre, la réponse arrive de Londres, sous la forme d'un court refus signifié par M. Vivian Smith. [62] Mallet ne mâche pas ses mots, et accuse aussitôt la Compagnie de la Baie d'Hudson de l'avoir mené en bateau :

 

I cannot prevent my people believing that from the very first the HBC had absolutely no intention of making any sort of arrangement with us and that I was led to serve as an intermediary so that the English Co. could find out a little how we run our business and what are our ideas on the future. I hope that I am making myself clear on the matter. [63]

 

Si M. Ridpath, dans une lettre envoyée à Mallet, se défend de ces accusations, il apparaît évident que la Compagnie de la Baie d'Hudson a rompu les négociations au moment où elle laissait entendre qu'elle était disposée à conclure une entente. 

De même que le projet de fusion, Vidie d'un syndicat mondial contrôlé par Revillon Frères et par la Compagnie de la Baie d'Hudson est en tout cas abandonnée à la veille de la guerre de 1914. Cependant, Thierry Mallet avait vu juste en 1911. Sans entente préalable, les problèmes sont allés en s'exacerbant : il en va ainsi de la question des marchandises, du prix des fourrures, de leur abondance ou de leur pénurie, de la compétition avec la compagnie britannique ou celle des trafiquants indépendants, qui, dans ce dernier cas, pose de singuliers problèmes dans les territoires de l'Ouest, par exemple. [64] Observons tout de même, pour la mesure, que ces problèmes jouent dans l'autre sels et commencent à toucher tout autant les concurrents. 

En conséquence, dès 1919, Revillon commence à chercher des solutions à ses problèmes. À cette occasion, le projet d'association de 1913, qui n'avait pu se faire, ressort, sans succès. Les années passent sans que les problèmes se résolvent. Pendant ce temps, à Paris, où le franc continue de baisser régulièrement, la direction écrit au bureau de New York (23 février 1925) que les "affaires sont extrêmement faibles, non seulement en fourrures, mais pour toutes les branches du commerce" [65] ; de plus, le correspondant se plaint que les lois fiscales touchent particulièrement les industries de luxe, comme Revillon, qui s'en ressentent. 

Cependant, malgré les caprices de la traite et du commerce des fourrures, les bureaux de New York, de Montréal et d'Edmonton continuent d'enregistrer des bénéfices. Cela est d'autant plus nécessaire que, comme nous l'apprend une lettre du 24 mars 1925, les affaires vont très mal à Paris où l'on "perd environ deux millions et demi (de francs) depuis le début du mois." [66] 

Malgré des rapports inquiétants qui parviennent tout au long de l'année 1925, Victor Revillon se refuse à admettre l'évidence et il écrit à la direction de New York :

 

Quant aux postes du Nord, je crois qu'il faut continuer à les développer, car c'est notre suprême ressource pour l'avenir ; le Jour où nous les abandonnerions, la HBC redeviendrait maîtresse absolue de la traite au Canada. [67]

 

Toutes ces raisons, et bien d'autres encore, font qu'en 1926, Revillon tente à nouveau de s'entendre avec la Compagnie de la Baie d'Hudson. Observons ici que les problèmes auxquels Revillon fait face ne diffèrent guère de ceux de sa rivale. Résumons-les : la compétition acharnée entre les deux grandes compagnies qui doivent aussi se défendre contre les "free traders," l'effondrement du prix des fourrures de 1920, la dépopulation croissante du castor dans l'est de la baie James où les chasseurs en viennent à piéger des animaux qui n'ont pas atteint leur pleine maturité, l'irrégularité du cycle d'abondance de certains animaux à fourrure selon une période définie (ce qui a pour effet de faire osciller sensiblement le cours du marché international) [68], la course mutuelle contre la compagnie rivale pour atteindre les chasseurs dans les territoires, le prix inégal des marchandises, et qui ne suit pas la courbe de celui des fourrures, et, enfin, pour Revillon, la dévaluation du franc sur le marché international. [69] Tous ces problèmes font que les Français prennent à nouveau la décision de tenter de s'entendre avec les Anglais. Mais cette fois, ces derniers ne pourront plus leur faire la sourde oreille. 

Tandis que le 10 février 1926, Paris prend la décision de vendre des actions de Revillon Trading (Montréal) et de Revillon Wholesale (Edmonton) [70], le 24 février, les négociations commencent entre les deux compagnies, négociations tout de mime difficiles alors que les Français rêvent encore de former un syndicat mondial auquel, cette fois, les Russes se joindraient. D'après une lettre dont l'auteur semble de toute évidence être Mallet, et adressée à M. Coward de Montréal, les discussions vont bon train, mais non sans poser de problèmes comme on s'y attendait. Pour l'auteur de la lettre, il convient avant tout de conclure un pacte avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, lequel permettrait de crier un syndicat au Canada, en Russie et en Sibérie. Ce syndicat formé par les Anglais, les Français et les Russes pourrait compter sur environ 75% de la récolte russe et sibérienne et sur environ 60% de la récolte canadienne. Cela lui donnerait l'inestimable avantage de contrôler les prix du marché et de retirer un plus grand bénéfice sur la vente des marchandises. [71] 

L'ennui, dans ce cas, c'est que les Anglais ne sont pas du tout empressés à embarquer dans cette aventure. C'est du moins ce que S.H. Coward répond à son correspondant de Paris, après avoir longuement discuté avec M. Sale, de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il lui explique qu'après avoir abordé le sujet du syndicat, M. Sale a refusé d'écouter les moindres détails "exprimant sa conviction que la situation avec les Russes était beaucoup trop précaire pour mériter de sérieuses considérations. [72] 

M. Coward reste persuadé que si la Compagnie de la Baie d'Hudson est bien décidée à conclure un arrangement avec Revillon Frères, il serait prudent de prévoir de sa part une contre-proposition allant à l'encontre des intérêts des Français. [73] En effet, Revillon croit encore sincèrement que l'"affaire se réglera sur la base de 49% pour la HBC et 51% (des actions) pour Revillon ce qui (lui) laisserait le contrôle des affaires canadiennes." [74] Le moins qu'on puisse dire est que les Français ne sont pas réalistes face à leurs adversaires. En tout cas, un extrait d'une lettre adressée par J.-M. Revillon à Jean Revillon nous le laisse croire :

 

Ils n'ont pas l'air de disposés, à s'intéresser au contrat russe, mais je crois qu'ils y viendront : il ne faut pas aller trop vite avec les Anglais, mais au contraire laisser les choses venir en leur temps. Si nous pouvons renouveler le contrat russe dans de bonnes conditions, et en l'élargissant encore, la combinaison à trois... devra se faire un jour ou l'autre. [75]

 

Dans cette affaire, l'image du pot de fer contre le pot de terre nous vient à l'esprit. Alors que les Anglais sont disposés à écraser les Français, ces derniers semblent croire qu'ils peuvent traiter sur un pied d'égalité. À ce point de l'histoire, ont-ils vraiment le choix et peuvent-ils encore dicter leur volonté ? Ce n'est pas le cas puisque, deux jours après que J.-M. Revillon eut envoyé cette lettre à Jean Revillon, il lui écrit à nouveau pour lui annoncer la contre-proposition de M. Sale, de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Comme on pourrait s'en douter, cette dernière est disposée à négocier, mais à condition de contrôler 51% des actions de Revillon ! J.-M. Revillon n'en revient pas :

 

Les dernières propositions de Sale sont absolument inacceptables. Nous perdons le contrôle de Trading en leur laissant 51% des actions, tout en assumant la responsabilité de sa gestion, c'est-à-dire qu'à n'importe quel moment ils pourront nous débarquer, sous prétexte que notre direction est mauvaise. [76]

 

Mais M. Sale ne bronche pas, et, pour toute réponse, dans un câble daté du 20 mars 1926, il maintient ses prétentions, c'est-à-dire 51% du contrôle des actions. Indigné, Jean Revillon est d'opinion que, plutôt que d'accepter ces propositions, il vaudrait encore mieux fermer les postes de l'Ouest et de l'Est du Canada. Et il ajoute que, de toute façon, ces dernières années, les conditions de la traite des fourrures ont tant changé qu'on ne peut même plus compter sur les profits d'autrefois. Dans ces conditions, pourquoi ne pas tout simplement abandonner les comptoirs puisque de toute évidence c'est le sort qui les attend ? Il conclut en disant que, tant qu'à faire, Il préfère qu'on les ferme plutôt que de laisser cette tâche à un autre. A son avis, Revillon ne devrait pas conclure d'entente avec la Compagnie de la Baie d'Hudson. [77] 

Ce sursaut d'orgueil de la part de Jean Revillon survient sans doute trop tard. En effet, le 26 avril, la version préliminaire d'une entente entre les deux compagnies est écrite. Il vaut la peine d'en citer les principaux points : 

Mis à part le fait que Revillon devra céder 51% de ses actions, elle s'engage d'un commun accord, avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, à respecter, entre autres, les points suivants :

 

1.  l'observance d'une limite de crédit accordé aux chasseurs et aux trappeurs ;
 
2.  le refus d'acheter des peaux de fourrures provenant d'animaux piégés avant leur maturité ;
 
3.  le maintien d'une marge entre le coût initial des marchandises et leur prix de vente... à condition de laisser une marge raisonnable de profits ;
 
4.  le cessation de la pratique qui constitue à distribuer des cadeaux, des primes ou à faire des remises sur la marchandise ;
 
5.  la cessation ou la diminution de la pratique qui consiste à confier des biens d'équipement à des Indiens, des Esquimaux ou des Métis ("halfbreeds" dans le texte anglais) ;
 
6.  la cessation ou la diminution de la pratique qui consiste à faire des visites ("tripping") dans les campements de chasseurs ;
 
7.  l'utilisation de moyens de transports communs afin d'éviter d'en redoubler les coûts ;
 
8.  la libre circulation d'informations entre les deux parties. [78]

 

Les points que nous venons de mentionner et qui lient la destinée des deux compagnies apparaissent acceptables à Revillon, sauf, évidemment, celui qui, virtuellement, la rend dépendante de la compagnie britannique. Or, cela lui apparaît d'autant plus injuste que la "HBC souffre tout autant (qu'elle) de la concurrence qui se fait dans les postes, et (qu'elle a) un égal désir d'entente, afin de la faire cesser." [79] De fait, il reste encore des points du contrat à régler, mais un accord de principe intervient si on en juge d'après une lettre de Victor Revillon dont il convient de citer ici un extrait :

 

Il est certain que ce n'est pas absolument ce que nous avions envisagé ... mais je crois cependant que nous avons bien fait de conclure mime à ces conditions. Il était difficile autrement puisque, de plus en plus, nous ne pouvions faire face à la situation par nos propres moyens. Mais nous devons maintenant chercher à tirer le maximum de nos relations avec la HBC et tâcher de former avec elle un bloc puissant qui nous facilite toutes perspectives de développement au Canada. [80]

 

Comme on peut le constater, Victor Revillon est persuadé qu'une entente beaucoup plus près du cartel rêvé par Mallet que d'une fusion est encore possible. Pourtant, quatre jours plus tard après avoir écrit cette lettre, il perd ses illusions. outre le fait que la "HBC mette des bâtons dans les roues," il constate à regret que "nous glissons chaque jour davantage en abandonnant un peu plus de nos prétentions premières au profit de la HBC." [81] De fait, Victor Revillon sait-il qu'il a perdu la partie ? En tout cas, les nouvelles du Nord sont décourageantes : il y a peu de fourrures, et encore moins de renards blancs sur lesquels on comptait faire des profits [82] ; aussi, malgré "les mauvaises nouvelles de récoltes dans les postes," Victor Revillon "n'ose pas conseiller de rompre", d'autant que la "baisse continuelle du franc rend la situation bien difficile à Paris" où "nous passons notre temps à hausser les tarifs pour maintenir nos prix à la parité du dollar. [83] 

En fin de compte, une entente finale intervient en octobre 1926 d'après laquelle la Compagnie de la Baie d'Hudson se porte acquéreur de la majorité des actions de Revillon Trading, Montréal. 

Le reste de cette histoire, c'est-à-dire le fait de savoir jusqu'à quel point l'entente entre les deux compagnies fut suivie point par point, devra faire l'objet d'une autre recherche. À cet égard, la consultation des archives de la Compagnie de la Baie d'Hudson pour cette époque et l'interview de témoins seraient nécessaires à l'analyse de la situation. Pour l'instant, contentons-nous d'ajouter les commentaires suivants. Après 1926, Revillon possédait beaucoup moins de postes et encore moins de sous-postes qu'auparavant. On sait déjà que, dans les années 1920, la société avait dû fermer ses comptoirs au Labrador où, si la fourrure était abondante, les peaux valaient plus cher sur le marché local qu'international. Cet exemple sera suivi, de manière irrégulière dans le reste du Canada : ainsi, Le Pas est fermé en 1923, Cumberland House en 1925, Fort Chimo en 1930, Fort George vers 1934, etc. Ces fermetures ne sont que le prélude à la retraite du Canada. 

La bonne entente entre les deux compagnies n'était guère facile, compte tenu de facteurs extérieurs et des conditions de la traite des fourrures. Dans les postes mêmes, tout dépendait de l'intelligence qui régnait entre les gérants des comptoirs rivaux. On nous fait savoir, par exemple, que l'accord fut suivi avec plus ou moins de fortune dans le nord de l'Ontario [84] ; dans la baie James, tantôt intrigues, tantôt coups bas, tantôt conciliations se succédèrent au gré des tempéraments, sans parler des inspecteurs des deux compagnies qui allaient, méfiants, vérifier sur place la bonne marche de l'entreprise. [85] En ce qui concerne l'Ouest, nous possédons un rapport (anonyme) de Revillon pour le district de Prince-Albert, Saskatchewan. L'auteur écrit que l'accord fut appliqué sans problème d'autant que la coopération était essentielle pour contrer la présence de plus en plus envahissante de colporteurs et de marchands indépendants. Quant au "tripping," il est pratiqué de façon systématique, et, à cet égard, aucun poste n'est épargné. [86] 

Bien qu'il soit tentant de tirer des conclusions à partir de ces renseignements, néanmoins, nous croyons qu'ils sont insuffisants pour dire de manière certaine de quelle façon précise les conditions de l'accord furent négociées sur place. Nous pouvons ajouter que les termes du rapport anonyme montrent une volonté évidente d'essayer de les suivre : en fait, les deux adversaires d'hier s'unissent aujourd'hui pour affronter de nouveaux périls.

 

CONCLUSION

 

En dernière analyse, lorsqu'à la fin du XIXe siècle, la famille Revillon décide de se lancer dans la traite des fourrures en Amérique du Nord, elle n'a encore aucune expérience au regard de celle que la Compagnie de la Baie d'Hudson a acquise au fil des siècles. La famille Revillon est cependant connue comme la première société de fourrures de France, elle a des filiales à Londres, à Leipzig et à New York, et elle est célèbre pour sa confection de luxe, les modes qu'elle lance et les prix qu'elle remporte aux concours Internationaux. 

Mais Victor Revillon, le patron, pense encore en termes impérialistes propres au XIXe siècle : il ouvrira un empire circumnordique qui dépassera de loin celui de la compagnie britannique. Cependant, les événements qui se succèdent au seuil du XXe siècle montrent que cet impérialisme appartient au passé : la révolution russe de 1905, la guerre de 1914-1918, la révolution d'Octobre de 1917, la dépression de 1929, chacun de ces événements, même isolé, eût suffi à ébranler, dans les mêmes circonstances, n'importe quelle institution financière. Comme on l'a vu, la Société essaiera, mais en vain, de les dépasser. Le fait qu'elle ait tenté de le faire sur une période aussi courte qu'à peine trente années, alors qu'elle devait faire face à une compétition acharnée sur place et aux problèmes que nous avons exposés, témoigne d'une volonté peu commune de réussite dont Victor Revillon était sans doute responsable. Aussi, en pliant bagage, à partir des années 1930, les Français, tout en posant un geste sage, montraient qu'ils n'avaient pas d'autre choix. Après tout, la famille Revillon continuait de garder sa raison sociale, et d'exploiter son commerce sur la place internationale.



[1]    Pour plus de détails sur les activités de Revillon au Canada on peut consulter M. Sexé, Histoire d'une famille et d'une Industrie pendant deux siècles, (Paris 1923), 7-22.

[2]    En 1912, Victor Revillon notera que la Société possède en tout 125 postes et sous-postes en Amérique et en Sibérie.

[3]    "Note sur la Société russe Revillon Frères en formation", Paris, juillet 1909.

[4]    Pour une description des affaires de Revillon en Russie, voir aussi Sexé, Histoire, 107-120.

[5]    Les archives que je possède vont des années 1904 à 1930 et sont de nature essentiellement hétéroclite : on y trouve les journaux de Thierry Mallet sur la baie James et le district de Prince-Albert, Saskatchewan (1920, 1923 et 1923-1925), de C.W. Richardson (1917-1918) et S.H. Coward (1923-1925) sur l'Ouest, les Territoires du Nord-Ouest et le Nord de l'Ontario. On y trouve également des correspondances entre les différentes maisons et succursales (Edmonton, Montréal, New York, Paris, Moscou), des rapports de conseils d'administration, des données statistiques sur les peaux de fourrures, et, enfin, deux projets d'entente entre Revillon Frères et la Compagnie de la Baie d'Hudson datant de 1911-1913 et de 1926. Même si ces archives sont loin d'être complètes (elles ne comptent que quelques milliers de pages), il n'en reste pas moins qu'elles jettent une lumière singulière sur certains aspects commerciaux et politiques restés jusqu'ici inconnus.

[6]    La flotte de Revillon est assez impressionnante- après avoir acquis l'Eldorado qui fera naufrage, elle achète l'Adventure qu'elle vendra au gouvernement russe en 1915. Ensuite, elle aura le Dorothy G. Snow, l'Albany, l'Annie Geele ainsi que plusieurs autres.

[7]    "James Bay and Hudson's Bay Trip - Summer 1920," 15-16.

[8]    "Report of inspection by C.W. Richardson, Hay River Post, June, 18/18" .

[9]    "Report on Fort St-John Post by C.W. Richardson, July 11th/17".

[10]   "Report of inspection by C.W. Richardson, North Vermilion, June 27/18".

[11]   Richardson, "Report June 18/18".

[12]   "James Bay and Hudson's Bay Trip," 15.

[13]   Richardson, "Report June 18/18 ;" "Report of inspection by C.W. Richardson, Fort St-John, August 15/18".

[14]   Richardson, "Report June 27/18 ;" Richardson, "Report June 18/18," et "Report of inspection, Sturgeon Lake, July 30/18".

[15]   "James Bay and Hudson's Bay Trip," 3.

[16]   Il s'agit de William McLeod.

[17]   "James Bay and Hudson's Bay Trip," 45-46.

[18]   Ibid., 59.

[19]   "Cpt. Mallet's Report on his trip to the Isle à la Crosse and Pelican Narrows District, May 1923," 6-7.

[20]   Ibid., 3. Les préjugés de Mallet à l'égard des Métis sont très forts. Même si, d'aventure, il condescend à louer le travail de l'un d'entre eux, comme c'est le cas de M. Elson à Eastmain, il ne peut s'empêcher d'ajouter que, de toute façon l'endroit ne mérite pas qu'on y envoie un Blanc (p. 40). Quant à François Laliberté de Cree Lake, bien qu'il paraisse "être au-dessus des autres," Mallet ne croit pas qu'il puisse faire un bon travail ("Cpt. Mallet's Report on Prince Albert District, 1924," 7). Quant aux autres, ce sont des escrocs (Mallet, "Report 1920," 41). Mais ajoutons que toutefois, à la défense de Mallet, qui aime à se contredire, on trouve tout de même quelque louange à l'égard de Célestin Maurice, de Patchunac, "the only half-breed trader whom we ought to keep in the service" (Mallet, "Report 1924," 9).

[21]   Mallet, "Report 1923," 3 ; Rapport (anonyme), circ. 1927, sur le district de Prince-Albert.

[22]   "July 27 1923, from Revillon to Brown in Edmonton".

[23]   Ibid., J.E. Brown occupe la fonction de vice-président de Revillon Wholesale Ltd. à Edmonton, dont il sera nommé président quelques années plus tard.

[24]   Mallet, "Report 1920," 45. Au sujet du rapport de Mallet et des commis de Revillon, nous avons déjà fait une communication dans le cadre du Congrès des Algonquinistes, Toronto, octobre 1981.

[25]   "Report Trip to Fort Hope, June 1924, S.H. Coward," 6.

[26]   Mallet, "Report 1923," 6.

[27]   Coward, ("Report 1924," 2) donne l'exemple de M. Spence, l'employé de Revillon à Fort Hope, qui avait pris l'habitude, quand les chasseurs ne pouvaient payer des objets trop chers, de tout simplement en réduire le prix sans même le leur mentionner.

[28]   D. Francis et T. Morantz, Partners ln Furs, (Montréal 1983).

[29]   P. Désy, "Les Indiens du Nouveau-Québec," De l'Ethnocide, (Paris 1972), 261 [Texte en préparation dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]. Note : on pourrait ajouter à cela que cette notion appartient aussi à des champs historiques rigoureusement différents. Cf. M. Dobb, Studies In the Development of Capitalism, (London 1967).

[30]   Ibid., 261 et passim.

[31]   Mallet, "Report 1923," 4.

[32]   En 1803, après que la Compagnie du Nord-Ouest eut construit un comptoir à Big River (Fort George) sur la baie James, la Compagnie de la Baie d'Hudson débarqua aussitôt dans le mime but. Les mois qui suivirent furent marqués d'incidents violents et de batailles en règle jusqu'à ce que la "Nord-Ouest" pliât bagages. La compétition entre la compagnie britannique et la société française n'est rien à côté de celle qui existait entre la Compagnie de Montréal et sa rivale de Londres d'ailleurs toujours victorieuse ! HBCA, B.77/a/a, Fort George Journal, ln P. Désy, Fort George ou Tsesa-sippi, (thèse de doctorat, Université de Paris-Sorbonne, 1968), 42-46.

[33]   Mallet, "Report 1923," et Richardson, "Reports July/26/18 et 30/18".

[34]   Mallet, "Report 1923," 3.

[35]   Mallet, "Report 1924," passim.

[36]   Ibid., 7.

[37]   "Cpt. Mallet's Report on Prince Albert District, 1925", 3 et 7.

[38]   Ibid., 12.

[39]   Mallet, "Report 1924," 9.

[40]   Mallet, "Report 1920," 12.

[41]   Ibid., 47.

[42]   A.C Leith et C.K. Leith, A Summer and Winter on Hudson Bay, (Madison : Wisc. 1912), 47.

[43]   Mallet, "Report 1920," 42.

[44]   Ibid., 43.

[45]   Ibid. 45. On distinguait alors à Fort George deux groupes de Cris : ceux de la côte et ceux de l'intérieur et dont les territoires de chasse correspondent à cette même répartition. Les Cris de l’intérieur venaient très peu à Fort George, sauf pour des raisons sociales et économiques, c'est-à-dire pour vendre leurs fourrures. Autrement, Ils pouvaient très bien le faire aux sous-comptoirs de la Compagnie de la Baie d'Hudson de Nichikun, Opimeskau et Kanaaupscow. Ce dernier sous-poste restera d'ailleurs ouvert jusqu'en 1960, in Désy, "Fort-George".

[46]   Mallet, "Report 1920," 5.

[47]   Ibid., 9.

[48]   Ibid., 29. Note : observons que c'est le 6ème voyage de Mallet dans la Baie James.

[49]   Ibid.

[50]   Annual Letters of the Year 1904, (Church Missionary Society, London), in Désy, "Fort-George", 1968.

[51]   Analyser des archives d'une compagnie de fourrures est une chose, y ajouter les témoignages de l'époque à son sujet en est une autre. En conséquence, l'histoire orale reste à faire. On peut encore trouver, dans la Baie James, par exemple, de nombreux témoins de l'aventure de Revillon au Canada. Nous nous proposons, si nous en avons la possibilité, de faire cette recherche. De même, grâce aux archives de la Compagnie de la Baie d'Hudson pour la même époque, nous pourrions apporter a ce travail une dimension Importante ou les éléments de comparaison, essentiels à ce genre de recherche, renforceraient l'image, déjà vivace, que nous avons pu peindre.

[52]   Church Missionary Society, Ibid. Note : W.G. Walton est l'auteur d'un court texte Intitulé "Life Conditions of the Native Races of the East Coast of Hudson's Bay," Spectator, 1921 (?), dans lequel il propose, entre autres, d'établir des pêcheries et de faire venir des rennes et des familles lapones afin de favoriser l'apprentissage de leur domestication, mais ces projets ne verront pas le jour, in Désy, Fort George, 102 et passim.

[53]   Mallet, "Report 1920," 26.

[54]   Mallet, "Report 1923," 3 et passim.

[55]   Mallet, "Report 1920," 65.

[56]   Il s'agit de son cousin qui est à Edmonton.

[57]   Lettre de V. Revillon, Paris, 1909. Lors d'un conseil d'administration daté du 17 mai 1909, Victor note que les affaires semblent très favorables à l'expansion de la société. Ainsi prévoit-on, d'ici 5 ans, un chiffre d'affaires de 20 millions de francs pour le Canada et de 10 millions de francs pour les États-Unis. Bien que la société française n'ait jamais été déficitaire dans ces deux pays, à aucun moment, elle n'atteindra les chiffres rêvés par le fondateur.

[58]   Paris, le 4 novembre 1911.

[59]   Lettre de Mallet à Mr. Kindersley, le 13 janvier 1913.

[60]   Proposition made by the HBC 1913".

[61]   Feuillet attaché au document précédent.

[62]   Lettre de Mallet à Ridpath, 10 février 1913.

[63]   Ibid.

[64]   Richardson, "Report 1917".

[65]   "Edmonton Wholesale 1907-1919/net profits" et "RevIllon Frères Trading Co. Ltd. Condensed profits... for the years 1917 to 1920".

[66]   Lettre du 24 mars 1925 (réd. 2113).

[67]   Folio 1095, 1925.

[68]   Charles Elton, Voles, Mice and Lemmings, (Oxford 1942) (rééd. 1965) a étudié les cycles de certains animaux à fourrure dans le nord du Québec. Il a ainsi montré les cycles d'abondance et de pénurie des renards (blanc, argenté, rouge) et de la martre, par exemple. Il est évident que les chasseurs connaissaient ces cycles et que, par habitude, les marchands aussi devaient s'en rendre compte tout aussi bien. Mais il s'empêche que cela avait des incidences graves sur l'évolution du marché où la mode, trop souvent, était plus un impératif que la simple disparition ou apparition des bêtes !

[69]   La dévaluation du franc suit une courbe régulière et fort inquiétante sur le marché de New York. Ainsi, en 1913, il vaut 5.8 contre un dollar ; en 1919 7.29 ; en 1920 14.48 ; en 1923 16.58 et en 1925 20 francs (folio 1626).

[70]   Lettre adressée à Charles Sargent de Wall Street.

[71]   Lettre du 24 février 1926 adressée à S.H. Coward, Revillon Trading, Montréal.

[72]   Lettre du 24 février 1926 adressée à J. Revillon par S.H. Coward.

[73]   Ibid.

[74]   Lettre de J.-M. Revillon à Jean Revillon, le 5 mars 1926.

[75]   Ibid.

[76]   Lettre de J.-M. Revillon à Jean Revillon, le 7 mars 1926.

[77]   Câble 122 de Jean Revillon, le 20 mars 1926.

[78]   "First draft of contract with HBC," copie de Jean à Victor Revillon, le 30 avril 1926.

[79]   Lettre de J.-M. Revillon à Jean Revillon, le 4 mai 1926.

[80]   Lettre de Victor Revillon à Jean-Marie Revillon, le 14 mai 1926.

[81]   Lettre de Victor à Jean Revillon, le 18 mai 1926.

[82]   "Private series no 20 : New York".

[83]   Lettre de Victor... 18 mai.

[84]   Communication personnelle, Malcolm Davidson, Université de Toronto.

[85]   Communication personnelle, Toby Morantz, Université McGill.

[86]   Malheureusement, ce rapport n'est pas daté bien que son contenu indique qu'il a été écrit après 1926.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 17 mai 2008 11:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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